IV

A la Saint-Nicolas, lorsque à l'encan

on mettait le Reinage[4], au porche de l'église,

n'en était-ce pas un, et flambant, de triomphe

pour celui qui était le Roi de la marine!

Et croyez-vous que l'on y fît bombance

pour arroser la gloire du Reinage?

Poitrails de boeuf à graisse potelée,

les oies dodues et les coqs d'Inde,

et les jambons fumés et les _caillettes_[5]

d'herbes hachées, cuites au four, bien onctueuses,

et arrondies en tourte, les savoureuses _pognes_[6]

pétries au beurre avec des oeufs, et les _rigottes_[7]

joliment pliées dans des feuilles de vigne,

et le vin blanc de pays--qui pétille,

ils avaient, en ce jour, tout à satiété!

N'était-ce pas, en effet, entre ces

sauvages falaises, Roche de Glun ou Roche-Maure,

que Gargantua régnait et que, dit-on,

pour y boire enjambant le Rhône,

avec sa main en manière d'écuelle

il avalait ensemble les barques et les hommes!

On montre encore le gravier, à Pierrelatte,

que le géant tira de son soulier:

un beau rocher, planté au milieu de la plaine.

V

Or, en cette année-là, pendant la fête,

ayant Patron Apian eu la victoire

et de la royauté ceint la couronne,

les jeunes gens de Condrieu en frairie

avaient toute la nuit porté des brindes

au roi nouveau et, selon la coutume,

après le brinde, jeté en l'air leurs verres.

Car Maître Apian, lui, avait l'équipage

le plus fameux de toute la rivière.

Calfatées de flocons d'étoupe

que retenaient les têtes des crampons,

et de poix noire goudronnées en dehors,

il possédait, pontées ou non pontées,

sept bonnes barques construites en bois brut:

le Caburle[8] d'abord, avec sa cabine

qui s'élevait en poupe, sous laquelle

chacun la nuit dormait dans son hamac;

avec sa proue taillante, enorgueillie

par l'éperon de son étrave forte;

puis la _penelle_ ou barque _civadière_,

qui portait la pâture des chevaux;

puis à la suite le _bateau de carate_,

bâti comme les autres en varangues de rouvre;

puis une _sisselande_ toute plate,

convexe sur l'avant, carrée sur l'arrière;

deux grandes _savoyardes_ à transporter

les houilles de Givors et une _sapine_

pour charger les châtaignes vivaraises.

Sans compter deux _coursiers_ ou chaloupes,

amarrés sur les flancs de la flottille,

pour embarquer les gros chevaux haleurs

qui, sur la berge, au retour de Provence,

gaillardement remontaient le convoi.

Patron Apian avait pour la remonte

quatre-vingts beaux chevaux à queue rognée

qui n'avaient pas leurs pareils sur le Rhône

et qui, en remorquant la _maille_ et la _voiture_,

aux coups de fouet du _baile_ du halage[9]

et aux jurons des charretiers brutaux

faisaient trembler le bord du fleuve.

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 150 / 296 题