II

Leur nid était Condrieu, où se meuvent

les premiers souffles de notre Vent-Terral[3].

Saint Nicolas, patron de la marine,

a dans Condrieu son autel, sa chapelle.

En chape d'or et en mitre fourchue

le bienheureux, ayant près de lui la cuve

d'où l'on voit émerger les têtes des trois mousses

réchappés sains et saufs de l'horrible saumure,

étend sa main sur tout ce qui navigue.

Là, tous les ans, on célèbre sa fête;

et les marins, sur les épaules, dignes,

en procession y portent une barque;

et lorsque au Rhône un noyé se débat:

«Au grand saint Nicolas, tout le monde lui crie,

recommande-toi bien; mais nage ferme!»

De Vernaison, de Givors, que parle-t-on?

Épandant son renom sur tout le cours du fleuve,

Condrieu en ce temps était la mère

des grands patrons du Rhône. Les bélîtres

des ports de Vienne ou de la Mulatière

et les Canuts falots de la Croix-Rousse

avaient beau leur crier: «culs de peau!» Eux,

bien que portant la culotte de cuir,

faisaient aller leurs dames et leurs filles

cossues et braves autant comme bourgeoises.

Maîtresses femmes, les belles Condrillotes,

aussitôt que bourgeonne la feuille des mûriers,

dans la bonne chaleur de leur poitrine forte

mettaient la graine des vers à soie couver;

puis en dentelle fine et piqûre fleurie,

par passe-temps, elles brodaient le tulle;

elles savaient aussi piquer à petits points

la peau des gants et, vaillantes nourrices,

faisaient un gars superbe chaque année.

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 148 / 296 题