dogmes tels que l'Église catholique les croit et les enseigne?
--Oui, Monsieur.
--Oh! alors ça va bien. Parfait, parfait! Mais dites-moi, Monsieur
Baillard, j'ai l'honneur d'être au courant de votre histoire, j'ai lu
des ouvrages de Vintras et j'ai pris connaissance de votre chef-d'oeuvre
littéraire, qui est votre polémique avec Monseigneur.
A ces mots flatteurs, Léopold, qui se tenait affaissé dans son fauteuil,
se redressa avec une joyeuse confiance et dit vivement:
--Eh bien! dans ce cas vous voyez...
--Je vois que les doctrines de Vintras ont été condamnées par les
souverains pontifes.
--Et combien de temps, Monsieur l'abbé, avez-vous passé à cette étude?
--Huit jours pleins, Monsieur Baillard.
--Eh bien! moi, répliqua le vieillard avec une haute dignité, j'y ai
passé trente-sept ans.
--Monsieur Baillard, tout vrai catholique doit dire comme le pape, et
Vintras, pour sûr, n'enseigne pas absolument comme le pape.
--Le pape! le pape! dit Léopold en haussant les épaules.
--Je parie, Monsieur Baillard, que vous ne croyez pas à l'infaillibilité
du Saint-Père.
--Ah! pour cela par exemple, non, je ne l'admets pas.
--Et naturellement, vous ne croyez pas davantage à
l'Immaculée-Conception?
--J'y fais des réserves, dit Léopold d'un air entendu.
--Et l'enfer éternel, Monsieur Baillard, l'admettez-vous?
--Je ne puis pas l'admettre, car Dieu est infiniment bon; il cesserait
de l'être, s'il condamnait à un supplice sans fin.
L'Oblat était édifié. Il crut le moment venu de faire avancer toute
l'artillerie de son apologétique.
--Mon cher Monsieur Baillard, quelle peine vous me faites! Comment un
homme comme vous, un prêtre, un théologien, un savant écrivain n'a-t-il
pas pénétré le vrai sens de tout ce qui s'est passé à Tilly? Il
s'agissait de détrôner le Christ.
--Assez, assez! s'écria Léopold, j'ai bien vu, j'ai bien entendu: Tilly
embaumait de vérités et retentissait de miracles. Oui, Monsieur, je
monterais sur l'échafaud et je donnerais vingt fois ma vie pour affirmer
la réalité des faits qui ont eu lieu à Tilly.
--Monsieur Baillard, distinguons! Nul homme instruit dans ces questions
ne niera la possibilité des faits surnaturels de Tilly. Mais quelle est
l'origine de ces faits? J'ai lu six énormes volumes écrits par un
avocat, M. Bizouard. Il traite _in extenso_ des rapports du démon avec
l'homme, depuis l'origine jusqu'à nos jours. Chacune des manifestations
sataniques est examinée par lui juridiquement, à la manière d'un procès;
or, arrivé à l'OEuvre de la Miséricorde, il découvre que l'esprit qui
parlait et écrivait par Vintras n'est autre que celui qui, par
Cagliostro et d'autres médiums en foule, sur tous les points de la
terre, travaille à ramener le monde à l'ancien paganisme ou culte de
Satan, en refoulant le règne de Jésus-Christ.
Entendant dire que M. Bizouard range Vintras au nombre des possédés,
Léopold se dressa comme un ressort.
--Non, non, s'écria-t-il d'une voix indignée et plaintive, mon bon
maître ne m'a pas trompé.
A ce moment, et comme s'il eût sonné au drapeau. Marie-Anne, Fanfan Jory
et plusieurs autres de ceux qu'il appelait ses bons enfants, poussèrent
la porte de la cuisine et firent irruption dans la chambre.
Le vieillard s'était levé, et prenant la main de son jeune visiteur, il
le poussait doucement, mais irrésistiblement vers la porte.
Celui-ci ne se tint pas pour battu. Dans le corridor il fit de longs
discours à Marie-Anne, pour qu'elle obtînt de son maître qu'il se
confessât. Mais le visage de la vieille femme restait fermé. Le
vieillard qu'elle admirait n'avait pas besoin de ce vicaire ni de
personne pour faire son salut.
--Eh! répliqua-t-elle avec vivacité, que voulez-vous lui demander? Il
n'a jamais fait de mal à personne, mais toujours du bien à tous, autant
qu'il l'a pu, et il passe son temps à prier.
--Marie-Anne, un chrétien, un prêtre surtout, qui ne se confesse jamais,
c'est un genre de saint que l'Église n'a pas encore canonisé. Vous
feriez un péché mortel si vous laissiez mourir monsieur Baillard sans
m'avoir appelé.
Marie-Anne acquiesça de la tête, mais dès que l'Oblat se fut éloigné,
elle regagna sa cuisine en maugréant contre ce jeune prêtre trop hardi.
Cependant le Père Cléach remontait au couvent dans un état d'esprit bien
différent de celui où il se complaisait une demi-heure auparavant. Il
était descendu chez le vieux Baillard, à peu de chose près, comme
autrefois, dans l'Afrique du Sud, il s'acheminait vers la paillotte d'un
chef Zoulou. Maintenant il voit son erreur et qu'il n'a trouvé aucune
prise sur l'âme du vieillard. Il gravit soucieusement les pentes
ruisselantes de dégel, dont l'aspect influe encore sur son esprit
attristé, et malgré le vent et le froid, il n'est pas pressé d'arriver à
Sion où un autre malade attend son récit avec la plus vive anxiété.
Le Père Aubry sentait qu'il allait mourir, mais depuis qu'il avait
appris l'état désespéré de Léopold, une activité fiévreuse et sans
sommeil avait succédé à son abattement. Une série de souvenirs
s'éveillaient dans son imagination, coupés par ces grands élans
qu'excitent dans une âme les approches de la mort. Il revoyait toutes
les étapes de son triomphe sur la colline, il en rappelait toutes les
minutes, mais le coeur moins assuré, inquiet maintenant d'y sentir plus
d'amour-propre que de charité. Il revivait ce premier jour où, sur le
parvis de l'église, il avait rencontré et repoussé Léopold, et lui avait
devant tous jeté à la face le terrible _vade retro, Satana_; il
entendait galoper sur les pentes, aux talons des Baillard le cruel
troupeau des enfants, et il savait bien qu'il les avait continuellement
encouragés; il se récitait la complainte, qui, loin de le faire rire
aujourd'hui, l'humiliait et le peinait. Les images se pressaient dans
son esprit: la Noire Marie expulsant les schismatiques du couvent; le
maire Janot les livrant aux violences de la rue; le jeune séminariste
d'Étreval chassant de sa maison le vieux prêtre, l'ami de son père.
Voilà ce qu'il a jadis appelé des succès! Il s'est réjoui sans scrupule
de tous ces chagrins de ses frères, comme d'autant de victoires de Dieu!
Tout cela lui paraît maintenant petit, mince, privé d'amour. Il tremble
de paraître avec cet indigne bagage devant le Souverain Juge. Sur ce lit
de mort, il n'a rien plus à coeur que le salut de Léopold, pas même son
propre salut, car il croit qu'ils se confondent. Ah! que ne peut-il
courir au chevet du schismatique, le supplier, vaincre sa révolte, et
d'un même mouvement, s'élever avec lui jusqu'aux pieds du trône de Dieu.
A peine fut-il averti du retour du Père Cléach, qu'il le pria de venir
dans sa chambre, et minutieusement se fit raconter son entrevue avec
Léopold, tous les propos du vieil homme et de sa compagne.
Il l'écoutait en se frappant la poitrine, et quand son jeune confrère
eut achevé son récit:
--Je vois ce qui vous est arrivé, lui dit-il. Il y a vingt-cinq ans,
j'ai commis la même faute que vous. Ce n'est pas avec des arguments que
l'on touche le coeur... Ah! que ne puis-je, mon cher ami, vous
accompagner auprès du malheureux obstiné! Que Dieu qui me refuse cette
grâce m'accorde au moins la force de vous communiquer l'expérience de ma
vie, et qu'elle soit en même temps la confession de ma faiblesse.
Et comme on voit parfois un foyer, avant de s'éteindre, lancer de
grandes lueurs, cette énergie expirante exhala en paroles pressées sa
flamme intérieure, une flamme qui avait tout purifié dans son âme.
--Vous ne pouvez pas savoir, mon ami, les pensées qui assiègent le lit
d'un mourant. Toute mon existence est présente devant moi. Comment
vais-je justifier au tribunal de Dieu mon passage sur cette terre
privilégiée de Sion? Ai-je su y respirer et y servir l'esprit de vie? Il
y a trente-quatre ans, presque au lendemain de mon ordination, j'ai été
envoyé sur cette sainte colline; j'ai été chargé de la reconquérir pour
la gloire de Notre-Dame. Puis-je dire que j'ai réussi? L'âme des
Baillard m'a échappé. Ah! se présenter devant Dieu avec quelqu'un que
l'on tient par la main et qu'on lui amène, c'est bien, mais arriver
seul! J'ai vu François me repousser à son lit de mort. Si cette âme que
j'ai laissé partir irritée et désolée m'attendait là-haut, j'accepterais
la mort avec moins d'appréhension, j'entonnerais avec confiance le
psaume du sacrifice. Sauvons Léopold, mon Père! Alors, je pourrai
murmurer: _Introïbo ad altare Dei_.
Il s'interrompit un instant comme pour reprendre haleine, tandis que le
jeune Oblat se tenait près de lui, silencieux et méditatif, et d'une
voix quasi intérieure il reprit:
--Ai-je su comprendre Léopold? Il y avait en lui quelque chose qui
l'empêchait de trouver la paix. Mais dans notre paix, à nous, n'y a-t-il
pas une atonie de l'âme? Il a perverti un magnifique élan qui lui venait
de Dieu. Avec tous j'ai ri et puis anathématisé. N'aurais-je pas dû
l'aider à purifier cette inspiration qui s'agitait au fond de son coeur
et dont il abusait d'une manière coupable? N'était-ce pas mon rôle de
prêtre de reconnaître, au milieu de ses erreurs, le mouvement de Dieu?
Il s'appuyait sur la colline; il l'aimait comme aucun de nous n'a fait;
il voulait y puiser sans mesure. Ce n'est pas le crime d'une âme vile.
Nous ne devons pas le laisser à Satan, mon Père; il faut le rendre au
Christ qui m'en a donné la charge. Sauvez-moi en le sauvant.
Le jeune Oblat écoutait sans interrompre, et de toute son âme il croyait
ce que lui disait ce mourant. Tout l'émouvait dans ce discours, et plus
que les paroles, les vibrations de la voix entrecoupée, les yeux
brillants, l'ardeur de ce pauvre corps soulevé d'enthousiasme religieux
et de fièvre. Ces paroles du Père Aubry donnaient un sens aux
extravagances de Léopold Baillard, à la fidélité de cette vieille
Marie-Anne Sellier et de leurs pauvres adeptes, mais elles allaient bien
plus loin dans la conscience du jeune Oblat. Elles y réveillaient
quelque chose d'endormi et qui surgissait tout à coup, joyeux et fort,
dans cette âme de lévite. Ces paroles lui donnaient une mission de
prêtre.
--Mais comment m'y prendre, mon Père? Quel moyen pratique? demanda-t-il
avec tout son coeur.
--Ah! si nous les avions aimés, murmura le moribond.
Et après un silence:
--Certes, vous devez maintenir l'intégrité de la doctrine, de la
hiérarchie et tous les droits. Mais après avoir été inflexible pour le
mal et l'erreur, soyez généreux pour l'homme. Beaucoup de charité,
d'indulgence et de condescendance. Et ce n'est pas assez; j'ose vous
demander plus. Ce n'est pas assez d'adoucir les solides raisons que vous
lui proposez. Je vous demande de l'estimer. Je vous en supplie, mon
Père, apprenez de moi à ne plus regarder Léopold Baillard qu'au travers
de son amour pour le domaine de la Vierge de Sion. Le moyen pratique,
dites-vous? Ah! je le vois maintenant, c'est de lui montrer que nous
l'aimons, et d'une telle manière qu'il n'en puisse douter.
Après ces paroles, le Père Aubry, épuisé, ferma les yeux, et l'on voyait
qu'il priait.
Le jeune Oblat regardait ce visage transfiguré, et pensait: «Va-t-il
mourir sans achever de me conseiller? Va-t-il me laisser seul et sans
aide?»
Léopold Baillard lui apparaissait comme une forteresse, qu'il fallait
coûte que coûte emporter. Certainement, à cette minute, les légions de
Satan étaient rangées autour de ce malheureux hérésiarque. Que pouvait
un pauvre prêtre? Il fallait une intervention de Dieu. Le jeune Oblat
l'attendait. Jamais il n'avait senti en lui cette source vivifiante qui
maintenant l'emplissait de force et d'attendrissement. C'est sous cette
influence et par une inspiration divine que soudain il dit au père
Aubry:
--Mon cher et vénéré Père, vous le sentez bien, tous les moyens humains
échoueront. L'obstiné a besoin d'une intervention exceptionnelle.
Il s'arrêta un instant, cherchant sur la figure du moribond s'il pouvait
continuer, et puis il dit:
--Quand vous serez devant le bon Dieu...
Le Père Aubry comprit et ne s'effraya pas de cette vision de mort qu'on
lui proposait si crûment. Il ouvrit sur son jeune interlocuteur ses
grands yeux doux et profonds.
--Oui, tout à l'heure, pensa-t-il, quand je paraîtrai devant Dieu, je le
supplierai pour Léopold.
Puis élevant au ciel son regard, il pria tout haut avec simplicité:
--Seigneur, dit-il, prenez ma vie, appelez-moi tout de suite devant
vous, afin que j'obtienne de votre miséricorde une bonne mort pour
Léopold Baillard.
* * * * *
Le voeu du Père Aubry fut exaucé, il mourut dans la nuit.
Le Père Cléach se sentit soulevé par une espérance et une confiance
invincibles. La conversion de Léopold était une tentative qui dépassait
les moyens humains; le pacte qui liait ce malheureux à Satan ne pouvait
être rompu que par le pacte supérieur d'une âme sainte avec Dieu: le
miracle s'était produit. Dieu avait accepté le sacrifice du Père Aubry.
Au quitter de l'enterrement, le jeune Oblat descendit tout droit chez
Marie-Anne Sellier. Dans la cuisine, il trouva la vieille femme avec
quelques Enfants du Carmel, et il apprit d'eux que M. Baillard, après
une nouvelle attaque, avait manqué mourir l'avant-veille à l'aube.
C'était précisément l'heure où le Père Aubry paraissait devant Dieu.
L'Oblat ne douta pas que son vénérable ami n'eût obtenu de la compassion
divine un répit pour Léopold. Alors, du ton d'un homme qui ne demande
pas une permission, avec une gravité et une autorité qu'on ne sentait
pas dans sa voix à sa première visite, il dit qu'il désirait demeurer
seul avec le malade.
Léopold était étendu dans son lit, tout un côté du corps paralysé. A la
place de l'expression sévère et militaire qui lui était habituelle, il y
avait quelque chose de timide, et le pauvre regard de son oeil droit, le
seul qu'il pût tourner vers son visiteur disait très clairement: «Ne
voyez-vous pas dans quel état je suis? Est-ce le moment de venir
discuter?»
Mais l'Oblat:
--Rassurez-vous, Monsieur Baillard, je ne viens pas discuter avec vous;
je viens vous apprendre que le pauvre Père Aubry est mort.
Cette nouvelle ne parut pas autrement intéresser le malade. Il tenait
les yeux fermés, et sa main valide s'agitait impatiemment sur la
couverture.
Cependant le Père Cléach continuait, et encore tout vibrant des émotions
qu'il ressentait depuis trois jours, il commença de rapporter le suprême
entretien qu'il avait eu avec le vieil oblat.
Quelle surprise pour Léopold d'entendre ces paroles et cet accent, et de
sentir fixé sur lui avec une infinie amitié et même avec admiration le
regard de son jeune visiteur. Il n'était donc plus seul; on s'occupait
de lui autrement que pour lui jeter la pierre; au couvent, la vérité se
faisait jour, enfin! L'idée qu'il avait été aimé fondit les glaces
contre lesquelles tous les anathèmes avaient échoué. Il écoutait avec
ravissement l'Oblat lui répéter les paroles du Père Aubry: «Personne
plus que Léopold Baillard n'a aimé la colline de Sion.» Et il sentait
que de tous les hommes qu'il avait connus, très peu auraient pu le
comprendre aussi bien que cet adversaire dont il avait tant souffert.
«Comment n'ai-je pas vu, pensait-il, que nous pouvions nous aimer?» Deux
grosses larmes coulèrent sur ses joues, quand l'Oblat lui révéla que le
Père Aubry avait offert sa vie pour arriver le premier au tribunal de
Dieu et intercéder en faveur du Restaurateur de Sion. A plusieurs
reprises, il interrompit pour dire:
--Cela est d'un vrai prêtre.
Et l'Oblat poursuivait:
--Vous avez fait de grandes choses sur la colline, Monsieur Baillard;
nous l'avons trop méconnu, mais la sainte Vierge, Elle, ne peut pas
l'oublier.
--Maintenant, dit le malade, je sens que je ne pourrai plus rien faire
en ce monde, je suis content de mourir.
--Avec saint Paul, Monsieur Baillard, vous formez ce souhait: _Capio
dissolvi_...
--Oui, _et esse cum Christo_.
--Ne donnez de place dans votre coeur qu'à deux sentiments, celui du
regret et celui de l'espérance: regret pour le passé...
--Et espérance pour l'avenir, acheva le malade.
Quelques instants après il ajouta:
--Je voudrais bien revenir comme j'étais avant les affaires de l'évêché,
mais je ne puis pas dire que je n'ai pas vu ce que j'ai vu.
--Laissez-donc tout cela désormais, Monsieur Baillard; on vous demande
tout simplement de faire un acte de foi complet avec votre évêque, avec
le souverain pontife Léon XIII et avec l'Église catholique, et puis que
vous ayez un regret parfait du passé et une confiance inébranlable dans
l'infinie miséricorde de Dieu.
--Dieu est mon espérance, _Spes mea Deus_, telle a toujours été ma
devise.
Un tumulte s'élevait dans l'âme du Père Cléach; maintenant il voyait
dans le pauvre Léopold un frère aîné malheureux, et mieux encore un
prêtre plus rapproché que lui-même de la divinité.
--Mon vénérable et vieil ami, dit-il (et il ne savait pas d'où il tirait
ses paroles, et tandis qu'il les prononçait il s'en étonnait lui-même),
je vous aime et je vous respecte. Pour le salut éternel de votre âme je
vais vous confesser: _In nomine patris_...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quand ce fut fini, les deux prêtres s'embrassèrent. Et le Père Cléach,
retenant les larmes d'émotion et de bonheur qui l'étouffaient, ouvrit la
porte de la cuisine pour annoncer aux Enfants du Carmel que monsieur
Baillard s'était confessé. Ils en furent stupéfaits, mais ne cachèrent
pas leur mécontentement.
--Ah! dit Mme Mayeur, si vous n'aviez que du monde comme ça à convertir,
vous seriez heureux! Malgré sa maladie, il n'a pas manqué une seule fois
de nous rassembler pour la prière. Quelques petites erreurs, oui, je ne
dis pas, mais à part cela, quel saint!
L'Oblat ne s'en émut pas; il avait hâte de remonter au couvent et d'y
prendre toutes choses pour administrer le mourant.
Marie-Anne le suivit dans le corridor et lui dit:
--Nous sommes pauvres; il me sera impossible de faire un grand
enterrement comme on en fait pour les messieurs prêtres...
--Ma pauvre Marie-Anne, lui répondit-il, quittez ce souci, tout
s'arrangera pour le mieux et vous serez contente.
Que lui importaient à cette heure l'opposition de ce pauvre petit monde
égaré et les mesquins soucis de Marie-Anne! Tout cela lui semblait si
misérable auprès de ce sentiment de charité qui remplissait son coeur.
Comment se serait-il ému de quelques murmures hostiles, alors qu'il
avait encore sur lui le regard reconnaissant de Léopold, un regard de
mourant épanoui pour une nouvelle vie!
Au couvent, où il arriva comme porté par deux ailes, on ne partagea pas
tout son enthousiasme. Certes, on appréciait le résultat obtenu: Léopold
s'était confessé. Mais l'attitude de la cuisine donnait grandement à
réfléchir. On rappelait la tactique constante de Vintras et des
pontifes: éclairer ou illuminer les fidèles et leur permettre ensuite de
se conformer à la liturgie catholique.
--Léopold est de bonne foi, répétait le jeune Oblat.
On lui montra une lettre de l'Évêque, très sage et très nette, qui
précisait bien le double problème: sauver une âme et purifier la
colline. Il fallait une rétractation solennelle.
Très troublé, le Père Cléach s'en alla prier devant la Vierge de Sion,
tandis qu'on courait en hâte avertir MM. Morizot et Joseph Colin, le
cordonnier, les deux anciens du village, pour qu'ils servissent de
témoins à la rétractation solennelle de Léopold. Puis il prit le Saint
Sacrement et, précédé de la sonnette, se dirigea vers la demeure de
Marie-Anne. On le suivit, et bientôt presque tout le village fut
rassemblé devant la porte. Avant de laisser entrer ce monde, l'Oblat
pénétra chez Léopold, et quand il n'y avait encore dans la chambre
qu'eux deux, pauvres prêtres, et le divin Sauveur, il s'agenouilla et
fit dans son âme cette prière:
--Ne permettez pas, Seigneur, que je commette un indigne abus de votre
Sacrement! Ne permettez pas que la dernière communion de ce malheureux
prêtre soit un sacrilège! Si vous le voulez, vous pouvez le purifier!
Venez, Seigneur Jésus, voilà que votre ami est malade! Si vous
l'abandonnez, qui donc le sauvera?
Puis se relevant, il déclara à Léopold que son devoir était, avant de
lui administrer le saint viatique, de lui faire signer publiquement un
acte de rétractation et de le relever des censures.
--Je le veux bien, dit le malade.
Cependant, les gens du village se glissaient, les uns après les autres,
dans la chambre. Comme à l'église, les femmes formaient un groupe séparé
de celui des hommes. Tous se taisaient. L'Oblat, d'une voix lente et
solennelle, commença la lecture de l'acte de rétractation:
«Au nom de la Très Sainte-Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, moi,
Léopold Baillard, prêtre, domicilié à Saxon-Sion, je déclare à tous et
en particulier à Sa Grandeur Monseigneur de Nancy, mon supérieur
ecclésiastique, que je veux, moyennant la grâce du Bon Dieu, vivre et
mourir dans le sein de la sainte Église catholique, apostolique et
romaine, en parfaite communauté de foi avec mon évêque et le souverain
pontife Léon XIII. Je suis et je demeure dans la foi que j'ai reçue au
baptême, et professée au jour heureux de ma promotion au sacerdoce.
Aujourd'hui comme alors j'admets et je crois tout l'enseignement de
l'Église catholique, notamment le dogme de l'enfer; je condamne avec
elle sans restriction tout ce qu'elle condamne en qui que ce soit, en
quelque ouvrage que ce puisse être, en toute sorte d'OEuvre ou de
société quel qu'en soit le nom. Je déclare souscrire à la condamnation
portée par le souverain pontife Grégoire XVI contre les erreurs de
Pierre-Michel Vintras et l'OEuvre de la Miséricorde, et je désapprouve
absolument et je rétracte tout ce que l'Église, notre Sainte Mère,
blâmerait et condamnerait dans mes enseignements, mes écrits et mes
actes. Que la divine Miséricorde, par l'intercession de Notre-Dame de
Sion, notre Mère immaculée, mon suprême recours à cette heure, daigne me
venir en aide!»
Plusieurs fois pendant cette lecture, Marie-Anne fut subitement saisie
d'une toux insolite, mais l'Oblat reprenait impitoyablement les phrases
qui pouvaient n'avoir pas été entendues de tous, dût le supplice du
pauvre monsieur Baillard en être prolongé.
Celui-ci, avec quelle détresse il écoutait ce long texte qui cachait
sous chaque formule le reniement de sa vie! L'expression ardente des
yeux proclamait toujours l'influence exercée sur ce mourant par une
imagination insensée, mais ce fut sans un mot qu'il signa son
abdication.
Alors monsieur Morizot, l'ancien maître d'école, celui-là même qui,
trente-sept ans auparavant, s'était indigné contre le premier discours
vintrasien de Léopold, s'avança en donnant les marques de la plus grande
vénération:
--Monsieur le Supérieur, dit-il, permettez-moi de vous serrer la main et
de vous offrir l'expression de mes sentiments de condoléance pour l'état
de souffrance où je vous vois, et de félicitation pour l'acte que vous
venez d'accomplir.
Léopold lui serra la main en lui disant affectueusement:
--Je vous remercie bien, Monsieur Morizot.
L'ancien magister aurait continué son discours, mais l'Oblat, qui
sentait que le malade allait s'affaiblissant et que le temps pressait,
continua la cérémonie. Il releva le prêtre repentant des censures, de
l'excommunication et de l'interdit pour hérésie et schisme, et prononça
la sentence d'absolution. Puis, l'ayant rétabli dans tous ses pouvoirs,
il lui donna le Saint Viatique.
A cette minute, la pensée que le Père Aubry lui avait léguée jeta une
longue flamme dans l'âme du Père Cléach. Le vieil Oblat avait dit vrai.
Au fond de sa longue erreur, ce malheureux hérésiarque avait connu un
enthousiasme du divin et un élan d'adoration que le meilleur croyant
devait envier et désirer d'ajouter à sa foi. Le jeune Oblat se mit à
genoux et, devant la petite assemblée, demanda au pénitent de lui donner
sa bénédiction.
Léopold, élevant aussitôt la main, prononça la formule:
--Que le Dieu très haut et très bon, Père, Fils et Saint-Esprit, vous
accorde sa bénédiction, et qu'à jamais elle demeure sur vous et sur les
vôtres.
C'était son premier acte de prêtre rétabli dans ses droits, et ce devait
être le dernier.