Et maintenant quel silence, quelle indifférence autour de Léopold

Baillard! La guerre a rejeté tant de choses au fond des siècles!

L'histoire des Baillard fait désormais partie d'un monde aboli. On n'en

voit plus au milieu des broussailles que l'espèce de tour ruinée qu'est

la vieillesse de Léopold. Des légendes flottent dessus. Comme les

Raymond Lulle et les Nostradamus, ce maudit a connu l'art de tirer l'or

des poches obscures où il sommeille. Dans les veillées, on parle de ses

grands voyages, comme des aventures que coururent toujours les

chercheurs de trésors. Sa visite surtout, chez l'Empereur, à Vienne,

éblouit. Nul ne voit les anges et les fantômes au milieu desquels il

vit, mais beaucoup admettent qu'il sait de grands secrets. Les dernières

rêveries du moyen âge le rejoignent. Et lui, toujours pareil à lui-même,

il reprend son éternelle songerie et son dialogue avec Dieu. Des années

encore, son rêve bizarre va jaillir de son âme, monotone et régulier

comme le bourdonnement d'une coquille d'oeuf sur le jet d'eau d'un vieux

jardin. Rien de la vie, pas même les appels de la mort, ne peut plus le

distraire. Et pourtant, à coups redoublés, la destinée l'assaille.

C'est d'abord Quirin, Quirin l'infidèle, qui rend l'âme, dans l'hospice

réservé aux vieux prêtres, à Rozières-aux-Salines, après une abjuration

complète de la doctrine vintrasienne. Depuis longtemps on ne recevait de

lui à Saxon que de vagues et lointaines nouvelles. Léopold a-t-il gardé

de son cadet plus d'images que nous n'en possédons nous-mêmes? Jusqu'à

ces derniers temps, dans les séminaires lorrains, on avait coutume de

raconter aux jeunes diacres l'histoire d'un prêtre, magnifiquement doué

d'éloquence et d'intelligence, qui avait écouté les suggestions du démon

de l'orgueil. A quel degré de misère était-il tombé! Un jour, dans les

rues de Nancy, on l'avait rencontré, vêtu d'une longue blouse et le

fouet à la main, conduisant un haquet de marchand de vins. C'était

Quirin, passé à l'état d'image exemplaire pour épouvanter les jeunes

séminaristes... Par ailleurs, on racontait l'avoir vu dans le petit

village vosgien de Rugney, campé dans une roulotte, sur la place, entre

la fontaine et l'église, avec une femme et des enfants. Était-ce soeur

Quirin? On ne sait. Elle portait un bonnet noir; elle entrait peu ou pas

à l'église. Mais Quirin, lui, ne manquait pas un office. Couvert d'une

longue pèlerine noire, et coiffé d'un vaste chapeau de même couleur, il

se plaçait près du confessionnal et suivait les prières sur son livre

avec un grand recueillement. Sa roulotte était un théâtre de

marionnettes. C'était lui qui tirait les fils et faisait parler les

pantins, en contrefaisant sa voix.

Après Quirin, c'est Euphrasie qui meurt. On était si bien accoutumé à la

voir humble devant tous, dévouée à Léopold et soumise aux oblats, que

personne ne prenait la peine d'apprécier cette vieille femme, Léopold et

Marie-Anne Sellier pas plus que les autres gens du village. Elle

s'éteint. C'est un _miserere_ qui se tait, une imploration que la mort

accueille, une forme chétive qui s'en va humblement sous la terre.

Quirin, Euphrasie disparaissent; les larmes ne montent pas aux yeux du

vieillard insensible; elles pourraient l'empêcher de voir clair dans le

ciel et de saisir le moment où apparaîtra la comète. Mais Vintras qui

meurt! Tout son être s'émeut. Quel vide immense dans l'univers! C'est

l'orchestre du monde soudain qui se tait.

L'annonciateur de la nouvelle loi n'est plus. Que la création entière

prenne le deuil! Il était entré dans la vie des Baillard comme un coup

de vent dans la pauvre cabane, comme le messager de Dieu. Et ce grand

favori du ciel, aux heures où l'Esprit le laissait en repos, se montrait

le plus simple des artisans et le plus tendre des amis. Sa maison

respirait les vertus de l'atelier de Nazareth... Vintras est mort.

Léopold pleure; il a perdu son bon maître, son consolateur, celui qu'il

tenait par la main pour le dur voyage de la vie.

Avec quelle ardeur, faite de tendresse humaine et de sentiment de

l'infini, au milieu de la toute petite église assemblée, le Pontife

d'Adoration célèbre une messe solennelle pour celui qui mena son peuple

à deux pas de la Terre de Chanaan sans pouvoir y pénétrer lui-même.

D'une voix toujours forte, il entonne le cantique de la Miséricorde et,

aussitôt après, un triomphant _alleluia_. Il affermit sur sa tête la

mitre qu'y a déposée Vintras. Le prophète disparu, les promesses divines

subsistent. Pas un instant, Léopold ne doute de relever un jour les murs

de Sion. Dans son naufrage, quasi seul sur l'océan, le vieillard ne se

détourne pas une minute de sa ligne. Il continue de nager vers la rive

promise en tenant au-dessus des flots son poème d'espérance[3].

[3] Vintras mourut à Lyon, la ville religieuse, la ville humide où

champignonnent autour de la foi nationale toutes les variétés de la

flore mystique. A son lit de mort, semble-t-il, il élut pour son

successeur le fameux abbé Boullan. Il lui chuchota les secrets que

lui-même avait reçus de Martin de Gallardon et probablement aussi

quelques noires pensées de derrière la tête, que le vieillard de

Sion, tout limité au drame de sa colline, ne soupçonna jamais.

Tous les soirs, durant des années, Marie-Anne couchée, le vieil homme

reste seul debout jusqu'à minuit, non pour rêver devant les cendres

éteintes, mais pour attendre les âmes de ses morts. Saxon repose, tous

les villages dorment; le vent tournoie avec un bruit lugubre autour de

la maison maudite; les voix de Vintras, de François, d'Euphrasie, de

Thérèse passent dans ces grands espaces désolés, dans ces bourrasques

lorraines, leur donnent une âme et transforment des forces physiques en

un immense sentiment de douleur. Léopold appelle devant l'âtre de sa

cuisine ses trépassés. Il les accueille, converse avec eux, et s'il les

a vainement attendus, avant de se coucher, il prend soin de ranimer le

feu et de disposer des chaises devant, car ils viendront tout transis

finir la veillée chez lui.

Ces interminables divagations mortuaires où le vieux pontife s'égarait,

plus fréquentes à mesure qu'il cédait à l'assoupissement du grand âge,

qui pourrait nous en donner la clef? Il y laisse abîmer sa raison. Il ne

fournit plus rien au monde et n'accueille plus rien du monde, sinon le

souffle des tempêtes dans sa cime. Par son seul tronc il fait encore

l'effet le plus imposant, mais il a passé la saison des feuilles. Les

tempêtes l'ont ébranché; nul oiseau, même d'hiver, ne vient se reposer

sur lui, et la seule touffe verdoyante qu'il tende vers le ciel, c'est,

comme un bouquet de gui parasitaire, la pensée vintrasienne. Dans cette

intelligence entourée de brumes, quelques souvenirs, toujours les mêmes,

passent à de longs intervalles, rappelant ces vols de buses qui, sous un

ciel neigeux, s'élèvent des taillis de la côte, y reviennent, en

repartent, obéissent à quelque rythme indiscernable. Un vent froid et

sonore commence à souffler continûment sur la colline; le soleil ne

l'éclaire plus que bien rarement d'une franche lumière. Dans ce vieux

coeur, la vie prend les couleurs désolées d'un février lorrain, tout de

vent, de dégel et de pluie; l'horizon se rapproche, le silence se fait,

les formes s'enveloppent de brouillard. C'est l'hiver plus en rapport

avec sa défaite, avec la monotonie de son âme, avec le repliement de son

génie monocorde. Léopold semble aux yeux de tous un vieillard plus aride

et plus pierreux que le sommet de Sion, mais sur cette lande, les

esprits dansaient. C'est l'âge et c'est l'heure où Victor Hugo produit

le _Pape_, l'_Ane_, la _Pitié suprême_. Personne ne tient plus les

orgues, mais elles continuent de vibrer et d'emplir les voûtes.

Un soir glacial de l'année 1883, au milieu d'une tempête de neige, un

jeune paysan qui se rendait à cheval de Vézelise à Étreval, entendit

dans un champ des appels désespérés. Il se dirigea vers l'endroit d'où

partaient les cris et trouva un vieil homme, affolé de terreur et de

froid, qui battait les champs au hasard. C'était Léopold Baillard.

L'hiver, cette année-là, était particulièrement rude. Depuis trois

semaines, la neige et le froid tenant Léopold bloqué dans sa pauvre

masure, il passait ses journées avec Marie-Anne, tous deux serrés dans

l'âtre de la cuisine, et de fois à autre, désireux de regarder au

dehors, ils approchaient un fer chaud de la vitre pour fondre la glace

qui se reformait aussitôt. Cependant l'argent manquait à la maison, et

ce matin-là, bravement, Léopold avait dû se mettre en route pour aller

recouvrer une créance à Vézelise. Son affaire s'y régla plus vivement

qu'il n'avait osé l'espérer; trois heures achevaient de sonner; la

soirée dans la petite ville s'annonçait pénible et coûteuse. Quoique la

nuit en cette saison vienne avec rapidité, il calcula qu'il avait le

temps de regagner Saxon, et sans plus tarder il prit les sentiers à

travers champs. A cette heure où le crépuscule commençait de tomber la

plaine offrait un spectacle plein de tristesse. La neige poussée par le

vent s'était amassée aux points où quelque obstacle l'arrêtait, contre

une clôture de haie, contre un revers de talus et donnait au pays un

aspect inconnu. Sous ce linceul argenté, les objets perdaient leur

apparence réelle. La nuit descendait rapidement. Bientôt il n'y eut plus

de clarté que celle qui sortait du sol éblouissant de blancheur. Une

brume glaciale qui s'abattit sur le plateau acheva de brouiller et de

confondre toutes choses. Le vieillard perdu en plein champ, exténué,

transi de froid, aveuglé par la neige, n'entendait ni un pas, ni un

aboiement, ni une sonnerie de cloche. Il n'apercevait aucune lueur. Tout

ce qui faisait depuis des semaines, l'objet de ses entretiens avec

Marie-Anne lui revint à l'esprit: les loups, poussés par la faim, venant

rôder jusque dans les villages; plusieurs facteurs tombés de froid dans

le fossé des routes; le vin gelé dans les tonneaux, les pommes de terre

dans les caves et les porcs dans les réduits. Aucun doute, cette fois,

c'était la véritable _Année Noire_ qui commençait. La terreur envahit le

coeur de cet homme vieux, fatigué et qui avait toujours été d'un naturel

craintif. Il se mit à crier désespérément, et ses longs cris qui lui

revenaient dans le silence nocturne eurent pour effet de redoubler son

épouvante. Léopold tournoyait sur lui-même, assez pareil à quelque

oiseau égaré et perdu, unique survivant d'une espèce envolée, d'une

troupe disparue derrière les nuages d'un soir d'hiver. A la fin, épuisé,

à bout de force, il se laissa tomber... C'est alors que le paysan le

trouva, attiré par ses gémissements. Ce bon Samaritain, qui était un

jeune et vigoureux garçon, prit le pauvre pontife dans ses bras, le

hissa sur son cheval et l'emmena en croupe dans la direction d'Étreval

où il habitait. Mais chemin faisant, quand il eut reconnu dans ce

passant égaré le fameux M. Léopold Baillard, il fut pris d'un vague

malaise, comme s'il portait le diable en croupe, et ma foi! la force

avec laquelle le vieillard avait noué ses bras décharnés autour de son

cavalier donnait quelque vraisemblance à ce soupçon. Il ne se soucia pas

d'introduire chez lui ce bizarre compagnon, et avec une courtoisie

prudente, il lui demanda s'il ne lui serait pas agréable de passer la

nuit au château d'Étreval, chez les enfants de Monsieur Haye.

Étreval!... Monsieur Haye!... Souvenirs lointains, mots magiques! Ils

ranimèrent Léopold et lui donnèrent de l'imagination.

Il y avait longtemps qu'elle n'avait pas vu une arrivée aussi

romanesque, la charmante ruine Renaissance, aux fenêtres sculptées de

feuillages et de fruits, qui couronne la hauteur d'Étreval. Elle put

frémir joyeusement, à l'apparition de ce cheval efflanqué et de ce jeune

paysan qui lui amenaient en croupe le plus vieux et le plus étrange

rêveur de cette terre. Jamais Walter Scott, le chantre des races

opprimées, n'imagina un rendez-vous nocturne plus romantique que celui

de ces vieilles pierres déchues et de ce représentant des antiques

chimères. L'arrivée des deux cavaliers et le pas du cheval sonnant sur

la terre durcie par le gel, dans le silence de cette heure tardive,

révolutionnèrent les trois cours du château. Des portes s'ouvrirent en

dépit du froid, et Léopold se trouva tout à coup au milieu d'un cercle

de lumière.

--Prenez-le, vous autres, dit le jeune paysan qui l'amenait; il est à

moitié mort de froid.

Des bras se tendent vers Léopold, qui se laisse glisser du cheval. On le

porte dans la cuisine, auprès d'un grand feu. Il remercie, et toujours

sous l'empire de ses grandes imaginations, il se persuade que tous ces

gens l'entourent avec épouvante, qu'ils lui demandent de les protéger,

dans l'effroyable tourmente de neige et de froid où, ce soir, le monde

va périr. Avec un esprit magnanime, il les rassure tous:

--Ne craignez rien, dit-il, je viens marquer la porte de vos demeures,

afin que la colère de Dieu ne s'exerce pas sur vous.

Étonnés d'une si bizarre espèce de folie, chacun se pressait et

échangeait les diverses interjections par lesquelles se témoigne la

stupeur lorraine.

Mais Léopold peu à peu reconnaissait Mme Haye, la petite-fille de son

vieil ami, et près d'elle, dans ce cercle qui l'entourait, il

retrouvait, hommes faits et pères de famille, ceux qu'à cette même

place, vingt-cinq années auparavant, il avait vus enfants. On les lui

nommait, il s'attendrissait.

--Bonne dame, disait-il, voilà bien longtemps que je n'ai franchi le

seuil de votre maison, mais je suis passé souvent près de votre

cimetière, et je n'ai jamais manqué d'y entrer pour bénir les tombes des

vôtres, la tombe de mon vieil ami, celle de la bonne maman, et vous

savez, quand j'étends les mains, je délivre les pauvres âmes.

Cependant, la maîtresse de maison avait préparé une grande soupière de

vin chaud. Elle en présenta un verre à Léopold. Il n'en but qu'un doigt,

mais c'en fut assez pour le ranimer et pour le lancer plus avant.

Maintenant, il ne lui suffisait plus d'avoir écarté de cette maison la

colère du ciel, il voulait y apporter un bonheur miraculeux. Avisant un

petit garçon qui se tenait dans un coin sombre avec un bandeau autour

des joues, Léopold le prit dans ses bras et le regarda avec

bienveillance.

--Mon fils, lui dit-il, tu ressembles au bon Monsieur Haye.

--C'est son arrière-petit-fils, lui dit-on, le petit-fils de sa fille.

Voilà deux jours qu'il a le mal d'oreilles.

Le vieillard s'attarda devant cette ravissante figure d'enfant, où

revivaient, avec quelque chose de céleste, les traits du plus sûr de ses

amis. Éprouva-t-il à cette heure le trouble d'une vieille âme qui ne se

survivra dans aucune postérité? Peut-être. Mais ce sentiment paternel,

s'il exista dans son coeur, il l'exprima à sa manière bizarre et par un

acte de pontife.

--Le Christ, dit-il, a donné à ses apôtres le pouvoir de guérir les

malades, puisqu'il a dit: _Super ægros manus imponent et bene habebunt_.

Attention, petit! je vais te guérir.

A ces mots, l'enfant prit peur et se réfugia vivement dans les jupes de

sa mère. Mais celle-ci lui dit tout bas à l'oreille d'écouter monsieur

Baillard qui n'était pas méchant. L'enfant revint alors auprès de

Léopold qui lui demanda pourquoi il s'était sauvé et ce que sa mère lui

avait dit. Il le répéta naïvement. Le vieillard fut attendri de plaisir.

Il embrassa l'enfant, lui imposa les mains, prononça la formule: _Super

ægros manus imponent et bene habebunt_, et ajouta avec autorité en lui

enlevant son bandeau:

--Maintenant, tu ne souffres plus.

Et l'enfant, au milieu de l'assistance émerveillée, convint avec une

joie mêlée d'épouvante que sa douleur était partie.

Scène d'un caractère éternel, pareille à mille autres qu'elle ranime au

fond de l'âme paysanne. Les gens rassemblés, ce soir, à Étreval, sont

aussi prêts à gouailler qu'à croire cette chose extraordinaire qui vient

de se passer sous leurs yeux. Quant à Léopold, refermant ses lourdes

paupières pour cacher l'éclair orgueilleux de ses yeux, il ne voit pas,

n'entend pas les mouvements divers qu'il suscite; plus enivré par sa

réussite que par le doigt de vin qu'il a bu, il jouit de sa

toute-puissance. «Bonne mère, dit-il en son coeur et tournant son regard

vers l'âtre où les trépassés se chauffent, invisibles et voyant tout,

bonne mère, avait-il raison, le jeune prêtre trop méchant qui m'a chassé

de votre maison?» Ainsi pense-t-il et, sans un mot de récrimination, il

distribue à tous des croix de grâce, que chacun accepte parfaitement,

car dans le doute qu'est-ce qu'on risque? Puis il leur dit qu'ils

peuvent se retirer et s'aller coucher tranquilles.

Quant à lui, il refuse le lit qu'on lui offre, en disant qu'il ne veut

pas dormir, mais veiller sur le sommeil de tous, étant donné les grandes

chances qu'il y a pour que cette nuit ce soit la fin du monde.

Après avoir un peu insisté, ils le laissèrent auprès du grand feu,

puisque c'était sa volonté, et chacun s'en alla chez soi sans attacher

autrement d'importance aux prophéties de cet étrange visiteur.

Bientôt, tout Étreval dormait, enchanté d'une si curieuse soirée. Seul,

l'enfant miraculé ne pouvait fermer les yeux. Ce n'était pas que son mal

d'oreilles eût repris, mais son petit lit touchait à la cuisine, et à

travers la cloison il entendait le vieillard qui marmonnait des choses

inintelligibles, entrecoupées de profonds soupirs. La curiosité, à la

fin, l'emportant sur la terreur, il se leva, et à travers une fente de

la porte regarda.

Léopold se tenait debout, tourné vers la partie la plus obscure de la

pièce, et s'adressant alternativement à des personnages invisibles, il

disait:

--Je vous attendais, Vintras... Te voici, François... Où repose Thérèse?

Est-elle à l'abri du froid, du vent, de la tempête? Où t'a menée la vie,

Thérèse?

Ces ténèbres et ces soupirs, ces flammes de l'âtre et ces adjurations

remplissent l'enfant du sentiment qui nous saisirait devant une

assemblée infernale au fond des bois. Aucune pensée dans son esprit,

aucune réflexion, rien qu'une attente anxieuse: il attend comme semble

attendre le feu dansant de l'âtre. Impossible d'être plus en accord avec

l'ombre qui bouge et avec le vent qui gémit, que ne l'est ce coeur

palpitant dans cette poitrine de petit garçon épouvanté.

--Où t'a menée la vie, Thérèse? poursuivait Léopold. Es-tu plus noble ou

dégradée? Dans l'ombre où tu m'échappes, ton regard cherche-t-il nos

souvenirs? Ton visage brillant, terni par l'âge, est-il tourné vers la

colline de ta jeunesse et de ta sainteté? O Thérèse, messagère de mon

esprit, pareille à moi, mais plus légère, tu volais plus audacieusement.

O ma prophétesse, souviens-toi des prairies où je t'ai menée et qu'avec

la force d'un petit faucon soudain tu quittais et tu dominais, les ailes

battantes et le gosier sonore...

L'accent de la voix communiquait à ces mots un irrésistible pouvoir.

L'enfant n'entendait rien de ce que disait, de ce que chantait ce vieux

nécromancien. Mais c'était une musique dont il possédait un

pressentiment, c'était une réponse obscure aux pensées qui se forment

dans un petit garçon, au milieu des ténèbres et de la solitude. Le

vieillard fou emportait l'enfant aux pays mortels du songe et du délire:

il lui révélait soudain l'attrait de ces régions délaissées qui

subsistent toujours au fond de nos coeurs et de ces rêves brouillés

auxquels personne aujourd'hui, dans notre monde intellectuel, ne donne

plus de sens ni de voix: il lui parlait la langue secrète, la langue

natale de ceux qui sont prédestinés pour entretenir dans leur âme le feu

des curiosités maudites. En dix minutes, cette cuisine de campagne

venait d'être transformée en une chapelle de visionnaire. L'enfant avait

la certitude de voir un sorcier--en savait-il le nom?--un roi Mage,

bref, l'être mystérieux qu'un coeur de paysan ne sera jamais étonné de

voir surgir à la corne d'un bois ou dans un chemin creux. Il vivait là

une de ces minutes qui ne laissent pas pareil à lui-même l'être qui les

a vécues. Il en sort ébranlé pour toujours, détaché de la vie réelle,

façonné pour les plus dangereuses rêveries. O sagesse de l'Église, qui

rejette les Léopold et veut les écraser!

Tout à coup, et comme s'il allait arriver quelque chose

d'extraordinaire, la flamme cessa de danser dans la cheminée, l'ombre

s'arrêta de bouger et le vent de gémir: le vieillard se tut. Il se fit

un profond silence et l'enfant lui-même retint sa respiration. Léopold

s'avançait du côté de la fenêtre, de telle façon que le petit garçon ne

pouvait plus le voir. Et brusquement un choc d'une violence inouïe

bouleversa la pièce. Tout le vent qui soufflait autour de la maison, sur

cette côte élevée, s'engouffra dans la cuisine avec un bruit sauvage. Il

éteignit la lumière, sans parvenir à couvrir la voix de Léopold qui

appelait les morts:

--Entre, Vintras! Oh! viens une fois encore.

Et l'enfant, persuadé qu'une troupe de démons échappés de l'enfer

envahissait la cuisine, poussa un cri qui réveilla toute la maison, et

tomba dans des convulsions, en même temps que le vieillard de plus en

plus, divaguait:

--Vintras! Voici ton heure! Du sein de ta gloire, songe à Thérèse! Elle

s'est confondue parmi les pécheurs. Que nos anges la sauvent, qu'ils

l'épargnent et qu'ils la transportent avec nous au-dessus des flots qui

vont recouvrir la terre!

CHAPITRE XIX

LA MORT DE LÉOPOLD

C'est la fin d'une triste après-midi, le crépuscule envahit Saxon. Pour

la première fois, depuis quinze jours qu'on l'a ramené d'Étreval,

Léopold a quitté le lit. Assis dans son fauteuil, enveloppé de sa longue

lévite de couleur brune, comme il convient aux Enfants du Carmel, et

coiffé d'une calotte de soie noire, il tient sur ses genoux un panier de

pommes de terre qu'il épluche pour le souper. A cette minute, il s'est

arrêté dans sa besogne, il rêve, tandis que Marie-Anne, en face de lui,

dans la même embrasure de fenêtre, fait de la dentelle. Les yeux à demi

fermés, ses lunettes glissées sur le bout de son grand nez maigre, il

demeure immobile avec une expression solennelle et regarde à travers les

vitres le soir descendre sur la boue du chemin. Rêve-t-il aux anges qui

viendront construire la nouvelle Jérusalem sur la colline, ou bien à

ceux qui nous prennent, l'un par les épaules et l'autre par les

pieds--visiteurs certains et toujours inattendus--et qui ne peuvent

manquer de venir bientôt par cette fenêtre fermée?...

Soudain, les deux vieilles gens sursautent: un grand bruit d'ailes et de

gloussements éperdus remplit tout le couloir, suivi de l'irruption d'une

demi-douzaine de poules et d'un ecclésiastique, dans un nuage de

poussière. C'est un jeune prêtre, resplendissant de santé, la figure

épanouie, fort à son aise et qui dit:

--Monsieur Baillard, je vous présente mes respects.

Il y eut une seconde d'étonnement.

--Monsieur l'abbé, observa le vieillard, je vous salue, mais je ne sais

pas qui vous êtes.

--C'est un de ces messieurs du couvent, le Père Cléach, dit sans bonne

grâce Marie-Anne.

L'Oblat s'était arrêté sur le seuil de la chambre; dans son coeur, il

demandait au bienheureux Pierre Fourier, dont il apercevait un portrait

pendu au mur, de lui dicter les paroles propres à toucher le vieux

rebelle.

--Monsieur Baillard; je viens au nom de nos Pères prendre de vos

nouvelles. Voilà déjà plusieurs jours que le Père Aubry serait venu vous

voir lui-même, s'il n'était retenu par la maladie dans sa chambre. Vous,

du moins, je vois avec plaisir que vous allez mieux, et je vous souhaite

de pouvoir bientôt monter à l'Église de Notre-Dame de Sion.

--Ah! cette église de Sion, répondit Léopold, combien de fois j'y ai

prêché jadis!

--C'était alors le bon temps, Monsieur Baillard, il faut y revenir...

Et après un silence:

--Il faut rentrer dans l'Église.

--Rentrer dans l'Église, dit avec humeur le vieillard, mais je n'en suis

jamais sorti.

--Tant mieux, Monsieur Baillard, ainsi votre croyance est identique à

celle de Monseigneur?

--Oui, Monsieur.

--Et absolument la même que celle de Léon XIII?

--Oui, Monsieur.

--Et ni plus ni moins que celle de l'Église entière fondée par

Notre-Seigneur Jésus-Christ?

--Oui, Monsieur.

La colline inspirée · 第 17 / 19 段