s'enfoncent pour nous revenir plus chargés de mystère. Les rumeurs de la
plaine et les couleurs du ciel entraient dans les âmes. Toutes les
inspirations des cultes dont la colline avait été l'autel s'exprimaient
en quelque sorte d'une manière visible, l'enveloppaient d'une atmosphère
magique, encore accrue par le thème énigmatique exhalé de la fosse d'où
venait de surgir le petit dieu inconnu. Cette nuit de Sion formait un
vaste drame musical où, sur le fond d'un large motif de religion
éternelle, se détachaient le chant catholique des Oblats et le thème en
révolte de Léopold. Eux et lui étaient à coup sûr insuffisants pour
recueillir tout ce qui s'exhalait de cette terre mystique, mais ils
l'aspiraient, l'agitaient, y produisaient d'admirables ondulations de
rêveries. Et dans les hauteurs de cette nuit, les anges qui planaient
pouvaient entendre, mêlant les couleurs d'une ferveur divine à celles
d'une véhémence diabolique, les prières des Oblats et de Léopold jaillir
de cette vieille terre religieuse et y retomber en tristesses et en
secours.
--Arche sainte, Porte du ciel, murmuraient les Oblats, Vierge dont le
pied écrase l'antique Serpent, vous nous avez donné pour mission de
servir votre gloire sur votre colline, prêtez-nous la force et les
moyens de relever les pieux bâtiments écroulés; recevez-y nos frères en
grand nombre, afin d'écraser sous leur masse la tête de l'éternel
Ennemi.
Et Léopold, assis auprès de la fosse vide, sur l'amas de pierres et de
sable que les ouvriers en avaient retiré, regardait les étoiles. Il
portait sous sa poitrine une pensée aussi dure, aussi étincelante
qu'aucune d'elles: l'espoir de la résurrection, l'attente du jour divin
des réparations, le désir d'une large communion où seraient appelés
toutes les forces indigènes, tous les souffles de la colline:
--Esprit-Saint, Paraclet, qu'attendez-vous de pis pour agir? Comment
pouvez-vous supporter que des étrangers fassent la loi sur votre haut
domaine, qu'ils osent excommunier une pensée de nos pères et confisquer
le fruit de la colline?
Ainsi les deux prêtres priaient et s'absorbaient dans un magnifique duel
religieux, comme si les vanités du siècle se fussent évanouies dans
cette nuit. Léopold Baillard ne voyait dans toute la montagne que le
père Aubry, pareil à un soldat en faction et qui se dessinait, au clair
de lune, là-haut, sur la terrasse. Et l'Oblat, de son côté, ne regardait
que le schismatique. Toutes les maisons étaient closes dans Saxon et
dans Sion; pas une lumière a l'horizon, pas un passant sur les routes.
Les deux serviteurs de la divinité étaient seuls, l'un devant l'autre,
dans cette vaste solitude, et soutenus, remplis par un prodigieux
sentiment tragique. L'Oblat sentait derrière lui toutes les forces de la
hiérarchie échelonnées jusqu'à Rome, et Léopold se savait assisté par
une immense armée des morts et par les cohortes célestes. Autour d'eux,
les villages dormaient. Ils dormaient comme les moissonneurs autour de
Booz qui songe, comme les compagnons de Jacob quand celui-ci lutte avec
l'Ange. A tous instants, des éclairs, pareils aux signaux d'un grand
phare invisible, parcouraient cette nuit brûlante, et chacun des deux
prêtres, en se signant, appelait, attendait contre l'autre une
intervention surnaturelle.
C'était aux premiers jours du mois de juillet 1870.
CHAPITRE XVII
L'ANNÉE NOIRE
Juillet 1870! Les derniers jours du mois de juillet, les petites villes
de Lorraine les passèrent toutes tendues vers la voie du chemin de fer à
regarder courir les trains qui, sans interruption, emportaient nos
troupes à la frontière. Des zouaves, des soldats de toutes armes, des
chevaux dont on voyait les têtes haletantes en haut des claires-voies
des wagons. Quelle chaleur d'orage et quel enthousiasme! Les populations
se pressaient dans les gares pour offrir à ces braves enfants du vin, de
la bière, du café, du tabac. Trop de vin, trop de bière! Et l'on criait:
«A Berlin!» Sébastopol, Solférino, Puébla sonnaient dans les mémoires,
il n'y avait qu'à faire donner nos mitrailleuses, et puis à pousser
droit devant soi, la baïonnette en avant. La gloire de la France et
l'épopée impériale déjà resplendissaient d'un éclat nouveau. Les images
d'Épinal répandaient, célébraient la fureur à l'emporte-tout de nos
turcos, ces moricauds héroïques... Soudain, on apprend Forbach,
Wissembourg, Reischoffen. Et voici qu'une fois de plus, l'immense flot
germain se soulève, accourt sur la Gaule, frémissant d'une joie
dévastatrice. Aux champs de bataille éternels de l'Alsace, le barrage
gallo-romain vient de céder. «Sauve qui peut! Les Prussiens! les
Prussiens!»
Sous une pluie diluvienne, c'est l'effroyable défilé de la retraite
française. Nos malheureux soldats! Après quelques heures, ils se lèvent
des prairies souillées où ils se sont laissés tomber pour la nuit, et
quand on a vu leurs derniers fourgons disparaître au tournant du chemin,
chacun n'a plus que le temps d'enfouir au jardin ou bien de descendre au
fond du puits ses couverts d'argent, quelques napoléons, de vieilles
armes de famille. Maintenant la petite ville impuissante attend les
Prussiens.
Il n'a guère varié, le cérémonial de leur entrée dans nos petites villes
lorraines en 1870. Le plus souvent, quatre uhlans précèdent la colonne;
ils arrivent seuls à la hauteur des premières maisons. Autour d'eux, la
foule accourt et s'amasse, d'autant plus nombreuse qu'ils ne sont que
quatre. Brusquement ils choisissent un individu, qu'ils jugent sur sa
mise un notable, et lui commandent de les conduire à la mairie. Ils
l'encadrent, et s'avancent, la carabine sur la cuisse, en mesurant d'un
dur regard que rien ne détourne la file des fenêtres. Ce coup de feu
tout prêt calme déjà bien des curiosités. Les voici à la mairie:
«Monsieur le Maire, il nous faut tant de pain, tant de viande, tant de
voitures.» Et, Monsieur le Maire, il faut comprendre l'allemand.
Quelques heures après, c'est la ruée torrentielle. Du matin jusqu'à la
nuit, le fleuve s'écoule, un défilé ininterrompu de Bavarois, Prussiens,
Wurtembourgeois, hussards de la mort, hussards de Blücher, uhlans,
cuirassiers, fantassins, cavaliers, canons, d'où se détachent soudain
des patrouilles vers le boulanger, vers le boucher, vers la poste, vers
le percepteur, vers la recette municipale. Ils saisissent l'argent des
caisses publiques; ils font charger toute la viande, tout le pain, tous
les légumes sur des voitures qu'ils réquisitionnent... Le monde assez
nombreux qu'il y avait d'abord pour les voir passer a disparu. Peu à
peu, chacun est rentré chez soi, et maintenant plus personne, la rue est
tout aux Prussiens. Leur flot sans trêve, cet immense silence, cet ordre
puissant, cette force rythmée inspirent de sinistres pensées. Des fifres
précèdent les longues files sombres de l'infanterie, où les pointes des
baïonnettes étincellent. Les longues et lourdes pièces noires de
l'artillerie aux caissons bleu-de-ciel roulent sur le pavé avec un bruit
tragique. Nul cri, nul désordre dans ces troupes en marche; elle
respirent l'abondance, et la petite ville, derrière ses persiennes,
songe, le coeur serré, aux Français du corps de Failly ou de Mac-Mahon,
qui ont passé l'avant-veille, toutes les armes mêlées, troupeau épuisé,
démuni de tout, au point que les quincailliers ont vendu aux officiers
ce qui restait dans leurs tiroirs de vieux pistolets et les éperons
qu'on ne demandait plus depuis la création des chemins de fer. Le flot
coule toujours; les maisons semblent mortes; l'angoisse de la petite
ville ressemble à de la paralysie. Les vieux sont encore nombreux qui
ont vu l'occupation de 1815 à 1818, et ils font savoir que cela pourrait
bien recommencer comme au temps des Cosaques et qu'il ne faut sortir de
chez soi sous aucun prétexte.
Au soir seulement, quand les Prussiens ont passé, sont déjà loin et,
rapides, poursuivent les Français sur Châlons et Sedan, la petite ville
se reprend, réapparaît dans ses rues, pour constater que le drapeau de
sa mairie, ses chevaux d'attelage et toutes ses provisions ont disparu.
Mais bientôt, c'est un deuxième flot qui arrive, le flot des troupes
rendues libres par la prise de Strasbourg. La nuit est tombée; la
famille est réunie autour de la table; on vient d'achever le souper, et
l'on cause. De quoi? de la guerre, des chances qui demeurent de vaincre.
Voici l'heure du coucher; une des filles de la maison ou bien la
servante a passé dans la pièce voisine pour clore les volets. Tout d'un
coup, elle revient et d'une voix étouffée: «Les Prussiens!» On cache les
lumières, on se met sans bruit aux fenêtres. Une longue colonne monte la
rue, tellement silencieuse qu'elle semble glisser. A droite, à gauche,
les portes des maisons s'ouvrent, et des groupes se détachent pour y
entrer d'un bloc. C'est d'un effet saisissant, ce long serpent dont la
tête s'avance et qui se coupe, disparaît par fractions dans les granges
et les portes cochères, aussitôt refermées, sans que la marche de
l'ensemble soit arrêtée un moment... Mais on frappe en bas violemment,
avec un pommeau de sabre. Le chef de famille dit aux femmes de
s'enfermer dans une même chambre, et lui il descend. C'est
l'envahissement de toute la maison, le vacarme le plus brutal, puis le
silence des soldats exténués...
Ces nouveaux venus sont plus redoutables que les premiers. Quelques
semaines de campagnes les ont ensauvagés. Au quitter de Strasbourg en
flamme, dans la traversée des Vosges, ils ont subi les attaques
nombreuses des francs-tireurs et des mobiles, qu'ils appellent des
paysans armés. Ils n'en cachent pas leur peur maladive. Ce sont des
demi-brutes déchaînées, qui ont fait l'apprentissage du sang et de
l'incendie. Que les autorités municipales prennent garde! Elles restent
seules, puisque tous les fonctionnaires et jusqu'aux gendarmes sont
partis. Ah! c'est fini, l'agrément d'être monsieur le Maire, et le
bien-être d'avoir de la fortune, de la considération! Maintenant les
notables sont tenus pour otages. Si l'on touche au moindre cheveu d'un
soldat prussien et s'il plaît à quelque patriote de devenir un héros,
c'est M. le notaire, c'est M. le docteur, c'est M. le gros propriétaire
qui seront collés au mur.
Nul homme n'est aussi peu étonné que Léopold Baillard. C'est bon à
Napoléon III, sur le trottoir où il est descendu avec angoisse pour
avoir plutôt des nouvelles, sur le trottoir devant la petite
sous-préfecture de Sedan, de murmurer: «Quelle suite de fatalités
inexplicables!» Pour Léopold, rien de plus clair, rien de plus attendu.
Ces fatalités inexplicables accomplissent la terrible prophétie, dont
voilà dix ans qu'il guette avec frénésie les signes avant-coureurs dans
le ciel de Lorraine.
Pendant des semaines, le petit village de Saxon, à l'écart des grandes
routes qui mènent vers Paris et sur lesquelles se hâtaient les troupes
prussiennes, subit la guerre sous la forme la plus primitive, sous la
forme de la razzia, entendez qu'il fut dépouillé de ses grains,
fourrages, bétail, chevaux, bref réquisitionné sans merci. On n'y connut
que de ouï-dire les grandes catastrophes de la France. Mais un soir
enfin, Léopold obtint sa récompense: un soir, il vit de ses yeux le
désastre vengeur, et sous les couleurs de feu que son imagination avait
toujours annoncées.
Dans la nuit du 1er au 2 octobre, à quatre heures du matin, six hommes
de la landwehr, logés dans différentes maisons de Vézelise pour assurer
le service des approvisionnements, avaient été surpris et enlevés par
une bande de francs-tireurs qui, dans la même nuit, tuèrent deux autres
Prussiens à Flavigny. Dès le lendemain, par représailles, les Prussiens
incendiaient les maisons où la surprise avait eu lieu...
Hélas! hélas! La ville qui méconnut les saints, la ville qui enchaîna la
Sagesse est purgée par le feu! Que celui qui n'a point fléchi le genou
devant Baal fuie du milieu de Babylone! Depuis la terrasse de Sion,
Léopold, ce soir, regarde les longues flammes jaillir du fond où se
cache Vézelise. Il les regarde avec un sentiment d'horreur sacrée et la
brutale certitude d'avoir été le confident de Dieu. Il n'en a jamais
douté, certes, mais à cette minute, il en tient sous ses yeux toute la
tragédie, et sur le haut plateau il se glorifie et remercie le Seigneur.
Et derrière lui, un effroyable enthousiasme soulève ses deux compagnes,
Marie-Anne Sellier et même la douce soeur Euphrasie. Les désastres de
tous temps ont excité les vieilles femmes. A cette minute, ces deux-ci
ne répondent pas au rêve de paix et de recueillement que leur proposait
Vintras dans ses instructions catastrophiques; elles ne se préparent pas
à s'élancer entre les hommes comme des anges de miséricorde! Tout ce
qu'elles ont souffert depuis vingt ans semble trouver une issue, jaillit
et réclame vengeance.
Par quel surprenant réveil, du fond de sa jeunesse, Marie-Anne Sellier
retrouva-t-elle les vieux couplets, qu'ici-même, un soir de Noël, aux
derniers temps de leur vie heureuse avait chantés soeur Thérèse? C'est
la joie de la vengeance, c'est l'odeur de la guerre, c'est la secousse
quasi physique de l'incendie qui concourent à ranimer chez la paysanne
cassée ces images des reîtres de jadis:
Basselles et pâtureaux,
. . . . . . . . . . . .
Vite, au plus tôt, courez parmi les champs,
Pour ramasser nos troupeaux tout d'un temps,
Pour les faire retourner
Pendant que je ferai la sentinelle,
Car je suis pris
S'ils nous trouvent ici.
Ce dernier vers du refrain, qui dans le patois est bien autrement
saisissant de peur et de narquoiserie mêlées:
Ca je serin pris
Si nous traurin toussi.
les deux sorcières les grommelaient, soulevées par une telle excitation
qu'elles ne pouvaient pas tenir en place et qu'elles faisaient une danse
autour de Léopold. Et lui, pressé par son imagination et par la terrible
réalité, assuré que cet incendie dardait ses flammes contre les oblats
profanateurs, il parcourait sans cesse du regard le ciel immense,
espérant y voir les anges de la désolation se frayer une route lumineuse
à travers les ténèbres de la nuit.
Personne jamais n'enregistra les coups et les redoublements d'une
catastrophe avec l'ivresse qu'éprouvèrent les Vintrasiens de la colline.
A chaque coup des canons de Toul ou de Langres, dont le bruit sourd
ébranlait toute la Lorraine, le petit peuple des Baillard entonnait un
furieux _Gloria in excelsis_, à se faire massacrer par les villages,
s'ils l'avaient entendu. Léopold retrouva une seconde jeunesse. C'était
comme s'il avait soulevé la pierre d'un caveau pour revenir à la
lumière.
Chose étrange d'ailleurs et difficilement croyable, il y eut à ce
moment, sous le drap de deuil, à ras de terre, un frémissement de
liberté. Quelque chose s'était desserré. Sous cette dure discipline
étrangère s'épanouissait une certaine licence, tout humble, toute
plébéienne, un affranchissement des simples et des enfants. La
disparition des agents de l'État donnait aux contribuables une béatitude
inconnue. Le vin et tous les produits imposés circulaient sans droits;
le sucre et le café qu'on faisait venir de la Suisse se vendaient pour
rien; on voyait les paysans apporter leurs tonnelets d'eau-de-vie et les
débiter sur la place. Pour tous les enfants commençait une inoubliable
période de vagabondage, de rêveries, de terreurs et de hardiesses.
Tandis que les bonnes soeurs réunissaient les tout petits pour faire des
montagnes de charpie, les moyens et les plus grands passaient leurs
journées entières à polissonner au milieu des soldats, à dérober des
poignées de riz ou de chlore aux sacs éventrés, à lancer des pierres
dans le ventre des vaches abandonnées par les régiments et qui
pourrissaient au fossé des routes. Dans ce désordre universel, Léopold
se multipliait autour de la colline. Il allait répétant partout que
Vintras et que lui-même, depuis vingt ans, annonçaient tous ces
malheurs, et personne n'avait rien à lui opposer. Du coup, il
reconquérait son prestige. Dans ce village où ne restaient que les
enfants et les vieilles gens, il était devenu un personnage formidable
qui inspirait un mélange de vénération et d'effroi. Chez Marie-Anne
Sellier, devant la fenêtre ouverte sur le ciel profond, au milieu d'un
petit cercle formé quasi de toutes les gens de la colline, il annonçait,
à la terreur générale, qu'on n'avait encore rien vu et que maintenant on
allait voir dans la nue le visage de Dieu.
--Aujourd'hui, prêchait-il, c'est le jour de la hache et du canon! Après
ce jour, la nuit qui viendra sera la nuit de feu! Et le jour qui suivra
cette nuit sera le jour de l'empoisonnement des fontaines! Et la nuit
qui naîtra après ce jour sera la nuit des mains liées et le supplice des
rois! Puis viendra l'inexorable pillage! Puis les drapeaux noirs! Puis
les cent parlements et le travail des tombeaux! Puis la croix de grâce,
le dictame, l'eau de salut, les éliaques! Puis la fête des
Eucharistiques! Puis les fanfares célestes. Puis les parfums qui
viennent du Midi! Les quatre arcs-en-ciel! Les chants d'en haut!
L'étendard des anges! Le nouveau temple!
Et si on lui demandait:
--Mais quand donc arriveront ces grands événements?
Il répondait:
--Quand le dernier Prussien sera sorti de France.
Tout le petit village soupirait après ce moment, qu'il fallut attendre
trois longues années.
Au fur et à mesure qu'arrivaient de France en Allemagne les wagons d'or,
les Prussiens évacuaient pas à pas la Lorraine. Ils quittèrent Mirecourt
le 25 juillet 1873, Charmes le 27, Saint-Nicolas et Nancy le 1er août.
Rien aujourd'hui ne peut faire comprendre à ceux qui ne l'ont pas
éprouvée, l'émotion patriotique, d'une qualité religieuse, qui souleva
toutes ces petites villes au départ de leurs garnisons prussiennes. Il
en alla partout à peu près de même. Dès le matin, un caporal sapeur de
la compagnie des pompiers était dans le clocher avec la mission de
surveiller les Prussiens. Toute la matinée, on en voyait encore dans les
rues. Vers midi, ils commençaient à disparaître. Bientôt le guetteur
annonçait la formation de la colonne. Un prodigieux silence de toute la
population se faisait. A cinq heures sonnant, leur chef poussait trois
hourras, et la troupe s'ébranlait. Quand le soldat de tête débouchait
sur la grand'route, les cloches de l'église se mettaient à sonner en
volée; le caporal sapeur accrochait son drapeau en haut du clocher, près
du coq; instantanément la petite ville se pavoisait, et chacun se
précipitait dans la rue. C'était une fourmilière heureuse, une famille
dont tous les membres se congratulent, une espèce de victoire, une
première revanche. Un seul mot frémissait dans les airs: Espérance!
Espérance!
Et ce cri patriotique, sur toute la France, fut soutenu d'un immense
mouvement mystique. Des voix inspirées s'élevèrent de toutes parts; on
ne rêvait que miracles et prophéties; plusieurs Voyants annoncèrent le
règne de l'Antéchrist et la fin du monde; d'autres, au contraire, le
triomphe définitif du grand Roi et du grand Pape. Un vaste mouvement de
supplications commença. Des multitudes enflammées par les appels de
leurs prêtres s'en allèrent chanter, prier, s'agenouiller à Lourdes, à
La Salette, à Pontmain, à Paray-le-Monial, au mont Saint-Michel, à
Sainte-Anne-d'Auray, à Saint-Martin-de-Tours, à Chartres. Le premier
mouvement de la Lorraine rendue à sa libre respiration fut d'organiser à
Sion un grand pèlerinage national, une fête religieuse et patriotique,
en l'honneur du couronnement de Notre-Dame, patronne de la province.
--Nous y voilà! dit Léopold.
Ce jour-là, 10 septembre 1873, dès le matin, le vieux pontife fut sur la
colline. La pluie tombait à verse; un vent froid faisait rage; mais,
bravant le mauvais temps, un peuple immense s'acheminait. Tous les
sentiers, toutes les routes fourmillaient de pèlerins, à pied, en
carrioles ou bien entassés dans les voitures omnibus que les petites
villes avaient appareillées pour ce jour. Quand tout le monde se
désolait de cette inclémence du ciel, soudain, à huit heures et demie,
les nuages se déchirèrent, et s'émerveilla de voir apparaître
miraculeusement le soleil au-dessus de la sainte montagne.
Sur une estrade dressée devant le porche, un cardinal et sept évêques
bénirent trente mille pèlerins qui défilèrent au chant des cantiques, au
bruit des fanfares, en agitant leurs bannières, parmi lesquelles la
foule saluait avec religion celles de Metz et de Strasbourg en deuil. Au
centre du cortège, portée sur un coussin de soie blanche, étincelait une
splendide couronne offerte à la Vierge de Sion par les familles
lorraines. Et le moment solennel, ce fut quand les Pères Oblats
soulevèrent la statue miraculeuse, de façon à ce qu'on l'aperçut de tous
les points du plateau, et que le cardinal, ayant reçu la couronne des
mains du Père Aubry, la déposa sur la tête de la Vierge. Alors les
pèlerins poussèrent une immense clameur de vivats, entonnèrent un
_Magnificat_ d'une puissance incomparable.
Léopold Baillard mêlait sa voix à ce formidable concert et animait du
regard et du geste son petit cénacle enflammé. On se le montrait du
doigt.
Bien qu'il eût, toute sa vie, obstinément tourné son visage vers le
ciel, le vieillard, maintenant presque octogénaire, était courbé, cassé
comme ceux qui ont passé leurs jours à lier la vigne ou bien à arracher
les pommes de terre. Il portait son éternel pardessus sur sa lévite
noire; un feutre à larges bords jetait de l'ombre sur ses yeux
étincelants; un gros cache-nez de laine entourait son cou; une immense
gibecière, retenue aux épaules par une large courroie en cuir jaune, lui
battait sur les reins. Elle était gonflée des armes célestes, croix de
grâce et théphilins dont il s'était largement pourvu, en prévision de la
tragédie divine qui allait se dérouler...
On se le montrait... Quelques-uns ricanaient, un petit nombre se
scandalisaient, mais ce n'était pas un mouvement d'horreur qu'éprouvait
à son endroit cette foule exaltée: chez la plupart, il touchait des
parties obscures de l'âme ranimées par la tristesse qui s'exhale d'un
malheur national et par le caractère de cette journée de supplication.
Et les prêtres eux-mêmes, répandus par centaines dans cette foule,
disaient: «Le voilà donc, ce fameux Léopold Baillard!» d'un ton où il
entrait plus de curiosité que d'animosité.
Quant à lui, l'ancien prêtre-roi de Sion, quel haut sentiment n'a-t-il
pas de sa présence au milieu de cette procession «suppliante» et
«expiatoire» sur le plateau de la Vierge! Constamment il s'est tenu au
premier rang, auprès de M. Buffet, président de l'Assemblée nationale,
en face des sept évêques et du cardinal, et maintenant que l'heure du
sermon est arrivée, il est debout au pied de l'estrade où l'orateur, au
milieu du vent qui s'est remis à souffler en tempête, apparaît dominant
la multitude qui se presse pour l'entendre.
Au sentiment de Léopold, le moment décisif est venu. Il somme dans son
âme le prédicateur de confesser la Vérité. Il attend. Quoi donc? Que
tous fassent leur soumission, reconnaissent les signes de Dieu et
l'autorité de l'Esprit. Quand l'orateur déclare dans un grand mouvement
d'éloquence que Dieu a frappé la France pour ses fautes, Léopold dit:
«Eh bien! Eh bien!» en frappant la terre de son bâton. Il exige des
conclusions pareilles à celles que lui-même a tirées des événements, et
comme elles ne viennent pas, lui et son petit peuple se démènent.
Cependant la violence du vent, augmentée sur le soir, ne laissait plus
entendre le sermon. Des centaines d'auditeurs découragés se retiraient
et allaient s'installer par groupes sur les pelouses pour s'y restaurer
des provisions qu'ils avaient apportées. Le vieillard, lui, ne bougea
pas. Il resta immobile sous la bourrasque, et il encourageait avec une
frénésie intérieure la tempête, comme il eût applaudi une cabale céleste
couvrant la voix d'un indigne comédien.
Ce vent qui disperse et éteint les paroles du prédicateur, qui domine et
rabat l'enthousiasme de la foule, ces groupes lassés qui s'assoient et
mangent pendant le discours sacré, toutes ces forces de nature insurgées
contre cette apothéose du clergé, c'est une tragédie qui échappe au
vulgaire, mais qui soulève Léopold: une fois de plus, dans cette
tempête, il rejette la hiérarchie, il répudie l'ordre humain et se
proclame le fils de l'Esprit qui souffle.
A quoi bon s'attarder plus longtemps au milieu de cette foule trahie par
ses pasteurs! Il ne sait à cette minute qui détester le plus de ces
évêques mitrés ou de cette multitude aveugle et sourde à tous les
éclairs et à tous les tonnerres. En descendant de la colline, il s'écria
avec amertume:
--Les Français n'ont pas été assez malheureux... C'est à recommencer.
CHAPITRE XVIII
UN HIVER DE DIX ANNÉES