François, pour les assurances, et de Quirin, pour la maison Galet, vins
et vinaigres, à Dijon. Toute la semaine, il court les villages; du lundi
au samedi soir, il est un commis voyageur qui fait des assurances et qui
vend du vin. Ces fastidieuses besognes ne le dénaturent pas. Excédé,
abaissé, il se tourne avec d'autant plus de force vers les solitudes du
ciel; il y guette les signes qui vont annoncer l'intervention vengeresse
de Dieu; et la pensée de sa colline le remplit, comme la pensée du
tabernacle remplissait l'âme de David au désert. C'est le cerf qui
soupire après l'eau des fontaines.
Le dimanche était le jour béni où, sur la côte de Sion, il rechargeait
d'espérance son âme. Dans la plaine, toute la semaine, le monde lui a
paru couvert de ténèbres, mais depuis les hauteurs de Sion-Vaudémont, le
septième jour, la vie va lui apparaître resplendissante de lumière. Dès
la première heure, en présence de Marie-Anne Sellier, de soeur
Euphrasie, de Madame Mayeur et de quelques autres, il célèbre la messe
selon Vintras. Il prie pour ses anciennes paroisses, pour les
religieuses de Flavigny et de Mattaincourt, pour les frères et soeurs de
Saxon, pour tous ceux dont il a reçu jadis dans ses quêtes les
offrandes. Ces ombres fidèles l'entourent, comme les souvenirs des jours
heureux se pressent pour le consoler, autour d'un vieillard. A ces âmes
clientes, il promet la meilleure part des prospérités qu'il attend, et
sitôt l'office achevé, il les entraîne. Il s'achemine avec leur troupe
invisible vers le sommet de la sainte montagne. Non pas vers son cher
couvent, vers son église de jadis! Depuis la reprise des ruines par
l'Évêque, la belle terrasse de Sion ne dit plus rien au coeur de
Léopold. En toute saison, par tous les temps, il gravit l'un des
sentiers qui mènent aux parties les plus désertes du haut lieu. Il
échappe à l'empire du raisonnement. Les fêtes sans frein de
l'imagination commencent.
Sitôt que Léopold arrive sur les chaumes, c'est comme si de toutes parts
se levait une assemblée de choristes. Le vent perpétuel, la plaine
immense, les nuages mobiles éveillent la grande voix de ses idées fixes.
S'il baisse les yeux, il déplore son domaine perdu; s'il les lève, il
attend le signe divin. En sorte que c'est un continuel vertige, sur ce
double gouffre de la terre et du ciel, de ses regrets et de ses
espérances. Et si, par aventure, les éléments le laissaient insensible
et dans un état d'atonie, il avait pour s'émouvoir un moyen en quelque
sorte mécanique. Chacune des phrases de l'Écriture où se trouvent les
promesses que Jehovah adresse à Sion exerçait sur lui une puissance
magique. La sonorité seule de cette syllabe de Sion suffisait à soulever
son âme. Il se répétait indéfiniment la monotone et puissante poésie des
psaumes, jusqu'à ce qu'il fût parvenu à un certain degré de chaleur et
que son coeur se mît en mouvement.
Vieux coeur sacerdotal, rose de Jéricho! Cette musique orientale, en
même temps qu'elle le ranime, le jette à la divagation. Il semble que le
malheur ait été pour lui cette coupe magique pleine de vertus, de chants
et de prières, ce breuvage enchanté qui confère la possession des
mélodies. Un vieux dessin représente le pape saint Grégoire écrivant ses
neumes tandis que la colombe du Saint-Esprit lui introduit son bec dans
l'oreille. Léopold reçoit son inspiration d'un oiseau fou. Le paysage
tient au vieux prophète de longs discours universels. Léopold est le
lieu d'une multitude de rêveries intenses, de la plus haute
spiritualité, mais perdues, abîmées sous une avalanche de choses
informes, obscures, enchevêtrées. C'est tantôt une poésie égale, pleine
et pressée comme le débit d'un fleuve, tantôt une suite d'envolées,
d'élans triomphants au-dessus de la plaine, de longues fusées perdues.
Rien qui puisse se transmettre comme une notion terrestre ou céleste,
rien de concevable et d'intelligible, mais lui, il s'y retrouve; il a
ses points cardinaux, les points autour desquels indéfiniment tournoie
sa pensée: le repaire des renards (entendez le couvent où gîtent les
oblats), les faux amis (entendez l'universel abandon dans la mauvaise
fortune), le fond de Saxon et toutes les humiliations accumulées là
depuis vingt ans; trois, quatre idées, toujours les mêmes, trois, quatre
thèmes qu'il médite et qu'il nourrit des couleurs du ciel et de la
plaine, mêlées avec tous ses chagrins.
Ces émotions, ces grandes symphonies d'un vaincu, s'il avait su les
recueillir et leur donner l'expression musicale (qui, mieux qu'aucune
autre, leur eût, semble-t-il, convenu), le vieillard aurait pu, comme
faisait Beethoven en tête de ses partitions, mentionner les scènes
réelles et les jours de sa vie d'où elles étaient sorties; il aurait pu,
comme le grand Allemand inscrivait «Souvenir de la vie champêtre»,
inscrire sur telle et telle rêverie «Village des ingrats vu par un jour
de novembre» ou bien «Visite de l'exilé aux domaines dont il est
dépouillé». Léopold avait des dimanches pareils à Thérèse, d'autres
pareils à son frère François, à Vintras, et des petits jours de mars qui
rappelaient l'aigre Quirin. Les sentiments mystérieux qui s'éveillaient
dans cette âme extravagante s'en allaient se mêler aux buées de la
terre, des arbres, des villages lointains, des cieux chargés de neige.
Oui, l'on imagine que, d'une telle matière morale et physique, Beethoven
eût créé des symphonies, Delacroix des tableaux sublimes, et Hugo les
poèmes bruissants de sa vieillesse. Mais il s'agit bien de cela pour
Léopold! Il fait sur son plateau, le dimanche, une véritable veillée
d'armes. Demain vont éclater les grands événements annoncés par Vintras;
demain, c'est l'_Année Noire_. Déjà les temps s'assombrissent. Des
crevasses s'ouvrent dans le soleil. L'Organe les a vues. Et dans ses
grandes solitudes dominicales, Léopold ne s'égare pas en libre poésie:
méthodiquement il dénombre dans les nues ses légions de secours, chaque
semaine augmentées, qui s'assemblent...
Au milieu du plateau, à l'orée du bois de Plaimont, et non loin de la
croix érigée par Marguerite de Gonzague, on trouve une lande où les
bergers disposent sur l'herbe rare, pour leurs jeux, des pierres dont
les amoncellements rappellent les cromlechs de Bretagne. Sur un bois de
pins familiers aux oiseaux de nuit, des pins d'un noir presque bleu, le
vent gémit, et à l'écart, dans un isolement qu'on dirait volontaire, un
vieux poirier se dresse, âgé peut-être de trois cents ans, et que j'ai
lieu de prendre pour un «arbre penderet». Ils commencent à se faire très
rares, ces arbres, choisis pour servir de gibet parmi les poiriers
sauvages les plus robustes et les plus hauts placés de la seigneurie, et
qui formaient autrefois un des éléments officiels du paysage lorrain.
(Callot les a souvent représentés avec leurs fruits.) Les services du
vieux poirier de la colline sont oubliés des nouvelles générations, mais
des corbeaux, non. Ils viennent toujours en grand nombre se poser et
croasser sur ses branches. Par un temps bas, sur cette lande, il y a du
mystère. Léopold s'y complaisait; il y retrouvait ces grands
pressentiments d'un nouvel ordre du monde qu'il avait eus à Tilly, quand
il parcourait avec son maître Vintras le plateau qui domine la riante
vallée de la Seulles, un plateau où des petits bois encadrent des
labours, un lieu agréable et bucolique et, bien que peu éloigné du
village, d'une solitude intense. Impossible de rêver un endroit plus
éloigné du grand aspect austère de Sion, et pourtant les deux paysages
adressaient les mêmes discours au sombre promeneur. Là-bas et ici, le
Dieu de miséricorde et de vengeance était de la même façon sensible à
son coeur.
C'est auprès du vieux poirier penderet et de la sombre pinède que
Léopold, dans ses magnifiques concerts du dimanche sur la montagne,
trouve le chant liquide, la cantilène la plus suave et la plus
immatérielle. C'est ici qu'une mélodie s'élève de la masse symphonique.
Le pontife franchit les degrés sur l'échelle invisible, et de motif en
motif s'élève au monde des esprits. Nous ne rencontrons plus de fées au
bord des fontaines, ni de fantômes sur les cimetières; pourtant ces
esprits flottent toujours sur leurs domaines, et nous les verrions
encore si notre âme avait reçu l'éducation appropriée. Pour Léopold
Baillard, au centre du mystérieux univers, la colline est peuplée
d'êtres surnaturels. Il les appelle les anges. Il perçoit leurs
présences invisibles à la traversée du bois de Plaimont, ou s'il respire
la fraîcheur des trois sources. Et quand du fond de son âme s'élèvent
des rêveries non influencées par sa raison, il ne doute pas que ce ne
soient les voix des messagers aériens, avant-coureurs de l'armée réunie
pour la délivrance prochaine. Voilà ses vengeurs qui s'assemblent. Le
visionnaire assiste à la mobilisation de ses alliés célestes. Il
contemple les phalanges divines, il assiste au conseil des chefs, il
glorifie les ordres de Dieu.
Et le soir, après ces grandes randonnées, Léopold, de retour chez lui et
attablé devant une table pauvrement servie, raconte son après-midi,
passée au milieu des cohortes angéliques, avec des détails tout plats et
un accent patois, comme il ferait le récit d'une revue sur le plateau de
Malzéville. Quel étrange, quel déconcertant spectacle, ce prophète qui
mange une soupe et une salade, en racontant tout à son aise à deux
vieilles femmes de campagne les extrêmes folies de l'imagination
humaine!
Léopold a trouvé le bonheur, son bonheur. Ce n'est plus de construire
des châteaux, c'est de délivrer le chant qui sommeille dans son coeur.
Jadis, il voulait l'exprimer, cette musique profonde, en bâtiments, en
cérémonies, en fondations, et maintenant il en jouit mieux que s'il
l'eût réalisée dans une forme sensible. A cette heure, il s'enivre de ce
qui faisait dans son âme le support mystérieux et puissant des oeuvres
qu'il rêvait de créer. Marie-Anne dessert la table, lave la pauvre
vaisselle, mais ne cesse pas un moment de prêter l'oreille aux propos de
son maître, et entre ces deux êtres, des intuitions et des visions d'un
caractère si tendu et si solennel deviennent un paisible bavardage, un
peu commun, qui dure jusqu'à ce que la vieille femme se couche.
Alors le pontife prend le recueil des lettres qu'il amasse précieusement
de Vintras, et fort tard dans la nuit, sous la lumière d'une pauvre
lampe, la seule allumée à cette heure dans Saxon, il médite leur sens
caché et suppute le moment où tous les corps de l'armée céleste
entreront en campagne.
Le lendemain, le cycle de la vie terre à terre recommençait. Léopold
retournait se charger de désirs mystiques dans la médiocrité de ses
occupations professionnelles. Il reprenait ses courses pour le vin de
Narbonne et pour les assurances. En sorte qu'il en était de cette vie,
où les dimanches étaient ainsi espacés au milieu des soins les plus
prosaïques, comme de ces vieilles épopées où, dans l'entre-deux des
beautés, le poète s'endort.
Quand ils faisaient leurs quêtes à travers l'Europe, les frères Baillard
aimaient visiter les champs de batailles napoléoniens. Aujourd'hui
Léopold, en vendant du vin, en plaçant des assurances, éprouve toujours
le même besoin de s'émouvoir, mais plus spiritualisé; il aime visiter
les églises, les vieilles forêts, les vallées solitaires, les sources...
Il allait à pied le plus souvent. Pour se reposer, il n'entrait guère à
l'auberge. Certes, il aurait donné du sérieux, voire quelque noblesse à
la table du cabaret par ses grands _benedicite_, et les paysans si
graves, si polis, ne l'auraient pas distrait, mais il préférait
s'asseoir sur les bancs de l'église ou, mieux encore, dans la belle
saison, sous les vieux arbres qui poussent près des tombes. Il
s'accordait tout naturellement avec les morts, puisque comme eux il se
trouvait mis hors de la vie. Il partageait leurs grandes espérances et
répétait avec les inscriptions funéraires: «Mon corps repose en
attendant la Résurrection.»
Étranger aux soucis et aux joies de la famille, exclu des soins de la
vie publique, privé d'amitié particulière, dédaigneux d'aucune
distraction vulgaire, il ne voyait et n'entendait, au cours de ses
monotones tournées, que ce qu'il y a d'éternel et quasi d'essentiel en
Lorraine. Il s'accordait avec tout ce qui est silence et solitude; il
ramassait et ranimait tout ce qui lui faisait sentir le mystère et la
divinité. Léopold vivait comme un moine: Saxon était sa cellule, toute
la Lorraine son promenoir.
Chaque jour, la cloison qui séparait ses dimanches et ses jours de
travail cédait sous la poussée de ses forces intérieures; il réalisait
l'unité de sa vie, il pénétrait tout de religion. Rejeté par les
prêtres, il prenait pour sa part ce qu'ils laissent, tout ce qui flotte
de vie religieuse et sur quoi l'Église n'a pas mis la main. Avec un
amour désespéré, ce maudit, toujours marqué pour le service divin,
ramassait les épis dédaignés.
Léopold aimait prier auprès des sources. Ces eaux rapides, confiantes,
indifférentes à leur souillure prochaine, cette vie de l'eau dans la
plus complète liberté le justifiait de s'être libéré de tout bien
dogmatique. C'est un miroir des cieux. Qu'en va-t-il devenir? Elles
jaillissent et d'un bond réalisent toute leur perfection. A deux pas,
elles se perdent. Il songeait à Thérèse, il songeait à ces vies trop
parfaites qui se corrompent sitôt qu'elles sont sorties de l'ombre. De
ces eaux courantes mêlées à ses pensées hérésiarques et à ses souvenirs,
Léopold faisait spontanément des prières. Peu à peu, il se donna mission
de bénir et d'absoudre les réprouvés qui reposaient dans les champs
mortuaires des lieux sur son passage. Il rejoignit au fond des ténèbres
les ombres de ceux qui naquirent trop tôt pour connaître Vintras et
recevoir sa consolation. Souvent, il lui arrivait de chercher les
vestiges des maladreries et de rêver indéfiniment sur les villages où
furent allumés le plus de bûchers. Son coeur s'épanouissait dans cette
compagnie imaginaire des lépreux et des sorciers. C'était une armée
invisible qu'il levait. Il recrutait à travers les siècles la troupe
immense de ceux qui veulent être vengés.
Parfois, au soir de ses longues journées exaltées, l'étrange commis
voyageur de la maison Galet à Dijon voyait les tertres funéraires les
plus abandonnés, ceux que ne décore aucun marbre, mais seulement un
gazon inculte, voler en poussière, et ce nuage emporté par la tempête
découvrait à l'infini une plaine de fontaines jaillissantes, sorte de
réponse à son ardente nostalgie et de promesse solennelle d'un prochain
apaisement.
Qu'importe à Léopold qu'à cette date les Oblats se multiplient sur la
montagne et qu'ils entreprennent d'y rebâtir le couvent! Ils n'occupent
de cette terre religieuse que la largeur de leurs semelles, et sous
leurs pieds comme sur leurs têtes, c'est une immense protestation. Les
imprudents étrangers! ils viennent offenser le fils de la colline,
qu'entourent les plus puissantes amitiés souterraines et célestes! Le
vieillard, au coeur de qui se multiplient les gages de victoire, ne
tourne même pas vers eux son regard. Que leurs architectes et leurs
maçons s'empressent à profaner les murs des Enfants du Carmel,
l'injustice ne prévaudra pas. Les murs et le sol même le clament; la
montagne de Sion s'entr'ouvre et délègue un mystérieux messager.
Des ouvriers, qui tiraient de la pierre pour les constructions des
Oblats, découvrirent dans un champ du plateau, à quelques pas du chemin
que les processions et les théories ont suivi de toute éternité, des
monnaies, des plats en bronze, des fibules, des agrafes, des épingles
d'os et d'ivoire et puis une petite statuette de bronze qui souleva dans
tout le pays une grande curiosité et un peu de scandale. C'était un
hermaphrodite. On monta des villages pour le voir. Léopold y vint comme
les autres. Marie-Anne Sellier et soeur Euphrasie l'accompagnaient. Les
ouvriers avaient installé l'idole sous l'abri où ils mettaient leurs
outils. Elle se tenait debout; sa tête était d'une femme, au profil
charmant, avec de longs cheveux retenus en chignon par une bandelette;
sa poitrine d'un jeune homme: elle cambrait son petit corps et tendait
les bras avec langueur.
Léopold n'était pas archéologue; il restait devant le petit Dieu sans
pensées claires, mais il le respectait. Il voyait là un puissant repos
exprimé d'une manière qui, pour ce vieillard grave, gardait un caractère
sacré. Il regardait sans songer à s'étonner et encore bien moins à
railler, en homme du sanctuaire et en paysan, pour qui tout ce qui sort
de sa terre devient un trésor. Autour de lui, on faisait des
plaisanteries grossières. Voilà leur ancien dieu, et nul d'eux ne lui
fait accueil. En reparaissant à la lumière, le dieu, qu'un fidèle jadis
enterra, ne rencontre de sympathie que dans le coeur de Léopold. C'est
qu'il retrouve dans ce grand vieillard quelqu'un de sa race. Ce dieu
immobile, chez qui les deux types de l'humanité sont réunis, qui
sommeille dans sa perfection, ne convient-il pas à celui qui a toujours
vécu de sa propre substance, qui maintenant vieillit dans deux ou trois
cavernes, je veux dire deux ou trois pensées immémoriales, et chez qui
rien du dehors ne vient plus éveiller le désir?
Léopold prit entre ses mains le petit corps de bronze, et il en
éprouvait une chaleur secrète, une sorte d'enthousiasme. Il le tenait
avec gravité et le faisait voir aux deux vieilles femmes.
A cette minute arrivèrent les Oblats. Les deux clergés ne se saluèrent
pas. Après un rapide coup d'oeil, le Père Supérieur, d'un ton qui
n'admettait pas de réplique, ordonna de transporter «cette obscénité» au
couvent.
Personne ne fit opposition. Seule, une pensée inexprimable, où se
mêlaient la vénération et la nostalgie et puis la haine contre
l'étranger, se formait, sorte de romance sans paroles, du ton le plus
grave, au fond de la conscience sacerdotale du vieil amant de la
colline. Ils ne reviendront jamais, les siècles de jadis, mais ils sont
blottis, tout fatigués et dénaturés contre nos âmes, et que dans un cri,
dans un mot, dans un chant sacré, ils se lèvent d'un coeur sonore, tous
les coeurs en seraient bouleversés.
Ce même jour, après le souper, les Oblats se promenant sur la terrasse,
par cette belle soirée d'été, aperçurent une forme qui longuement errait
autour de la cachette violée. Ils se penchèrent et reconnurent Léopold;
il était là, seul avec l'esprit de la solitude, et ils cherchèrent à
deviner la nature de l'attrait et du sortilège qui retenait le réprouvé
auprès de cette fosse.
Léopold songeait à l'ensevelisseur de l'idole. Quel était-il, le fidèle
qui, jadis, à l'heure où la foi nouvelle, avec des cris menaçants,
escaladait la colline, saisit et coucha son Dieu dans ce trou? Avec
l'image divine, ce pieux serviteur enterrait des pensées, des
sentiments, toute une humanité. La nuit enveloppe ce suprême disciple
qui, le dernier, posséda le dépôt d'une science divine. Quand il mourut,
ce fut une lumière sacrée qui s'éteignit.
La pensée de Léopold, du vieux prêtre excommunié, bondit dans les vastes
espaces. Jadis il eût voulu des cérémonies et des formules de liturgie
qui fussent propres au pèlerinage, qui vinssent réveiller dans le coeur
lorrain la tradition des grands jours historiques de Sion. Maintenant il
remonte jusqu'au bout la perspective ouverte sur le passé: il désire de
recueillir les pépites d'or que roulent mystérieusement les ruisseaux de
la colline; il s'échappe d'un vol incertain, mal guidé, à travers les
siècles; il remonte vers les autels indigètes, vers un monde inconnu
qu'il ne sait pas nommer, mais qu'il aspire à pleine âme.
Les malheurs et les passions, ces fleuves de Babylone, comme les appelle
l'Écriture, ont entraîné les végétations et les terres friables, tout le
dessus de Léopold: rien ne reste chez ce vieil homme que le granit, les
formations éternelles, les pensées essentielles d'un paysan et d'un
prêtre, les souvenirs de la vieille patrie et les aspirations vers la
patrie éternelle. Depuis trente ans que son christianisme est en
dissolution, du fond de son être montent de vagues formes, tous les
débris d'un monde. Conçoit-il que son âme a été formée, il y a des
siècles, et qu'elle baigne dans un mystique passé, qu'elle fleurit à la
surface du vieux marais gaulois à demi desséché? Qu'il le sache ou qu'il
l'ignore, c'est un fait qui le commande. Son orgueil n'est si solide,
son être ne se durcit au passage des Oblats, il ne les sent comme des
étrangers sur la colline que parce qu'il les tient pour des Romains et
que, lui, il y a des années, avant que saint Gérard y installât la
Vierge, il était déjà là-haut avec Rosmertha.
De là-haut, les Oblats le regardent toujours. Ils ne peuvent pas deviner
ses pensées et ils ne peuvent pas davantage détacher de lui leur regard.
C'est, dans cette nuit de la montagne, le ver luisant qui brille sans
laisser voir sa forme. Mais le père Aubry rompt le silence:
--Tant qu'il fait jour, la terre est aux vivants; le soir venu, elle
appartient aux âmes défuntes. Léopold Baillard se promène la nuit, parce
qu'il est un mort.
--C'est surtout un vieux fou, ce me semble, dit un des pères
nouvellement installés. Vous l'avez fait mettre en prison, jadis. Entre
nous, un asile d'aliénés lui aurait mieux convenu.
Et le plus jeune des religieux intervenant à son tour:
--Regardez donc, regardez donc! Ma parole, le bonhomme fait des
révérences à la lune.
Et tous de rire, sauf le père Aubry. Offensé par la vulgarité du ton et
par des railleries qui risquaient d'atteindre, par delà Léopold, la
conception même du surnaturel, il repartit vivement:
--Ne parlez pas ainsi! Ce n'est pas nous qui pouvons ignorer à quoi
s'occupe Léopold Baillard. Le malheureux s'occupe des choses dont le Bon
Dieu s'est réservé le secret.
Dans cette nuit si calme, comme un son léger glisse à l'infini sur une
eau sonore, ou plutôt comme une onde électrique s'en va émouvoir à
travers l'espace un enregistreur, la pensée de Léopold était-elle donc
allée mystérieusement frapper l'âme du père Aubry? Ce religieux était-il
de ces organisations exceptionnelles qui possèdent des facultés
divinatoires et qui peuvent vibrer de ce qui échappe aux sens grossiers
des autres hommes? Non, c'était une nature de paysan, d'écorce assez
rude, mais il avait une conscience de prêtre, et, à l'égard de Léopold,
depuis des années, un remords affinait, aiguisait son sentiment. Il se
reprochait d'avoir interprété d'une manière trop basse la faute des
Baillard, de n'y avoir pas vu le péché contre l'Esprit-Saint. Il se
demandait si à son arrivée sur la colline, tout jeune prêtre
inexpérimenté, il s'était bien rendu compte de la qualité spirituelle
des soucis qui tourmentaient les trois frères. Depuis son échec au lit
de mort de François, des scrupules, des remords le rongeaient. Et d'un
ton ferme, il coupa court à l'entretien en déclarant:
--Voilà vingt ans que j'ai vu Dieu abandonner Léopold Baillard à Satan,
pour des causes qui nous sont inconnues, vingt ans que le malheureux va
recueillant et ravivant sur cette colline ce qui subsiste des idoles et
qui n'a pas été purifié par les prêtres du Christ. A cette minute, il
tourne dans le cercle maudit; prions pour lui, prions Notre-Dame de Sion
qu'Elle assure à son âme le secours surnaturel dont il a besoin.
Les trois prêtres se mirent en prière et firent une longue méditation
devant ce paysage nocturne, dont la beauté était si grande qu'ils le
regardèrent bientôt comme ils eussent écouté de la musique d'église.