--Laissez donc tout cela, Monsieur le Supérieur, disait la vieille Mme

Haye épouvantée. Prenez encore une assiettée de soupe.

Charmantes soirées d'Étreval! Elles étaient l'oasis des tournées

pontificales de Léopold. Mais quelle amertume pour lui de passer oublié

dans les lieux où il avait été puissant. Flavigny, Mattaincourt,

Sainte-Odile! Dans ces villages, c'était le roi Lear chez ses filles,

plein de douleurs lyriques et de chants à remplir le monde. Un jour

qu'il traversait Mattaincourt, il fut arrêté par un homme qu'il avait

jadis placé comme jardinier chez les religieuses. Cet homme, lui ayant

offert un verre de vin, le mena admirer la belle église qu'on venait

d'élever à la gloire du Père Fourier, une église d'un goût maniéré qui

laisse fâcheusement dans l'ombre la pauvre maison paysanne du

bienheureux. Il était entré autrefois dans les plans de Léopold de la

bâtir, cette basilique, et la vue admirable de ces pierres neuves,

gentiment agencées et dorées à la mode du jour, lui serra le coeur. Il

resta un long temps immobile et dit tristement:

--Cela restera et mes oeuvres sont tombées.

Mais ces instants de faiblesse étaient rares, et toujours l'Ange de la

Certitude venait le relever, et le soutenait sur les routes où il

repartait en frappant la terre de son bâton.

Pour se redonner du coeur, pour rafraîchir en lui l'idée qu'il se

réinstallerait prochainement sur la sainte colline, il montait au

couvent, se complaisait dans ses ruines, y prolongeait sa ronde

romantique et reprenait avec la Noire Marie le même éternel dialogue, où

il se faisait assurer qu'elle ne vendrait jamais sans l'avoir averti.

Un jour, il appela la vieille femme, comme il avait coutume, sous les

fenêtres du jardin. Elles étaient grandes ouvertes, et pourtant personne

ne lui répondit. Il se retira. Mais au cours de la journée, une certaine

inquiétude lui vint, et dès le lendemain il retournait là-haut. Les

fenêtres étaient toujours ouvertes, et dans la chambre, la pluie tombait

comme sur la place. Il appela de nouveau, jeta une poignée de terre

contre les vitres, et puis, décidément inquiet de tant d'immobilité et

de silence, il pénétra à travers les couloirs jusqu'à la chambre. La

Noire Marie était là, couchée sur le dos et les yeux largement

ouverts... Son arrivée mit en fuite toute une armée de rats qui

couraient sur le corps de la vieille femme et qui lui avaient déjà mangé

les pieds.

Événement d'immense importance! Il sautait aux yeux que le couvent, si

ruiné qu'il fût, à cause de sa position éminente et de sa longue

histoire, devait redevenir un bien d'église. Et sur-le-champ un bruit

arriva de Nancy que l'évêque en faisait son affaire. Les pauvres

Baillard n'étaient pas prêts à lui disputer cette acquisition au feu des

enchères. Ils prévirent avec angoisse l'installation solennelle sur la

colline de leurs ennemis les oblats. Ils comprirent clairement ce que

Léopold avait discerné dès son retour, que leur vieille ennemie, en

s'obstinant à garder sa ruine, avait favorisé leurs chances et collaboré

aux plans de la Providence. O dérision, mystère! Que les moyens de Dieu

sont cachés! Celle qui avait décidé de leur déchéance, ils durent la

pleurer. Ils furent même les seuls. Tout le pays la traitait de

sorcière; chacun reportait sur ce cadavre saisissant l'horreur

qu'inspirait maintenant le noble couvent disqualifié par les

schismatiques. Léopold, assisté de François et de Quirin, célébra en

l'honneur de la vieille fille un service funèbre selon Vintras. Il

l'introduisit dans la sainte nomenclature des femmes dignes de mémoire,

et proclama devant les Enfants du Carmel que, sous des aspects

décevants, mademoiselle L'Huillier était une des faces de l'Ève

Régénérée, une des hosties du monde, sacrifiée pour racheter les crimes

de Saxon. _O salutaris hostia!_

Ces pieux devoirs ne purent pas arracher un mot de douceur au sombre

Quirin, ni dissiper la profonde inquiétude de Léopold. Au quitter de

l'autel, celui-ci s'en alla seul à travers la campagne. L'idée que

Monseigneur allait posséder le couvent le troublait jusqu'au fond de

l'âme. Certes, il ne doutait pas des promesses du ciel, mais il ne

pouvait supporter l'idée qu'en attendant les jours annoncés de la Grande

Réparation, la colline fût souillée par la présence du prince-évêque de

Nancy, de ses vassaux et de ses vavassaux.

Ses pas le conduisirent du côté d'Étreval. Était-ce, sans plus, un

instinct du coeur, le désir d'apaiser son angoisse auprès d'amis

fidèles, ou bien accueillait-il un espoir de trouver, dans ce centre de

son diocèse, quelques fonds miraculeux pour racheter les bâtiments de

Sion? Dans un champ, au bas du ravin que domine le château, la vieille

Mme Haye étendait son foin avec ses gens. Elle interpella cordialement

Léopold:

--Montez chez nous, Monsieur le Supérieur. Justement vous trouverez

notre petit séminariste qui vient d'arriver en vacances.

Et Léopold trouva là-haut l'aîné des petits-fils de Mme Haye, celui-là

qui se destinait à la prêtrise.

--Ah! dit Léopold, avec sa bonne grâce accoutumée, vous voilà maintenant

avec la soutane.

Il lui en fit des compliments, et sans paraître remarquer la réserve du

jeune homme, il commença de le questionner affectueusement sur ses

études:

--Quel traité avez-vous fait cette année?

--_Le Traité de l'Église_, Monsieur Baillard.

--C'est un traité qui a ses difficultés, mais qui est bien intéressant.

--Oui bien, Monsieur Baillard, dit avec rudesse le jeune ecclésiastique;

on y apprend qu'il y a des gens qui déchirent la tunique de l'Église.

--Oh! répondit le vieillard, je vous vois venir... (Il disait cela sans

amertume et même d'un air souriant.) On vous a endoctriné contre nous.

Nous sommes des damnés.

--Parfaitement, Monsieur Baillard.

De sa belle voix noble et tranquille, Léopold commença de se justifier.

Mais le jeune abbé visiblement suivait une consigne:

--Monsieur, il y a assez de temps que vous venez ici pour détourner mes

parents de la vraie foi...

--Je comprends ce que vous voulez, dit alors Léopold.

Et sans rien ajouter, il quitta la maison.

Au bas de la côte Mme Haye le vit revenir avec surprise.

--Comment, Monsieur le Supérieur, vous ne demeurez pas comme d'habitude

pour le souper?

--Bonne mère, on m'a chassé.

--Chassé! Et qui donc?

--Votre petit-fils.

La vieille femme fut indignée.

--Comment! Chasser Monsieur le Supérieur! Un saint! Un homme à la

cheville duquel ce gamin n'ira jamais! Il ne sait donc pas qu'on venait

pour vous entendre de sept lieues à la ronde!

--Que voulez-vous, bonne mère, il écoute ce qu'on lui dit... Il en aura

des compliments à la cure de Sion.

En vain essaya-t-elle de ramener son vieil ami à Étreval. Léopold ne se

laissa pas convaincre, et, rempli d'amertume, il reprit le chemin de

Saxon.

Ce n'était pas pour y trouver la paix. Sous le pauvre toit de Marie-Anne

régnait une atmosphère d'angoisse et de grandeur. Quirin et la soeur

Quirin, qui considéraient qu'eux seuls subvenaient aux besoins de la

communauté, ne cessaient de récriminer sur les repas, sur toute la vie

qu'ils trouvaient trop misérable. Leur dispute remplissait la maison,

rumeur sourde et servile d'ailleurs, au-dessus de laquelle se tenait le

silence souverain de Léopold.

Ce soir-là, après qu'ils eurent mangé leurs pommes de terre et terminé

leur chétif dîner, les trois frères demeurèrent réunis, Léopold assis

près de la fenêtre, à travers laquelle se montrait, derrière les arbres

fruitiers, la pente qui glisse de Sion vers Chaouilley, et les autres,

comme à l'ordinaire, n'osant guère causer qu'à voix basse. On entendait

dans les chènevières les chiens du village aboyer. Il n'y avait pas de

chandelle allumée dans la pièce, mais elle était tout éclairée par la

pleine lune, et l'on distinguait en silhouette la figure de Léopold,

immobile sur la chaise où il était venu s'asseoir en sortant de table.

A quoi rêvait-il, le vieux prêtre, son coude appuyé sur le bord de la

croisée, et ne quittant pas du regard les nuages? Y voyait-il les

contours de ses domaines perdus, les formes de Sainte-Odile, de

Flavigny, de Mattaincourt? Tenait-il les étoiles comme autant d'âmes

restituées à la pure lumière par sa propagande? Ou bien, se dépassant

d'un nouvel échelon, s'élevait-il au-dessus des désirs terrestres,

au-dessus du souci plus noble des âmes, pour atteindre, sur l'échelle de

Jacob, le point d'où le Voyant participe aux songeries du ciel? Hélas!

il fallait que de ses ambitions, de son apostolat et de ses hautes

folies, il redescendît au niveau de son petit monde divisé, mécontent,

insatisfait, et qu'il entendît à ses pieds, au ras du sol, la dispute:

Marie-Anne dénonçait que Quirin et soeur Quirin buvaient en cachette le

vin dont ils faisaient commerce pour la communauté.

--Menteuse! répliqua la soeur Quirin. Qui est-ce qui travaille ici?

Aujourd'hui encore, Quirin a placé quatre barriques.

Tout cela murmuré, chuchoté plutôt que parlé.

Le bon François chercha une diversion. Il demanda qu'on fît lecture de

la dernière lettre de Vintras. Soeur Euphrasie la prit sur le bureau de

Léopold, alluma une chandelle et lut à haute voix:

«Sion pleure, Sion est abattue. Mais il n'en sera pas toujours ainsi, et

le Seigneur la relèvera, et ceux qui ont souffert, qui ont été repoussés

à cause de la Sion que le Seigneur veut édifier, se réjouiront, et ils

feront retentir le lieu saint de leurs cantiques d'allégresse.»

Tous furent émerveillés de cette prédiction, qui venait si bien à propos

pour proclamer la vanité des projets de l'Évêque sur le couvent, et

Marie-Anne, qui avait un goût décidé pour le génie enthousiaste des

lettres de l'Organe, s'écria, comme devant le fait le plus étonnant:

--Il paraît qu'il ne boit jamais une goutte de vin?

--Et comment en boirait-il? observa Quirin avec aigreur. Ils n'ont

là-bas que de la bière.

Le bon François, en toute innocence, suggéra alors qu'il serait

convenable d'envoyer une barrique à Londres pour faire une politesse à

Vintras.

Quirin répondit froidement qu'il enverrait bien volontiers un très bon

ordinaire, mais qu'il voulait savoir comment il rentrerait dans ses

frais.

A ces mots François éclata, quoique toujours en se gardant de trop

élever la voix:

--N'avez-vous pas honte, mon frère, de réclamer de l'argent?

Oubliez-vous tout ce que l'Organe a fait pour notre aîné et ce que,

nous-mêmes, nous lui devons au spirituel? Allez-vous lui marchander un

peu de vin dans le moment où il nous garantit le relèvement de Sion?

Tenez, ce n'est pas une pièce de vin commun que nous devrions lui

envoyer à titre gracieux, mais une pièce de vin fin.

Léopold n'eut pas un mot qui le mêlât à cette dispute. Il semblait plus

concentré et plus inabordable que jamais. Sa pensée fuyait de telles

bassesses. Son visage ne se tourna même pas vers les querelleurs. Il ne

voyait pas les êtres humbles et doux qui s'abritaient dans son ombre: il

ne les voyait pas davantage s'ils s'avilissaient. Et il se mit à marcher

dans la chambre en proférant, comme pour lui-même, des choses terribles,

des injures sur Saxon:

--Saxon la brutale, Saxon la huronne, ville de pillards et d'Amalécites!

Tes cavernes sont remplies des dépouilles ravies à tes bienfaiteurs de

Sion. Et maintenant ton esprit d'iniquité, d'un flot grossi, vient

envahir la maison du Juste d'Étreval et souiller jusqu'ici les esprits

consacrés par Vintras. Le doute m'environne, m'assaille et me flagelle.

La Noire Marie, bien qu'elle fût l'instrument de grands desseins

providentiels, a douté. Pour la purifier, le ciel a dû la livrer aux

bêtes immondes, que seul j'ai chassées. Un doute gisait dans l'âme du

plus juste des hommes et l'a fait périr, et j'ai vu aujourd'hui ce germe

mortel se trahir, s'épanouir odieusement dans les actes et les propos de

son malheureux petit-fils. Plus près de moi, le doute fait ses ravages.

Ceux qui l'accueillent dans leur âme mourront. Que la hache se lève et

s'abaisse à coups répétés; elle m'ébranche, mais c'est pour que j'élance

ma tête plus haut.

Aux accents de cette grande voix, il semblait qu'une clarté sépulcrale

fût projetée sur un réprouvé. Tous s'écartaient de Quirin et de soeur

Quirin. François se reculait dans l'ombre du lit. Son souffle fort et

entrecoupé révélait un état d'émotion violente. Dans cette hypertension,

les trois paysannes aux cheveux gris, aux épaules courbées, étaient

prêtes à enfourcher le manche à balai, et par la cheminée, dans un

tourbillon, à s'enfuir vers la ronde des sorciers. Léopold s'en retourna

prendre, contre la fenêtre, son poste éternel de guetteur du ciel.

L'atmosphère dans cette masure devenait irrespirable. A la fin de la

semaine, la nouvelle arrivait de Nancy, certaine et définitive:

Monseigneur achetait le couvent, et l'on ajoutait que les oblats

sollicitaient d'y établir des pères de leur congrégation. Aux yeux de

Quirin, c'était la partie perdue. Il prit la décision de ne pas

s'attarder davantage. Et bientôt, ce prêtre paysan, à la figure jaune et

maigre, avec quelque chose à la fois de chétif et d'inusable, quitta

Saxon pour se remettre avec la soeur Quirin sur la route de l'aventure.

Il était las d'une religion dont l'autel ne nourrissait plus ses

prêtres. C'est qu'il ne se faisait pas un sentiment assez poétique de

lui-même pour se consoler de cette vie misérable, en songeant qu'il

était un pontife errant sur les chemins et qui cache ses pouvoirs divins

sous les fatigues d'un voyageur de commerce. N'accusons pas son

prosaïsme. La vie auprès de Léopold voulait une âme trop tendue. Léopold

n'était pas le prêtre qui lit et médite les psaumes, mais le prophète

qui les ressuscite dans sa propre destinée. Quirin voulait vivre, il

devait s'en aller. François, tendre et soumis comme il l'était, ne

pouvait que mourir.

Toutes les épreuves, qui avaient tanné et durci Léopold, avaient délabré

l'organisme, jadis si puissant, de François. Maintenant il se sentait à

la merci d'un battement de son coeur affaibli. Il dut peu à peu renoncer

à ses tournées de courtier d'assurances, et pour tuer l'ennui, il

recourait aux distractions d'un vieux paysan. Il allait chercher des

salades de pissenlit dans les herbes de la colline, ou bien à la saison

cueillir les prunelles sur les haies de Vaudémont. Le bon géant avait

toujours été un peu porté sur la bouche; il excellait à distiller de ces

petites baies une savoureuse eau-de-vie, et volontiers il faisait des

politesses avec son élixir. Assis près de la fenêtre, dans les longues

journées où Léopold était absent, il cherchait à entrer en conversation

avec les passants. Ceux-ci étaient-ils désarmés par la transformation

qui s'était produite dans le pauvre homme à mesure que l'on s'éloignait

du temps où il était tout jovialité? La maladie et la misère

avaient-elles purifié à leurs yeux cette grosse figure, hier réjouie et

maintenant toute bouffie? Il y en avait qui ne faisaient plus difficulté

pour entrer dans la maison de Marie-Anne, et certains même, comme Bibi,

le sceptique du village, en recherchaient l'occasion.

--Bibi, lui dit un jour François, notre adhésion à l'oeuvre de la

Miséricorde est tout ce que l'on peut nous opposer. Eh bien! c'est une

affaire de conscience. Pourquoi ceux qui ignorent ce que nous savons

voudraient-ils nous condamner? Nous nous chargeons de notre fardeau et

ne l'imposons à personne. C'est Dieu qui sera ici le juge comme il l'est

ailleurs.

Puis il se mit à lui expliquer la doctrine de Vintras.

Bibi avait écouté sans mot dire, en sirotant sa liqueur, et quand le

grand François lui dit pour finir:

--Êtes-vous persuadé, Bibi?

Il répondit:

--Je suis persuadé que je n'ai jamais bu de si bonne prunelle.

Et si l'interlocuteur ne trouvait pas l'échappatoire de ce farceur de

Bibi, s'il répliquait à la Sagesse par quelque argument de bon sens, la

scène était encore plus comique: le grand François expliquait très

sérieusement qu'il était en possession de quatre cent dix-neuf raisons

prouvant la vérité de sa cause, et qu'il se sentait particulièrement

appuyé par le prophète Isaïe, sans parler d'Ézéchiel et de Jérémie. Il

ne s'arrêtait que vaincu par ses battements de coeur.

Aucun des propos du pauvre garçon, nulle des démarches de Léopold

n'échappait à la cure de Saxon. Le Père Aubry, sachant avec quelle force

rejettent, sur un vieux sol religieux, les plus profonds instincts que

semblaient avoir chassés les prières et l'eau bénite, aurait voulu vider

l'abcès, y mettre le fer et le feu. C'était bien l'avis de l'Évêque.

Nulle transaction avec le diable, pas d'armistice avec l'enfer! Mais en

sage prélat, il ajoutait: «C'est avant tout sous le silence que vous

devez les écraser.» Fidèle à cette consigne, l'Oblat ne bougeait pas, se

bornait à se tenir sur le qui-vive et à se procurer, quasi chaque jour,

une sorte de rapport militaire sur ce qui se passait dans la secte.

Un matin, le facteur, en montant le courrier au presbytère, avertit la

servante que François Baillard venait de passer une nuit très mauvaise

et qu'il était au plus mal. La bonne femme prévint aussitôt son maître,

qui, laissant là son déjeuner, se hâta de descendre chez Marie-Anne.

Ce n'était pas la première fois que l'Oblat assistait à l'agonie d'un

Enfant du Carmel. Jamais il n'éprouvait de résistance et tout se passait

comme si le moribond avait été un paroissien ordinaire. Mais un prêtre

hérétique et qu'il faut ramener dans la communion de l'Église! L'Oblat

ne méconnaît pas la difficulté; seulement il compte sur la Providence

pour l'assister, cette fois encore, comme elle n'a jamais cessé de le

faire depuis son arrivée sur la colline. Grâce au ciel, toutes les

positions des Baillard n'ont-elles pas été successivement emportées? Le

couvent vient de leur être repris sans espoir de retour; ils sont bannis

de leur forteresse d'Étreval; Quirin a fait défection. L'extrémité où se

trouve François, c'est une nouvelle étape dans la voie que la Providence

a marquée au Père Aubry, et qui est d'installer son ordre dans

l'ancienne demeure des Tiercelins. C'est pour la gloire de Dieu et pour

la grandeur de l'Institut des Oblats de Marie qu'il demande de surmonter

l'endurcissement de François. Il se rappelle, comme un heureux présage

la faveur qu'il a reçue du ciel, le jour déjà lointain de son arrivée,

quand il a recueilli dans ses bras un mendiant moribond. Il va assainir,

purifier l'âme d'un mourant, quoi de plus simple! C'est jeter du chlore

dans une maison où vient de s'achever une maladie infectieuse. Ainsi

raisonne le Père Aubry; il descend la colline avec une haute conscience

de son devoir, mais sans inquiétude sur le résultat final; il se fie

dans la valeur de ses arguments et dans les sentiments qui naissent

naturellement à l'approche de la mort.

Marie-Anne Sellier lui ouvrit.

--Il va mourir, dit-elle. Monsieur le Supérieur est absent depuis trois

jours; nous ne savons où le prévenir.

Soeur Euphrasie, entendant des voix, arriva dans le couloir. Elle

pleurait et elle dit:

--Depuis ce matin il étouffe. Ce sont toutes ces histoires avec

Monseigneur qui lui ont brisé le coeur.

Toutes deux menèrent l'Oblat dans une pièce au premier étage.

Le bon François, enveloppé de couvertures, gisait dans un fauteuil, la

barbe très longue et la face toute violette.

Le prêtre s'approcha et lui prit la main:

--Cher Monsieur François, c'est moi, votre curé, votre ami.

Puis, voyant que le temps pressait, il lui demanda s'il ne voulait pas

recevoir les derniers sacrements.

François indiqua par signe qu'il le voulait bien.

Alors l'Oblat lui dit avec une sorte de jovialité, en désignant au mur

les théphilins et les croix de grâce:

--Eh bien! Monsieur Baillard, nous nous entendons, n'est-ce pas, pour

renoncer à tous ces prestiges qui vous ont abusé?

François fit un effort pour parler et visiblement pour défendre Vintras.

Mais l'Oblat l'interrompit et lui représenta qu'il n'y avait que deux

moyens de recevoir une mission divine: le premier par la voie

hiérarchique, qui vient des apôtres, et le second par un appel spécial

de Dieu, prouvé par des miracles irrécusables, et il finit son discours

en disant:

--Les prodiges de Tilly avaient-ils les conditions de véracité divine

exigées par la théologie?

--Ils en étaient redondants! s'exclama péniblement le moribond.

L'Oblat fut interloqué. En vain reprit-il ses arguments un par un: il ne

trouvait pas l'entrée du coeur de François, non plus que du coeur des

deux vieilles femmes, qui se tenaient debout de chaque côté du fauteuil.

Il sentit qu'il faisait fausse route, battait les buissons, laissait

s'écouler des minutes irréparables; il s'irrita, éleva trop la voix. Et

comme Euphrasie se penchait, François lui dit avec son dernier sourire,

où l'on crut voir un indicible mépris.

--C'est Gros-Jean... qui veut... en remontrer à son curé.

Puis il entra en agonie.

L'Oblat regagna sa cure plein de tristesse et se reprochant d'avoir été

le mauvais champion de Dieu. Par légèreté, par imprudente confiance en

soi-même, il avait oublié le charme puissant qu'il a plu au Créateur de

laisser à Satan, et il n'avait pas su faire éclater aux yeux du pauvre

abusé la force de la vérité. Toute la nuit, bourdonna à ses oreilles la

plainte de cette âme qu'il n'avait pas su atteindre, qu'il avait laissée

s'enfuir, opiniâtre et non réconciliée...

Les portes de l'église se fermèrent devant le cercueil du schismatique.

Cette rigueur, conforme au droit canonique, fit un immense effet dans

toute la population. Le jour de l'enterrement, soeur Euphrasie, navrée,

humiliée à la pensée que l'homme qu'elle vénérait s'en irait au

cimetière sans être accompagné de personne, alla trouver une vieille

femme pauvre et lui offrit vingt francs pour suivre le convoi.

--Mes fils, ma famille ne me le pardonneraient pas, répondit celle-ci à

la soeur. Gardez vos vingt francs.

Les Enfants de l'OEuvre se tapirent au fond de leurs maisons. Soeur

Euphrasie, Léopold et Marie-Anne Sellier, tous les trois seuls,

accompagnèrent et portèrent le corps au petit cimetière de Sion. Le

maire, toutefois, marchait devant le cercueil. «Était-il donc à quelque

degré son adepte?» ai-je demandé à l'un des survivants de cette

lointaine époque. «A quoi pensez-vous? Non, certes! m'a-t-il répondu;

mais c'était comme représentant de l'autorité et pour qu'un homme

baptisé, un ancien curé, ne fût pas enterré comme un chien.»

On planta une haie entre la tombe de François et les autres tombes pour

témoigner que, même dans la mort, le prêtre schismatique demeurait

séparé des fidèles.

CHAPITRE XVI

LES SYMPHONIES SUR LA PRAIRIE

Ni l'abandon de Quirin, ni la mort de François n'abattent Léopold. Bien

au contraire. Tous les liens qui retenaient encore son imagination

semblent brisés: il se livre à son coeur. François était son moyen de

communiquer avec les vivants. Il ne les connaîtra plus. Il en sera

dédommagé. Milton ayant perdu les yeux voit se dérouler dans sa

conscience le monde des formes éternelles; Beethoven devenu sourd n'est

plus importuné par le bruit de la vie, ne prête plus l'oreille qu'aux

harmonies intérieures. Léopold a toujours voulu créer, éterniser son

âme. Par la pierre, d'abord: il bâtissait des murs, murs d'églises et de

couvents. Le jour où, faute d'argent, il dut cesser d'assembler des

pierres, il ne renonça pas à construire: il assembla et tailla des

pierres vivantes. Et maintenant que le cénacle de ses fidèles s'est

délité sous l'action du temps, de la misère et de la mort, maintenant

qu'il est seul, démuni de tout et de tous, il construit encore: il bâtit

avec ses rêves. C'est l'homme aux trois recommencements, qui se

parachève, s'éprouve, et, de deux formes imparfaites, se dégage pour

surgir rare et bizarre et monter dans les cieux. Il a rompu violemment

le câble qui le rattachait à la terre ferme; il a levé les ancres; il va

à travers les nues, à la merci des quatre vents.

La colline inspirée · 第 14 / 19 段