que Léopold avait tant effrayée, quand il s'était nommé devant elle sur
le seuil du presbytère, retrouvaient un collègue, jadis chargé d'oeuvres
et d'estime! J'ai senti, dans ce souvenir de soixante ans que je
ranimais sous les cendres, ce qu'eut de retentissement pathétique la
chute des Baillard dans le coeur des plus nobles de leurs anciens amis.
Mais ceux-ci pour un bien supérieur devaient étouffer leur sentiment. Si
quelque pitié s'éleva dans la plaine de Sion, elle ne prit pas de voix.
Personne ne mit en question le droit de tous à lancer des pierres au
chien galeux.
Le pauvre Pontife de Sagesse! Il est là, tapi dans la maison de
Marie-Anne Sellier, pas une maison confortable comme celle des parents
Baillard à Borville, ni comme les presbytères de village, ni comme le
couvent de Sion! S'il pleut, on entend l'eau sans répit ruisseler sur
les murs et percer des gouttières dans le toit; aux temps de dégel, on
est transi d'humidité. Le grand vent de Lorraine, quand il enveloppe et
pénètre cette masure de ses sifflements, l'isole encore du monde. Et
là-haut, sur le sommet, la ruine est pire, plus désolante que tout pour
le coeur de François.
Ceux qui virent à cette époque le plateau de Sion ne l'ont jamais
oublié. C'est une image qui, dans ce pays tout de repos et d'imagination
assoupie, a exercé une influence énorme sur la formation de toute une
jeunesse. «Lorsqu'on nous menait en promenade à Sion, me raconte un
sexagénaire, ancien élève du collège de Vézelise, nous passions devant
la chétive maison des Baillard; on se la montrait du doigt et l'on
disait tout bas: «C'est là qu'ils demeurent», car ils nous paraissaient
marqués au front par le doigt de Dieu; ils étaient hors de l'Église et
pour lors des damnés. Et arrivés sur le plateau, nous faisions
irruption, en vrais sauvages, dans leur grand couvent, ouvert à toutes
les pluies et pas gardé. Nous nous croyions les vengeurs de la sainte
Église, les soldats de Dieu. Nous salissions et brisions tout. Quel
bonheur de jeter indéfiniment des débris, des pierres, des tuiles dans
le puits très profond, pour écouter le temps qu'ils mettaient à toucher
l'eau. Quelle volupté encore de faire écrouler une poutre, un plafond
branlant...»
Dans cet effondrement, comment l'âme de François put-elle subsister?
Cette âme religieuse, exclue de l'Église et vidée de tout son contenu
dogmatique, a dû devenir la proie des spectres qui se lèvent de la
solitude. Sûrement le choc de la catastrophe a fait surgir en elle de
folles terreurs. Jeté hors de son ordre et, l'on peut dire, hors de la
loi, séparé de toute société, sauf de quelques pauvres gens qui se
serrent contre lui, François est retourné à cette sorte de fatalité qui
pèse sur un paysan ignorant... C'est du moins ce qu'on croit au
presbytère. On imagine que chez Marie-Anne le prêtre schismatique est
sur la paille avec le Diable. Eh bien! non, il est avec les anges. Il
lit à ses deux compagnes éblouies les messages prophétiques que depuis
l'exil lui envoie Léopold.
C'est l'esprit qui souffle de Londres qui maintint François au-dessus de
l'animalité. Il vécut des lettres de son frère et d'une correspondance
intarissable. Pendant cinq années, Léopold projeta jusqu'à Sion les
grandes rêveries que Vintras élaborait. Elles consolèrent, enivrèrent le
pauvre solitaire de la colline. Ce qu'il y avait d'enthousiasme et
d'amour au fond de ces extravagances le sauva. Dans sa niche de Saxon,
François Baillard est un chien épouvanté par des ombres, que son coeur
fidèle sauvegarde, et qui se rassure s'il entend d'incompréhensibles
paroles, pourvu qu'elles viennent de ceux qu'il aime.
Et Léopold lui-même, comment aurait-il pu vivre, si tous les liens
avaient été rompus pour lui avec cette colline où il puisait depuis
toujours les aliments nécessaires à sa vie morale? Installé dans un
faubourg de Londres, le petit cercle extravagant des Vintrasiens
partageait les privations des proscrits de l'Empire et semblait se
confondre avec eux. Mais à mieux voir, c'était un cercle de derviches
tourneurs. Pendant cinq années, Léopold, un coude sur le genou, la tête
appuyée dans la paume de sa main, contempla de son regard intérieur les
milliers de songes qui se levaient incessamment de sa conscience, comme
des nuées de moustiques d'une eau morte, ou bien, soulevant ses
paupières, il surveillait le prophète Vintras. L'homme positif, l'homme
d'entreprises qu'avait été le restaurateur de Flavigny, de Mattaincourt,
de Sainte-Odile et de Sion, cet homme si actif, qui venait d'être
jusqu'à la cinquantaine animé par des soucis d'argent et de domination,
semblait s'être évanoui. On l'avait chassé de toutes ses entreprises; il
se réfugia vers le fond de ce mouvement lumineux qu'il entrevoyait en
lui. Il ne vivait plus que pour pressentir l'invisible. Ces cinq années
ne furent pour lui que de grands espaces remplis du seul mouvement de
son coeur. Dans cette épreuve de la ruine et de l'exil, il se réfugiait
sur son trésor intérieur, dans la région de l'âme où il n'y a plus de
raisonnement, aucune pensée formulée.
A certaines heures toutefois, il se plaignit qu'au milieu des
brouillards de l'exil, il n'eût plus d'effusion, plus de désir, plus une
raison de vivre. Il se tournait alors en esprit vers la colline et son
petit cénacle. A cette idée seule de Sion, il se remettait à
tressaillir. Pour recharger sa conscience, que la perpétuelle
contemplation du Dieu de Vintras aurait pu épuiser, il suffisait d'un
mot de François. Cette voix de la sainte montagne ravivait en lui toutes
les forces de l'Espérance.
Ainsi les deux frères vécurent réellement en deux endroits à la fois:
François auprès de Léopold à Londres et Léopold à Sion aux côtés de
François. Chacun d'eux était dans l'exil et sur la colline. Et leurs
lettres, ce sont des strophes alternées qui s'emmêlent et se répondent,
les hymnes de la captivité.
Et Quirin? Il participe à cette vie de ses deux aînés, à leur échange
perpétuel de regrets et de désirs. Le bon M. Madrolle a mis libéralement
à sa disposition une maison agréable avec un beau jardin de fruits et de
légumes, et lui donne du vin à volonté. Il n'est pas à plaindre.
Pourtant, lui aussi, il pense à Sion. La nature pour le façonner n'avait
plus trouvé que très peu de la riche pâte dont elle avait fait Léopold
et François, mais, plus mince, il est de la même farine et du même
levain. Comme eux, il subit l'attrait de la colline; il y veut voir leur
fortune rétablie. Et que Léopold s'élance vers Sion, il abandonnera les
petits avantages que M. Madrolle lui a ménagés, il accourra avec son
inséparable soeur Quirin.
Un jour, en effet, le captif de Londres n'y tient plus. Il veut sortir
du dur exil de son âme. Cette ville noire, confuse, inexistante pour
lui, cette ville que son regard n'a jamais fixée, où son âme n'a rien
puisé, il l'abandonne dans un coup de passion: il court vers sa montagne
de Sion, claire, mélodieuse et vraie; il déserte le lieu stérile et qui
jamais ne produira pour lui de feuilles ni de fruits, et d'un tel élan
qu'il ne calcule pas et qu'à peine débarqué en France, on l'arrête, on
le jette en prison pour qu'il y purge sa condamnation...
Une année encore, une année où il ne voit rien, ne reçoit rien de
l'extérieur, où il ne fait que se durcir et se ramasser dans sa pensée
comme dans une plus étroite caverne. Mais au sortir de cette prison
d'Angers, en 1857, après une année de détention et quatre d'exil, cinq
ans après la nuit de tragédie qu'il a passée dans les ruines de la
vieille tour, il ne fait qu'une envolée jusqu'à Saxon. Ses deux frères
l'y attendent avec Marie-Anne Sellier, avec les soeurs Euphrasie et
Quirin, avec quelques fidèles, tout un petit peuple, plein de modestie,
de bonne volonté et d'émotion. Le pauvre François, bien changé, bien
affaibli, mais tout heureux, le serre dans ses bras. Ce beau jour est
son oeuvre. Une fois encore, Ariel a ranimé les flammes éteintes dans
l'île de Prospero. Charmant François! Il a fait l'office du bon chien de
berger, au coeur fidèle, resté seul sur le domaine abandonné et qui
saisit avec un bond joyeux le moment de rassembler ses moutons
dispersés.
La colline de Sion Vaudémont a réellement fasciné les Baillard. Léopold
l'a aimée d'un amour qui venait quasi des arrière-fonds de sa nature
animale. Quel pouvoir exerçait-elle sur cette âme primitive? On songe à
ce lac bleu des Vosges dont les eaux glacées avaient infatué
Charlemagne. Le vieil empereur n'en pouvait plus détacher son esprit,
son regard. C'est qu'il y avait laissé choir son anneau, nous raconte la
légende. Léopold Baillard a jeté, dans le pli que forme Saxon au milieu
de la sainte colline, sa jeunesse, sa fidélité de clerc, d'immenses
espoirs et peut-être sa vie éternelle. C'est à Sion qu'il a été le plus
puissant de corps et d'esprit. C'est là qu'il a mésusé de ses forces et
que, par cette faute, par cette fissure de son âme, les plus amers
sentiments et les plus inoubliables l'ont pénétré. Mais il lui doit de
garder l'enthousiasme et l'élan.
CHAPITRE XV
LÉOPOLD SUR LES RUINES DE SION
Une heure après son arrivée, Léopold gravit la colline de Sion. Là-haut,
son couvent l'appelle. Il défend qu'on le suive, il laisse au village la
petite communauté et s'achemine tout seul, vers le soir, sur les pentes
sacrées.
Quel spectacle l'attendait! De la ruine et du sublime. Le plateau avait
repris sa dignité religieuse. A l'infini, l'immuable et magnifique
horizon, rempli du repos de l'été, avec ses villages et ses moissons,
entourait gravement la colline, et toute cette nature silencieuse
semblait adorer son lieu saint. Sous les feux du couchant, la petite
plate-forme avait l'aspect croulant et hiératique des sanctuaires de la
vallée du Nil. On y réentendait l'esprit éternel, maintenant que les
disputes s'étaient tues.
Léopold resta longtemps auprès de l'église déserte à contempler son
couvent ruiné. Les toits étaient effondrés, les portes brisées battaient
sous la poussée du vent, les fenêtres manquaient de vitres, les pierres
écroulées jonchaient le sol au milieu des ronces et des orties. Cette
chère et sainte demeure, qu'il avait vue pendant une suite d'années
toute pleine de richesse et de gloire, lui apparut, en cette soirée de
juillet, silencieuse comme un sépulcre. Mais cette solitude, bien faite
pour affliger son coeur, eut cet effet inattendu de surexciter son
orgueil. Ces ruines désespérées affirmaient la grandeur de ses
conceptions et l'injustice de son exil; elles parlaient pour lui. Les
années avaient passé sans qu'il fût remplacé. Chacune de ces pierres, en
tombant, jetait un amer reproche à l'évêque de Nancy: «Vous nous avez
prises à celui qui nous aimait, et vous ne savez rien faire de nous.
Monseigneur, comme tout cela vous accuse!»
Dans le grand jardin où il pénétra par une brèche du mur, c'était la
même impression de désastre. Plus d'allées dessinées, plus une bordure
de buis, plus une tuile sur les murs. Seuls quelques vieux arbres
subsistaient encore au milieu du terrain mis en prairie. Léopold se
glissa dans la maison abandonnée. Il n'eut même pas à pousser la porte,
le vent l'ouvrit devant lui. Il s'en alla tout droit à la chapelle. Un
renard effrayé se leva sous ses pieds et s'enfuit sur les dalles du
corridor, où avaient passé les robes des religieuses. Des chauve-souris
voletaient en le frôlant de leurs ailes épouvantées. Et sur ces
murailles sacrées au milieu de _graffiti_ obscènes, s'étalait l'ignoble
crayonnage de Bibi Cholion: «Fermé pour cause d'épizootie.» L'exilé
tomba à genoux, au milieu des gravats, sur la place où avait été l'autel
honoré par tant de preuves de la faveur divine, et récita avec
exaltation le psaume de la captivité: «Seigneur, vos serviteurs aiment
de Sion les ruines mêmes et les pierres démolies; et leur terre natale,
toute désolée qu'elle est, garde leur tendresse et leur compassion.»
Il voulut revoir la chambre de Thérèse et, gravissant avec précaution
l'escalier branlant, il s'engagea dans le couloir du premier étage. Pour
sa nature craintive, ces ténèbres, ces crevasses du plancher, ces rats
qui s'enfuyaient dans ses jambes, ces toiles d'araignée où il se prenait
le visage donnaient à cette promenade quelque chose de fantastique.
Enfin il arriva, mais la porte qu'il poussait ne s'ouvrit pas sous sa
main, et comme il insistait:
--Qui m'appelle, s'écria une voix sèche et furieuse, qui m'appelle?
Et de la porte brusquement ouverte, Léopold vit surgir avec épouvante
une vieille femme, grande et squelettique, enveloppée d'un drap de lit
et armée d'un bâton.
--Malheureux! Imprudent! cria-t-elle, arrière!
C'était la Noire Marie. Elle n'avait pas réussi a vendre le couvent, et
trop pauvre pour l'entretenir, elle y trouvait un abri croulant, où elle
se chauffait avec ses planchers et ses poutres.
Quand Léopold se fut ressaisi:
--Je ne veux déplaire à personne, mademoiselle, dit-il, avec cette
grande politesse qui lui venait de la haute idée qu'il se faisait de son
personnage. D'ailleurs, reconnaissez-moi, je suis monsieur le Supérieur
Léopold.
--Supérieur de quoi? reprit la vieille, courroucée. Allez! vous tous,
les prêtres, vous ne valez pas mieux les uns que les autres.
Ce que ces paroles trahissaient de rancune contre ses collègues émut
d'un profond bonheur Léopold.
--Mademoiselle Marie, dit-il, c'est la Providence qui me met en face de
vous dès mon retour dans le pays. De grandes choses vont arriver.
Bientôt, je vous rachèterai Sion au meilleur prix.
La Noire Marie poussa un profond soupir, et invita honnêtement Léopold à
se reposer un instant chez elle.
La chambre était démeublée, mais encombrée d'une quantité de provisions.
Ils s'assirent l'un en face de l'autre, sur des sacs de pommes de terre.
Quand le vieil homme se vit dans la chambre de Thérèse, devenue l'antre
d'une sorcière, il fut pris d'une sorte d'enthousiasme:
--Je suis Léopold Baillard, disait-il, et je reviens d'exil pour relever
la gloire de Sion.
D'une voix douce, sans une hésitation, avec une parfaite platitude de
termes, mais avec l'autorité du visionnaire qui décrit ses idées fixes,
il annonça que l'_Année Noire_ était proche. On en serait averti par
l'apparition de flammes dans le ciel, que mieux que personne, depuis ses
fenêtres, la Noire Marie était bien placée pour voir venir.
--Le couvent sera peut-être détruit, disait-il, qu'importe! Je n'attache
d'importance qu'à l'emplacement. Vous savez si je sais construire! Je
dresserai ici ce qu'on n'a vu nulle part.
La vieille l'écoulait avec méfiance, en clignotant des yeux, et dans son
visage d'un jaune de cire, où les lèvres avaient disparu, la bouche
n'était plus qu'une fente transversale. Mais à la longue, elle subit cet
art de parler, cette haute grâce que Léopold possédait comme aucun
prêtre qu'elle eût jamais entendu.
--C'est vrai, dit-elle que des emplacements, il n'y en a pas deux dans
l'univers qui conviennent aussi bien pour un monastère. Et cet évêque
qui refuse d'y mettre le prix!
Ses cheveux voltigeaient par mèches diaboliques.
Soudain, Léopold devint plus solennel encore:
--Mademoiselle Marie, promettez-moi que vous ne vendrez à personne sans
que nous ayons causé.
Elle le lui promit. Alors, il se leva avec une profonde émotion et lui
serra les deux mains. Mais soudain, se frappant les genoux, comme s'il
se punissait d'avoir fait un grave oubli, il chercha dans ses poches et
en tira une petite croix de bois blanc:
--Veuillez prendre cette croix de grâce chrématisée; elle vous protégera
personnellement, à l'heure de la grande catastrophe.
La vieille fille fit une atroce grimace:
--Merci, dit-elle, vous m'avez déjà donné un chapelet de saint Hubert
qui ne m'a pas porté bonheur. Il ne m'a même pas préservé des mauvais
locataires.
Pourtant elle ne lui tint pas rigueur. Quand il se leva pour partir,
elle lui dit de prendre garde, que certaines planches pouvaient
s'effondrer. Et le tenant par la main, elle le mena à travers les
ténèbres sur une poutre dont elle était sûre et qui faisait comme un
pont au-dessus du vide.
Quand Léopold, dans l'ombre, redescendit de Sion à Saxon, il fut
longuement suivi, de la fenêtre du presbytère, par des yeux qui, durant
des années, n'allaient perdre aucune de ses démarches. Les Baillard
revenus sur la colline étaient plus que jamais sous la surveillance de
la haute police de l'Oblat.
Dès le lendemain, la vie des trois frères fut réglée. Ils se mirent à
courir le pays: Quirin pour placer des vins de Bourgogne, et François
pour solliciter des assurances. Quant à Léopold, il se réservait le
commerce des esprits célestes et des âmes. L'heure était solennelle et
les conjonctures d'une exceptionnelle gravité. Le feu du ciel pouvait
tomber demain; il fallait que tout le monde fût sous les armes. Il
s'employa sans délai à se refaire une armée et à battre le rappel de ses
anciens partisans.
Pour débuter, il s'en alla visiter ceux qui avaient assisté à sa
dernière messe dans le fameux jour de la Pentecôte, ou plutôt, comme il
disait, le jour du martyre de la Sagesse. A chacun d'eux il apportait,
par un privilège spécial, et par une attention de Vintras, un nom
d'ange. C'était soulever pour eux le voile d'un grand mystère auquel
l'Apocalypse a déjà fait allusion. Lors de la révolte des anges, les uns
sont restés fidèles, d'autres méritèrent d'être précipités dans l'abîme,
d'autres enfin, disait l'Organe, se sont tenus dans une coupable
abstention, et de ce fait furent relégués sur la terre. Les fidèles de
Saxon appartenaient à cette troisième catégorie. En leur révélant leurs
noms d'anges et le secret de leurs origines, Léopold pensait les
enflammer d'une nouvelle ardeur pour le service de Dieu. Soeur Euphrasie
devint Vhudolhael, ange des voix attractives qui portent à Dieu;
Marie-Anne Sellier, Phrumelhael, voix centuplée des monts divins; madame
Munier, Prodhahael, élevée dans les flammes qui environnent le
tabernacle de Dieu; Pierre Mayeur, Fulsdhelhael, écho des remparts
divins.
Les cérémonies reprirent. Aux heures sombres du soir, les Enfants de
l'OEuvre venaient par deux, par trois, chez Marie-Anne Sellier, et quand
cette poignée de zélateurs était rassemblée, le Pontife d'Adoration leur
donnait le dernier état de la doctrine de Vintras:
--Les catastrophes prochaines se partageront en deux phases: dans la
première, il n'y aura que le conflit de l'Homme contre l'Homme: ce sera
la grande guerre, l'_Année Noire_; Sion verra les massacres et les
incendies. Alors les Enfants du Carmel prieront sans agir; ils devront
s'abriter dans leurs demeures sous la protection des armes de défense,
croix de grâce chrématisées, théphilins, hosties personnelles, dictames,
eaux de salut et légendes bénies pour clore les issues de leurs
demeures. Mais dans la seconde phase, les Enfants de Dieu, qu'ils soient
de la terre, des mondes ou des cieux, auront une action extérieure de
secours, de consolation, de protection, aussi active et étendue que les
malheurs dont ils seront témoins...
Et il tenait à préciser.
--La première phase sera annoncée par des flammes apparues dans le ciel;
la seconde, par Michaël, qui surgira au zénith et lancera le mot
d'ordre: _Quis est Deus?_ A cet appel, nous tous, Enfants de la
Miséricorde, nous nous précipiterons au milieu de la lutte comme anges
consolateurs. Notre rôle sera sublime. Nous servirons d'intercesseurs
entre la Divinité irritée et l'Humanité corrompue, puis nous bâtirons
dans les ruines du plateau le Temple de la Réconciliation: _Satiabor cum
apparuerit gloria tua_; je serai rassasié quand la beauté apparaîtra.
Pendant des années, Léopold parcourut infatigablement tout le pays. Les
villages le revirent avec stupeur. Vêtu tout de noir avec un léger filet
blanc autour du col, à la manière des clergymen, l'étrange homme
passait, droit et rapide, un peu voûté, la tête inclinée à gauche, sans
arrêter sur personne son regard fulgurant. Il allait, annonçant l'_Année
Noire_ et distribuant sur son passage les noms d'ange, les croix de
grâce et les théphilins. Ses adeptes, peu nombreux, mais bien entraînés,
se tenaient sous les armes. Ils savaient ce qu'ils auraient à faire dès
la première apparition du feu dans le ciel. Chacun d'eux tenait dans sa
poche son billet de mobilisation. Il n'y avait plus qu'à attendre le
signe annonciateur des vengeances de Dieu. Et Léopold, avec ses yeux
d'une vivacité brusque, qu'il fut chez lui ou en tournée, le guettait,
de jour et de nuit, aux quatre coins de l'horizon.
Jamais d'ailleurs les cieux ne furent plus explicites. Ces cérémonies
bizarres, cette distribution d'armes mystiques, cette promotion de
quelques villageois à l'angélité semblaient ravir les puissances
aériennes. En Pologne, à cette date, on remarqua que la pleine lune
portait dans son centre une grande macule noire. Cette lune tragique se
penchait, tantôt vers la droite, tantôt vers la gauche, se balançant
plus rapidement à mesure qu'elle s'élevait au-dessus de l'horizon. Tout
à coup, elle tomba avec une rapidité extraordinaire et remonta
immédiatement. Deux heures plus tard, elle cessa ses balancements, mais
se mit à changer continuellement de figure, tantôt s'aplatissant, tantôt
prenant une forme elliptique ou carrée, mais toujours conservant sa
couleur de sang avec sa macule noire au milieu. Bientôt elle fut prise
de tremblements et de mouvements spasmodiques, qui durèrent jusqu'à ce
que la tache noire disparût. Et pendant tout ce temps, la lune ne jeta
aucun rayon. Elle semblait une grande boule ardente suspendue tristement
dans les airs.
En même temps que le firmament prodiguait à la petite communauté de
telles consolations, les pestes et les choléras faisaient rage. Le
cercle de menaces et de promesses se resserrait autour de Sion. Et
Léopold, vêtu de ses oripeaux d'évêque vintrasien, au milieu de son
petit peuple épouvanté et ravi, alliait à sa figure très nette de
visionnaire quelque chose d'un roi de la foire.
Il vivait au centre d'un royaume que son imagination agrandissait sans
mesure. La colline de Sion en demeurait la ville sainte, et le vieux
château d'Étreval y tenait lieu de forteresse.
Étreval est un des rares châteaux que les guerres du dix-septième siècle
aient laissés à peu près intacts en Lorraine. Intact, c'est trop dire:
il meurt; mais cette fois les soldats de Richelieu n'y sont pour rien;
il s'effondre de vieillesse. Cette demi-ruine, ancienne résidence d'été
des Bassompierre, encore charmante avec ses trois cours successives,
avec ses linteaux de porte ouvragés et le joli encadrement de ses
fenêtres, constitue aujourd'hui une petite cité agricole, où plusieurs
familles de paysans se sont organisés des logis. M. Haye, de son vivant,
avait été le personnage le plus important et, en quelque sorte, le maire
sans titre de cette sorte de phalanstère. Hélas! ce vieil ami de la
prospérité et des mauvais jours venait de mourir; les Baillard ne le
revirent pas, mais sa femme, sa fille veuve et ses petits-enfants, à
l'exception de l'aîné qui étudiait pour être prêtre au grand séminaire
de Nancy, demeuraient encore là, et Léopold venait souvent les visiter
dans ce singulier et plaisant séjour.
Il arrivait généralement sur les trois heures de l'après-midi, enveloppé
été comme hiver de son éternel pardessus. Avant le souper, il allait
causer, de porte en porte, dans les trois cours; on lui faisait partout
bon accueil, en considération de ses hôtes. Vers sept heures, il
rentrait chez Madame Haye. Avant de se mettre à table, quand la jeune
femme se préparait à coucher les enfants, jamais il n'aurait manqué de
leur faire réciter la prière du soir, pour s'assurer qu'ils étaient bien
instruits de leur religion. Et ces petits bordés dans leurs lits, la
soupe posée sur la nappe blanche, c'était d'abord une simple et aimable
causerie, jusqu'au moment où, d'une pente fatale, il exigeait qu'on en
vînt à ce qui lui tenait tellement au coeur... Jusqu'alors son sourire
avait été fin et doux; c'était une figure de bon vieux curé, ou encore
d'ancien officier, anguleuse, sans dureté. Mais à mesure qu'il parlait
de l'_Année Noire_ et des flammes dans le ciel, de la comète et de
l'ange Michaël, son extérieur se transformait; les yeux qui clignotaient
un peu devenaient fixes, et le regard brillant; la voix, naturellement
douce et paisible, prenait les accents de la prédication et s'élevait à
des effets dramatiques.