A peine eut-il paru sur le seuil de la grange que les huées éclatèrent

et les cris de: «Au loup! Au loup!» Les jeunes gens s'élancent pour

l'arrêter au nom de la loi. Ils le rejoignent devant la maison du petit

Henry, qui, courageusement avec sa femme, veut le faire entrer chez lui.

Mais on lui barre la porte. Il prend sa course. D'autres surviennent et

se mettent en travers de la route. Il se jette dans les champs. Toute la

troupe composée de plus de cinquante hommes, garçons, filles, enfants,

lui donne la chasse à toutes jambes, avec des cris et des rires, car ils

ne le détestaient pas, mais saisissaient avec plaisir l'occasion de

lutter avec un homme si fort. Ils l'atteignent, lui sautent au collet.

Il se débarrasse des premiers assaillants et fait le vide autour de sa

personne avec son parapluie. Alors ce fut fini de rire. Sous les coups,

ils deviennent furieux, et tous ensemble ils montent à l'assaut. Son

chapeau vole dans la boue; sa ceinture est arrachée; sa soutane, mise en

pièces. Ils s'enivrent de déchirer des insignes respectés et de taper au

nom du vrai Dieu sur le serviteur rejeté de Dieu. Enfin le voilà culbuté

dans un bourbier; ses agresseurs tiennent sous leurs genoux sa poitrine,

son ventre, ses pieds, et lui frappent la tête contre les pierres,

toutes les fois qu'il veut la lever. C'est Gulliver par-dessous les

habitants de Lilliput.

Léopold s'était réfugié dans le grenier de Pierre Mayeur. Du haut de sa

lucarne, bien caché, il vit revenir François. Dans quel état, grand

Dieu! Couvert de boue, il avait la tête nue, les mains liées derrière le

dos; le jeune Rouyer, fils d'Alexis et un valet de ferme, Antoine

Mounier, le tenant chacun au collet, le poussaient en avant. Toute une

troupe hurlante suivait. Deux dentellières marchaient sur le côté, l'une

un brin de muguet aux lèvres, les yeux brillants, et l'autre plus

excitée encore chantait. Parfois elles couraient par derrière pour lui

piquer les mains avec les aiguilles qu'elles prenaient à leur corsage.

Là-haut, à sa lucarne, Léopold invisible et tremblant regardait

toujours. François, qui devina sa présence plutôt qu'il ne l'aperçut,

détourna de lui ses yeux pour ne pas le trahir.

Il n'y eut dans tout le village que deux personnes pour défendre le

martyr: Marie-Anne Sellier et une enfant de sept ans, la propre nièce

des pontifes, qui jetait les hauts cris en appelant: «Mon Nonon! mon

Nonon!» Elles furent brutalement repoussées, et la veuve courageuse

jetée dans le ruisseau du chemin.

On mena François dans la maison commune, où trente à quarante personnes

se relayèrent pour l'insulter et monter la garde autour de lui.

Euphrasie et Lazarine, qui voulurent s'approcher pour le consoler et lui

donner quelque nourriture, furent impitoyablement écartées, jusqu'à une

heure de l'après-midi, où soeur Euphrasie réussit à lui remettre un peu

de sucre et à lui glisser un billet de son aîné qui lui disait:

«Courage, martyr du ciel. J'ai prévenu la gendarmerie.»

Vers cinq heures, le prisonnier, en regardant par la fenêtre, vit venir

deux gendarmes à cheval. Il ne douta pas que l'instant de sa revanche ne

fût arrivé, et, écartant ses gardiens, il s'installa dans la chaire du

maître d'école pour exposer ses plaintes aux représentants de la force

armée avec plus d'autorité. Mais le brigadier, comme en fureur lui-même,

le fit taire aussitôt:

--Scélérat, vous avez donné un coup de pied au maire.

--Moi! moi! j'ai donné un coup de pied à monsieur le maire! s'écria le

grand François suffoqué d'indignation. Mais avec ma force et ma taille

et la prise que me donnait sa corpulence, je l'aurais éventré! Le fait

d'ailleurs est contraire à mon caractère sacerdotal et à mon caractère

personnel, connu de tous pour être trop bon et miséricordieux.

Pour toute réponse, le brigadier lui passa les menottes, et, s'apprêtant

à monter à cheval, lui dit avec simplicité:

--En route, mon garçon.

François, tout endolori des coups qu'il avait reçus le matin, se déclara

incapable de marcher.

--Il le faudra pourtant bien, répondit le brigadier exaspéré.

Et aussitôt, il dénoua la longe qui pendait à l'arçon pour attacher

François par les menottes à son cheval. Puis il se mit en selle.

Dès le premier pas, le malheureux chancela et vint tomber sur la croupe

de la bête qui fit tête-à-queue.

--Qu'on m'apporte une corde, hurla le brigadier, je la lui passerai au

cou.

C'est alors que survint l'honnête monsieur Haye, qui, de sa voix ferme

et posée s'adressant au gendarme:

--Mais, Monsieur, ce n'est pas ainsi que l'on traite le monde. Vous

voyez bien que monsieur l'abbé a de la peine à se tenir droit.

--Eh bien! qu'y faire? repartit l'autre, un peu honteux d'avoir été

surpris en colère par un homme si raisonnable. Je n'ai pas de voiture.

Voulez-vous lui en payer une?

--Volontiers, répondit monsieur Haye. Combien faut-il?

--J'en fournirais une pour trente sous, dit un des plus acharnés

bourreaux qui saisit l'occasion d'un profit.

Monsieur Haye lui remit sur l'heure une pièce de quarante sous, et il

ajouta en s'adressant à tous:

--Après tout, ces messieurs n'en valent ni plus ni moins que quand vous

buviez leur bon vin.

Il y eut un moment d'accalmie. On conduisit François dans la maison de

Marie-Anne Sellier. Il y prit un bouillon et un verre de vin, et se

disposait à manger un peu de viande, quand le brigadier donna l'ordre de

le réenchaîner et de le mettre sur la voiture. Ils partirent. A peine

étaient-ils sortis du village que le brigadier, tout en cavalcadant, dit

à son prisonnier d'un air satisfait:

--Ah! mon gaillard, il y a longtemps que je vous surveille!

A Vézelise, on était averti. Les rues, sur le passage du cortège,

étaient couvertes de monde, et les gamins accompagnèrent le grand

François de leurs insultes. Parmi les spectateurs, beaucoup témoignaient

leur joie de voir enfin le canton délivré d'intrigants effrontés, qui

faisaient des dupes et jetaient la division dans les familles.

En arrivant à la prison, François trouva une blouse que le juge de paix,

par respect pour la soutane, lui faisait parvenir. Mais il demanda

vainement qu'on le mît dans un cachot encore inoccupé. On le poussa avec

un autre détenu, auquel il abandonna la paille hachée et la couverte.

A cette même heure, à dix heures du soir, à Saxon, la porte de derrière

de la maison Mayeur s'ouvrait sur le jardin. Un homme apparut sur le

seuil, et, après avoir observé quelques instants la campagne

silencieuse, s'enfonça dans la direction de Vaudémont. C'était Léopold

Baillard, vêtu de pauvres vêtements laïques et portant au bout d'un

bâton, sur son épaule, un maigre ballot noué dans une serviette. On eût

dit le conscrit classique, mais le conscrit sans la jeunesse. Évitant

les sentiers ordinaires, le fugitif traversa les chènevières, les

prairies, les fonds humides dont l'habitude lui avait rendu les détours

familiers. Il se dirigeait en grande hâte, avec des mouvements de

terreur, vers le pays de Langres. Comme il passait au pied de la côte de

Vaudémont, la lune, sortant d'un nuage, éclaira avec plus de force la

vaste campagne muette, où quelques bouquets d'arbres mettaient seuls, çà

et là, des ténèbres. Craignait-il cette lumière? Éprouvait-il trop de

fatigue d'une si terrible journée? Sous les frênes battus du vent, à

travers les buissons d'aulnes et de cytises, Léopold gravit la pente et

s'en alla s'abriter dans la grande ombre de la tour de Brunehaut, près

du petit cimetière.

Elle est bien romantique, cette nuit, la vieille ruine des comtes de

Vaudémont, avec ses pauvres tombes paysannes, son église, ses grands

arbres et l'immense horizon sur la plaine nocturne! C'est une de ces

solitudes où s'attarde aux heures de crise un héros malheureux; c'est là

qu'un vaincu, par les exclamations de son désespoir, appelle les esprits

infernaux et leur livre son âme contre une promesse de revanche. On n'y

entendait que le coassement des marécages et la respiration mystérieuse

de la nuit. Mais Léopold eut bientôt fait de remplir ce désert des

fantômes conjurés par sa propre imagination. En leur compagnie, jusqu'à

l'aube, il erra sous les grands arbres. Il s'élevait contre ses

persécuteurs, et pour soutenir et raviver sa passion, là-bas, sur le

plateau du couvent, il voyait briller une petite lumière, la lampe de

l'Oblat qui veillait dans la cure. Autour de cette flamme, se ralliaient

tous ses ennemis, ceux d'autrefois et ceux d'aujourd'hui.

Les plus coupables, disait-il, les responsables de tout le mal, ceux qui

en sont la cause première quoique éloignée, ce sont les chansonniers,

ceux qui ont composé et répandu ces affreux couplets si puissants sur le

peuple, où sont dépréciées et vilipendées les choses les plus

respectables et les personnes d'un caractère sacré. Les plus coupables,

ce sont les chanteurs habituels de ces chansons, femmes, filles, jeunes

gens qui en ont fait couler le poison mortel dans les coeurs. Les plus

coupables, ce sont ces parents cruels qui, au lieu de réprimer ces

chants moqueurs, aussi pernicieux pour leurs enfants qu'insultants pour

ceux qu'ils attaquaient, les ont soufferts complaisamment et souvent

même les excitaient par leurs éclats de rire. Les plus coupables, les

premiers coupables, les grands coupables, ce sont surtout les prêtres de

toutes les paroisses voisines qui, au lieu de la doctrine de paix et

d'amour, n'ont su faire entendre du haut de la chaire que des discours

de mépris et de haine contre leurs confrères. Mais par-dessus tous

encore, le coupable par excellence, le coupable de tous les autres

coupables, c'est l'évêque, qui suspend, interdit, condamne, foudroie par

tous les moyens trois prêtres, jusque-là honorés, et qui, lançant contre

eux les premières et les plus solennelles insultes, autorise, excite,

commande toutes celles qui les ont suivies...

La nuit était magnifique. La pleine lune versait les flots de sa lumière

magique sur la plaine et sur la colline rendue plus mystérieuse. Les

étoiles se levèrent au-dessus du donjon, des branchages et des croix

funéraires. Léopold sentait se rompre le cercle ordinaire de ses idées.

Au terme d'une journée si amère, qui venait de l'atteindre aux sources

de son âme, il goûtait une consolation de cette tour millénaire et de

ces pierres tombales. Leur solitude l'invitait à se faire une solitude

dans son coeur. Il renia ses paroissiens, tous les vivants de Sion, de

Saxon, de Vaudémont et de toute la plaine, hormis une poignée de justes,

pour n'aimer que les morts et le ciel. Il se glorifia en songeant qu'il

s'était perdu dans le monde visible pour le service du monde invisible.

Et sans détacher son regard de la petite lumière de son ennemi, il se

jeta à genoux dans l'herbe des tombes; il pria Dieu; il lui demanda que

la Vierge indignée par l'ingratitude des paysans n'abandonnât pas son

trône de Sion.

La tradition raconte que quelques-uns de ceux qui, le matin, s'étaient

acharnés sur François, avaient guetté Léopold, qu'ils l'avaient vu

s'enfuir et s'abriter dans les ruines du château et, que n'osant pas

l'arrêter, ils coururent avertir la cure. On décida qu'il n'y avait qu'à

laisser faire le schismatique si de lui-même il quittait le pays...

Ainsi dans l'heure où Léopold, sur une des pointes de la colline, priait

Dieu en surveillant la maison éclairée de l'Oblat, celui-ci, entouré des

vainqueurs, rendait grâce au ciel et, depuis la terrasse de Sion,

cherchait à distinguer à travers l'espace les mouvements du réprouvé.

Je ne vais jamais à Vaudémont m'asseoir sur la ruine, auprès du

cimetière, que je ne songe au fugitif contemplant la petite lumière de

son ennemi dans son domaine perdu...

A l'aube, Léopold Baillard, non sans tourner la tête, s'éloigna sur la

route de l'exil en jurant de revenir.

CHAPITRE XIV

LA COLLINE RESPIRE

Reposons-nous, la colline est tranquille, délivrée des Baillard. Le

monde a rejeté ces trois audacieux. Voici Quirin en Bourgogne, sous un

toit précaire, obligé à des travaux indignes de sa cléricature; voici

François enfermé pour trois mois dans la prison de Nancy; voici Léopold,

enfin, qui arrive tout épuisé à Londres, auprès de Vintras, et à qui une

condamnation par défaut interdit pour cinq années de rentrer en France.

La montagne respire du départ de ces insensés. Ils ont follement

dépensé, prodigué, gâché ses forces religieuses accumulées. Ils

l'épuisaient et la compromettaient. Il faut qu'elle se refasse, qu'elle

répare; il faut que la solitude et le silence recomposent les prestiges

et l'autorité qu'un cortège de carnaval en quelques mois vient de

dilapider. Un beau silence se réinstalle sur la colline. C'est le grand

silence du nouveau régime impérial; c'est, mieux encore, le silence des

nuits, des matinées, des brouillards. Jouissons de cet apaisement. La

Reine éternelle de Sion est reine des batailles; nous l'honorons comme

une Victoire sur son acropole, quand elle anéantit une barbarie

renaissante; mais elle est aussi la figure de la fécondité, le symbole

de la terre inépuisable sous la caresse des quatre saisons. Goûtons-la

dans un décor qui varie des diamants d'une gelée d'hiver aux

illuminations d'un coucher de soleil en automne.

Connaissez-vous la rude allégresse de gravir les pentes de la colline

par une courte après-midi glaciale de l'hiver? Il semble que vous

remontiez dans les parties les plus reculées de l'histoire. Le ciel est

couvert d'épais nuages qui naviguent et sous lesquels des troupes de

corneilles, par centaines, voltigent, allant des sillons de la plaine

jusqu'aux peupliers des routes, ou bien s'élevant à une grande hauteur

pour venir tomber d'un mouvement rapide, au milieu des arbres qui

forment, sur le sommet, le petit bois de Plaimont. Par intervalles, un

vent glacé balaye la colline en formant des tourbillons d'une force

irrésistible, et il semble que tous les esprits de l'air se donnent

rendez-vous là-haut, assurés d'y trouver la plus entière solitude. C'est

un royaume tout aérien, étincelant, agité, où la terre ne compte plus,

livré aux seules influences inhumaines du froid, de la neige et des

rafales.

Mais vienne le printemps et ses longues journées molles, chargées de

pluie, chargées de silence. Sur les branches encore nues et sur la terre

brune, tout se prépare à surgir, précédé, annoncé par l'aubépine dans

les ronces et par l'alouette dans le ciel. La pluie, toujours la pluie!

La plaine et les villages, autour de la colline, se recueillent sous les

longues averses qui flattent leur verdure. Journées d'indifférence et de

monotonie, où les vergers et les prairies et toutes les cultures, sous

un grand ciel chargé d'humidité, sommeillent et nous présentent un

visage de douceur, de force et de maussaderie. Le printemps est triste

en Lorraine, ou du moins sévère: la neige, à tous instants, passe encore

dans le ciel et prolonge ses derniers adieux. Vers la fin des plus

belles journées, il n'est pas rare que l'hiver, dans un dur coup de

vent, revienne montrer sa figure entre les nuages du soleil couchant.

N'importe! Nous goûtons une sensation de sécurité; au fond de nous, un

être primitif connaît le cycle de la nature et se réjouit avec confiance

d'une suite de jours qui vont verdir et, de semaine en semaine,

embellir. Quand le soleil brille au-dessus de la terre mouillée et que

les oiseaux s'élancent et font ouïr la fraîcheur toute neuve de leurs

voix, nous respirons, dans l'averse qui vient de passer, une force prête

à se développer, une vigoureuse espérance, un long espace de plaisir,

qui va depuis les coucous et les marguerites d'avril jusqu'aux

veilleuses de septembre.

Par les grands jours d'été, le promeneur gravit la côte de Praye jusqu'à

la Croix de Sion, en cherchant le peu d'ombre qu'y mettent le talus et

les minces peupliers. De temps à autre, il se retourne, en apparence

pour admirer le vaste panorama, au vrai, pour reprendre haleine. Mais

là-haut, tout est facile, agréable; c'est la saison pour errer vers

Vaudémont, à travers les friches et sous les futaies de charmes, de

noisetiers et de chênes, dans le joli bois de Plaimont. Bois charmant,

désert et civilisé, où les sentiers sont aménagés en charmilles, où l'on

s'attend, à chaque pas, à déboucher sur un décor de vieilles pierres,

sur quelque château entouré d'ifs taillés en boulingrins. En flânant, en

rêvant, on gagne le Signal, le mamelon herbu qui marque le plus haut

point de la colline.

Ici l'immense horizon imprévu, la griserie de l'air, le désir de retenir

tant d'images si pures et si pacifiantes obligent à faire halte. C'est

une des plus belles stations de ce pèlerinage. On passerait des heures à

entendre le vent sur la friche, les appels lointains d'un laboureur à

son attelage, un chant de coq, l'immense silence, puis une reprise du

vent éternel. On regarde la plaine, ses mouvements puissants et

paisibles, les ombres de velours que mettent les collines sur les terres

labourées, le riche tapis des cultures aux couleurs variées. Aussi loin

que se porte le regard, il ne voit que des ondulations: plans successifs

qui ferment l'horizon; routes qui courent et se croisent en suivant avec

une mollesse les vallonnements du terrain; champs incurvés ou bombés

comme les raies qu'y dessinent les charrues. Et cette multitude de

courbes, les plus aisées et les plus variées, ce motif indéfiniment

repris qui meurt et qui renaît sans cesse, n'est-ce pas l'un des secrets

de l'agrément, de la légèreté et de la paix du paysage. Cette souplesse

et le ton salubre d'une atmosphère perpétuellement agitée, analogue à

celle que l'on peut respirer dans la haute mâture d'un navire, donnent

une divine excitation à notre esprit, nous dégagent, nous épurent, nous

disposent aux navigations de l'âme.

Mais sur ce haut Signal, même au coeur de l'été, la brise nous pénètre

et nous glace. On se remet en route sur l'étroite et longue crête qui

mène à Vaudémont. Un berger nous salue, seul au milieu de ce désert, où

rien, pas même un arbre, ne lui tient compagnie. Comme le soir qui vient

donne aux choses un caractère d'immensité! La rêverie s'égare, dans ce

paysage infini, sur les formes aplanies sur la douceur et l'usure de

cette vieille contrée. Et soudain, à nos pieds, à l'extrémité du

promontoire, surgit un noble château ruiné, au milieu de toits rouges.

Là-bas, ne vais-je pas apercevoir un cavalier qui monte vers la

forteresse inconnue? Des sentiments romanesques, depuis longtemps

perdus, se réveillent en nous: l'espoir de quelque inattendu, le

souvenir d'images aimées bien effacées. C'est dans notre esprit un

besoin indéfinissable de légende et de musique. Mais la nuit vient, et

je connais la ruine de nos ducs: je sais que, plus morte que la maison

du Maître de Ravenswood, elle n'a même pas de Caleb; il est temps de se

préoccuper du repas et d'un gîte: il est temps de retrouver notre

voiture dans la plaine.

Cependant l'année s'achève. Rien n'égale les grandes journées de

septembre, si douces que l'on voudrait y ralentir l'écoulement des

heures, et sans fin les respirer et les remercier. Dans ces journées

clémentes, d'une qualité si fine de lumière et d'air, le passant ne

croit pas aux sévérités prochaines de la nature, et déjà toute la

montagne se prépare soucieusement à l'hiver. Sous le dernier soleil, les

manoeuvres scient et préparent les bûches pour le chauffage des oblats.

Le grand jardin méthodiquement dépouillé prend sous les derniers soleils

son aspect hivernal, et l'oeil n'y trouve plus que de hautes tiges de

choux qui peuvent impunément subir les gelées. Autour des deux auberges

et dans les chènevières, où courent une multitude de volailles, l'humble

vie rustique du plateau termine son cycle. Les petits bois nombreux

frissonnent sous le vent qui les dépouille et répondent aux mouvements

d'un grand ciel nuageux. Tout cherche son sommeil. Et devant cette sorte

de résignation, de médiocrité pastorale, on s'étonne naïvement que soit

ici le lieu d'un grand épanouissement spirituel.

Qu'elle est charmante dans ses quatre saisons la colline bleuâtre! Mais

l'on s'ennuierait à la longue de cette solitude. Le coeur s'y gonfle

d'air pur, mais reste sans mouvement, inactif, inerte; il voudrait

aimer, réprouver, agir. Cette nature toute seule nous communique mille

sentiments qui ne savent que faire d'eux-mêmes dans ce désert. Il manque

ici une présence, quelque forme qui incorpore les énergies de ce haut

lieu. Où sont les fils de la colline? Que deviennent les Baillard? Au

milieu de ces splendeurs physiques, pouvons-nous ne pas apercevoir

François, si mince, à peine respirant, tapi dans le creux de Saxon; et

le regard de l'esprit peut-il ne pas chercher là-bas, dans le brouillard

de la Tamise, Léopold assis sur la rive étrangère, qui récite

inlassablement les psaumes de l'exil? Les fontaines qui s'enfuient de

ces pentes, où qu'elles aillent se perdre, participent de la colline qui

les mit au jour. Les anciens donnaient le même nom, rendaient le même

culte au sommet et à la source qui en sortait. Elle et lui ne formaient

qu'un seul principe divin. Une force invincible unit toujours les

Baillard à la montagne sainte. C'est assez pour que nous maintenions sur

eux notre regard, durant ces misérables années d'un hivernage sans

sommeil, durant ces cinq années où séparés les uns des autres, il vivent

en veilleuses.

* * * * *

Trois mois après la journée de la Pentecôte, qui avait vu l'écrasement

des Enfants du Carmel, sur la fin d'une après-midi d'octobre, une ombre

se glissait dans Saxon et jusqu'à la maison de Marie-Anne Sellier, une

ombre misérable: c'était François, mis en liberté après avoir subi sa

peine, François, maigre, efflanqué, demi-fou, qui regagnait son gîte.

Chez la veuve compatissante, il retrouva la pauvre soeur Euphrasie, et

tous trois, baissant la voix, passèrent la nuit à causer de Léopold qui,

depuis Londres, avait enjoint à son cadet de rentrer sur la sainte

colline pour y donner ses soins à la petite communauté.

Le grand François qui est revenu! Cette nouvelle fit une prodigieuse

explosion dans tout le village. Les enfants, avertis au sortir de

l'école, s'élancèrent joyeusement, leurs sabots à la main, sur les

pentes du plateau et attendirent le pauvre homme, là-haut, devant

l'église où son premier soin avait été de monter pour y prier et pour

s'y déchirer le coeur. Il apparut. Quelle mascarade! Défense lui avait

été signifiée de porter dorénavant le costume ecclésiastique. Il était

vêtu d'une longue redingote noire et d'un vieux pantalon, chaussé de

gros souliers crevés et coiffé d'un gibus informe. Une abondante

chevelure retombait presque sur ses épaules. Son nez s'était allongé,

ses joues flétries et creusées, sa haute taille voûtée. Entouré,

assailli par cette nuée sans pitié, on eût dit un mannequin des champs

qui a cessé d'effrayer les oiseaux. L'Oblat, un peu caché dans le

corridor de la cure, comparait ce cortège de carnaval avec les

processions que les Baillard menaient jadis sur le plateau, et il

admirait la justice de Dieu.

Pour le pauvre revenant, ainsi bafoué par des polissons à qui récemment

encore il faisait le catéchisme, ce qui lui retourna le coeur, c'est

quand il vit la chienne de Léopold, la Mouya, la Meilleure, qui se

tenait la queue basse sur le seuil de la cure où, depuis la grande

catastrophe, elle avait trouvé sa pâtée. Effrayée par tout ce tapage, la

bête n'eut aucun mouvement vers son ancien maître, qui, lui-même,

sentant l'impossibilité d'une nouvelle rixe, tâchait de regagner au plus

vite sa niche.

Il eût voulu s'y terrer, ne plus bouger d'entre ses deux femmes. La faim

l'obligea de sortir. On le vit circuler dans les fermes en quête de

travail. Ce fut des affronts qu'il trouva. Le malheureux cassa des

cailloux sur les routes. Il lisait son bréviaire, caché derrière une

haie. Partout les enfants le suivaient, s'amusaient à le mettre en

colère, à s'en épouvanter, à lui jeter des quolibets et des pierres. Il

devint le souffre-douleur qu'il y a toujours dans un village.

L'hiver s'avança, et au début du printemps, il se louait avec la soeur

Euphrasie, pour les travaux des champs. Une vieille demoiselle

septuagénaire, Mlle Élisée Magron, m'a donné une image saisissante de

leur misère. «Étant jeune fille, m'a-t-elle raconté, je descendais avec

mon oncle, le curé de Xaronval, par une chaude après-midi, la côte de

Sion. Un homme et une femme, près de la route, bêchaient les pommes de

terre. L'homme avait un pantalon de treillis, comme les soldats à la

corvée, et un vieux chapeau de paille. La femme, une pauvre jupe

raccourcie, ainsi qu'on en voit aux mendiantes devant les fermes. Tous

deux, les pieds nus dans des sabots. Ils saluèrent profondément mon

oncle, qui leur rendit le salut et passa. Je vis bien qu'il était

troublé et, après un temps, je lui dis: «Ils vous ont salué, mon oncle,

comme des gens qui vous connaissent.» Il me répondit: «C'est le grand

François et la soeur Euphrasie. Je n'ai pas voulu m'arrêter, mais tout

de même, ça m'a fait quelque chose.»

La colline inspirée · 第 12 / 19 段