En vain Quirin protesta-t-il qu'un huissier n'avait pas le droit

d'ouvrir une enquête et que c'était l'affaire du juge d'instruction, le

maire, haussant la voix, énuméra les maisons où il avait vu décharger

les charrettes, et invita l'huissier à dresser séance tenante un

procès-verbal que la pauvre soeur Marthe eut la simplicité de signer.

Le jeudi saint, au matin, Léopold faisait sa méditation et se pénétrait

de la tristesse de ce jour, sur lequel la liturgie répand la teinte

sombre des funérailles, quand les jeunes filles du village, qui

sortaient de l'église, entrèrent au nombre de quinze à vingt dans le

jardin du couvent, comme autant d'évaltonnées, riant, dansant, courant à

toutes jambes, venant faire sous les fenêtres de grands saluts, de

grandes inclinaisons de tête et de corps. Léopold jeta sur elles un

regard pénétrant, et les reconnut comme les soeurs de cette populace de

Jérusalem, qui faisait des génuflexions insultantes devant le Christ, au

moment où les princes des prêtres le tenaient en leur pouvoir.

Il fut tiré de cette méditation, dont l'amertume l'enivrait, par les

cris affreux que poussaient les saintes femmes de Sion. M. Libonom

venait d'apporter le commandement d'avoir à vider les lieux dans les

vingt-quatre heures, et toutes les instances échouaient devant le marbre

de son coeur. Derrière l'huissier, la Noire Marie avait pénétré dans le

jardin. Elle y trouva soeur Marthe et la gourmanda devant tous en la

tutoyant avec mépris. Elle amenait avec elle quatre ou cinq des ennemis

de l'OEuvre, qui parcoururent le terrain en faisant des offres de

location. Et durant toute cette après-midi, les Baillard furent comme

assiégés. Ils se tenaient reclus dans leurs chambres vides, regardant

avec désespoir les beaux carrés de légumes si bien soignés, dont ils ne

feraient pas la récolte, et où leurs ennemis se pavanaient insolemment.

Dans cette journée, nulle consolation ne leur vint de Saxon.

L'assignation lancée par Monsieur Libonom à tous ceux qui avaient reçu

des dépôts dans leurs maisons produisait un effet terrible. Six d'entre

eux coururent à Vézelise tout révéler au juge de paix. Mathieu lui-même

se distingua par sa couardise. Il livra tout, les papiers de Léopold,

les ornements d'église, un fourneau et jusqu'à la grosse truie.

Les autres fidèles se terraient. Et Léopold considérant combien il avait

peu de monde autour de lui se disait que cela encore devait être ainsi

et que le Christ n'en avait pas davantage au pied de sa croix.

Comme s'il devait boire le calice jusqu'à la lie, au soir, Mathieu le

fit prévenir qu'il reprenait sa parole et ne louerait pas sa maison. Sa

femme lui avait fait honte de loger des sataniques.

Ce fut autour de Léopold un concert de plaintes et de gémissements, mais

lui, poursuivant toujours sa rêverie intérieure, dit avec le plus grand

calme:

--Cessez de vous agiter, mes frères, car Joseph d'Arimathie et Nicomède

ont trouvé, dans le lieu même où le Christ avait été crucifié, un

sépulcre tout neuf pour le recevoir.

Ce soir-là, dans le couvent demi-vide, le souper fut bien triste. La

lampe du réfectoire s'étant éteinte faute d'huile, on dut achever le

repas et s'aller coucher sans chandelles. Il faisait un grand clair de

lune; Quirin et la soeur Quirin veillaient à une fenêtre du premier

étage, tous deux seuls, et ils voyaient une vive lumière à la maison de

l'Oblat. Quirin, considérant longuement cette petite maison, où

fréquentaient maintenant les plus importants de la commune, fut pris

d'une soudaine angoisse, et lui, d'ordinaire si réservé, il demanda à la

soeur Quirin si elle pensait que l'on pouvait encore vivre en

communauté.

Elle lui répondit:

--Pourquoi voulez-vous me tendre un piège? Vous êtes résolu à lutter et

vous voulez me renvoyer si je n'ai pas confiance en Léopold et en vous.

Alors que deviendrais-je?

Mais il jura sur la Vierge de Sion qu'elle pouvait lui répondre en toute

franchise, et même qu'il suivrait son avis.

Alors, elle lui dit:

--Les frères Hubert et Martin ont décidé de s'en aller d'ici, et soeur

Thérèse, ne le voyez-vous pas, a des raisons pour ne plus demeurer

longtemps avec nous.

Quirin ne répondit rien. Il restait assis dans le fond de la pièce, la

tête entre ses mains. Et la soeur, en se penchant sur lui, vit qu'il

était épouvanté de ces paroles raisonnables. Elle reprit:

--Je vous ai obéi. Je vous ai dit ce que je voyais et ce que je croyais.

Quoi que vous décidiez, je suis prête à demeurer ici ou bien à partir

avec vous.

Au petit jour, Quirin, sans faire d'adieux à personne, se glissa hors du

couvent avec la religieuse. Un sac de nuit sur le dos, qui contenait un

calice et quelques effets, il se mit en route vers la Bourgogne, se

rendant chez monsieur Madrolle, celui qu'à Bosserville le bon père

Magloire avait appelé le Jérémie de la France.

Tous les coqs de la colline chantaient quand Léopold apprit ce reniement

de saint Pierre... Le jour terrible était arrivé: le jour de ténèbres,

le jour de la descente au tombeau! Encore quelques minutes et il

faudrait quitter le couvent pour toujours...

L'huissier vint interrompre cette méditation. Son arrivée matinale

épouvanta les soeurs au milieu de leurs derniers préparatifs. Soeur

Lazarine prit dans ses bras le petit Jésus de la chapelle, si charmant

avec son visage de cire et sa perruque d'étoupe; soeur Euphrasie, la

rôtissoire, et soeur Marthe deux pots de beurre fondu. Mais M. Libonom

avait posté à toutes les issues des sentinelles armées de sabres, qui se

mirent à courir après les pauvres religieuses. Soeur Euphrasie eut une

illumination. Sur le point d'être prise, elle sacrifia la rôtissoire

qui, tintinnabulant sur la pente avec un bruit de ferraille, fit

trébucher celui des estafiers qui les serrait de plus près. Le Jésus de

cire et les pots de beurre furent sauvés. Ce fut la dernière victoire.

Les Enfants du Carmel ne purent plus emporter que les lits, et

précipitamment. On les poussait, l'épée dans les reins.

Dehors, la foule s'amassait. Les Baillard n'étaient pas sortis de leurs

chambres que déjà les hommes de Mademoiselle Lhuillier, impoliment, s'y

installaient. François réclamait ses pincettes, sa pelle à feu et son

soufflet; Euphrasie sollicitait de la paille pour la litière de la

vache; les autres soeurs cherchaient à emporter deux corbeilles de

pommes de terre qui restaient encore à la cave; Léopold ne se préoccupa

que de soins spirituels. Il alla dire adieu au petit sanctuaire. Une

troupe de garçons et de filles vinrent l'y rejoindre et se mirent à

danser autour de lui. M. Libonom apparut à son tour, et comme le

Pontife, abîmé dans sa prière, ne bougeait pas, il le toucha sur

l'épaule et le conduisit dehors.

Lorsque Léopold et son petit monde, encadrés par les gens de l'huissier,

sabre au clair, sortirent du couvent, il y eut une bousculade et des

huées chez les curieux rassemblés pour les voir, mais d'un groupe de

femmes montèrent ces mots de pitié: «Le pauvre homme!» Ils ne furent pas

perdus pour Léopold. Touché de l'intérêt courageux de ces femmes qui,

dans la faiblesse de leur sexe, montraient plus de grandeur d'âme que le

peuple entier de Sion, il leur adressa un regard superbe de bonté, et

reprenant toute la dignité de son langage de prophète, il leur annonça,

comme avait fait le Christ sur les pentes du Calvaire, l'épouvantable

châtiment qui suivrait bientôt l'attentat dont elles étaient témoins:

--Filles de Sion! ce n'est pas sur moi qu'il faut pleurer, c'est sur

vous et sur vos enfants.

Ils descendirent la côte de Saxon, derrière la voiture chargée de leur

pauvre literie. La queue entre les jambes, la chienne Mouya fermait la

marche. Où allaient-ils? Leur faudrait-il passer la nuit à la belle

étoile? Pousser jusqu'à des villages lointains? Comme ils arrivaient aux

premières maisons, la bonne Marie-Anne Sellier sortit de sa demeure, la

première que l'on trouve à droite, et comme autrefois la femme qui se

précipita au-devant du Sauveur pour lui essuyer la face, elle courut à

Léopold, et lui montrant la porte ouverte:

--Venez, Monsieur le Supérieur. Tant que Marie-Anne aura un toit et du

pain, il ne sera pas dit que Léopold Baillard en aura manqué sur la

sainte montagne.

Léopold prit rapidement congé des frères, qui continuèrent leur route,

et des soeurs Lazarine et Marthe, qui furent recueillies un peu plus

loin par des fidèles. Puis avec François, Euphrasie et Thérèse, il

pénétra chez Marie-Anne. C'était justement l'heure où Notre Seigneur

expira, et le petit cercle descendit dans le tombeau de Saxon quelques

minutes après trois heures.

Et pour clore la journée, là-haut, Bibi Cholion, traître aux Baillard et

renégat, écrivait à la craie, sur la porte de la chapelle: «Fermé pour

cause d'épizootie, conformément aux arrêtés impériaux sur les étables.»

CHAPITRE XII

OU THÉRÈSE SE PERD DANS L'OMBRE

Huit jours passèrent. Huit jours sans que l'on vît au dehors personne

des Baillard. Ils se terraient dans la petite maison de la veuve

compatissante. Des bandes venaient, de dix lieues à la ronde, chaque

jour, après le travail, les y relancer. C'était alors un charivari,

pareil à celui que l'on fait, le soir de leurs noces, aux veuves qui se

remarient, un tam-tam assourdissant, des cris, des huées, de grands

éclats de joie, un vacarme d'arrosoirs, de casseroles et de tonneaux,

sur lesquels on frappait comme sur des tambours. Puis soudain, tout le

tapage s'arrêtait, et Alfred Séguin, juché sur une barrique, entonnait,

à la manière d'un charlatan, et d'un tel gosier qu'on pouvait l'entendre

d'un bout à l'autre du village, l'oeuvre de M. Marquis, la fameuse

chanson des _Pontifes_, largement revue et augmentée par tous les beaux

esprits du pays:

Venez, petits et grands, que tout homme s'empresse

Pour contempler trois sots qui vendent la sagesse.

Après avoir vendu les reliques des saints,

Ils changent d'industrie et se font magiciens.

Sur l'air du tra la la,

Sur l'air du tra la la.

De miracles nombreux, les voilà fabricants,

Et d'emblèmes dévots habiles traficants:

Ils sont allés, dit-on, apprendre en Normandie

L'art de duper les gens en grande compagnie.

Sur l'air du tra la la, etc.

Depuis longtemps déjà, ils ont à nos regards

Le talent merveilleux de plumer les jobards;

Il ne fallait donc pas, je crois, un grand prophète

Pour les rendre savants des pieds jusqu'à la tête.

Sur l'air du tra, la, la, etc.

Vous, grossiers paysans, ah! vous ne savez rien,

Vous croyez ce qu'enseigne un évangile ancien;

Mais si vous contemplez la lumière nouvelle,

Ça vous retournera joliment la cervelle.

Sur l'air du tra, la, la, etc.

Voyez ces trois oiseaux accoutumés au vol:

Autrefois, vrais dindons, ils ont rasé le sol;

Mais à voler bien mieux, instruits par leur grand maître

S'ils ne sont pas des aigles, ils peuvent le paraître.

Sur l'air du tra, la, la, etc.

Peuples, écoutez donc. Voilà le grand pontife!

Grand, ma foi! c'est bien vrai. Monsieur! quel escogriffe!

Il est sacré, dit-on, miraculeusement,

Et de fou qu'il était, il est sage à présent.

Sur l'air du tra, la, la, etc.

Le chef de la boutique est un rusé compère;

C'est lui qui fait l'article avec sa commère.

Pontifie et prophétesse et toute la nichée,

Des farces de Tartuffe sont très fort entichés.

Sur l'air du tra, la, la, etc.

Si vous ne croyez pas, imbéciles humains,

Ma foi, tant pis pour vous, je m'en lave les mains,

La fièvre, la colique et la dysenterie

Et tous les maux, sur vous, viendront avec furie.

Sur l'air du tra, la, la, etc.

La lune et le soleil vont se battre en duel.

De nombreuses étoiles manqueront à l'appel,

La terre engloutira et les gens et les bêtes,

Excepté de Sion les fortunés bipèdes.

Sur l'air du tra, la, la, etc.

Ainsi le Dieu-Vintras, n'ayant aucun égard,

Fera du genre humain une omelette au lard.

Ote-toi, dira-t-il, et laisse-moi la place,

Pour danser la polka sans gêne dans l'espace.

Sur l'air du tra, la, la, etc.

Ah! ce sera bien beau de voir polker Quirin,

Popol et grand Francis, débris du genre humain,

Thérèse, Lazarine, avec ces libres dames,

Prêtresses de l'amour et brûlant de ses flammes.

Sur l'air du tra, la, la, etc.

C'est alors que du ciel tombera sur la terre,

D'alouettes rôties une pluie salutaire.

Merci, messieurs, merci, ô savants bacheliers.

Avec ces beaux discours, payez vos créanciers.

Vous n'étiez pas sorciers avant d'être prophètes,

Mais vous êtes depuis devenus bien plus bêtes.

Sur l'air du tra, la, la, etc.

Les sinistres couplets! C'est un prêtre, un ami de la veille qui les a

composés! La prose paysanne vient d'être cruelle, une fois de plus, et

de méconnaître le mystère de Léopold Baillard. Léopold présentait un

mélange de platitude et d'extravagance, mais en lui le passé était plein

de vitalité. En lui, comme des plus vieilles couches de la sensibilité

et du tuf éternel de l'homme, jaillissent des sources quasi taries.

Cette poésie des éléments primitifs de la race ne pouvait pas résister à

une force également primitive et plus vigoureuse, à l'ironie éternelle

de ces villages. Quelque chose d'antique vient d'être tué par quelque

chose d'antique et de plus fort. Il n'y eut personne autour de Sion

d'assez complet pour comprendre le danger de ce grand duel, pour en

éprouver l'ingratitude, pour en voir le sacrilège. Les meilleurs étaient

dans la joie.

Sous cette meurtrière ironie, la petite maison de Marie-Anne Sellier

restait les volets clos, émouvante de silence et de tristesse. A

l'intérieur même, rien ne bougeait; les Enfants du Carmel récitaient

leurs pieuses litanies dans la cuisine transformée en chapelle, et,

chaque demi-heure, le Pontife de l'Adoration bénissait à travers les

murs ses persécuteurs.

Le huitième jour, dès l'aube, Thérèse et Euphrasie, suivies de la Mouya,

se glissèrent pour la première fois au dehors. Pressées par la faim,

elles allaient à Lunéville, pour essayer d'y vendre aux religieuses du

Bienheureux Pierre Fourier quelques ouvrages consacrés à leur saint

fondateur et qu'on avait sauvés de la tourmente.

Le voyage en diligence, de Vézelise à Lunéville, n'alla pas sans

incidents. On était au lendemain du coup d'État et la maréchaussée

exerçait sur toutes les routes une surveillance rigoureuse. Dans la

petite ville de Bayon, les soeurs furent arrêtées un instant par les

gendarmes, parce qu'elles portaient des livres sans avoir une

autorisation de colportage. Relâchées aussitôt, elles continuèrent leur

route. A Lunéville, elles eurent la déception de ne pas trouver M.

Navelet, sur qui elles comptaient pour leur donner l'hospitalité. Cet

ami fidèle faisait en ce moment la menuiserie d'un château des environs,

où sa femme l'avait suivi.

Les deux religieuses, bien en peine, se rendirent au couvent,

accompagnées de leur chienne qui les attendit à la porte. Quand elles

eurent expliqué qu'elles venaient de Sion la tourière s'en alla chercher

la Mère Supérieure, qui leur dit, en écartant les livres, que rien de

bon ne pouvait venir aujourd'hui des messieurs Baillard. Et comme elles

demandaient à rester cette nuit au couvent, la Supérieure les regardant

avec autorité leur dit:

--Ce n'est pas ici une auberge.

Puis, après cette dure parole, et comme si elle eût deviné quelque

profond désir de Thérèse, elle ajouta:

--On entre ici pour toujours ou jamais.

Les soeurs baissèrent la tête avec une humilité vraie. Sans rien

répondre, elles se retirèrent. Il leur sembla que la porte mettait un

temps infini à se refermer derrière elles.

Et maintenant, où trouver un abri? Elles entrèrent dans la cathédrale et

se mirent à prier, et toutes deux, à mesure que le soir tombait,

sentaient leur âme remplie d'effroi. A leur sortie, c'était tout à fait

la nuit. Un agent de police voyant ces deux minces formes noires,

suivies d'une bête, qui battaient toutes les portes, s'approcha. O

surprise! A la lueur d'un quinquet, ils se reconnurent. C'était un

ancien frère de Sion, qui avait partagé la prospérité des Baillard et

qui s'émut de la détresse des deux religieuses. Il leur indiqua une

mauvaise auberge, où elles furent réduites à coucher sur un matelas, par

terre, dans une grande salle qu'encombraient déjà des rouliers.

Pendant la nuit, un de ces hommes s'approcha d'elles, mais la Mouya, qui

veillait sur les deux femmes, bondit devant et montra des dents si

féroces, que l'insolent regagna, sans plus, sa paillasse.

Quelles réflexions fit Thérèse, après un tel émoi, durant sa longue

insomnie? Les mots qu'avait prononcés la Mère Supérieure lui revenaient

sans cesse à l'esprit: «Toujours ou jamais.» Elle reprit les pensées qui

ne la quittaient pas depuis des semaines: sa vie détournée de sa voie

naturelle, la poursuite de rêves qui n'avaient peut-être aucune réalité

véritable, et par-dessus tout le désir de retrouver le calme, la règle,

et de se mettre en paix avec la vie qui était devant elle. A travers les

fenêtres, la lune versait sa lumière dans cette salle misérable et, de

temps en temps, disparaissait sous les nuages. Thérèse, les yeux grands

ouverts, regardait l'astre glisser. Elle repoussait avec horreur les

images sordides qui l'environnaient, et se réfugiait dans ces

mystérieuses alternatives d'ombre et de clarté.

--Ah! lune charmante, disait-elle, prends-moi, soulève-moi jusqu'à la

bonté de Dieu, ou du moins guide ma prière auprès des êtres spirituels

qui vivent dans les espaces bleuâtres au-dessus de nous, afin qu'un

rayon de la paix des anges descende sur leur très humble servante

repentante.

Dès le petit jour, soeur Thérèse se leva. Sa figure toute pâle exprimait

à la fois la douleur, la résignation et la confiance. L'épicier auquel

elles proposèrent les précieux livres de Léopold leur en donna par pitié

quelques sous. Il permit encore à Thérèse d'écrire sur son comptoir une

lettre, qu'au sortir de la boutique elle remit à soeur Euphrasie, en

disant:

--C'est pour notre père Supérieur.

Soeur Euphrasie comprit tout et que Thérèse ne raccompagnerait pas à

Saxon. Elle dit dans son amertume:

--Il y a des belles qu'on ne voit plus quand les violons sont partis.

Mais Thérèse, en se penchant sur la soeur Euphrasie, murmura:

--Ne m'en voulez pas, ma soeur; il vaut mieux que je ne rentre pas à

Saxon: j'y serais un sujet de honte pour vous tous. Ah! si quelquefois

vous m'avez trouvée orgueilleuse, j'en suis bien punie maintenant, et je

ne pense plus qu'à m'aller cacher avec mon fardeau.

Alors la soeur Euphrasie, comprenant ce qu'elle soupçonnait depuis des

semaines et que tout le pays dénonçait, embrassa Thérèse. Les deux

pauvres filles pleurèrent ensemble, et tandis que soeur Thérèse s'en

allait au couvent de Notre-Dame, soeur Euphrasie reprenait à pied, avec

la Mouya, le chemin de Saxon.

Léopold, au reçu du billet de Thérèse, dont il devina le contenu avant

que de l'ouvrir, se leva. Mais il n'y avait pas de pièce où il pût aller

pleurer en secret; il dut rester là, sous les yeux de François, des

soeurs Euphrasie et Lazarine, et de la vieille mère Sellier. Malgré son

violent désir de dominer sa douleur, des larmes roulèrent sur ses joues.

Mais il ne fit aucune réflexion et jamais ne demanda de détails à soeur

Euphrasie.

CHAPITRE XIII

LE MARTYRE DE «LA SAGESSE»

Les schismatiques étaient chassés du plateau, mais ils s'accrochaient

avec l'énergie du désespoir aux pentes de la colline. Ni le préfet, ni

l'évêque ne pouvaient se satisfaire d'un succès incomplet; un ferment de

désordre restait toujours à Saxon; il fallait débarrasser le pays des

Baillard. C'est ce qu'un gendarme dit un jour tout bonnement au grand

François qui s'en revenait de Vézelise. Il l'aborda avec un mélange de

raideur et de bonhomie, et une familiarité qui ne disait que trop la

déchéance des Baillard, et lui tint ce petit discours:

--Je vous avertis dans votre intérêt. Cessez toutes vos histoires. Mon

chef a reçu des plaintes de la brigade de Nancy. On lui reproche de

n'avoir fait aucun rapport sur vous autres, malgré tous les mauvais

bruits qui courent sur votre compte. Le chef a répondu: «Je ne peux

pourtant pas inventer, mais soyez sûr que je les tiens à l'oeil.» Pour

moi, je ne dis pas que vous soyez des mauvaises gens. Mais il y en a

déjà plusieurs des vôtres qui ont filé; vous devriez en faire autant.

Quand François lui rapporta cette conversation, Léopold fut terrifié. Il

aurait voulu suspendre pour un temps toutes les cérémonies. Mais la

Pentecôte approchait, la plus grande fête de l'année, pour tous ceux qui

substituent aux commandements de l'Église leur inspiration personnelle:

c'est le jour où l'Esprit descendit. Les Enfants du Carmel pouvaient-ils

lui refuser un culte solennel?

Le matin de ce grand jour, à dix heures, on se réunit dans la grange de

Pierre Mayeur. Il y avait là une dizaine de personnes: les soeurs

Lazarine, Euphrasie et la bonne Marie-Anne Sellier, la mère Poivre, les

veuves Munier et Seguin, Amélie Mayeur et le fanfan Jory. Léopold

célébra la messe, assisté de François. Au moment du prône, il commenta

de la manière la plus éloquente ce grand texte essentiel de l'Évangile

selon saint Jean, qui est le point de départ de toutes les doctrines

gnostiques: _Cum autem venerit ille spiritus veritatis, docebit vos

omnem veritatem_. Il insistait sur cet _omnem_, plénitude et complément

de la vérité, qu'une seconde révélation doit nous apporter, quand

soudain, par-dessus les têtes de son petit auditoire, il aperçut des

ombres suspectes qui rôdaient dans le jardin. Il se troubla, balbutia.

Au même moment, on frappait à la porte. Tous les Enfants du Carmel

s'élancèrent pour la fermer. Trop tard! M. le maire Janot faisait

irruption avec l'adjoint et le garde champêtre.

--Monsieur, dit-il, en s'adressant à Léopold, avez-vous la permission du

procureur impérial pour faire la réunion que vous tenez ici?

Léopold réfléchit un instant et répliqua:

--Je suis dans mes fonctions sacrées, et ce n'est pas le moment pour moi

de répondre à vos questions.

Alors le maire s'emporta:

--Il faut en finir avec toutes vos simagrées.

De son accent le plus sacerdotal, Léopold répondit:

--Nous prions, nous ne faisons aucun mal.

Cependant le garde champêtre, avant avisé un tableau de sainteté qui

ornait le mur au-dessus du tabernacle, le prit pour un portrait de

Vintras et voulut le saisir comme un objet délictueux. Dans le même

temps, le maire se jeta sur le calice en argent et l'enleva de l'autel.

Ce que voyant, le Pontife de Sagesse s'élance, bouscule le maire, lui

met le pied sur le ventre et lui arrache des mains l'objet sacré tout

tordu. Aussitôt, l'adjoint et le garde champêtre s'écrient:

--Un coup de pied à monsieur le maire! Un coup de pied à monsieur le

maire!

Et tous trois se hâtent de sortir de la grange. M. Janot parcourt les

rues, les mains sur le ventre, se plaignant de fortes douleurs et

proclamant qu'il venait de mander les gendarmes de Vézelise. Tout le

village menaçant accourt devant la maison. A l'intérieur, autour de

Léopold, il ne reste plus que François, Euphrasie et Marie-Anne Sellier.

Les autres avaient fui. François se dévoua. Il résolut de sortir pour

aller chercher du secours. Mais avant de s'élancer dans la rue, il se

mit à genoux devant son frère et lui demanda sa bénédiction.

La colline inspirée · 第 11 / 19 段