d'ouvrir une enquête et que c'était l'affaire du juge d'instruction, le
maire, haussant la voix, énuméra les maisons où il avait vu décharger
les charrettes, et invita l'huissier à dresser séance tenante un
procès-verbal que la pauvre soeur Marthe eut la simplicité de signer.
Le jeudi saint, au matin, Léopold faisait sa méditation et se pénétrait
de la tristesse de ce jour, sur lequel la liturgie répand la teinte
sombre des funérailles, quand les jeunes filles du village, qui
sortaient de l'église, entrèrent au nombre de quinze à vingt dans le
jardin du couvent, comme autant d'évaltonnées, riant, dansant, courant à
toutes jambes, venant faire sous les fenêtres de grands saluts, de
grandes inclinaisons de tête et de corps. Léopold jeta sur elles un
regard pénétrant, et les reconnut comme les soeurs de cette populace de
Jérusalem, qui faisait des génuflexions insultantes devant le Christ, au
moment où les princes des prêtres le tenaient en leur pouvoir.
Il fut tiré de cette méditation, dont l'amertume l'enivrait, par les
cris affreux que poussaient les saintes femmes de Sion. M. Libonom
venait d'apporter le commandement d'avoir à vider les lieux dans les
vingt-quatre heures, et toutes les instances échouaient devant le marbre
de son coeur. Derrière l'huissier, la Noire Marie avait pénétré dans le
jardin. Elle y trouva soeur Marthe et la gourmanda devant tous en la
tutoyant avec mépris. Elle amenait avec elle quatre ou cinq des ennemis
de l'OEuvre, qui parcoururent le terrain en faisant des offres de
location. Et durant toute cette après-midi, les Baillard furent comme
assiégés. Ils se tenaient reclus dans leurs chambres vides, regardant
avec désespoir les beaux carrés de légumes si bien soignés, dont ils ne
feraient pas la récolte, et où leurs ennemis se pavanaient insolemment.
Dans cette journée, nulle consolation ne leur vint de Saxon.
L'assignation lancée par Monsieur Libonom à tous ceux qui avaient reçu
des dépôts dans leurs maisons produisait un effet terrible. Six d'entre
eux coururent à Vézelise tout révéler au juge de paix. Mathieu lui-même
se distingua par sa couardise. Il livra tout, les papiers de Léopold,
les ornements d'église, un fourneau et jusqu'à la grosse truie.
Les autres fidèles se terraient. Et Léopold considérant combien il avait
peu de monde autour de lui se disait que cela encore devait être ainsi
et que le Christ n'en avait pas davantage au pied de sa croix.
Comme s'il devait boire le calice jusqu'à la lie, au soir, Mathieu le
fit prévenir qu'il reprenait sa parole et ne louerait pas sa maison. Sa
femme lui avait fait honte de loger des sataniques.
Ce fut autour de Léopold un concert de plaintes et de gémissements, mais
lui, poursuivant toujours sa rêverie intérieure, dit avec le plus grand
calme:
--Cessez de vous agiter, mes frères, car Joseph d'Arimathie et Nicomède
ont trouvé, dans le lieu même où le Christ avait été crucifié, un
sépulcre tout neuf pour le recevoir.
Ce soir-là, dans le couvent demi-vide, le souper fut bien triste. La
lampe du réfectoire s'étant éteinte faute d'huile, on dut achever le
repas et s'aller coucher sans chandelles. Il faisait un grand clair de
lune; Quirin et la soeur Quirin veillaient à une fenêtre du premier
étage, tous deux seuls, et ils voyaient une vive lumière à la maison de
l'Oblat. Quirin, considérant longuement cette petite maison, où
fréquentaient maintenant les plus importants de la commune, fut pris
d'une soudaine angoisse, et lui, d'ordinaire si réservé, il demanda à la
soeur Quirin si elle pensait que l'on pouvait encore vivre en
communauté.
Elle lui répondit:
--Pourquoi voulez-vous me tendre un piège? Vous êtes résolu à lutter et
vous voulez me renvoyer si je n'ai pas confiance en Léopold et en vous.
Alors que deviendrais-je?
Mais il jura sur la Vierge de Sion qu'elle pouvait lui répondre en toute
franchise, et même qu'il suivrait son avis.
Alors, elle lui dit:
--Les frères Hubert et Martin ont décidé de s'en aller d'ici, et soeur
Thérèse, ne le voyez-vous pas, a des raisons pour ne plus demeurer
longtemps avec nous.
Quirin ne répondit rien. Il restait assis dans le fond de la pièce, la
tête entre ses mains. Et la soeur, en se penchant sur lui, vit qu'il
était épouvanté de ces paroles raisonnables. Elle reprit:
--Je vous ai obéi. Je vous ai dit ce que je voyais et ce que je croyais.
Quoi que vous décidiez, je suis prête à demeurer ici ou bien à partir
avec vous.
Au petit jour, Quirin, sans faire d'adieux à personne, se glissa hors du
couvent avec la religieuse. Un sac de nuit sur le dos, qui contenait un
calice et quelques effets, il se mit en route vers la Bourgogne, se
rendant chez monsieur Madrolle, celui qu'à Bosserville le bon père
Magloire avait appelé le Jérémie de la France.
Tous les coqs de la colline chantaient quand Léopold apprit ce reniement
de saint Pierre... Le jour terrible était arrivé: le jour de ténèbres,
le jour de la descente au tombeau! Encore quelques minutes et il
faudrait quitter le couvent pour toujours...
L'huissier vint interrompre cette méditation. Son arrivée matinale
épouvanta les soeurs au milieu de leurs derniers préparatifs. Soeur
Lazarine prit dans ses bras le petit Jésus de la chapelle, si charmant
avec son visage de cire et sa perruque d'étoupe; soeur Euphrasie, la
rôtissoire, et soeur Marthe deux pots de beurre fondu. Mais M. Libonom
avait posté à toutes les issues des sentinelles armées de sabres, qui se
mirent à courir après les pauvres religieuses. Soeur Euphrasie eut une
illumination. Sur le point d'être prise, elle sacrifia la rôtissoire
qui, tintinnabulant sur la pente avec un bruit de ferraille, fit
trébucher celui des estafiers qui les serrait de plus près. Le Jésus de
cire et les pots de beurre furent sauvés. Ce fut la dernière victoire.
Les Enfants du Carmel ne purent plus emporter que les lits, et
précipitamment. On les poussait, l'épée dans les reins.
Dehors, la foule s'amassait. Les Baillard n'étaient pas sortis de leurs
chambres que déjà les hommes de Mademoiselle Lhuillier, impoliment, s'y
installaient. François réclamait ses pincettes, sa pelle à feu et son
soufflet; Euphrasie sollicitait de la paille pour la litière de la
vache; les autres soeurs cherchaient à emporter deux corbeilles de
pommes de terre qui restaient encore à la cave; Léopold ne se préoccupa
que de soins spirituels. Il alla dire adieu au petit sanctuaire. Une
troupe de garçons et de filles vinrent l'y rejoindre et se mirent à
danser autour de lui. M. Libonom apparut à son tour, et comme le
Pontife, abîmé dans sa prière, ne bougeait pas, il le toucha sur
l'épaule et le conduisit dehors.
Lorsque Léopold et son petit monde, encadrés par les gens de l'huissier,
sabre au clair, sortirent du couvent, il y eut une bousculade et des
huées chez les curieux rassemblés pour les voir, mais d'un groupe de
femmes montèrent ces mots de pitié: «Le pauvre homme!» Ils ne furent pas
perdus pour Léopold. Touché de l'intérêt courageux de ces femmes qui,
dans la faiblesse de leur sexe, montraient plus de grandeur d'âme que le
peuple entier de Sion, il leur adressa un regard superbe de bonté, et
reprenant toute la dignité de son langage de prophète, il leur annonça,
comme avait fait le Christ sur les pentes du Calvaire, l'épouvantable
châtiment qui suivrait bientôt l'attentat dont elles étaient témoins:
--Filles de Sion! ce n'est pas sur moi qu'il faut pleurer, c'est sur
vous et sur vos enfants.
Ils descendirent la côte de Saxon, derrière la voiture chargée de leur
pauvre literie. La queue entre les jambes, la chienne Mouya fermait la
marche. Où allaient-ils? Leur faudrait-il passer la nuit à la belle
étoile? Pousser jusqu'à des villages lointains? Comme ils arrivaient aux
premières maisons, la bonne Marie-Anne Sellier sortit de sa demeure, la
première que l'on trouve à droite, et comme autrefois la femme qui se
précipita au-devant du Sauveur pour lui essuyer la face, elle courut à
Léopold, et lui montrant la porte ouverte:
--Venez, Monsieur le Supérieur. Tant que Marie-Anne aura un toit et du
pain, il ne sera pas dit que Léopold Baillard en aura manqué sur la
sainte montagne.
Léopold prit rapidement congé des frères, qui continuèrent leur route,
et des soeurs Lazarine et Marthe, qui furent recueillies un peu plus
loin par des fidèles. Puis avec François, Euphrasie et Thérèse, il
pénétra chez Marie-Anne. C'était justement l'heure où Notre Seigneur
expira, et le petit cercle descendit dans le tombeau de Saxon quelques
minutes après trois heures.
Et pour clore la journée, là-haut, Bibi Cholion, traître aux Baillard et
renégat, écrivait à la craie, sur la porte de la chapelle: «Fermé pour
cause d'épizootie, conformément aux arrêtés impériaux sur les étables.»
CHAPITRE XII
OU THÉRÈSE SE PERD DANS L'OMBRE
Huit jours passèrent. Huit jours sans que l'on vît au dehors personne
des Baillard. Ils se terraient dans la petite maison de la veuve
compatissante. Des bandes venaient, de dix lieues à la ronde, chaque
jour, après le travail, les y relancer. C'était alors un charivari,
pareil à celui que l'on fait, le soir de leurs noces, aux veuves qui se
remarient, un tam-tam assourdissant, des cris, des huées, de grands
éclats de joie, un vacarme d'arrosoirs, de casseroles et de tonneaux,
sur lesquels on frappait comme sur des tambours. Puis soudain, tout le
tapage s'arrêtait, et Alfred Séguin, juché sur une barrique, entonnait,
à la manière d'un charlatan, et d'un tel gosier qu'on pouvait l'entendre
d'un bout à l'autre du village, l'oeuvre de M. Marquis, la fameuse
chanson des _Pontifes_, largement revue et augmentée par tous les beaux
esprits du pays:
Venez, petits et grands, que tout homme s'empresse
Pour contempler trois sots qui vendent la sagesse.
Après avoir vendu les reliques des saints,
Ils changent d'industrie et se font magiciens.
Sur l'air du tra la la,
Sur l'air du tra la la.
De miracles nombreux, les voilà fabricants,
Et d'emblèmes dévots habiles traficants:
Ils sont allés, dit-on, apprendre en Normandie
L'art de duper les gens en grande compagnie.
Sur l'air du tra la la, etc.
Depuis longtemps déjà, ils ont à nos regards
Le talent merveilleux de plumer les jobards;
Il ne fallait donc pas, je crois, un grand prophète
Pour les rendre savants des pieds jusqu'à la tête.
Sur l'air du tra, la, la, etc.
Vous, grossiers paysans, ah! vous ne savez rien,
Vous croyez ce qu'enseigne un évangile ancien;
Mais si vous contemplez la lumière nouvelle,
Ça vous retournera joliment la cervelle.
Sur l'air du tra, la, la, etc.
Voyez ces trois oiseaux accoutumés au vol:
Autrefois, vrais dindons, ils ont rasé le sol;
Mais à voler bien mieux, instruits par leur grand maître
S'ils ne sont pas des aigles, ils peuvent le paraître.
Sur l'air du tra, la, la, etc.
Peuples, écoutez donc. Voilà le grand pontife!
Grand, ma foi! c'est bien vrai. Monsieur! quel escogriffe!
Il est sacré, dit-on, miraculeusement,
Et de fou qu'il était, il est sage à présent.
Sur l'air du tra, la, la, etc.
Le chef de la boutique est un rusé compère;
C'est lui qui fait l'article avec sa commère.
Pontifie et prophétesse et toute la nichée,
Des farces de Tartuffe sont très fort entichés.
Sur l'air du tra, la, la, etc.
Si vous ne croyez pas, imbéciles humains,
Ma foi, tant pis pour vous, je m'en lave les mains,
La fièvre, la colique et la dysenterie
Et tous les maux, sur vous, viendront avec furie.
Sur l'air du tra, la, la, etc.
La lune et le soleil vont se battre en duel.
De nombreuses étoiles manqueront à l'appel,
La terre engloutira et les gens et les bêtes,
Excepté de Sion les fortunés bipèdes.
Sur l'air du tra, la, la, etc.
Ainsi le Dieu-Vintras, n'ayant aucun égard,
Fera du genre humain une omelette au lard.
Ote-toi, dira-t-il, et laisse-moi la place,
Pour danser la polka sans gêne dans l'espace.
Sur l'air du tra, la, la, etc.
Ah! ce sera bien beau de voir polker Quirin,
Popol et grand Francis, débris du genre humain,
Thérèse, Lazarine, avec ces libres dames,
Prêtresses de l'amour et brûlant de ses flammes.
Sur l'air du tra, la, la, etc.
C'est alors que du ciel tombera sur la terre,
D'alouettes rôties une pluie salutaire.
Merci, messieurs, merci, ô savants bacheliers.
Avec ces beaux discours, payez vos créanciers.
Vous n'étiez pas sorciers avant d'être prophètes,
Mais vous êtes depuis devenus bien plus bêtes.
Sur l'air du tra, la, la, etc.
Les sinistres couplets! C'est un prêtre, un ami de la veille qui les a
composés! La prose paysanne vient d'être cruelle, une fois de plus, et
de méconnaître le mystère de Léopold Baillard. Léopold présentait un
mélange de platitude et d'extravagance, mais en lui le passé était plein
de vitalité. En lui, comme des plus vieilles couches de la sensibilité
et du tuf éternel de l'homme, jaillissent des sources quasi taries.
Cette poésie des éléments primitifs de la race ne pouvait pas résister à
une force également primitive et plus vigoureuse, à l'ironie éternelle
de ces villages. Quelque chose d'antique vient d'être tué par quelque
chose d'antique et de plus fort. Il n'y eut personne autour de Sion
d'assez complet pour comprendre le danger de ce grand duel, pour en
éprouver l'ingratitude, pour en voir le sacrilège. Les meilleurs étaient
dans la joie.
Sous cette meurtrière ironie, la petite maison de Marie-Anne Sellier
restait les volets clos, émouvante de silence et de tristesse. A
l'intérieur même, rien ne bougeait; les Enfants du Carmel récitaient
leurs pieuses litanies dans la cuisine transformée en chapelle, et,
chaque demi-heure, le Pontife de l'Adoration bénissait à travers les
murs ses persécuteurs.
Le huitième jour, dès l'aube, Thérèse et Euphrasie, suivies de la Mouya,
se glissèrent pour la première fois au dehors. Pressées par la faim,
elles allaient à Lunéville, pour essayer d'y vendre aux religieuses du
Bienheureux Pierre Fourier quelques ouvrages consacrés à leur saint
fondateur et qu'on avait sauvés de la tourmente.
Le voyage en diligence, de Vézelise à Lunéville, n'alla pas sans
incidents. On était au lendemain du coup d'État et la maréchaussée
exerçait sur toutes les routes une surveillance rigoureuse. Dans la
petite ville de Bayon, les soeurs furent arrêtées un instant par les
gendarmes, parce qu'elles portaient des livres sans avoir une
autorisation de colportage. Relâchées aussitôt, elles continuèrent leur
route. A Lunéville, elles eurent la déception de ne pas trouver M.
Navelet, sur qui elles comptaient pour leur donner l'hospitalité. Cet
ami fidèle faisait en ce moment la menuiserie d'un château des environs,
où sa femme l'avait suivi.
Les deux religieuses, bien en peine, se rendirent au couvent,
accompagnées de leur chienne qui les attendit à la porte. Quand elles
eurent expliqué qu'elles venaient de Sion la tourière s'en alla chercher
la Mère Supérieure, qui leur dit, en écartant les livres, que rien de
bon ne pouvait venir aujourd'hui des messieurs Baillard. Et comme elles
demandaient à rester cette nuit au couvent, la Supérieure les regardant
avec autorité leur dit:
--Ce n'est pas ici une auberge.
Puis, après cette dure parole, et comme si elle eût deviné quelque
profond désir de Thérèse, elle ajouta:
--On entre ici pour toujours ou jamais.
Les soeurs baissèrent la tête avec une humilité vraie. Sans rien
répondre, elles se retirèrent. Il leur sembla que la porte mettait un
temps infini à se refermer derrière elles.
Et maintenant, où trouver un abri? Elles entrèrent dans la cathédrale et
se mirent à prier, et toutes deux, à mesure que le soir tombait,
sentaient leur âme remplie d'effroi. A leur sortie, c'était tout à fait
la nuit. Un agent de police voyant ces deux minces formes noires,
suivies d'une bête, qui battaient toutes les portes, s'approcha. O
surprise! A la lueur d'un quinquet, ils se reconnurent. C'était un
ancien frère de Sion, qui avait partagé la prospérité des Baillard et
qui s'émut de la détresse des deux religieuses. Il leur indiqua une
mauvaise auberge, où elles furent réduites à coucher sur un matelas, par
terre, dans une grande salle qu'encombraient déjà des rouliers.
Pendant la nuit, un de ces hommes s'approcha d'elles, mais la Mouya, qui
veillait sur les deux femmes, bondit devant et montra des dents si
féroces, que l'insolent regagna, sans plus, sa paillasse.
Quelles réflexions fit Thérèse, après un tel émoi, durant sa longue
insomnie? Les mots qu'avait prononcés la Mère Supérieure lui revenaient
sans cesse à l'esprit: «Toujours ou jamais.» Elle reprit les pensées qui
ne la quittaient pas depuis des semaines: sa vie détournée de sa voie
naturelle, la poursuite de rêves qui n'avaient peut-être aucune réalité
véritable, et par-dessus tout le désir de retrouver le calme, la règle,
et de se mettre en paix avec la vie qui était devant elle. A travers les
fenêtres, la lune versait sa lumière dans cette salle misérable et, de
temps en temps, disparaissait sous les nuages. Thérèse, les yeux grands
ouverts, regardait l'astre glisser. Elle repoussait avec horreur les
images sordides qui l'environnaient, et se réfugiait dans ces
mystérieuses alternatives d'ombre et de clarté.
--Ah! lune charmante, disait-elle, prends-moi, soulève-moi jusqu'à la
bonté de Dieu, ou du moins guide ma prière auprès des êtres spirituels
qui vivent dans les espaces bleuâtres au-dessus de nous, afin qu'un
rayon de la paix des anges descende sur leur très humble servante
repentante.
Dès le petit jour, soeur Thérèse se leva. Sa figure toute pâle exprimait
à la fois la douleur, la résignation et la confiance. L'épicier auquel
elles proposèrent les précieux livres de Léopold leur en donna par pitié
quelques sous. Il permit encore à Thérèse d'écrire sur son comptoir une
lettre, qu'au sortir de la boutique elle remit à soeur Euphrasie, en
disant:
--C'est pour notre père Supérieur.
Soeur Euphrasie comprit tout et que Thérèse ne raccompagnerait pas à
Saxon. Elle dit dans son amertume:
--Il y a des belles qu'on ne voit plus quand les violons sont partis.
Mais Thérèse, en se penchant sur la soeur Euphrasie, murmura:
--Ne m'en voulez pas, ma soeur; il vaut mieux que je ne rentre pas à
Saxon: j'y serais un sujet de honte pour vous tous. Ah! si quelquefois
vous m'avez trouvée orgueilleuse, j'en suis bien punie maintenant, et je
ne pense plus qu'à m'aller cacher avec mon fardeau.
Alors la soeur Euphrasie, comprenant ce qu'elle soupçonnait depuis des
semaines et que tout le pays dénonçait, embrassa Thérèse. Les deux
pauvres filles pleurèrent ensemble, et tandis que soeur Thérèse s'en
allait au couvent de Notre-Dame, soeur Euphrasie reprenait à pied, avec
la Mouya, le chemin de Saxon.
Léopold, au reçu du billet de Thérèse, dont il devina le contenu avant
que de l'ouvrir, se leva. Mais il n'y avait pas de pièce où il pût aller
pleurer en secret; il dut rester là, sous les yeux de François, des
soeurs Euphrasie et Lazarine, et de la vieille mère Sellier. Malgré son
violent désir de dominer sa douleur, des larmes roulèrent sur ses joues.
Mais il ne fit aucune réflexion et jamais ne demanda de détails à soeur
Euphrasie.
CHAPITRE XIII
LE MARTYRE DE «LA SAGESSE»
Les schismatiques étaient chassés du plateau, mais ils s'accrochaient
avec l'énergie du désespoir aux pentes de la colline. Ni le préfet, ni
l'évêque ne pouvaient se satisfaire d'un succès incomplet; un ferment de
désordre restait toujours à Saxon; il fallait débarrasser le pays des
Baillard. C'est ce qu'un gendarme dit un jour tout bonnement au grand
François qui s'en revenait de Vézelise. Il l'aborda avec un mélange de
raideur et de bonhomie, et une familiarité qui ne disait que trop la
déchéance des Baillard, et lui tint ce petit discours:
--Je vous avertis dans votre intérêt. Cessez toutes vos histoires. Mon
chef a reçu des plaintes de la brigade de Nancy. On lui reproche de
n'avoir fait aucun rapport sur vous autres, malgré tous les mauvais
bruits qui courent sur votre compte. Le chef a répondu: «Je ne peux
pourtant pas inventer, mais soyez sûr que je les tiens à l'oeil.» Pour
moi, je ne dis pas que vous soyez des mauvaises gens. Mais il y en a
déjà plusieurs des vôtres qui ont filé; vous devriez en faire autant.
Quand François lui rapporta cette conversation, Léopold fut terrifié. Il
aurait voulu suspendre pour un temps toutes les cérémonies. Mais la
Pentecôte approchait, la plus grande fête de l'année, pour tous ceux qui
substituent aux commandements de l'Église leur inspiration personnelle:
c'est le jour où l'Esprit descendit. Les Enfants du Carmel pouvaient-ils
lui refuser un culte solennel?
Le matin de ce grand jour, à dix heures, on se réunit dans la grange de
Pierre Mayeur. Il y avait là une dizaine de personnes: les soeurs
Lazarine, Euphrasie et la bonne Marie-Anne Sellier, la mère Poivre, les
veuves Munier et Seguin, Amélie Mayeur et le fanfan Jory. Léopold
célébra la messe, assisté de François. Au moment du prône, il commenta
de la manière la plus éloquente ce grand texte essentiel de l'Évangile
selon saint Jean, qui est le point de départ de toutes les doctrines
gnostiques: _Cum autem venerit ille spiritus veritatis, docebit vos
omnem veritatem_. Il insistait sur cet _omnem_, plénitude et complément
de la vérité, qu'une seconde révélation doit nous apporter, quand
soudain, par-dessus les têtes de son petit auditoire, il aperçut des
ombres suspectes qui rôdaient dans le jardin. Il se troubla, balbutia.
Au même moment, on frappait à la porte. Tous les Enfants du Carmel
s'élancèrent pour la fermer. Trop tard! M. le maire Janot faisait
irruption avec l'adjoint et le garde champêtre.
--Monsieur, dit-il, en s'adressant à Léopold, avez-vous la permission du
procureur impérial pour faire la réunion que vous tenez ici?
Léopold réfléchit un instant et répliqua:
--Je suis dans mes fonctions sacrées, et ce n'est pas le moment pour moi
de répondre à vos questions.
Alors le maire s'emporta:
--Il faut en finir avec toutes vos simagrées.
De son accent le plus sacerdotal, Léopold répondit:
--Nous prions, nous ne faisons aucun mal.
Cependant le garde champêtre, avant avisé un tableau de sainteté qui
ornait le mur au-dessus du tabernacle, le prit pour un portrait de
Vintras et voulut le saisir comme un objet délictueux. Dans le même
temps, le maire se jeta sur le calice en argent et l'enleva de l'autel.
Ce que voyant, le Pontife de Sagesse s'élance, bouscule le maire, lui
met le pied sur le ventre et lui arrache des mains l'objet sacré tout
tordu. Aussitôt, l'adjoint et le garde champêtre s'écrient:
--Un coup de pied à monsieur le maire! Un coup de pied à monsieur le
maire!
Et tous trois se hâtent de sortir de la grange. M. Janot parcourt les
rues, les mains sur le ventre, se plaignant de fortes douleurs et
proclamant qu'il venait de mander les gendarmes de Vézelise. Tout le
village menaçant accourt devant la maison. A l'intérieur, autour de
Léopold, il ne reste plus que François, Euphrasie et Marie-Anne Sellier.
Les autres avaient fui. François se dévoua. Il résolut de sortir pour
aller chercher du secours. Mais avant de s'élancer dans la rue, il se
mit à genoux devant son frère et lui demanda sa bénédiction.