Toute la Lorraine ne parle plus que des scandales de Sion. Toute la

Lorraine regarde la ronde satanique menée sur la colline, dans les

brouillards de l'hiver, par les trois prêtres et leurs religieuses

échevelées. Dans chaque village, le prône retentit de saintes

imprécations: «Satan impose ses prestiges à vingt pas de Notre-Dame de

Sion. C'est autel contre autel et chaire de pestilence en face de chaire

de vérité. Le serpent se dresse au parvis où la Vierge lui écrase la

tête... Mais que les fidèles se rassurent. Rome va parler.»

Un dimanche, l'Oblat monte en chaire avec une solennité inaccoutumée. Il

tient en main le bref pontifical qui excommunie les Baillard. Les trois

frères étaient là, debout comme d'habitude au fond de l'église, drapés

dans leurs grands manteaux noirs: Léopold, immobile et souverain;

François, gouailleur; Quirin, ses lunettes sur le nez et qui grommelait

d'une manière continue. A plusieurs reprises, élevant la voix, il

prétendit, avec un prodigieux sang-froid de pédant, que l'Oblat faisait

des contresens de traduction. Cette suspicion jetée sur la science de

leur pasteur indigna les assistants, et le cordonnier Joseph Colin se

levant de son banc interpella le Pontife de Prudence:

--Taisez-vous donc, malappris, vous empêchez de comprendre le

prédicateur.

Le troupeau des fidèles sortit affolé de l'église. En vain les Pontifes

les firent-ils entrer au couvent pour leur expliquer qu'ils étaient

condamnés d'une manière qu'on appelle en théologie subreptice,

c'est-à-dire par suite de faux renseignements et contre la vérité, et

qu'une telle condamnation, d'après une décision du pape Innocent III,

était sans effet. Ils y perdirent leur latin. Une terreur divine agitait

les consciences. La parole du pape déchirait la robe des trois prêtres,

les dépouillait de tous les services qu'ils avaient rendus, les livrait

quasi tout nus aux reniements de la foule inconstante. Dès le soir,

Léopold, allant avec Thérèse visiter un malade à Saxon, entendit sur son

passage monter d'une haie le cri: Au loup! au loup! C'était la première

fois qu'un de ses paroissiens élevait contre lui une parole de haine. Il

en éprouva une profonde amertume, et surtout il put voir que personne ne

se levait pour le défendre. Mais le lendemain, ce fut pis.

Le lendemain, les Baillard entendirent de grands cris qui venaient du

fond de la plaine. S'étant avancés jusqu'au bord du plateau, ils

aperçurent une troupe d'enfants qui gravissaient la côte en courant, à

travers les champs et les broussailles, précédés d'un drapeau et d'un

clairon qui sonnait la charge, et chacun d'eux brandissant un échalas de

vigne. Dès qu'ils aperçurent le grand François, ils poussèrent des

clameurs sauvages et ramassèrent des pierres. Le Pontife d'Adoration

jugea prudent de battre en retraite. A peine avait-il fermé la porte du

couvent derrière lui qu'une grêle de projectiles s'abattait contre, et

peu après des coups de bâton faisaient éclater les vitres, cependant que

de jeunes figures animées de vaillance se hissaient le long du mur avec

une agilité et une malice toutes simiesques. C'étaient les enfants de la

première communion de Vézelise qui, pour lendemain de fête, s'en

venaient en pèlerinage, conduits par le vicaire, et tout brûlants

d'ardeur religieuse jouaient contre les Baillard la prise de la Smala

d'Ald-el-Kader.

La congrégation eut bien du mal à repousser ce premier assaut.

Heureusement on sonna la messe, et toute la bande s'y rendit. Sur

l'ordre de Léopold, François les rejoignit, assista à l'office, et sur

le parvis, à la sortie, s'adressant à quelques parents qui avaient

accompagné les enfants, il essaya de leur faire honte. On lui répondit

grossièrement:

--Des excommuniés! Est-ce que ça compte, ça!

François serra les poings. Il fut pris d'une violente envie de disperser

toute cette racaille, mais à ce moment soeur Euphrasie, qui surveillait

la scène du haut de la fenêtre, prise d'inquiétude, le rappela. Pour lui

obéir, le bon François se dégagea, non sans peine, de ce peuple de

Lilliput qui se pendait à sa robe, et disparut dans le couvent. Toutes

les huées se tournèrent contre la soeur, avec les mots les plus libres.

François ne put l'entendre sans fureur, et, dans la même seconde,

rouvrant la porte, il s'élança de nouveau sur la place. D'immenses rires

de jeunesse accueillirent cette rentrée de clown et redoublèrent quand,

sur un nouvel ordre de soeur Euphrasie, avec mille gesticulations, il

s'engouffra de nouveau dans la maison, que la Congrégation barricada

solidement derrière lui.

Les enfants continuèrent la bataille. Une de leurs patrouilles découvrit

dans la campagne un des frères travailleurs, le pauvre frère Hubert,

qui, terrifié par le vacarme et n'osant regagner le couvent, se tenait à

plat ventre dans un champ, comme un lièvre entre deux sillons. Ils

firent lever le malheureux qui, poussé, bousculé, déchiré, se réfugia à

grand'peine chez la bonne Marie-Anne Sellier dans Saxon. Mais leur grand

succès fut quand ils brisèrent les palissades élevées par les Baillard

sur l'emplacement des anciennes promenades de la Vierge. Les nombreux

pèlerins qui étaient montés à Sion ce jour-là applaudirent. Marie était

enfin rétablie dans ses droits de propriété! Et les enfants, de plus en

plus excités par leur victoire, entonnèrent sous les fenêtres des

schismatiques, une manière de chant de triomphe. C'était, sur l'air de

_Maître Corbeau_, une chanson satirique oeuvre de monsieur Marquis, curé

de Vandoeuvre, qui courait depuis quelques jours le pays:

Venez, petits et grands! Que tout homme s'empresse.

Pour contempler trois sots qui vendent la sagesse.

Après avoir vendu les reliques des saints,

Ils changent d'industrie et se font magiciens.

Il y avait quatorze couplets de ce ton. Les assiégés ne purent les

supporter jusqu'au bout. Après un rapide conseil de guerre, Quirin fut

délégué vers le vicaire de Vézelise.

--Prenez garde, Monsieur, lui dit-il, vous avez pénétré par bris et

effraction dans une propriété privée.

--Pas de grands mots, monsieur Quirin, lui répondit le vicaire avec une

bonhomie méprisante; on ne veut pas vous manger.

Pourtant il sonna la retraite.

La mauvaise troupe, en descendant à Saxon pour le retour, s'attaquait à

tous ceux qu'elle savait être de l'OEuvre, et notamment fit un charivari

à l'excellente Marie-Anne Sellier chez qui tremblait encore le frère

Hubert, donna la chasse à la jeune Apolline Bertrand, et culbuta dans la

boue du fossé le sceptique Bibi Cholion.

Cette expédition, qui fut dénommée dans les cures du voisinage la

croisade des enfants, l'autorité ecclésiastique, avec un sens profond de

la vie du village, la jugea décisive. Personne sur la colline ne s'était

dressé pour défendre les Baillard. Le dimanche qui suivit, au prône de

la messe paroissiale, le père Aubry glorifia les jeunes vainqueurs:

--Ce serait faire trop d'honneur au Diable, dit-il, que de le redouter

encore après que le pape vient de le frapper. Les enfants suffisent

maintenant à le mater. La simplicité de ces innocents fera crever

l'orgueil du Serpent qui est logé dans ces démoniaques.

C'était livrer les lions aux moustiques.

Les abjurations commencèrent. La jeune Apolline Bertrand, agenouillée

avec six témoins au pied de la Vierge, dans un magnifique décor de

lumières et de fleurs, rejeta les erreurs de l'infâme secte. Les

créanciers apparurent, et en tête le plus considérable et le plus

dangereux, la Noire Marie, de Forcelles-sous-Gugney, à qui le couvent

n'était pas payé. Leurs derniers amis les abandonnaient. M. Magron, le

curé de Xaronval, ayant rencontré Quirin dans une rue de Nancy, détourna

la tête pour ne pas le saluer. L'honnête M. Haye lui-même les avait,

paraît-il, blâmés nettement. Ils ne pouvaient plus faire un pas hors du

couvent sans que des polissons se missent à crier «Cra! Cra!» de toutes

leurs forces. Et même des personnes notables n'hésitaient pas à leur

jeter à la face le terrible «Au loup! Au loup!» qui les mettait hors la

loi. Les pauvres frères Hubert et Martin étaient poursuivis à coups de

pierres, et les soeurs entendaient souvent grommeler sur leur passage

les mots que l'on réserve aux femmes de mauvaise vie. Leurs biens

étaient saccagés. Si quelque étranger se détournait pour ne pas fouler

leurs récoltes, il se trouvait toujours un méchant drôle pour dire:

«Passez dedans, allez! c'est de l'avoine de cochons.» Dans le village,

il ne leur restait plus qu'une poignée de fidèles, fort insensibles aux

débats théologiques et bien incapables d'y trouver un sens, mais grisés

par ces cérémonies étranges, dociles comme d'excellentes bêtes

domestiques à leur pasteur, attachés aux Baillard par une sorte

d'instinct de troupeau. Les pauvres gens disaient: «Il est temps que le

ciel vienne à notre secours, monsieur le Supérieur, car nous n'y

tiendrons pas.»

Les trois Baillard, aujourd'hui, sont trois tabernacles d'où l'on a

retiré le ciboire. Mais l'hostie infâme de Vintras y flamboie, et

l'opinion publique exige que ces trois coffres damnés soient jetés sous

la pluie, dans la boue, au bas de la colline.

CHAPITRE XI

LA SEMAINE DE LA PASSION

Un matin,--c'était le samedi, veille du dimanche des Rameaux,--Quirin

étant descendu à Saxon vit la Noire Marie au milieu d'un groupe de leurs

ennemis. Il y avait là Apolline Bertrand, M. Morizot, et tous le

regardaient venir. Que devait-il faire? Saluer et passer, sans plus?

C'était avouer publiquement la tension de leurs rapports avec leur

propriétaire. Quirin, le sourire aux lèvres, marcha droit au péril. Il

calcula dans un éclair que la Noire Marie, comme toutes les vieilles

filles, aimait les égards, et sans tenir compte du peu de sympathie qui

se marquait sur cette face noiraude et parcheminée, il l'invita à

déjeuner.

Elle ne se décidait pas. Alors, pour gagner la partie devant ces

malveillants, il lui dit:

--Justement, Léopold voulait aller à Forcelles. Il a quelque chose pour

vous.

Ce dernier mot arracha un affreux sourire de plaisir à la vieille

avaricieuse, qui suivit assez gracieusement l'aimable Quirin à travers

le village et le long de la côte jusqu'au couvent.

Là-haut, ils furent bien surpris de les voir venir ensemble; et lorsque

Quirin dit que Mademoiselle leur faisait l'honneur d'accepter à

déjeuner, toute la congrégation le regarda atterrée, car depuis beau

jour, au couvent, on ne vivait que de légumes et d'eau claire. Mais,

d'un regard circulaire, il obligea tout le monde à prendre une mine

réjouie. Sa chaleureuse assurance était telle que les bonnes soeurs

crurent qu'il devenait fou.

--Chère Mademoiselle, disait-il, si nous avions su votre visite, nous

aurions eu soin de tout préparer pour que vous soyez reçue avec les

égards que nous devons à notre propriétaire.

Et s'arrêtant de faire des grâces, il enjoignit aux soeurs d'aller tout

préparer pour qu'on eût un bon repas.

D'un même mouvement, la congrégation, laissant là Quirin et sa maudite

invitée, se mit à courir de la cave au grenier.

Le cadet, resté seul avec la Noire Marie, entreprit de lui expliquer que

la situation n'avait jamais été si brillante et que c'était

extraordinaire de voir l'affection qu'ils inspiraient dans le pays.

--Mais pourtant, repartit la vieille, à Saxon il y en a beaucoup qui se

sont séparés de vous. Apolline, tout à l'heure, vous arrangeait bien!

--Bah! des jeunesses qui aiment à rire! mais le coeur n'est pas mauvais.

Comme je les connais, elles viendront dimanche réparer par une belle

offrande la peine qu'elles font à la Vierge.

Cependant que le prestigieux Quirin essayait ainsi de duper une femme

plus maligne que lui, les soeurs, les frères et François revenaient de

leur battue à la cuisine, ne rapportant qu'une corde d'oignons, des

choux et des pommes de terre germées, et ils tenaient un triste conseil

de guerre sur la manière d'en tirer le meilleur parti, quand le frère

Hubert, pour la première fois de sa vie, émit une opinion personnelle:

--Je sais que madame Marne, ce matin, cuisait une carpe. C'est une bonne

femme. J'y cours.

Il se glissa jusqu'à Saxon par le raccourci et fut assez heureux pour

échanger avec la vieille femme une hotte de bois et deux journées de

travail qu'il lui promit contre le gros poisson. Tout essoufflé, un

quart d'heure plus tard, il faisait à la cuisine une rentrée triomphale.

Cependant, les bonnes soeurs avaient étendu sur la table une nappe

d'autel. Et, sans plus tarder, soeur Lazarine vint annoncer à Quirin et

à Mademoiselle que le dîner était prêt.

En passant dans le couloir, la Noire Marie remarqua que toutes les

vitres étaient brisées.

--C'est l'ouragan d'il y a huit jours, dit Quirin. Mais que faire avec

les ouvriers d'aujourd'hui! Voici une grande semaine que nous les

attendons.

La vieille visiteuse ne formula aucune objection, mais si elle n'ouvrit

guère la bouche que pour profiter du bon dîner, ses yeux fureteurs ne

cessaient d'espionner tout ce qui se passait autour d'elle. Rien ne lui

échappa de l'amabilité forcée de Quirin, ni de l'agitation de François,

ni du sombre chagrin de Thérèse, ni de la maigreur de tout ce monde.

C'était un festin où chacun jouait la gaieté, et par là singulièrement

triste. Au dessert, s'adressant à Léopold:

--Monsieur le Supérieur, dit-elle, votre frère m'a dit, ce matin, que

vous aviez mis quelque chose de côté pour moi.

--Oui-da, répondit l'autre, avec le plus grand sérieux.

Et, se levant de table, il alla chercher dans un placard une boîte

soigneusement enveloppée de papier d'argent.

La Noire Marie le déplia. Il y avait dedans un petit chapelet de saint

Hubert.

Une bouffée de sang monta au visage de la vieille fille indignée et

colora faiblement ses joues de moricaude.

--Quand on fait des banquets avec des carpes de dix livres, c'est

vraiment malheureux, dit-elle, de ne rien mettre de côté pour sa

propriétaire.

Et sans toucher aux noix et aux pommes fripées, dont les soeurs avaient

à grand'peine rempli un compotier, elle prit brusquement la porte.

Les trois frères sortirent avec Thérèse. Aucun vent ne soufflait et

toute la colline demeurait immobile sous le grand ciel paisible. C'était

un beau temps printanier, mais les trois Pontifes se sentaient bien

tristes. Ils se voyaient au bord d'un précipice, dont jamais Léopold

n'avait permis qu'on lui parlât. Parfois, Quirin avait bien essayé de

représenter à son aîné que la Noire Marie pouvait les expulser, mais

chaque fois Léopold avait annoncé qu'ils reprendraient bientôt leurs

quêtes et que tout s'arrangerait au mieux. Comme ils passaient dans les

prairies au-dessus de Saxon, ils furent aperçus par une bande de jeunes

filles de seize à vingt ans, qui se mirent à les suivre en chantant des

cantiques à Marie. Ils tournèrent à droite, elles tournèrent avec eux

jusqu'à la rive du bois, d'où l'on voyait briller sur la pente la source

Sainte-Catherine protégée par des aulnes. Là, ils s'arrêtèrent et

s'assirent sur l'herbe, dans l'ombre mince des buissons tout chargés de

sansonnets, tantôt perchés, tantôt bruissant des ailes, congrégation des

airs qu'animait une suite de caprices rapides. Alors les méchantes

enfants entonnèrent les chansons insultantes, et se tenant par le bras

elles passaient et repassaient effrontément. C'étaient des filles

charmantes, des bergères et des dentellières. Mais pour les Pontifes

insultés, c'étaient, nées du trou boueux de Saxon, des sorcières

enivrées, toutes bonnes pour danser le sabbat sur la ruine de Vaudémont.

Toutes les vignes de la côte étaient remplies d'ouvriers qui

regardaient, entendaient et riaient. Les trois Pontifes n'opposaient

qu'un silence majestueux à toute cette audace. Enfin, au bout de deux

heures, les filles se retirèrent, sauf trois, et ces trois étaient de

celles à qui le Pontife d'Adoration avait fait faire la première

communion, l'année précédente, après leur avoir donné des soins sans

pareils. Ces ingrates dépassèrent en insolence toutes les autres, mais

c'était à Thérèse qu'elles en voulaient surtout. Elles la montraient du

doigt, assise sur l'herbe entre les Pontifes, avec sa robe de religieuse

gracieusement étalée. Et sa figure délicate, plus triste et toute fanée,

ne les attendrissait pas:

--Voyez la belle prophétesse! C'est à hausser les épaules de pitié!

Dites, monsieur le Supérieur, c'est donc elle qui nous fera voir cette

incarnation que vous nous promettez?

Elles parlaient ainsi par allusion aux bruits répandus sur la vie

déréglée que l'on menait au couvent. Elles criaient encore:

--Ohé! la mère du Saint-Esprit!

Thérèse tremblait de colère. Mais cette irritation céda bientôt pour

faire place à un frémissement mystérieux. Une vague et terrible

sensation la traversa. Pour la première fois, à cette minute, elle

venait d'avoir la révélation de son état. Le voile de poésie, qui,

jusqu'alors, lui avait caché les misères de sa situation, se déchira

tout à coup; elle se trouva face à face avec les rudesses de la vérité

nue. Et se tournant vers Léopold, elle regarda avec épouvante l'homme

fatal qui l'avait perdue.

Quand les Pontifes regagnèrent le couvent, ils rencontrèrent encore

leurs persécutrices à la porte. Avec une précipitation forcenée, en

quelques minutes, elles dégoisèrent les injures qu'elles avaient mis

deux heures à chanter. Les Baillard n'avaient qu'une idée, s'abriter

derrière leurs murailles. Ils y trouvèrent un hôte trop attendu,

l'huissier de Vézelise, M. Libonom en personne. La Noire Marie n'avait

pas perdu de temps! Il venait signifier aux soeurs d'avoir à payer à

Mlle Lhuillier le prix de l'acquisition du couvent sous trois jours,

faute de quoi, ladite demoiselle saisirait leurs biens, meubles et

immeubles.

Aussitôt, les frères Hubert et Martin coururent avertir les Enfants du

Carmel et les convoquer pour la première heure du lendemain. Il

s'agissait de sauver ce qu'on pourrait du mobilier et de répartir entre

les dévoués du village les objets les plus précieux.

--Eh! disait la bonne soeur Marthe, y pensez-vous! Travailler demain,

c'est le dimanche des Rameaux!

--Ma soeur, dit Quirin, Léopold donne à tous et à toutes une dispense.

Le sommeil de Léopold fut traversé de pénibles insomnies. Pour se donner

du coeur, il respira à plusieurs reprises le délicieux parfum

qu'exhalait son hostie pontificale. Cette nuit-là, il en sortait une

odeur d'encens extraordinaire, l'odeur même que l'on respire au

sanctuaire de Tilly, les jours de fête, une odeur suave et pénétrante,

qui ne pouvait être comparée qu'à celle de cette huile de nard d'un

grand prix que Marie-Madeleine en cette même veille de Pâques fleuries,

répandit aux pieds du Sauveur.

Ces sensations miraculeuses et l'approche du danger eurent pour effet

d'exalter chez Léopold le sentiment de la personnalité. Son esprit

échauffé fit une construction singulière: il se persuada que la Semaine

Sainte qui s'ouvrait allait reproduire pour lui, sur cette montagne, au

milieu de paysans ingrats, tout ce que le Christ avait souffert, en

Judée, d'une foule ameutée par les princes des prêtres et les

pharisiens. Imagination qui n'a rien pour surprendre, chez un homme dont

le rêve fut toujours de calquer sa vie sur des patrons sublimes. Et pour

commencer, ce dimanche allait être vraiment son dimanche des Rameaux:

entouré de ses fidèles--à l'occasion de son déménagement--il allait

faire son entrée dans Jérusalem.

Malgré les bruits inquiétants qu'on répandait dans le village, trente

personnes accoururent dès l'aube. A l'issue de l'office, Léopold les

éleva, toutes, d'un grade dans les dignités de l'OEuvre. Il confia le

bouclier de Marie à madame Marne, et une hostie que Vintras avait portée

à madame Marie-Anne Sellier. Ces deux veuves dévouées, dont la première

avait fourni la carpe pour la réception de la Noire Marie, venaient

d'arriver avec des corbeilles d'osier et s'engageaient solennellement à

ne pas quitter le couvent que tout fût emballé. Le Pontife

d'Adoration donna encore la croix de grâce à ses deux nièces,

Marie-Rose-Élisabeth-Léopoldine et Marie-Hubertine Baillard. Enfin, à

ceux qui n'étaient pas sortis des rangs inférieurs, il remit des petits

sachets renfermant de la terre de Tilly. C'était autant d'armes dont il

attendait qu'elles fortifiassent les courages.

Il s'en trouva bien. Les Enfants du Carmel furent admirables de

dévouement. En vain le vent soufflait-il avec rage, multipliant les

ravages d'une pluie battante qui dura tout le jour. Ils n'y voulurent

voir qu'une faveur spéciale de la Providence qui empêchait les curieux

effrontés de venir espionner le déménagement. Tout ce jour de fête, les

dévotes ne cessèrent d'aller et venir de la cave au grenier, et de

répartir les richesses de la congrégation chez les dévoués de Saxon. Les

objets les plus précieux, les papiers de Léopold, les vêtements

sacerdotaux, les objets du culte et la grosse truie du couvent furent

confiés à l'un des meilleurs fidèles, à M. Mathieu, qui allait louer sa

maison à la petite congrégation. Une sorte d'enthousiasme religieux

planait sur ces soins misérables. Et Léopold remarqua, avec le

douloureux sourire de l'homme qui sait et que n'étonnent pas les apprêts

de son martyre, que tous ses fidèles avaient coupé des rameaux pour

activer les attelages, en sorte que, sur les onze heures, il descendit

entre les palmes sur une charrette conduite par un âne et chargée de

meubles, de paillasses, de tonneaux, de pommes de terre, de betteraves,

de bois de chauffage, de planches vieilles et neuves. Du haut de cet

entassement, il regardait l'ânon qui pliait dans les brancards, il

regardait ses frères, ses religieuses, ses enfants dévoués, tout ce

départ magnifique, et il trouvait la force de sourire avec sérénité,

cependant qu'il disait dans son coeur: «Dernière joie, jour de Pâques

fleuries, et dans cinq jours la descente au tombeau.»

Les mêmes soins du déménagement se poursuivirent toute la journée du

lundi. Du matin jusqu'au soir, la congrégation trembla de voir

apparaître l'huissier, mais la nuit approchant, on commença de dire que

la justice n'était pas à la disposition de la Noire Marie. Seul Léopold

ne partageait pas cette confiance insensée. Il savait que Pilate allait

venir dans une heure. Et en effet, à six heures moins dix, M. Libonom se

présenta à la porte du couvent. Trois des plus mauvais habitants de

Saxon l'accompagnaient, et, parmi eux, le maire. Soeur Lazarine courut

avertir Léopold qui s'habillait dans la chapelle pour la bénédiction du

soir. Le Pontife d'Adoration se dévêtit paisiblement de ses ornements

sacrés, et s'en alla aussitôt les rejoindre, en répétant à haute voix,

dans les couloirs déserts, le texte d'Isaïe que l'Église a mis dans

l'épître de ce jour:

--_Stemus simul_... Allons ensemble devant le juge. Quel est celui qui

se déclare mon adversaire? Qu'il approche de moi. Le Seigneur Dieu est

mon secours. Qui osera me condamner?

Dans le couvent c'était une panique. Les soeurs prises d'épouvante

s'enfuirent d'abord dans la chambre à lard, puis réfléchirent,

inventèrent toute une comédie. Soeur Euphrasie courut se coucher comme

si elle était malade; soeur Quirin s'assit auprès d'elle en jouant

l'infirmière, et soeur Lazarine se cacha derrière le lit. La bonne soeur

Marthe alla dans l'étable tenir société à la vache. Thérèse, elle,

continua de prier devant la Vierge, dans l'église du pèlerinage.

On sut bien vite sur toute la colline l'arrivée de M. Libonom. Le

déménagement fut suspendu, et les fidèles, hommes, femmes, jeunes

garçons et jeunes filles se dirigèrent en hâte sur le couvent.

Cependant Quirin, sur le seuil, disait à M. Libonom qu'il était six

heures passées et qu'il n'avait plus le droit d'instrumenter.

--Pardon, cher Monsieur, répliqua l'huissier en tirant sa montre. Il est

six heures moins trois minutes, nous pouvons entrer jusqu'à six heures,

et, une fois dans la place, nous agissons aussi longtemps qu'il nous

convient.

Puis il pria les messieurs Baillard de le guider à travers la maison.

M. Libonom n'était pas un méchant homme. A la cave, il ne saisit pas les

légumes ni le peu de vin qui restait encore au fond du tonneau, et dans

l'étable il ne calcula pas strictement la part que la loi accorde au

pauvre homme pour la nourriture de sa vache. Mais par malheur, auprès de

la bête, on trouva soeur Marthe, et avisant cette figure innocente, le

maire lui demanda brusquement:

--Ma soeur, n'est-il pas vrai qu'on a conduit à pleines charrettes des

meubles d'ici à Saxon?

La bonne soeur fit signe que oui.

La colline inspirée · 第 10 / 19 段