parée et illuminée. Le Prophète avait revêtu la robe blanche, l'éphod
adamique et le diadème rouge; les trois Pontifes, la ceinture bleue,
l'étole en baudrier et la grande écharpe blanche; Thérèse portait en
sautoir une écharpe bleue brodée d'un coeur rouge, sur laquelle était
tracé en lettres de soie: _Voici venir l'Ève nouvelle_. Autour d'elle,
tous les enfants de l'OEuvre l'entouraient radieux sous leurs insignes
de protection. Sur l'autel resplendissait le grand calice réservé à la
communion de la nouvelle Jérusalem; derrière, dans un abandon méprisant,
le calice et la patène ternis du sacrifice romain. On voyait encore, du
côté de l'épître, et avec une intention symbolique, le missel romain
recouvert, écrasé par l'Évangile de saint Jean largement ouvert.
Le premier geste de l'Organe fut de déposer son diadème. Le bandeau
royal ne convient pas à qui va s'offrir en sacrifice. Il déposa
également le cordon rouge de Jacques le Patriarche, sur lequel repose un
mystère et que devront porter tous les patriarches à travers les siècles
comme marque distinctive. Puis il entonna le _Veni Sancte Spiritus_,
éclatant appel au Paraclet. Et sur la dernière strophe, élevant les
mains et les tournant alternativement vers l'Orient, vers le Nord, vers
le Couchant et vers le Midi, il bénit les mondes. Le plus beau moment
fut celui où, prenant la patène du sacrifice romain sur laquelle était
un pain, il dit:
--Je ne l'offrirai pas, ce pain, parce qu'il est chargé des crimes de la
Jérusalem romaine, mais je le consommerai.
Il le brise en effet et le mange avec courage, mais avec une extrême
répugnance. Lorsqu'il l'avale, il en est comme malade. Il prend le
calice et le regarde avec horreur; il y voit toutes sortes de reptiles.
Il supplie le ciel de ne pas le contraindre à le boire. Il demande qu'au
moins il ne voie pas les horreurs qu'il renferme et qu'alors il le
boira. Il hésite quelques secondes, puis il boit comme on fait pour la
plus répugnante médecine. Il jette alors le calice et tombe quasi mort,
piqué par le serpent qui se cachait au fond...
Quelques minutes s'écoulent, chacun se lève et, sur un signe des
Pontifes, tous s'approchent de l'autel. Ils y contemplent avec
émerveillement un semis d'hosties, d'hosties miraculeuses décorées de
coeurs roses, d'où sortent des flammes et des majuscules A. M. qui
signifient «Aimer Marie».
L'office se termina par un _De profondis_ avec _Requiem_ sur la Rome
administrative.
On se retrouva le soir pour l'agape. Comme Vintras se faisait un peu
attendre, Léopold en profita pour adresser des observations à Bibi
Cholion et à la mère Munier.
--Bonne Mère, et vous, Bibi, hier au soir, avant la cérémonie, vous
n'étiez pas convenables. Qu'est-ce que ces plaisanteries sur le Prophète
et les bottes de veau? Tâchez, ce soir, de bien vous tenir devant
l'Organe, car il est néreux[2]... Délicatesse bien naturelle, ajoute
Léopold en levant les yeux au ciel, chez un homme assisté dans toutes
les circonstances de sa vie, à sa droite par l'ange Gabriel, à sa gauche
par l'ange saint Michel, et suivi de soixante-dix mille esprits célestes
qui, distribués en choeur, chantent les louanges de Dieu.
[2] Néreux, vieux mot du patois lorrain: il s'entend au moral d'une
personne qui répugne à manger avec des gens malpropres.
L'agape fut très réussie. Au dessert, Léopold pria l'Organe de chanter
certains cantiques qu'il se souvenait avec attendrissement d'avoir
entendus à Tilly. L'Organe tourna vers son disciple des yeux pleins
d'affection et répondit:
--Tu me demandes, fils, des cantiques de Tilly? C'est demander à un
fugitif qu'il cherche à se rappeler ce que la bonté divine s'est plu à
vouloir effacer dans le souvenir de ses douleurs.
Cependant il chanta, d'une voix pleine de magie.
Ces chants émurent vivement Thérèse, et son émotion apparut aussitôt sur
son visage qui ne cachait rien de ce qui se passait dans son coeur.
Piquée de jalousie, Lazarine, qui n'avait pas été du voyage de Tilly,
osa interrompre l'Organe pour lui dire que ses chants étaient bien
tristes et lui demander quelque chose de plus gai.
L'Organe en fut saisi au point qu'il tomba dans un discours extatique:
--Lazare, on ne saurait être impunément facétieux et léger dans une
terre désolée. Le coeur peut éclater en sanglots sur une ruine sacrée,
mais il ne peut se livrer à une complaisante allégresse. Chanter
gaiement à Sion! Chanter avec des femmes qui sont forcées de peser de
tous leurs membres délicats sur le tranchant du fer, seul moyen mis en
leur pouvoir pour contraindre le sein de la terre à leur fournir la
nourriture! chanter avec un coeur heureux devant des spoliés et des
honnis! Non, Lazare! Notre chant ne peut être qu'une cordiale tentative
d'engourdir des douleurs ou des souvenirs. De la gaîté, Lazare! il nous
faudrait plutôt un thrène où chacun de nos frères et soeurs dispersés
apportât sa note de douleur et d'espérance. Il nous faudrait des paroles
d'ouragan ou de tempête, des menaces comme en hurlent les aquilons, des
indignations brûlantes comme la foudre! Pour chanter les saisissements,
les douleurs, les dégoûts, la faim, le froid, les humiliations, les
injures et les brutalités de tous genres dont furent victimes celles et
ceux qui restent à la garde de la foi que nous confessons tous, il
faudrait de ces mots et de cette poésie que nous connaîtrons un jour,
mais qui nous sont encore profondément cachés! Ah! ma chère Lazare, vous
voulez plaire au coeur de votre père et pontife, craignez des chants qui
ne lui rappelleraient que ces récréations où la vanité féminine se
chantait elle-même, plutôt qu'elles ne rendaient les inspirations
spontanées du coeur.
La pauvre Lazarine, que le Prophète s'entêtait à appeler Lazare, elle ne
savait pas pourquoi, était grandement humiliée sur sa chaise, mais ce
qui la consola un peu, ce fut la scène qui suivit.
Après ce discours qui n'avait pas duré moins d'une heure, l'Organe
s'étant arrêté tout court demanda pourquoi on ne chantait plus.
Convaincu qu'il n'avait encore rien dit, et que c'était pour lui le
moment de prendre la parole, il s'excusa, en termes qui surpassaient son
humilité habituelle, de ce qu'il ne pouvait pas parler parce que la
sueur lui découlait d'une manière extraordinaire et qu'il tombait de
fatigue.
Ce n'est qu'un quart d'heure après qu'il se rendit à l'assurance que lui
donna toute l'assemblée, et soeur Lazarine la première, qu'il avait
parlé, et même surnaturellement.
Le lendemain, qui était la troisième et dernière journée de ces fêtes,
Thérèse, suivie des quatre religieuses et des zélatrices, présenta à
l'autel un pain magnifique. L'Organe ayant saisi un couteau, dont il
déclara que c'était un glaive, invita les cinq religieuses à l'enfoncer
dans la miche.
--Réjouissez-vous, mes filles, leur dit-il, car cet acte rituel efface
toutes les humiliations de la femme et la rétablit dans ses droits
originels. Réjouissez-vous, et moi, pendant ce temps, j'irai
m'entretenir avec Dieu.
Alors l'extase le prit et il discourut sous l'influence de l'Esprit.
--Pauvres femmes, pauvres prêtres! C'est mon coeur qui vous parle. Ah!
je voudrais que mes paroles s'élevassent comme un cantique. Pauvres
femmes, je les vois dans leur ministère si peu comprises, si chétives.
Je crois voir une Marie Salomé, une Marie Marthe, une Marie de Cléophas.
Elles vont, elles suivent leurs prêtres, elles disent: «Ils entrent là,
allons-y avec eux.» Ah! chères femmes, chères soeurs! On vante la reine
de Saba venant dans la majesté de sa pompe, et Salomon lui tendant la
main, lui, pourtant le roi de la Sagesse. Ah! mon bon maître, que cela
me paraît petit auprès de ce qui attend ces pauvres femmes que l'on a
honnies, conspuées. Et cette autre femme, c'est notre Madeleine à nous
(et en ce moment il se tournait vers Thérèse); comme elle veille avec
sollicitude sur ce qui regarde le sanctuaire! Comme elle accueille les
Pontifes qui viennent ici servir les besoins de leurs frères! Quand donc
les hommes t'aimeront-ils de cet amour? L'heure est venue de les
récompenser, je les appelle toutes au sanctuaire.
A ce moment, il se retourna vers l'autel pour prendre le ciboire et, par
une délicatesse que comprit tout le cénacle, il le remit entre les mains
de Léopold:
--Pontife d'Adoration, dit-il, communiez les saintes et fidèles
compagnes de votre épreuve, de votre persécution et de votre triomphe.
Après Léopold, l'Organe donna la communion à son tour. Seulement, lui,
au lieu d'une simple distribution de pain trempé dans du vin, il faisait
boire, à même le calice, une gorgée de vin, et c'était un vin de
Bordeaux excellent. Il accompagna chaque communion d'une courte
exhortation. A Thérèse, il dit ces paroles qu'elle recueillit dans son
coeur:
--Renoncez à vous-même. Vous cherchez le bonheur et presque toujours
vous prenez le chemin qui vous en éloigne. Aimez, c'est la mission qui
vous est dévolue.
Sur ces mots, une seconde fois, l'Esprit le saisit:
--Sion, séjour enchanté d'où mon destin m'entraîne! Que de fois les
prophètes m'avaient porté vers toi! Quand je lisais dans les livres
sacrés les cantiques du Psalmiste, devant ces appels qui ressemblent à
des cris passionnés adressés par l'Esprit Saint aux filles de Sion, mon
coeur tressaillait, mes soeurs. Je préférais mille fois ces vierges
enveloppées de leurs voiles célestes à la trop visible épouse du
cantique des cantiques. J'aimais à voir ces ravissantes idéalités
planant entre le ciel et la terre, leurs pieds cachés sous la rosée des
blanches églantines qui couronnent les sommets du Maria et du Nebo, et
leurs chevelures ardentes pâlissaient de leurs reflets dorés les
rayonnements qui précèdent l'aurore. La vie ne m'a jamais montré de
grâces comparables à tout ce que mon coeur croyait appartenir aux
vierges de Sion! Hélas! le premier soir de mon arrivée, est-ce l'empire
de cette poétique croyance qui m'a fait trouver Sion-Saxon si sombre et
si lugubre? Je regrettais la beauté du nom de Sion ainsi attaché comme
une moquerie à ce pays perdu pour tout ce qui est de bon accueil. Et
malgré moi, je me répétais: Non, oh! non, tu n'es pas Sion. Comme nous
entrions dans ce village, j'aperçus à leurs portes et à leurs vitrages
cette partie de la race humaine qui fait souvent à elle seule le charme,
l'animation et l'attrait d'un pays. Presque tout occupé de notre
véhicule qui semblait lui-même effrayé des efforts qu'il fallait faire
pour avancer dans la seule voie ouverte aux charrettes, aux voitures,
aux troupeaux de brebis, de chèvres et de pourceaux, je me disais plus
fort que jamais encore: Oh! non, tu n'es pas Sion. Mais victoire, mes
soeurs! La lumière s'est faite dans ma pensée. Ici enfin, je vois les
filles de Sion dont parle l'Écriture. C'est Saxon qui est dure, sale,
brutale, grossière; ce sont les femmes et les filles de Saxon, ce sont
les habitants de Saxon qui ont injurié, qui injurieront, outrageront,
vilipenderont, maltraiteront et voleront les hôtes que le ciel voulait
revêtir et parfumer des grandeurs, des beautés et des splendeurs de la
véritable Sion. Mais ici! La vierge Marie avant de quitter la terre
distribua ses vêtements à des femmes pieuses qui l'entouraient. Ici,
nous avons plus que ses humbles et vénérables vêtements, nous avons les
roses trouvées dans son sépulcre après son Assomption. Thérèse, vous
êtes les roses sous le ciel entr'ouvert. Filles de Sion, persévérez avec
courage, et un jour vos noms seront répétés avec respect et admiration.
Vous croyez n'avoir qu'un homme à qui vous donnez vos soins. C'est plus
qu'un homme, c'est un Pontife. Ah! ne rougissez pas, les reines
rougiront devant vous. Si vous gardez les trois ministres du Très-Haut
comme les saintes femmes gardaient Jésus, on dira de vous ce qu'on a dit
d'elles. Filles de Sion, je vous le déclare au nom du Seigneur: vous
êtes grandes et belles devant Dieu. Vous suivez le sacrifice de vos
Pontifes; vous les savez innocents et justes, et vous leur donnez tout
ce qui peut leur rasséréner le coeur. Est-ce dans le cloître que vous
auriez su grandir ainsi? Vous vous fussiez perdues, comme tant d'autres,
sous la domination d'une morne règle; vous vous fussiez données à Baal.
Je vous le dis: vous êtes les saintes femmes de Sion. Vous avez entendu
insulter dans le Temple vos Pontifes. Eh bien! les saintes femmes
n'entendirent-elles pas insulter Jésus? Elles ne l'abandonnèrent pas
pour cela; elles lui firent un rempart de leurs coeurs. Ah!
réjouissez-vous. Votre nom est connu dans le ciel et ne sera pas oublié
jusqu'au jour où vous serez averties que l'heure est venue et qu'il faut
vous parer, pour le repas céleste, de vos robes et de vos manteaux.
Jamais la poésie n'a épuisé plus complètement un thème sentimental, ni
pénétré plus avant dans les coeurs que ne faisait ce poète baroque dans
ces coeurs barbares. Toutes les femmes avaient les yeux baignés de
pleurs qui coulaient sans arrêt de leurs yeux agrandis.
Le Prophète, après avoir longuement parlé, fit un mouvement de corps
subit et violent, comme s'il tombait du ciel, et parut tout étonné de sa
position. Il se signa et commença d'une voix plus douce un second
discours sur le sacrifice, où il démontrait de quelle manière les
Enfants du Carmel doivent se victimer, se sacrifier et détruire en
eux-mêmes tous les faux prétextes de se soustraire à l'amour. D'une voix
onctueuse et douce, il prouva que le sacrifice est l'unique preuve de
l'amour, et que l'amour demande réciprocité. Et en prononçant avec
force, pour le faire passer dans le coeur de ceux qui l'écoutaient, le
mot amour, il tomba étendu sur les marches de l'autel.
Vintras resta quelques secondes dans cet état de défaillance, sous une
influence surnaturelle. Mais bientôt rendu à son état humain, il se
relève, donne la bénédiction du Saint Sacrement et entonne une sorte de
cantique: «C'est par un fait d'amour coupable que dans l'Eden
s'accomplit notre chute, mais par des actes d'amour religieusement
accomplis va s'opérer notre rédemption.»
--Amour, amour, répètent toutes les femmes, depuis Thérèse, brillante,
excitée, jusqu'à la veuve Marie-Anne Sellier.
A minuit, l'Organe retournait à Nancy, accompagné des trois Pontifes. En
s'éloignant de Sion, il laissait à tous une impression extraordinaire,
l'idée qu'ils n'avaient pas vu un être fait de chair et d'os, ou plutôt
qu'entre eux et lui flottait un brouillard. Et c'était comme s'ils
avaient entendu une musique supranaturelle dans le crépuscule.
Au milieu de la nuit, dans les cahots de la voiture que menait François,
Vintras parla en réaliste, en homme éclairé par sa propre expérience. Il
annonça à ses amis la réaction politique qui s'annonçait déjà pour les
esprits clairvoyants, et dont il prévoyait que leur oeuvre serait une
des premières victimes. Enfin, il les engagea à considérer comme
certaine et prochaine leur excommunication par le pape.
--C'est la révolution de 48, dit-il, qui m'a tiré de prison. Nous
sombrerons avec elle. Mais soyez sans crainte, ajouta-t-il, toujours sur
le même ton raisonnable: vous serez sauvés par les anges, car, ne
l'oubliez pas, vos téphilins pontificaux mettent à votre service les
ordres angéliques auxquels vous appartenez et les harmonies célestes.
CHAPITRE X
LES DRAGONS DU PAGANISME RÉAPPARAISSENT
On voudrait s'arrêter; on se dit que personne ne vit d'un mensonge,
qu'il y a là sans doute une réalité à demi recouverte, un terrain de
tourbe où jadis un beau lac reflétait le ciel. On s'attarde auprès de
cette vase, on rêve de saisir ce qui peut subsister d'un Verbe dans les
bégaiements de Vintras. Ah! si nous pouvions pénétrer en lui jusqu'à ces
asiles de l'âme que rien ne trouble, où repose sans mélange, encore
préservé des contacts de l'air et des compromis du siècle, ce que notre
nature produit d'elle-même avec abondance!
Lui, il se tient pour une énergie primitive. A l'en croire, il a
retrouvé ce qu'Adam et Ève possédaient avant la chute: l'intelligence de
toute la Création, les relations spirituelles avec les Mondes, les
communications sensibles avec Dieu. Toute cette insanité ne laisse pas
de parler à certaines parties de notre imagination. Mais quelle
maladresse d'invoquer ici les figures d'Adam et d'Ève, et de nous
rappeler la minute glorieuse où les premiers des hommes s'agenouillèrent
devant le jour naissant! Ce lever du soleil sur la jeunesse du monde, à
l'heure où nos premiers parents rendaient grâce au Créateur, c'est le
triomphe de la lumière et la fête de l'ordre, au lieu que la tare de
Vintras, c'est d'être redescendu au chaos. L'atmosphère qu'il laisse
derrière lui à Sion n'est pas saine ni féconde. On y sent le renfermé,
la migraine, la prison, le triste cénacle où se pressent des
demi-intelligences. Vintras exprime des thèmes qui ont usé leur vie,
dépassé la première mort, accompli leur dissolution. Loin d'être une
aube, une aurore, c'est le souvenir d'un triste chant de crépuscule.
L'univers est perçu par Vintras d'une manière qu'il n'a pas inventée, et
qui jadis était celle du plus grand nombre des hommes. Il appartient à
une espèce quasi disparue, dont il reste pourtant quelques survivants.
Quelle n'est pas leur ivresse! Vintras est allé jusqu'à cette mélodie
qu'ils soupçonnaient, dont ils avaient besoin. Il l'a reconnue, saisie,
délivrée. Elle s'élève dans les airs. Ils palpitent, croient sortir d'un
long sommeil, accourent. Vintras exprime l'ineffable. Ses vibrations
éveillent chez eux le sens du supranaturel. Il renverse, nie les
obstacles élevés contre l'instinct des âmes et le mouvement spontané de
l'esprit. Il fournit à ses fidèles le chant libérateur.
Sur la sainte colline souillée, c'est une résurrection des forces de
jadis. Les dragons du paganisme, vaincus sur le haut lieu par le
glorieux apôtre de Toul, saint Gérard, y réapparaissent. S'étaient-ils
depuis tant de siècles engourdis dans les anfractuosités de cette
vieille terre, dans les mines abandonnées qui creusent encore ses pentes
du côté de Fresnelles, dans les souterrains de la tour demi-écroulée de
Vaudémont, ou plutôt n'ont-ils pas survécu dans les profondeurs de ces
âmes de paysans, derniers souvenirs d'ancêtres lointains? C'est là que
Vintras est venu les ranimer. Voici que se réveillent des puissances
spirituelles que l'on pouvait croire épuisées. La circonstance rend sa
virulence au poison, à la boue qui demeure après le décantage. Autour du
sanctuaire de la Vierge, c'est une prodigieuse ronde, qui ne peut se
comparer qu'à certaines fêtes païennes dans la saison des vendanges.
Puisque la fin du monde était arrivée et qu'ils étaient préservés,
pourquoi les Enfants du Carmel se fussent-ils gênés? Ce ne sont plus des
prêtres, des frères, des soeurs, d'humbles paysannes, des cultivateurs
matois, autant de gens réfléchis et prudents, formés par les disciplines
héréditaires, mais une étrange petite église abandonnée à ses humeurs et
prenant son plaisir avec un manque inattendu de vergogne.
Personne d'eux ne résiste plus aux affinités qui les entraînent les uns
vers les autres. Vintras leur a donné l'effusion, le don des larmes, de
l'éloquence, la confiance en soi, une audacieuse irréflexion, la
jeunesse du monde. Il leur a réappris à laisser bondir leur coeur.
Dans ces pauvres filles, hier si douces, le Prophète de Tilly a éveillé
de véritables êtres parasitaires, des démons et des vampires qui leur
mangent l'âme. Elles viennent de respirer les fleurs d'une beauté
sauvage et fatale qui étincellent sur les ravins de la perdition; elles
connaissent désormais la poésie du mal, dont les premiers rayonnements
agissent sur des êtres neufs avec une force presque irrésistible.
Un événement surprenant manifesta tout à coup dans quelle atmosphère,
amis et ennemis, orthodoxes et hérétiques, paysans et religieuses, tous
vivaient sur la montagne empoisonnée.
Après le départ de Vintras, Monseigneur de Nancy avait envoyé à Sion un
de ses secrétaires, monsieur l'abbé Florentin, enquêter sur l'abominable
scandale. Cet envoyé de Monseigneur était un jeune prêtre, fort instruit
des sciences sacrées et spécialement des choses infernales. Il parcourut
dans l'après-midi le village, avec l'Oblat, pour recueillir quelques
dépositions, puis ce fut le dîner, suivi d'une longue veillée.
Sans un mouvement, sinon de quelques rides qui, de minute en minute,
s'accusaient avec plus de force sur sa figure ronde, le délégué de
Monseigneur écoutait avec une attention intense son hôte lui détailler
les scènes exécrables. Parfois il posait une brève question. Son effort
était manifestement de rattacher les faits qu'on lui racontait à un
chapitre précis de l'histoire des hérésies. Quand l'Oblat tira de sa
poche un petit objet de bois blanc, l'une de ces croix de grâce que
Vintras avait distribuées à foison:
--Parfait! s'écria-t-il, Monsieur le Curé, nous y sommes! Là, Satan
s'est trahi. C'est lui qui par l'intermédiaire de Vintras a imaginé
cette petite croix de grâce, une croix sans Christ, notez-le bien,
Monsieur le Curé, pour remplacer notre crucifix... Comment ne pas
reconnaître là son rêve éternel de se substituer à Dieu!
--Je vous le disais ce matin, Monsieur l'Abbé. Tout ce que je vois
depuis des semaines me prouve que Satan veut reprendre possession de
notre montagne sainte.
--De votre montagne et de vos âmes. Prenez garde! Vous personnellement,
mon bien cher monsieur Aubry, vous êtes le plus exposé. Satan veut
chasser le Christ du sanctuaire; il veut aussi le chasser des
consciences, surtout des consciences de prêtres. Pour cela, tous les
moyens lui sont bons.
Et indéfiniment, les deux ecclésiastiques poursuivirent ainsi leur
dialogue, le père Aubry racontant d'une façon saisissante tout ce qu'il
avait vu à Sion, et l'abbé Florentin confrontant ces témoignages avec ce
qu'il avait lu dans les livres. Tous deux se riaient de la pauvreté
d'invention du Diable, car enfin, disaient-ils, ce qui se passe là-haut,
c'est ce qu'on a vu dans tous les pays, à toutes les époques. Mais ils
admiraient que le Malin recourût toujours aux fascinations de la femme,
et ils se répétaient d'un ton pénétré une phrase de Monseigneur: «Ces
nouveaux Montanus sont environnés et secondés de nouvelles Priscilles.»
Vers minuit, l'Oblat reconduisit son hôte jusqu'à l'auberge, et lui
souhaita bon repos.
Tout le monde était déjà couché dans la maison. L'abbé Florentin prit un
bougeoir et gagna sa chambre qui était au rez-de-chaussée. Il se
déshabillait quand il lui sembla entendre un léger bruit dans l'alcôve.
Il regarda, sans rien voir de net, car la pièce était grande, et la
faible lueur qui flottait autour de la chandelle ne servait qu'à peupler
d'ombres troublantes les ténèbres. Il crut entendre soupirer. S'armant
de courage, il osa s'approcher et vit avec terreur dans le lit la forme
d'une femme, une femme au regard de feu, qui lui tendait des bras
suppliants. Sans même prendre le temps de distinguer les traits de cette
impudique, convaincu que l'on en voulait à sa vertu et à sa réputation,
il se jeta hors de la chambre et courut avertir l'Oblat. Mais quand les
deux prêtres accompagnés d'honorables témoins revinrent, la créature,
comprenant l'échec de sa tentative diabolique, avait eu tout le temps de
gagner le jardin et de se perdre dans la nuit.
Un pâtureau qui revenait avec ses bêtes affirma qu'il croyait bien avoir
reconnu à la même heure soeur Lazarine, qui regagnait à travers champs
le couvent.
Comment interpréter cette circonstance singulière? Nouvelle Judith,
soeur Lazarine avait-elle essayé de séduire l'abbé nancéien pour qu'il
fît à Monseigneur un rapport moins défavorable aux Baillard? Voulut-elle
provoquer un esclandre et perdre l'homme de l'évêché en se perdant
elle-même? Prit-elle de sa propre initiative l'une ou l'autre de ces
décisions? Ne fut-elle pas plutôt dirigée par Quirin, qui avait exercé
de tout temps sur son esprit un ascendant absolu? Ou furent-ils l'un et
l'autre calomniés de tous points par un pays surexcité et disposé à les
croire capables de tout? Le champ reste ouvert aux hypothèses. Retenons
seulement que cette indécence, réelle ou imaginaire, est une trace du
passage de Vintras et de son action délétère sur la paix publique. C'est
une des vapeurs infernales qui, par bouffées, du sommet du Sion,
s'épandent sur la plaine.