Quant au jeune Oblat, considéré comme un intrus par ceux-là même qui

sont le plus attachés à leurs devoirs religieux, il va habiter en bas, à

Saxon, dans une misérable auberge, distante d'un quart de lieue, d'où

chaque matin il grimpera la côte sous le vent, la pluie, la neige d'un

rigoureux hiver, pour aller dire la messe dans son église qui, plutôt

que la sienne, demeure l'église des schismatiques.

Qu'ils semblent forts sur la montagne où depuis trente ans ils

travaillent, les trois frères Baillard! Mais derrière le pauvre isolé de

Saxon, il y a la puissance de son ordre, il y a toutes les réserves de

l'Église, dont les files profondes s'étendent à perte de vue jusqu'au

Vatican. «Je suis Romain.» En ces trois mots, tiennent sa force, son

droit et l'éternelle poésie d'une sentinelle avancée de Rome. C'est un

légionnaire au milieu des Celtes.

Là-haut, les Baillard et leurs fidèles préparent la résistance. Leur

premier soin est d'organiser, dans le réfectoire du couvent, une

chapelle à l'imitation de celle où Vintras officie à Tilly. Ils étendent

sur le plancher tous les tapis dont ils disposent, recouvrent d'un damas

rouge bordé de soie jaune l'autel construit en bois sans pierre

consacrée. Aux portes du tabernacle, ils suspendent quatre coeurs en

vermeil renfermant des hosties miraculeuses. Une girandole à trois

branches éclaire ce curieux oratoire. Et Vintras leur envoie un linge

odoriférant, qui avait servi à essuyer la coupe de son premier

sacrifice. Les Pontifes y abritèrent pieusement les reliques de saint

Gerbold, qu'ils placèrent sur le tabernacle. Et l'ensemble faisait le

plus bel effet.

Appuyée sur cette arche sainte, la congrégation défiait les assauts de

l'étranger. Chacun de ses membres éprouvait cette impression excitante

et gaie qui accompagne les débuts d'une action militaire. Les anciens

règlements ne valent plus; c'est une vie de guerre et d'aventures qui

commence.

Quirin se multiplie chez les hommes d'affaires de Vézelise, de Lunéville

et de Nancy, faisant les chemins de jour et de nuit par les temps les

plus affreux; François court les villages pour entretenir l'enthousiasme

et lutter contre la défection; quant à Léopold, il demeure dans sa

chambre et, les pieds sur les chenêts, s'entretient avec les astres. Par

une déchirure des ténèbres qui nous emprisonnent et nous glacent, il

voit, il entend, il respire les parfums, la musique, la couleur et les

secrets du ciel. Assisté de Thérèse, il surveille l'arrivée des secours

surnaturels.

La vie du couvent est bouleversée. Tout le monde s'y mêle de commander

les deux frères Hubert et Martin. Autrefois excellents travailleurs, les

pauvres gens paraissent maintenant détestables. Découragés, ahuris par

des ordres contradictoires, ils ont fini par perdre la tête. Les soeurs

ont rompu les observances de leur vie de religieuses, sans pouvoir

retrouver les conditions d'une vie paysanne. Pour elles s'ouvrent de

nouveaux horizons; elles laissent se réveiller des désirs contre

lesquels, autrefois, elles se seraient réfugiées dans la prière. Soeur

Lazarine, d'accord avec Quirin, cherche à prendre la haute main sur

l'administration domestique. Naturellement dure et âpre et le redevenant

à mesure qu'elle perdait ses allures conventuelles, elle eût voulu

transformer le monastère en une simple exploitation agricole. Quant à

soeur Euphrasie, grosse fille aux yeux bleuâtres, aux joues pleines, et

dont toute la confiance s'en allait à François, elle avait renoncé à

apprendre l'A. B. C. aux petites filles de Saxon, et durant les heures

de classe elle se promenait avec elles dans les champs, pour leur

montrer comment on trouvait les sources avec la baguette magique,

d'après la méthode de François.

Ainsi chaque soeur s'était modelée sur celui des Baillard qu'elle avait

choisi. Des oppositions de nature qui existaient précédemment entre

elles, et que dissimulait la règle, apparaissaient maintenant,

compliquées par les caractères nouveaux qu'elles empruntaient de l'homme

qui les dominait.

Dans cette anarchie, on ne s'entendait que sur un point: faire la guerre

au Père Aubry, rendre la vie impossible au malheureux isolé. Quelle joie

pour les bonnes soeurs si elles entendent qu'on a crié «Au corbeau!» sur

son passage, qu'il s'est à moitié démis le bras à la descente de Sion en

butant contre une corde tendue le soir sur son chemin, qu'on lui refuse

des oeufs, qu'il n'a pas trouvé de charrette pour le mener à Nancy! La

nuit de Noël vit éclater leur malice.

Pour cette fête solennelle, l'Oblat ne put décorer son sanctuaire

qu'avec des lambeaux de vieilles robes d'enfant de choeur, des

chandeliers rouillés et des fleurs noires de poussière; et tandis qu'il

officiait pour un tout petit groupe de fidèles, il entendait les

Baillard et leurs partisans chanter la messe dans leur chapelle toute

brillante des dépouilles de l'église.

Les soeurs avaient rassemblé tous leurs pots de fleurs, qu'elles avaient

garnis de la plus belle variété de roses en papier, et tous les

chandeliers du couvent, des chandeliers grands et petits, et même ceux

de la cuisine. Cette centaine de feux projetait de magnifiques moires

sur le damas rouge et jaune. Quatre anges, l'épée fleurdelisée à la

main, occupaient les gradins de l'autel et faisaient une garde d'honneur

à un étincelant candélabre à trois branches.

Cette messe de minuit, dans un décor si nouveau, fut un réel succès pour

les Baillard. Presque tout le village était là, attiré par la cérémonie

et par l'espoir du réveillon que, sous le nom d'agape exceptionnelle,

Léopold promettait à ses fidèles depuis la première semaine de l'Avent.

Dans les agapes ordinaires, chacun apportait sa part, la congrégation se

bornant à offrir un gâteau bénit, dont chacun des assistants emportait

un morceau pour sa famille. Cette fois, vu la solennité, l'agape eut un

caractère plus généreux. Dès le début, le Pontife d'Adoration fit sauter

le champagne. Fort expansive déjà, la joie des fidèles éclata avec

violence au moment où les orthodoxes sortirent de leur misérable messe

et de leur église démeublée.

Au nombre d'une douzaine, leurs lanternes à la main, ils s'en allaient

dans la nuit; ils redescendaient à Saxon en faisant cortège à l'Oblat.

Soudain les fenêtres du couvent s'ouvrirent, et les religieuses

apparurent, riant et chantant à gorge déployée. Elles chantaient un

vieux Noël en patois lorrain, un Noël gothique, comme on dit dans le

pays, tout plein d'images paysannes de guerre et de pillage:

Alarme, Compagnons,

Car je vois de bien loin

Une grosse troupe de gendarmes et soldats

Qui nous prendront nos troupeaux tout à l'heure.

Hélas! ils sont partout,

Tout en est noir,

Ils sont drus et menus,

Ils feront la guerre à riche et à pauvre.

Ah! Dieu! je suis pris

S'ils nous trouvent ici.

Ce vieux chant populaire, où s'exprimait jadis la détresse des paysans

du duc Charles IV foulés par les Suédois, les Baillard l'ont retrouvé,

et tout spontanément le prennent pour chant de guerre. Cette plainte

villageoise et guerrière leur plaît par son caractère de défiance et

d'hostilité contre l'étranger. Le sentiment profond qui les anime y

trouve une forme saisissante. La soeur Thérèse les enflamme tous quand

elle chante, avec l'accent des paysans qui voient apparaître sur

l'horizon une petite troupe d'inconnus:

Filles et pâtureaux,

C'est pas le moment de parler;

Vite, au plus tôt, courez parmi les champs

Pour ramasser nos troupeaux tout d'un temps.

Envoyez le chien Brissaud après,

Et vous, Fidèle,

Pour les faire retourner

Pendant que je ferai la sentinelle.

Car je serai pris,

S'ils nous trouvent ici.

Mais les bergers se rassurent: il y avait une méprise. Ce ne sont pas

les terribles soudards de Gustave-Adolphe qui arrivent, ce sont les Rois

Mages, et tout le monde part d'un grand rire quand soeur Euphrasie

chante à son tour:

Mais Colas n'avez-vous pas vu

Un des rois si camus

Et qui est encore plus noir qu'un cramail?

Voilà bien longtemps qu'il n'a pas lavé son visage,

Il fera peur à l'Enfant.

Il n'a que les dents qui soient un peu blanches,

Ses lèvres se retroussent des deux côtés,

Et ses gens lui ressemblent aussi.

Le nègre, c'est l'Oblat, tout de noir vêtu, qui se tient là, cloué dans

la neige par la surprise et le scandale. Les soeurs le montrent du

doigt. Elles jettent les strophes comme des filles de village, un

dimanche, en regardant passer les voitures, narguent, raillent et font

les cornes aux promeneurs venus de la ville. Dans leur fidélité

mystique, elles ont trouvé, à leur insu, un moyen qui, s'il n'est pas de

leur état, est tout à fait de leur race, de dire au Régulier l'homme que

leur coeur a choisi.

L'Oblat et ses compagnons ne peuvent supporter une telle audace. Ils

invectivent contre les chanteuses qui, ravies de leur succès, reprennent

en choeur une strophe nouvelle de la chanson:

Jean, je vois un goujat

Dessus un dromadaire

. . . . . . . . . . . .

Le Père Aubry et ses gens s'éloignent dans la nuit vers Saxon, en mêlant

aux injures populaires les plus savants exorcismes. Mais que leur fait

tout ce latin, aux trois religieuses exaltées et qui se sentent si bien

à l'abri au milieu du cercle qui les applaudit!

Le lendemain, dans le pays, on raconta que tout le couvent était ivre.

Plusieurs n'y virent pas de honte. Mieux vaut faire envie que pitié,

disaient-ils en patois. Mais le scandale exaspéra les orthodoxes.

Un soir de janvier, deux femmes dévouées au couvent rencontrèrent le

nouveau maire, qui venait chercher des pierres au sommet de la colline,

au lieu dit le _Cul du Coq_, _Coudjo_, en patois lorrain. Elles le

suivirent et s'étonnèrent qu'il fît ranger le tombereau dans sa cour

sans le décharger. Dès le soir, elles contaient la chose aux Baillard,

qui leur recommandèrent de bien surveiller la cour du maire et de les

tenir au courant.

Peu après, un matin, comme Léopold achevait de dire sa messe, une des

bonnes femmes accourut tout essoufflée, annonçant que le tombereau de

pierres montait. Et bientôt, il apparut escorté du maire, de quelques

conseillers et du maçon du village.

Tout ce monde venait murer la fameuse porte du corridor.

Cette porte, qui permettait aux Baillard de pénétrer librement dans

l'église, c'était le dernier vestige des droits qu'ils avaient eus sur

la paroisse et le pèlerinage. La murer, c'était clore définitivement

leur vie passée. Ils ne pouvaient y consentir.

Quirin accourut devant l'hôtel, entouré des cinq soeurs. Il commença par

exposer froidement, avec cette clarté d'homme de loi qui lui était

naturelle, que mesdames Thérèse Thiriet (en religion soeur Thérèse),

Jeanne Masson (en religion soeur Euphrasie), Marguerite Cherrière (en

religion soeur Quirin), Marguerite Viardin (en religion soeur Marthe),

et Marie-Claire Boulanger (en religion soeur Lazarine) étaient légitimes

propriétaires du couvent; qu'elles le tenaient de l'acquéresse,

demoiselle L'Huillier, de Forcelles sous Gugney, communément dite la

Noire Marie, et qu'elles s'opposaient, conformément à leur droit, à ce

que la jouissance leur fût supprimée d'une servitude qui appartenait à

leur immeuble.

Cependant qu'il parlait comme un notaire, les cinq femmes poussaient des

cris.

Intimidés par l'argumentation juridique et redoutant un scandale dans

l'église, les magistrats se retirèrent, et le parti des Baillard, massé

sur le haut de la côte, couvrit de huées leur retraite.

L'Oblat fit honte aux vaincus. Il leur reprocha de s'être arrêtés aux

subtilités juridiques d'un imposteur, et il annonça partout que

l'opération allait être reprise sans délai. Mais une affreuse tourmente

de neige survint qui rendit les chemins impraticables durant plusieurs

semaines. Les Baillard virent là un signe de la protection céleste.

A la nouvelle lune toutefois, le temps passa au sec. Par une belle

matinée de gel, des charrettes amenèrent de nouveau des pierres devant

le porche, et des maçons, traversant la nef et la sacristie, les

portèrent à l'entrée du fameux corridor.

Cette fois, les soeurs s'étaient abstenues de pénétrer dans l'église;

elles se tenaient sur leur propriété, debout dans le couloir. Mais à

peine les ouvriers avaient-ils posé un moellon, qu'une soeur le

saisissait, le soulevait et l'envoyait rouler par delà l'étroite

sacristie jusque dans le sanctuaire. Le Pontife de Sagesse, François,

entendant tout ce vacarme, n'y peut tenir. Il survient comme un

tourbillon. Sa vue centuple le courage des cinq nonnes; les maçons

reculent. Le Conseil municipal, maire, adjoint en tête, apparaît.

Ramenés au combat, les ouvriers commencent de construire leur mur sous

les injures et les coups. Mais, ô merveille, soeur Léopold-Marie-Thérèse

du Coeur de Jésus se couche tout de son long en travers de la porte et

s'écrie:

--Vous me maçonnerez sur le corps, mais je garderai le passage!

Une bataille acharnée s'engagea sur la religieuse étendue. Un conseiller

municipal y perdit son sabot, dont les soeurs s'emparèrent comme d'un

trophée pour le briser sur la muraille. Tant et si bien que les

assaillants se retirèrent en déroute sous la conduite de l'Oblat,

abandonnant pierres et mortier.

Sans plus attendre et pour prévenir un retour offensif, les soeurs

entassèrent les moellons contre la porte de la sacristie, y ajoutèrent

force bûches et fagots, et dressèrent ainsi une vraie barricade.

Héroïsmes superflus! Six jours plus tard, la préfecture envoya deux

gendarmes, à l'abri desquels les maçons accomplirent leur travail.

Tout Saxon était monté là-haut, et les enfants eux-mêmes. Ces scènes

frénétiques firent sur eux une si vive impression qu'ils en furent

agités dans leur sommeil plus de dix ans après. Ils crurent avoir vu des

saintes transformées en sorcières. Thérèse avait perdu sa coiffe de

toile; ses yeux, ses gestes, sa voix avaient l'égarement de l'ivresse.

La pieuse et gentille idée qu'un enfant chrétien de village se fait des

«chères soeurs» les persuada que celles-ci n'avaient pu être ainsi

défigurées que par le Diable.

CHAPITRE IX

VINTRAS AU MILIEU DES ENFANTS DU CARMEL

Vintras, qui voit de loin le péril de son peuple, accourt. Depuis

longtemps son coeur brûlait de visiter son église lorraine. Il arriva

sur la sainte montagne par les jours les plus sombres de l'année. Il

arriva comme une idole dans un char, mené par Léopold et François qui

étaient allés l'attendre à Nancy. C'était un jour d'hiver à quatre

heures, et une neige glacée couvrait de sa blancheur la montagne et tout

le pays. Sa voiture ne parvenant pas à démarrer de Saxon, il dut monter

à pied la pénible côte. Les objets, déjà à demi effacés par la brume,

semblaient reculer vers un passé lointain, dans un espace immense. Tout

jusqu'au vent terrible de Lorraine, jusqu'au vague scintillement de la

lune, semblait s'accorder pour donner au paysage une teinte de

sauvagerie bizarre et presque fantastique, un vrai _dies iræ_.

Lui-même, immédiatement, introduisit dans cette maison déjà préparée par

la fièvre et l'attente une atmosphère d'oiseau de nuit. C'était un petit

homme chauve-souris. Il voyait dans le noir, il voyait l'invisible. Ses

hôtes le menèrent tout droit dans sa chambre, où il commença, en dépit

de la tempête glaciale, par ouvrir la fenêtre sur les ténèbres, et fit à

voix haute cette invocation:

--Des éclairs couvrent le clos mortuaire, que l'on a nommé pour nos

maisons d'argile le champ du repos; de pâles lueurs glissent furtivement

sur les pentes violées du sanctuaire; les morts tressaillent. Ils

sortent de leurs tombeaux, ils s'élèvent et leurs âmes blanchissent. Il

se fait un grand travail. Depuis que nous sommes entrés dans Sion, les

rues des villages pleurent; des gémissements indescriptibles descendent

de la colline, sur laquelle le Seigneur m'envoie crier aux villes et aux

campagnes de l'Est: «Retirez-vous du nombre des adorateurs qui offrent

l'encens divin au colosse de domination, cessez de vous donner à la

grande prostituée, à la Babylone romaine. Cette minute est solennelle

pour les vivants et pour les morts.»

Il appela les morts dans les nuages chargés de neige que roulait le

ciel, et le petit cénacle, bouche bée, le vit qui rangeait, avec des

gestes de la main, les esprits par catégories dans l'espace.

A neuf heures, dans cette tourmente de neige et de vent,--une vraie nuit

de sabbat,--les fidèles arrivèrent au couvent. Ils furent priés de se

tenir jusqu'à nouvel ordre dans la cuisine, car l'Organe--c'est ainsi

que Vintras voulait qu'on l'appelât--s'était enfermé, pour prier tout

seul, dans le réfectoire transformé en chapelle.

Devant cette porte close, ils étaient tous fort émus et l'imagination

surexcitée: mais quelques-uns faisaient les braves.

--Tu l'as vu, Bibi, disait avec émerveillement la mère Munier; il a

sauté à terre devant ta maison.

--Oui dame! et même qu'il avait des bottes de veau! Je croyais que les

prophètes allaient nu-pieds.

Mais les trois Pontifes vêtus avec magnificence apparurent à ce moment,

et en passant François écrasa du regard le sceptique du village.

Un profond silence s'était établi. Léopold frappa trois fois à la porte

de la chapelle. L'Organe l'ouvrit toute grande... Lui aussi est

magnifiquement vêtu. Il porte une robe rouge, une ceinture blanche; il

est chaussé de rouge.

--Prophète de Dieu, dit avec solennité Léopold, les Enfants du Carmel de

Sion vous sollicitent par nos bouches de leur accorder l'entrée.

Mais l'Organe, en fronçant le sourcil, lui répond:

--C'est ici la porte de Rome, et Dieu a décidé de la fermer en punition

de l'orgueil romain. Il y a placé l'Ange de la Force et du Courroux, et

les fidèles doivent se présenter à la porte du Carmel.

Les Pontifes s'en vont alors frapper à la porte du Carmel, qui est en

réalité celle de la cuisine. L'Organe leur ouvre, et s'en retourne à

l'autel, il fait un pas et baise la terre, un nouveau pas et se

prosterne encore. Derrière lui, les trois Pontifes s'avancent, réglant

tous leurs mouvements sur les siens, et suivis eux-mêmes des fidèles qui

les imitent dans toute leur gymnastique.

Dans ce bel ordre, chacun gagne la place qui lui est assignée: les trois

Pontifes, trois sièges dans le choeur; Thérèse, un trône en face du

tabernacle; à ses pieds, sur quatre tabourets, les soeurs Marthe,

Quirin, Euphrasie, Lazarine. Les autres fidèles ont retrouvé leurs bancs

habituels.

Et la cérémonie de l'Initiation commença, emportant les villageois en

plein mystère.

Successivement l'Organe fait avancer devant l'autel les Pontifes, les

religieuses et les fidèles. A chacun il demande de lui donner la main

droite, et avec une aiguille trempée dans l'huile sainte, par trois

fois, il leur dessine dans la paume une croix, en disant:

--Au nom de Jehovah, au nom de Sabaoth, au nom d'Andomnie.

Quand tous eurent défilé, reçu les trois onctions et regagné leurs

places, l'Organe déclara:

--Notre première pensée doit aller aux morts, en forme d'amende

honorable pour la longue attente où les générations défuntes ont été de

la parole de salut, que je leur apporte aujourd'hui.

Debout devant l'autel et face à l'auditoire, il fit une longue

méditation. Il regardait par-dessus les têtes, et paraissait voir des

esprits qui venaient se nourrir de sa parole.

--Mes frères, dit-il, malgré le refus de vos yeux, il faut que vos

coeurs voient et entendent la réalité. Vous croyez n'être ici qu'une

trentaine. Eh bien! la chapelle est pleine des morts de Sion. Relevez

vos regards, ô mes frères, ô mes soeurs, voici vos parents depuis la

huitième génération qui planent au-dessus de nous! Je vois le Seigneur;

il a à sa droite et à sa gauche le père et la mère de nos trois

Pontifes. Puis voici feu madame Jory: elle porte sur sa poitrine la

croix de grâce, que les cieux lui ont donnée...

Se tournant vers Fanfan Jory:

--Ta mère te bénit, mon enfant... Je vois l'avenir. Je vois les cieux

tels qu'ils seront dans les siècles. J'y vois ces pauvres femmes qui ont

été victimes de la persécution et qui me font ce soir un si bel accueil.

L'une d'elles est comme un lis...

--Sans doute Marie Beausson, dit à mi-voix le bon François.

--... La seconde est comme un jasmin...

--Probablement la mère Poivre...

--... Et la troisième comme une tubéreuse.

--Madame Jean Cholion ou madame Seguin, intervint encore le Pontife de

Sagesse.

Et l'Organe finit en disant:

--Nous ne ferons entendre aujourd'hui ni _Hosannah_, ni _Alleluia_, ni

_Gloria in excelsis_. Nos coeurs gonflés de bonheur veulent conserver

cette joie, en jouir longtemps, et des chants la leur feraient perdre.

Restons avec l'amour qui nous remplit.

Il exhorta les fidèles à profiter chacun d'un moment de silence qui

allait leur être donné, pour écouter les paroles que le Paraclet leur

murmurait au fond du coeur.

Pendant ce temps, il prit l'ostensoir, donna la bénédiction aux

assistants, et d'une voix plus basse aux êtres invisibles. Il se

répandait en paroles désordonnées, souvent inintelligibles, parfois même

inarticulées. Il voyait l'au-delà. Mais loin d'entrer victorieusement en

lutte avec l'Ange des Ténèbres, il semblait s'en épouvanter lui-même.

Tout à coup, on l'entendait qui criait: Ah! Ah! Ah! et on croyait le

voir courir comme un phalène dans la nuit. Ce fut ce soir-là un papillon

tête de mort. Il ne rendit pas le royaume des ombres saisissable, mais

par ses sursauts d'enthousiasme et ses accablements, par ses soupirs et

ses cris, et aussi par des illuminations trop brèves, il fournissait une

sorte de musique expressive et bizarre. Il la poursuivit très avant dans

la nuit; il en bouleversa son auditoire. Avec cela, par brusques

réveils, la netteté plate, le terre à terre d'un charlatan. Et pour

finir, reprenant ses esprits, il donna le programme, dit qu'il ne

resterait à Sion que trois jours, que le lendemain serait un jour très

solennel et qu'on y connaîtrait les rigueurs de Dieu, et que le

surlendemain serait un jour plus solennel encore.

Les Enfants du Carmel se retirèrent dans un grand trouble, et beaucoup

firent paraître des états étranges qui allaient du rire nerveux jusqu'à

un effroi véritable. Mais les Pontifes et Thérèse enivrée orientaient

tout cela vers l'enthousiasme et volatilisaient les terreurs en disant:

--L'Organe, c'est un instrument sur lequel l'Esprit divin opère comme un

virtuose sur son violon. C'est le violon du Paraclet.

Dans la nuit, Vintras eut un ravissement. Il fut enlevé par la lumière

divine au delà de nos horizons et hors des limites de nos sens. Il

assista à un conseil de Dieu. Il y avait là tous les Archanges et tous

les voyants de la terre. Dieu, qui avait l'intention de détruire

l'Univers, demandait l'avis de chacun. Les Anges s'inclinèrent

d'approbation et les Voyants crièrent tous: «A mort! à mort!» Quand vint

le tour de l'Organe, il plaida la cause de la terre: «Soit! conclut-il,

vous la mettrez en poudre, Seigneur. En serez-vous plus honoré?»--«Je

garderai ceux qui m'honorent vraiment, répondit le Très-Haut; j'en ai

assez de cette messe romaine où mon fils est crucifié tous les jours.»

Il expliqua à l'Organe ce que doit être la messe nouvelle. C'est

maintenant à l'humanité de prendre la place du divin Sacrifié; c'est aux

hommes de se faire victimes, de s'offrir tout entiers, de s'anéantir.

L'Humanité est le Christ nouveau. Jésus va enfin entrer dans son repos.

Ce second jour, il vint encore plus de fidèles qu'il n'en était venu à

l'office de la veille. Au fur et à mesure de leur arrivée à la cuisine,

François rayonnant de bonté heureuse passait au cou de chacun un ruban

rouge où pendait une croix de bois blanc, de la grandeur de celles que

les soeurs portent sur leur poitrine.

--Gardez bien ça, disait-il, c'est un paratonnerre contre la colère

divine.

La colline inspirée · 第 8 / 19 段