Les gens s'en allaient enchantés, un monde nouveau ouvert devant eux, un

monde nullement ennuyeux, où l'âme de quelques-uns se satisfaisait, où

l'imagination de tous se trouvait fort à son aise. Leurs récits

agitaient toute la contrée avec force, car ils flattaient le goût du

merveilleux et le goût du comique. Et beaucoup qui n'auraient pas voulu

pénétrer dans la sacristie de Léopold venaient pousser des pointes

jusque sur la colline, où ils avaient parfois la bonne fortune de

rencontrer François et Quirin Baillard occupés à de singulières

besognes. Le grand François errait dans les ruines de Vaudémont, tenant

du bout des doigts la chaîne de sa montre balancée. Il attendait qu'elle

lui révélât les trésors enfouis des anciens seigneurs du donjon. Quant à

Quirin, une baguette de coudrier dans les mains, il cherchait une source

sur la partie désertique du plateau, autour de «l'arbre penderet».

La colline apparaissait au loin comme le plus rare des tréteaux, où des

scènes de miracle se joignaient à une véritable comédie. Et pour achever

d'intéresser le populaire, voici que des effets de drame s'annonçaient.

Des nuages gros de menaces accouraient vers Sion, et tout le pays disait

que l'évêque allait interdire les trois frères.

Un jour, soeur Thérèse, qui souffrait d'une rage de dents, se rendit à

Vézelise, en compagnie des soeurs Euphrasie et Lazarine, pour consulter

le docteur Contal. Mais d'abord toutes trois entrèrent chez l'épicier.

La servante du curé s'y trouvait.

--Bonjour, mademoiselle Mélanie, lui dirent-elles le plus civilement du

monde.

--Bonjour, mesdemoiselles, répliqua l'autre, qui leur fit sa révérence,

et sans plus leur tourna le dos.

Mesdemoiselles! Appeler ainsi des religieuses! Mais ce qui acheva de les

confondre, c'est le regard méprisant de la servante, quand l'épicier

refusa de leur livrer du savon à crédit.

Le médecin, chez qui elles sonnèrent ensuite, leur dit dès le corridor:

--Que venez-vous faire, mes bonnes Soeurs, chez un simple praticien?

Léopold vous guérira: il fait des miracles à la pelle.

Il les poussa poliment dehors.

Soeur Thérèse en fut suffoquée, et si heureusement que son mal de dents

disparut.

Cet accord inattendu de la cure et de la faculté aurait dû épouvanter

les pauvres filles. Le croire, ce serait mal comprendre la divine

irréflexion qui régnait dans le cercle des Baillard. Les trois femmes,

comme Léopold eût fait à leur place, virent seulement dans l'insolence

de la servante et la mauvaise grâce du médecin deux nouveaux signes,

deux nouvelles épreuves par où se manifestait la sollicitude du

Seigneur. Cette humiliation et la disparition subite, mystérieuse, de la

névralgie de Thérèse, exaltèrent chez elles le sentiment d'un accord

avec la divinité. Elles revinrent en disant alternativement des prières

et des cantiques. Cette plaine leur semblait un temple et non pas

immense, un temple domestique, familier, où les villages étaient autant

de petits autels, les travaux des champs une suite de cérémonies

pieuses, et la faible rumeur des bêtes et des gens une large action de

grâces.

Soeur Thérèse ne pouvait se retrouver en pleine campagne, au milieu du

décor et des soins agricoles, sans être envahie par les souvenirs de son

enfance de bergère. Elle se rappelait le temps où, petite fille et

gardant avec une branche effeuillée à la main ses vaches sur la prairie,

elle chantait ses premières chansons. Léopold l'avait initiée à de plus

mystérieuses effusions. Elle était bien convaincue aujourd'hui qu'il

n'est pas indifférent de chanter telle ou telle parole, et si elle

jetait dans les airs les louanges de la Vierge et les magiques syllabes

de Sion, c'est qu'elle voulait s'envelopper, créer autour d'elle une

zone de protection. Croyance vague et profonde. Les trois filles

s'avançaient dans une colonne divine; leur allégresse soulevait leur

marche. Elles devaient aux voyages, à l'habitude des sollicitations et

des remerciements une souplesse, une aisance rare chez les villageoises.

La mâchoire serrée d'un bandeau, heureuse de n'avoir plus mal, associée

à cette nature par une fraîcheur, un parfum, des couleurs dont la

suavité s'accordait avec les parties les plus inexprimables de son âme,

cette soeur paysanne était une image de la fantaisie. Toutes les fées

étaient dehors; Silène et les bacchantes dans les vignes. Un chasseur

sonnait son chien sur la lisière du bois. Dans cette journée de bonheur,

l'esprit de Thérèse avait les virevoltes d'un martin-pêcheur, tout bleu,

tout or, tout argent, sur un paisible étang de roseaux. Avec une cadence

un peu balancée, les trois religieuses chantaient:

Sainte Sion, demeure permanente,

Sacré palais, qu'habite le grand roi,

Dans tes parvis se plaît l'âme innocente,

Quoi de plus doux que de penser à toi!

O ma patrie,

O mon Sauveur.

En traversant les villages quasi déserts, où retentissaient dans les

granges les coups répétés des batteurs au fléau, elles se taisaient, et

par un innocent génie de comédie, pour raffermir le crédit de Léopold,

elles s'appliquaient à laisser paraître sur leurs visages l'innocente

joie dont elles avaient le coeur rempli. Comment la méchanceté de

Vézelise troublerait-elle leur confiance? Un temps gris, silencieux,

humide, enveloppe les vergers, les prairies où sèchent les regains, les

bons chevaux paisibles qui ramènent les voitures chargées de récoltes,

et les grands sacs de pommes de terre qui s'alignent debout le long des

champs. Avant de quitter leur travail, arracheurs et arracheuses font

des tas avec les fanes, y mettent le feu, et ces brasiers solitaires

achèvent de brûler quand la nuit est déjà tombée sur la campagne. C'est

la tristesse d'une fin de journée où déjà perce l'hiver. Mais devant

elles, la colline semble si ferme et assurée des faveurs du ciel vers

lequel elle se soulève! Parfois, une nuée lumineuse vient l'envelopper,

la baigner de jeunesse, comme un signe de la complaisance divine. Sur

leur beau couvent veille une influence surnaturelle.

Du haut de la terrasse, Léopold guettait leur retour. Il leur ménageait

une surprise, et se réjouissait de les voir venir dans le lointain. En

dépit de la nuit, maintenant qu'elles s'étaient engagées à la file dans

l'étroit sentier, à travers les broussailles des pentes, il devinait à

sa légèreté soeur Thérèse qui marchait en avant, et il s'attendrissait

qu'une si longue course n'eût pas alourdi sa grâce. Avec son éternelle

manie de se retrouver dans les grands saints du passé, il se disait:

«Saint Chrysostome s'est appuyé sur la sainte veuve Olympias, et saint

Jérôme sur Marcelle qu'il chargea, lors de son départ pour la terre

sainte, d'arbitrer les difficultés d'exégèse; le nom de sainte

Scolastique est lié à celui de saint Benoît, et nul ne peut penser à

saint François de Sales sans voir à son côté sainte Jeanne de Chantal.

Soeur Thérèse est digne d'être une Olympias, une Marcelle, une

Scolastique, une Jeanne de Chantal...» Auprès d'elle, il sentait son

être s'épanouir, se rapprocher du ciel. Quand les trois religieuses

atteignirent l'esplanade, Léopold les pressa sur son coeur avec respect

et dilection comme trois filles bien-aimées, et les bénit d'un signe de

croix. Puis soudain, il les entraîne dans la sacristie, et prenant un

calice posé sur la crédence:

--Mes chères filles, leur dit-il, le Prophète de Dieu daigne vous

envoyer ces hosties miraculeuses descendues sur son autel et qu'il vous

sera permis de porter en scapulaires sous vos vêtements.

Il dit et les leur fait baiser. Quel trouble, quelle émotion! Elles

éprouvent le sentiment des juifs qui croyaient mourir si une fois ils

avaient touché l'Arche. Régulièrement, nulle religieuse ne peut mettre

la main sur le ciboire vide et les linges sacrés sans une permission

spéciale. D'où une certaine éminence de la religieuse sacristine. Mais

Léopold, avec une audace dont elles défaillent de reconnaissance, leur

fait monter les marches de l'autel. Ce prêtre chaste, et chez qui les

forces physiques et les puissances de foi étaient intactes, devait

nécessairement faire des prêtresses. Sa profonde raison, inconnue de

lui-même, quand il prête un tel rôle à de pauvres religieuses, hier

encore de simples paysannes, c'est qu'aujourd'hui, au lieu de chercher

sa loi dans l'Église, il va la chercher en lui-même, et que tout homme,

à mesure qu'il donne une place à l'inspiration dans la conduite de sa

vie, est amené à honorer davantage la femme, à croire qu'elle pénètre

par ses intuitions dans l'au-delà et que illuminée par l'électricité de

son coeur, elle déchiffre le livre divin.

Les jours d'un novembre lorrain, son ciel abaissé, son horizon rétréci

composent l'atmosphère la plus favorable à l'épanouissement des

puissances religieuses de l'âme. La pluie, le grand vent qui nous

enferment entre quatre murs nous obligent, pour peu que nous en soyons

capables, à écouter les palpitations de notre vie. Tout ce qui reposait

dans l'âme de Léopold se réveillait, se déployait, jetait ses lumières.

Il écoutait les irrésistibles tendances de son coeur et disait: «Ce sont

là des prophéties pareilles à celles de Vintras. Aussi vrai que je suis

l'effet des désirs de mon père et de ma mère, et la couronne de leurs

espérances, mes aspirations sont vraies. Ce que ma nature réclame et que

ma prière sincère sollicite me sera nécessairement donné.» Dans sa

jeunesse et hier encore, en battant tous les chemins de l'Europe, il

avait diminué son être; il s'était senti jour par jour refroidi, gêné,

peut-être dégradé. A courir le monde et surtout à lutter contre

l'évêque, il avait failli perdre sa véritable nature. Maintenant rendu à

lui-même, il va se réaliser, épanouir les pensées déposées dans son

coeur par les générations qui l'ont précédé, et, dans ce début de

novembre consacré aux trépassés, son esprit s'oriente avec plus de force

qu'aucune autre année vers le souvenir de ses parents pour y trouver un

appui.

Le jour des morts, Léopold s'en alla s'agenouiller au cimetière de

Borville. Ni François, ni Quirin, appelés au loin pour découvrir des

sources, ne l'accompagnaient. Cette longue route, il la fit seul, à

pied, sous un ciel bleu, divin de douceur, par le soleil le plus

enchanteur, au milieu de ces vieilles campagnes paisibles comme la mort

et pourtant pleines d'espérance. Son bâton dans la main, le vigoureux

curé parfois pensait à ses ennemis et faisait un dur moulinet, tantôt et

le plus souvent, se livrant aux songes, il pressait le pas pour

atteindre le but des désirs de son âme. Une prière se formait en lui

qu'il prononça sur la tombe de son père, dans l'étroit cimetière

éblouissant de bouquets de fleurs, où dans cette extrême saison

bourdonnaient encore les abeilles:

«Mes parents, je viens vous trouver, vous dire mes pensées qui sont les

vôtres, élargies, colorées par des expériences plus audacieuses.

M'entendez-vous respirer et frapper votre terre de mon bâton? C'est moi,

Léopold, votre aîné. Vous avez construit dans Borville une maison, et

couché sous le sycomore une pierre au titre honorable: _père et mère de

trois prêtres_. Et moi, je ne laisserai pas annuler la maison ni la

tombe qu'à mon tour je dois édifier. Esprits célestes, accompagnez-moi:

je viens vous quérir. Votre tâche de Borville est remplie; c'est sur la

sainte colline maintenant que tous les Baillard combattent...»

Des groupes pieux circulaient, priaient sur les tombes. Nul ne parla à

Léopold de lui-même, car on savait qu'il était dans l'ennui, mais de ses

défunts et avec des mots qui surent trouver dans ce coeur exalté la

source des larmes.

Il repartit, convaincu d'entendre auprès de lui le vol glacial de ses

ombres chéries, et pour leur parler, il s'arrêtait parfois sous les

bouquets d'aulnes qu'aiment les trépassés. Dans cet extrême état

d'émotion, il éprouva le besoin de revoir un ami. Le cher visage du curé

de Xaronval lui revint à l'esprit. Celui-là, comme les autres, l'avait

abandonné le jour de la procession, mais n'était-ce pas un malentendu?

Il saurait bien le convaincre. Sans hésiter, il fit un détour afin de

l'aller voir et de lui demander l'hospitalité pour la nuit. Mais la

route était plus longue qu'il n'avait calculé. Quand il arriva à

Xaronval, il était recru de fatigue, et déjà les ténèbres tombaient.

Une petite fille vint ouvrir. Il se nomma. En entendant ce nom, Léopold

Baillard, l'enfant se glaça d'effroi, comme si elle eût vu Belzébuth

déguisé en prêtre, et reculant vers la porte, elle dit que son oncle

était absent, mais sans doute allait bientôt rentrer. Puis, rapidement,

elle disparut et s'en alla s'asseoir au bord de la route, sur un tas de

cailloux.

Comment Léopold interpréta-t-il la terreur de l'enfant? Y découvrit-il

un refus déguisé? Le certain, c'est qu'une heure après, quand M. Magron

rentra dans son presbytère, et s'en vint tout droit à la cuisine où il

pensait trouver son ami auprès du feu, la pièce était vide. Avec sa

nièce, il chercha vainement dans tous les coins de la cure Léopold

Baillard. Ils montèrent jusque sur le grenier, l'appelèrent devant sa

porte; personne ne leur répondit... Et pourtant Léopold était là, dans

l'ombre. Le lendemain on découvrit, contre une meule du champ voisin, la

forme de son corps dans la paille.

La petite fille se demanda toujours si c'était Léopold ou le Diable qui

avait couché dans cette meule.

Non, ce n'était pas le Diable, mais c'était un Léopold que M. Magron ni

aucun de ses confrères n'avait connu, un Léopold que ne touchaient plus

les paisibles voix de la vie. Il avait bien entendu les cris du curé et

de l'enfant, mais ses chimères le tenaient et d'une telle force qu'aucun

appel ne pouvait plus le leur arracher. Au pied de la meule où il

s'était laissé choir, exténué de fatigue, il restait sans mouvement avec

une prodigieuse lucidité d'esprit. Il regardait comment, sous la nuit

descendante, Sion prenait des accents plus mystérieux et l'aspect d'un

grand autel paré de lumières pour le divin sacrifice; il écoutait les

bruits du village, l'aboiement des chiens, la douce activité du

presbytère tout proche; il se prêtait surtout à ce souffle de Dieu qui

glisse le soir à travers les campagnes. Auprès de lui se tenaient avec

tendresse les deux ombres de son père et de sa mère, telles qu'il les

ramenait de Borville, et dans sa longue méditation nocturne, le coeur et

la pensée envahis de puissants effluves nouveaux, il cessait de se

tourner vers l'ancienne vie lorraine pour en appeler à la vie

surnaturelle. Il n'appartenait plus à la terre... Force universelle,

amour, puissance qui s'éveille en nous pour donner des couleurs et des

sonorités au monde, désir, voici que tu te redresses, une fois encore,

chez Léopold! L'étrange homme a trouvé son bonheur, le seul bonheur qui

jamais, il le jure, ait été digne de sacrifice. Un nouvel amour vient de

s'emparer de son âme, d'anéantir toutes ses expériences antérieures, de

le laver, de le régénérer, et naïf comme un jeune homme, ce vigoureux

quinquagénaire s'élance, le coeur en feu, vers des régions inconnues. Ce

n'est pas qu'il ait découvert une jeune figure émouvante dans l'ombre

d'un soir d'été et qu'un regard plein d'âme ait paru répondre à son

regard, et qu'une soeur céleste soit venue vers lui pour le guider aux

régions du sublime. La jeunesse et la beauté ne songent pas à faire

leurs cruels miracles dans le cercle de ce paysan, qui porte au front le

signe du sacerdoce éternel. Léopold reste obsédé par les seuls problèmes

de son état. La grande et l'unique affaire demeure pour lui de saisir le

problème divin du monde. Il ne va pas en demander la solution au

plaisir, à la volupté d'un coeur qui se brise, à l'éclair d'un tendre

visage. Le dur rêveur est rempli de confiance, a repris avec plus de

force son bâton de route pour le voyage de la terre au ciel, parce qu'il

a reçu de Vintras un mythe à sa portée, le mythe pour lequel il avait

été conçu.

Dans un tel enivrement, que pouvait faire à Léopold le soulèvement de

tout le pays, que pouvait lui faire l'interdiction?

Elle éclata contre les trois frères vers la fin de l'année.

A l'heure même où l'évêché décrétait la sentence, Léopold se promenait

avec soeur Thérèse sur le plateau. Il calculait le moment et priait

Dieu, disant:

--Je ne sens pas le coup d'une houlette brisée.

Quirin et François descendirent aussitôt dans le village, en répétant de

porte en porte:

--Dieu soit loué! Nous ne verrons plus nos confrères; Sion n'y perd que

des pique-assiettes... D'ailleurs nous sommes interdits avec manque de

formalité dans la sentence. Elle ne compte pas.

Et les dévotes s'éparpillaient dans les champs, tourbillonnaient autour

des laboureurs, en marmonnant avec passion le mot de soeur Thérèse:

--Il en sera de nous comme des grains que vous jetez. Le blé que l'on

sème au printemps ne donne jamais rien que de maigre, mais nous

produirons beaucoup, parce que la neige va nous passer dessus.

CHAPITRE VIII

UN SOLDAT DE ROME

Aucune rêverie des longues soirées d'automne, quand la pluie cingle nos

carreaux et que la plainte du vent nous fait tressaillir dans notre

premier sommeil, ne nous présente rien d'aussi étrange que ces prêtres

et leurs compagnes qui circulent sur le haut lieu de Rosmertha, y

cherchant des sources spirituelles et qui voient les anges planer

au-dessus de leurs têtes en même temps que les eaux courir dans

l'épaisseur du sol. Toute la Lorraine a les yeux tournés vers l'antique

sommet qui porte dans le brouillard une mystérieuse couronne féminine.

Mais cet automne de Sion peut-il se prolonger? Ce château de brouillard,

tout étincelant des prestiges du Diable, jouira-t-il encore longtemps

des faibles rayons d'un soleil qui s'incline? Est-ce une île nouvelle

qui monte à la surface et que le vaste flot de l'église officielle ne

parviendra pas à submerger? De toutes parts on se le demande...

Le 11 novembre 1850, jour de la fête de saint Martin, un religieux de

l'ordre des Oblats de Marie, le Révérend Père Aubry, gravissait à pied

la sainte colline. Le curé de Chaouilley le guide; un paysan porte sa

mince valise. C'est le nouveau curé, un jeune homme de vingt-quatre ans,

choisi, délégué par Monseigneur de Nancy. «Je te donne, lui a dit

l'évêque, les âmes de Sion et de Saxon. A toi de les arracher aux

démons. Va reconstruire là-haut l'édifice de la vraie foi, et fonde ton

action sur la parole inébranlable de saint Bernard: _Melius est ut

pereat unus quam unitas_.»

Ce jour-là, sous le porche de Sion, un béquillard attendait fortune. En

voyant s'avancer les deux prêtres, il se hâta vers eux, mais soudain,

frappé d'un mal inconnu, il s'affaissa dans les bras de l'Oblat, qui eut

tout juste le temps de l'aider à bien mourir.

Le jeune prêtre fit un rapprochement entre cette charité qu'il lui était

permis d'accomplir et la légende du saint que l'on fêtait ce jour-là. Il

vit dans ce petit drame l'annonce que Dieu lui permettrait de recevoir

un jour dans ses bras les schismatiques, comme il venait de faire pour

le pauvre boiteux.

En attendant, il fallait trouver un logis. Les cinq maisons où il frappa

successivement, et qui sont avec le couvent toute la vie du plateau, lui

fermèrent, l'une après l'autre, impitoyablement leurs portes. A Saxon où

il descendit, la même hostilité l'accueillit, et, de guerre lasse, il

dut s'accommoder d'une mauvaise chambre à l'auberge.

Cependant les Baillard, indignés qu'on leur arrachât l'église,

achevaient de la déménager. Depuis huit jours, il s'y employaient. Ce

dernier soir, ce fut un vrai pillage. Frères et soeurs, ils s'y mirent

tous, excités jusqu'à la folie par l'arrivée de l'Oblat, ne laissant pas

une fleur, pas un ornement, pas même un linge pour offrir le saint

sacrifice.

C'est dans cette église désolée que le Père Aubry, le lendemain, qui

était un dimanche, prit le contact de ses paroissiens. Au moment où il

se présentait à l'autel, Léopold, François, Quirin, escortés des deux

frères Hubert et Martin, des religieuses et des villageois les plus

fidèles, arrivèrent glorieusement dans le sanctuaire par le corridor qui

fait communiquer l'église et le couvent. Ils se placèrent debout, les

bras croisés, au fond de l'église. Sous le regard de ces trois pontifes,

immenses dans leurs grands manteaux noirs à collet de velours et à

triple pèlerine, et qui ne perdaient pas un seul de ses gestes, une

seule de ses paroles, le jeune curé, non sans émotion, monta dans la

chaire, et prit texte du mort qu'il avait administré la veille sous le

porche pour célébrer les vertus de la charité. Il ne parla que

d'indulgence et d'amour du prochain.

A la sortie, sur le plateau, les trois Baillard l'attendaient, et devant

tous les paroissiens Léopold l'aborda:

--Je suis heureux, dit-il, d'offrir mes hommages et mes félicitations au

jeune missionnaire qui a si bien débuté à Sion.

Mais l'Oblat, lui lançant un regard irrité, s'écria:

--_Vade retro, Satana!_ Retire-toi Satan.

--Vraiment, répondit Léopold, est-ce donc là cet esprit de charité que

vous recommandiez dans votre prône?

Aussitôt des murmures désapprobateurs s'élevèrent contre l'Oblat, qui,

sans se troubler, commença de se justifier en disant qu'il avait agi

selon les paroles de saint Jean: «Si quelqu'un vient vers vous et

n'apporte pas la vraie doctrine, ne le recevez pas dans votre maison et

ne le saluez pas, car celui qui le salue participe à ses oeuvres

perverses.» Il s'appuyait encore sur un texte de saint Mathieu: «Si

quelqu'un n'écoute pas l'Église, regardez-le comme un publicain et un

païen.»

Mais les Baillard allaient de groupe en groupe, répétant que cet

étranger méprisait les gens de Saxon et qu'il venait d'insulter Léopold.

Poussé par eux, Bibi Cholion osa interpeller l'Oblat:

--On dit que vous êtes de Limoges?

--Peu vous importe, répliqua l'autre, je suis le curé légitime désigné

par l'évêque du diocèse.

La réplique était forte, Léopold, pressé par François et Quirin, fit

donner ses réserves: il annonça solennellement que l'Organe de Dieu

viendrait bientôt à Sion et qu'on y verrait ses miracles.

Ce fut d'un effet magique. Tout le monde se presse autour de Léopold. Il

vaticine, il recommence ses discours passionnés et mystérieux; il

appelle avec une impatience frémissante le jour prochain où Dieu jugera

la colline de Sion, la vengera de ses ennemis et mettra au-dessus de

tous la tribu des justes. Cependant son jeune adversaire descendait tout

seul la pente de Saxon pour regagner son gîte. Il fallut retenir

François qui voulait le poursuivre et qui, au milieu d'autres injures,

lui criait un reproche très propre à toucher l'auditoire:

--Ça n'a pas quarante sous à dépenser à l'auberge, et ça veut ruiner un

pèlerinage qui a rapporté des mille et des mille au pays!

Ainsi la guerre était déclarée. Deux chefs se sont jeté le gant. Voilà

que s'affrontent deux puissances, l'étranger et l'indigène, ou même

pourrait-on dire, le Romain et le Celte. Tout le pays est divisé.

Les frères Baillard règnent sur le plateau. Ils y occupent le monastère,

son grand jardin, les promenades transformées en labours et quelques

champs épars. Leurs fidèles habitent toutes les maisons avoisinantes.

Dans Saxon, ils peuvent compter sur la plus grande partie des habitants,

parmi lesquels le maire et son conseil municipal. Même les attributions

du curé, est-il exact qu'ils les aient abandonnées, restituées?

Nullement, puisqu'en qualité de propriétaires du couvent, ils jouissent

du droit d'entrer librement dans la sacristie et dans le choeur par un

corridor intérieur; ils détiennent les clefs des troncs, les clefs du

clocher où ils sonnent l'angelus et les clefs de l'église (qu'ils

ouvrent le matin, qu'ils ferment le soir et qu'ils balayent); enfin ils

ont en leur possession tous les ornements et même des objets sacrés,

tels que le fer à hostie. Bref, ils demeurent les gardiens, les

véritables maîtres du sanctuaire dont l'évêque les a déclarés indignes.

La colline inspirée · 第 7 / 19 段