monde nullement ennuyeux, où l'âme de quelques-uns se satisfaisait, où
l'imagination de tous se trouvait fort à son aise. Leurs récits
agitaient toute la contrée avec force, car ils flattaient le goût du
merveilleux et le goût du comique. Et beaucoup qui n'auraient pas voulu
pénétrer dans la sacristie de Léopold venaient pousser des pointes
jusque sur la colline, où ils avaient parfois la bonne fortune de
rencontrer François et Quirin Baillard occupés à de singulières
besognes. Le grand François errait dans les ruines de Vaudémont, tenant
du bout des doigts la chaîne de sa montre balancée. Il attendait qu'elle
lui révélât les trésors enfouis des anciens seigneurs du donjon. Quant à
Quirin, une baguette de coudrier dans les mains, il cherchait une source
sur la partie désertique du plateau, autour de «l'arbre penderet».
La colline apparaissait au loin comme le plus rare des tréteaux, où des
scènes de miracle se joignaient à une véritable comédie. Et pour achever
d'intéresser le populaire, voici que des effets de drame s'annonçaient.
Des nuages gros de menaces accouraient vers Sion, et tout le pays disait
que l'évêque allait interdire les trois frères.
Un jour, soeur Thérèse, qui souffrait d'une rage de dents, se rendit à
Vézelise, en compagnie des soeurs Euphrasie et Lazarine, pour consulter
le docteur Contal. Mais d'abord toutes trois entrèrent chez l'épicier.
La servante du curé s'y trouvait.
--Bonjour, mademoiselle Mélanie, lui dirent-elles le plus civilement du
monde.
--Bonjour, mesdemoiselles, répliqua l'autre, qui leur fit sa révérence,
et sans plus leur tourna le dos.
Mesdemoiselles! Appeler ainsi des religieuses! Mais ce qui acheva de les
confondre, c'est le regard méprisant de la servante, quand l'épicier
refusa de leur livrer du savon à crédit.
Le médecin, chez qui elles sonnèrent ensuite, leur dit dès le corridor:
--Que venez-vous faire, mes bonnes Soeurs, chez un simple praticien?
Léopold vous guérira: il fait des miracles à la pelle.
Il les poussa poliment dehors.
Soeur Thérèse en fut suffoquée, et si heureusement que son mal de dents
disparut.
Cet accord inattendu de la cure et de la faculté aurait dû épouvanter
les pauvres filles. Le croire, ce serait mal comprendre la divine
irréflexion qui régnait dans le cercle des Baillard. Les trois femmes,
comme Léopold eût fait à leur place, virent seulement dans l'insolence
de la servante et la mauvaise grâce du médecin deux nouveaux signes,
deux nouvelles épreuves par où se manifestait la sollicitude du
Seigneur. Cette humiliation et la disparition subite, mystérieuse, de la
névralgie de Thérèse, exaltèrent chez elles le sentiment d'un accord
avec la divinité. Elles revinrent en disant alternativement des prières
et des cantiques. Cette plaine leur semblait un temple et non pas
immense, un temple domestique, familier, où les villages étaient autant
de petits autels, les travaux des champs une suite de cérémonies
pieuses, et la faible rumeur des bêtes et des gens une large action de
grâces.
Soeur Thérèse ne pouvait se retrouver en pleine campagne, au milieu du
décor et des soins agricoles, sans être envahie par les souvenirs de son
enfance de bergère. Elle se rappelait le temps où, petite fille et
gardant avec une branche effeuillée à la main ses vaches sur la prairie,
elle chantait ses premières chansons. Léopold l'avait initiée à de plus
mystérieuses effusions. Elle était bien convaincue aujourd'hui qu'il
n'est pas indifférent de chanter telle ou telle parole, et si elle
jetait dans les airs les louanges de la Vierge et les magiques syllabes
de Sion, c'est qu'elle voulait s'envelopper, créer autour d'elle une
zone de protection. Croyance vague et profonde. Les trois filles
s'avançaient dans une colonne divine; leur allégresse soulevait leur
marche. Elles devaient aux voyages, à l'habitude des sollicitations et
des remerciements une souplesse, une aisance rare chez les villageoises.
La mâchoire serrée d'un bandeau, heureuse de n'avoir plus mal, associée
à cette nature par une fraîcheur, un parfum, des couleurs dont la
suavité s'accordait avec les parties les plus inexprimables de son âme,
cette soeur paysanne était une image de la fantaisie. Toutes les fées
étaient dehors; Silène et les bacchantes dans les vignes. Un chasseur
sonnait son chien sur la lisière du bois. Dans cette journée de bonheur,
l'esprit de Thérèse avait les virevoltes d'un martin-pêcheur, tout bleu,
tout or, tout argent, sur un paisible étang de roseaux. Avec une cadence
un peu balancée, les trois religieuses chantaient:
Sainte Sion, demeure permanente,
Sacré palais, qu'habite le grand roi,
Dans tes parvis se plaît l'âme innocente,
Quoi de plus doux que de penser à toi!
O ma patrie,
O mon Sauveur.
En traversant les villages quasi déserts, où retentissaient dans les
granges les coups répétés des batteurs au fléau, elles se taisaient, et
par un innocent génie de comédie, pour raffermir le crédit de Léopold,
elles s'appliquaient à laisser paraître sur leurs visages l'innocente
joie dont elles avaient le coeur rempli. Comment la méchanceté de
Vézelise troublerait-elle leur confiance? Un temps gris, silencieux,
humide, enveloppe les vergers, les prairies où sèchent les regains, les
bons chevaux paisibles qui ramènent les voitures chargées de récoltes,
et les grands sacs de pommes de terre qui s'alignent debout le long des
champs. Avant de quitter leur travail, arracheurs et arracheuses font
des tas avec les fanes, y mettent le feu, et ces brasiers solitaires
achèvent de brûler quand la nuit est déjà tombée sur la campagne. C'est
la tristesse d'une fin de journée où déjà perce l'hiver. Mais devant
elles, la colline semble si ferme et assurée des faveurs du ciel vers
lequel elle se soulève! Parfois, une nuée lumineuse vient l'envelopper,
la baigner de jeunesse, comme un signe de la complaisance divine. Sur
leur beau couvent veille une influence surnaturelle.
Du haut de la terrasse, Léopold guettait leur retour. Il leur ménageait
une surprise, et se réjouissait de les voir venir dans le lointain. En
dépit de la nuit, maintenant qu'elles s'étaient engagées à la file dans
l'étroit sentier, à travers les broussailles des pentes, il devinait à
sa légèreté soeur Thérèse qui marchait en avant, et il s'attendrissait
qu'une si longue course n'eût pas alourdi sa grâce. Avec son éternelle
manie de se retrouver dans les grands saints du passé, il se disait:
«Saint Chrysostome s'est appuyé sur la sainte veuve Olympias, et saint
Jérôme sur Marcelle qu'il chargea, lors de son départ pour la terre
sainte, d'arbitrer les difficultés d'exégèse; le nom de sainte
Scolastique est lié à celui de saint Benoît, et nul ne peut penser à
saint François de Sales sans voir à son côté sainte Jeanne de Chantal.
Soeur Thérèse est digne d'être une Olympias, une Marcelle, une
Scolastique, une Jeanne de Chantal...» Auprès d'elle, il sentait son
être s'épanouir, se rapprocher du ciel. Quand les trois religieuses
atteignirent l'esplanade, Léopold les pressa sur son coeur avec respect
et dilection comme trois filles bien-aimées, et les bénit d'un signe de
croix. Puis soudain, il les entraîne dans la sacristie, et prenant un
calice posé sur la crédence:
--Mes chères filles, leur dit-il, le Prophète de Dieu daigne vous
envoyer ces hosties miraculeuses descendues sur son autel et qu'il vous
sera permis de porter en scapulaires sous vos vêtements.
Il dit et les leur fait baiser. Quel trouble, quelle émotion! Elles
éprouvent le sentiment des juifs qui croyaient mourir si une fois ils
avaient touché l'Arche. Régulièrement, nulle religieuse ne peut mettre
la main sur le ciboire vide et les linges sacrés sans une permission
spéciale. D'où une certaine éminence de la religieuse sacristine. Mais
Léopold, avec une audace dont elles défaillent de reconnaissance, leur
fait monter les marches de l'autel. Ce prêtre chaste, et chez qui les
forces physiques et les puissances de foi étaient intactes, devait
nécessairement faire des prêtresses. Sa profonde raison, inconnue de
lui-même, quand il prête un tel rôle à de pauvres religieuses, hier
encore de simples paysannes, c'est qu'aujourd'hui, au lieu de chercher
sa loi dans l'Église, il va la chercher en lui-même, et que tout homme,
à mesure qu'il donne une place à l'inspiration dans la conduite de sa
vie, est amené à honorer davantage la femme, à croire qu'elle pénètre
par ses intuitions dans l'au-delà et que illuminée par l'électricité de
son coeur, elle déchiffre le livre divin.
Les jours d'un novembre lorrain, son ciel abaissé, son horizon rétréci
composent l'atmosphère la plus favorable à l'épanouissement des
puissances religieuses de l'âme. La pluie, le grand vent qui nous
enferment entre quatre murs nous obligent, pour peu que nous en soyons
capables, à écouter les palpitations de notre vie. Tout ce qui reposait
dans l'âme de Léopold se réveillait, se déployait, jetait ses lumières.
Il écoutait les irrésistibles tendances de son coeur et disait: «Ce sont
là des prophéties pareilles à celles de Vintras. Aussi vrai que je suis
l'effet des désirs de mon père et de ma mère, et la couronne de leurs
espérances, mes aspirations sont vraies. Ce que ma nature réclame et que
ma prière sincère sollicite me sera nécessairement donné.» Dans sa
jeunesse et hier encore, en battant tous les chemins de l'Europe, il
avait diminué son être; il s'était senti jour par jour refroidi, gêné,
peut-être dégradé. A courir le monde et surtout à lutter contre
l'évêque, il avait failli perdre sa véritable nature. Maintenant rendu à
lui-même, il va se réaliser, épanouir les pensées déposées dans son
coeur par les générations qui l'ont précédé, et, dans ce début de
novembre consacré aux trépassés, son esprit s'oriente avec plus de force
qu'aucune autre année vers le souvenir de ses parents pour y trouver un
appui.
Le jour des morts, Léopold s'en alla s'agenouiller au cimetière de
Borville. Ni François, ni Quirin, appelés au loin pour découvrir des
sources, ne l'accompagnaient. Cette longue route, il la fit seul, à
pied, sous un ciel bleu, divin de douceur, par le soleil le plus
enchanteur, au milieu de ces vieilles campagnes paisibles comme la mort
et pourtant pleines d'espérance. Son bâton dans la main, le vigoureux
curé parfois pensait à ses ennemis et faisait un dur moulinet, tantôt et
le plus souvent, se livrant aux songes, il pressait le pas pour
atteindre le but des désirs de son âme. Une prière se formait en lui
qu'il prononça sur la tombe de son père, dans l'étroit cimetière
éblouissant de bouquets de fleurs, où dans cette extrême saison
bourdonnaient encore les abeilles:
«Mes parents, je viens vous trouver, vous dire mes pensées qui sont les
vôtres, élargies, colorées par des expériences plus audacieuses.
M'entendez-vous respirer et frapper votre terre de mon bâton? C'est moi,
Léopold, votre aîné. Vous avez construit dans Borville une maison, et
couché sous le sycomore une pierre au titre honorable: _père et mère de
trois prêtres_. Et moi, je ne laisserai pas annuler la maison ni la
tombe qu'à mon tour je dois édifier. Esprits célestes, accompagnez-moi:
je viens vous quérir. Votre tâche de Borville est remplie; c'est sur la
sainte colline maintenant que tous les Baillard combattent...»
Des groupes pieux circulaient, priaient sur les tombes. Nul ne parla à
Léopold de lui-même, car on savait qu'il était dans l'ennui, mais de ses
défunts et avec des mots qui surent trouver dans ce coeur exalté la
source des larmes.
Il repartit, convaincu d'entendre auprès de lui le vol glacial de ses
ombres chéries, et pour leur parler, il s'arrêtait parfois sous les
bouquets d'aulnes qu'aiment les trépassés. Dans cet extrême état
d'émotion, il éprouva le besoin de revoir un ami. Le cher visage du curé
de Xaronval lui revint à l'esprit. Celui-là, comme les autres, l'avait
abandonné le jour de la procession, mais n'était-ce pas un malentendu?
Il saurait bien le convaincre. Sans hésiter, il fit un détour afin de
l'aller voir et de lui demander l'hospitalité pour la nuit. Mais la
route était plus longue qu'il n'avait calculé. Quand il arriva à
Xaronval, il était recru de fatigue, et déjà les ténèbres tombaient.
Une petite fille vint ouvrir. Il se nomma. En entendant ce nom, Léopold
Baillard, l'enfant se glaça d'effroi, comme si elle eût vu Belzébuth
déguisé en prêtre, et reculant vers la porte, elle dit que son oncle
était absent, mais sans doute allait bientôt rentrer. Puis, rapidement,
elle disparut et s'en alla s'asseoir au bord de la route, sur un tas de
cailloux.
Comment Léopold interpréta-t-il la terreur de l'enfant? Y découvrit-il
un refus déguisé? Le certain, c'est qu'une heure après, quand M. Magron
rentra dans son presbytère, et s'en vint tout droit à la cuisine où il
pensait trouver son ami auprès du feu, la pièce était vide. Avec sa
nièce, il chercha vainement dans tous les coins de la cure Léopold
Baillard. Ils montèrent jusque sur le grenier, l'appelèrent devant sa
porte; personne ne leur répondit... Et pourtant Léopold était là, dans
l'ombre. Le lendemain on découvrit, contre une meule du champ voisin, la
forme de son corps dans la paille.
La petite fille se demanda toujours si c'était Léopold ou le Diable qui
avait couché dans cette meule.
Non, ce n'était pas le Diable, mais c'était un Léopold que M. Magron ni
aucun de ses confrères n'avait connu, un Léopold que ne touchaient plus
les paisibles voix de la vie. Il avait bien entendu les cris du curé et
de l'enfant, mais ses chimères le tenaient et d'une telle force qu'aucun
appel ne pouvait plus le leur arracher. Au pied de la meule où il
s'était laissé choir, exténué de fatigue, il restait sans mouvement avec
une prodigieuse lucidité d'esprit. Il regardait comment, sous la nuit
descendante, Sion prenait des accents plus mystérieux et l'aspect d'un
grand autel paré de lumières pour le divin sacrifice; il écoutait les
bruits du village, l'aboiement des chiens, la douce activité du
presbytère tout proche; il se prêtait surtout à ce souffle de Dieu qui
glisse le soir à travers les campagnes. Auprès de lui se tenaient avec
tendresse les deux ombres de son père et de sa mère, telles qu'il les
ramenait de Borville, et dans sa longue méditation nocturne, le coeur et
la pensée envahis de puissants effluves nouveaux, il cessait de se
tourner vers l'ancienne vie lorraine pour en appeler à la vie
surnaturelle. Il n'appartenait plus à la terre... Force universelle,
amour, puissance qui s'éveille en nous pour donner des couleurs et des
sonorités au monde, désir, voici que tu te redresses, une fois encore,
chez Léopold! L'étrange homme a trouvé son bonheur, le seul bonheur qui
jamais, il le jure, ait été digne de sacrifice. Un nouvel amour vient de
s'emparer de son âme, d'anéantir toutes ses expériences antérieures, de
le laver, de le régénérer, et naïf comme un jeune homme, ce vigoureux
quinquagénaire s'élance, le coeur en feu, vers des régions inconnues. Ce
n'est pas qu'il ait découvert une jeune figure émouvante dans l'ombre
d'un soir d'été et qu'un regard plein d'âme ait paru répondre à son
regard, et qu'une soeur céleste soit venue vers lui pour le guider aux
régions du sublime. La jeunesse et la beauté ne songent pas à faire
leurs cruels miracles dans le cercle de ce paysan, qui porte au front le
signe du sacerdoce éternel. Léopold reste obsédé par les seuls problèmes
de son état. La grande et l'unique affaire demeure pour lui de saisir le
problème divin du monde. Il ne va pas en demander la solution au
plaisir, à la volupté d'un coeur qui se brise, à l'éclair d'un tendre
visage. Le dur rêveur est rempli de confiance, a repris avec plus de
force son bâton de route pour le voyage de la terre au ciel, parce qu'il
a reçu de Vintras un mythe à sa portée, le mythe pour lequel il avait
été conçu.
Dans un tel enivrement, que pouvait faire à Léopold le soulèvement de
tout le pays, que pouvait lui faire l'interdiction?
Elle éclata contre les trois frères vers la fin de l'année.
A l'heure même où l'évêché décrétait la sentence, Léopold se promenait
avec soeur Thérèse sur le plateau. Il calculait le moment et priait
Dieu, disant:
--Je ne sens pas le coup d'une houlette brisée.
Quirin et François descendirent aussitôt dans le village, en répétant de
porte en porte:
--Dieu soit loué! Nous ne verrons plus nos confrères; Sion n'y perd que
des pique-assiettes... D'ailleurs nous sommes interdits avec manque de
formalité dans la sentence. Elle ne compte pas.
Et les dévotes s'éparpillaient dans les champs, tourbillonnaient autour
des laboureurs, en marmonnant avec passion le mot de soeur Thérèse:
--Il en sera de nous comme des grains que vous jetez. Le blé que l'on
sème au printemps ne donne jamais rien que de maigre, mais nous
produirons beaucoup, parce que la neige va nous passer dessus.
CHAPITRE VIII
UN SOLDAT DE ROME
Aucune rêverie des longues soirées d'automne, quand la pluie cingle nos
carreaux et que la plainte du vent nous fait tressaillir dans notre
premier sommeil, ne nous présente rien d'aussi étrange que ces prêtres
et leurs compagnes qui circulent sur le haut lieu de Rosmertha, y
cherchant des sources spirituelles et qui voient les anges planer
au-dessus de leurs têtes en même temps que les eaux courir dans
l'épaisseur du sol. Toute la Lorraine a les yeux tournés vers l'antique
sommet qui porte dans le brouillard une mystérieuse couronne féminine.
Mais cet automne de Sion peut-il se prolonger? Ce château de brouillard,
tout étincelant des prestiges du Diable, jouira-t-il encore longtemps
des faibles rayons d'un soleil qui s'incline? Est-ce une île nouvelle
qui monte à la surface et que le vaste flot de l'église officielle ne
parviendra pas à submerger? De toutes parts on se le demande...
Le 11 novembre 1850, jour de la fête de saint Martin, un religieux de
l'ordre des Oblats de Marie, le Révérend Père Aubry, gravissait à pied
la sainte colline. Le curé de Chaouilley le guide; un paysan porte sa
mince valise. C'est le nouveau curé, un jeune homme de vingt-quatre ans,
choisi, délégué par Monseigneur de Nancy. «Je te donne, lui a dit
l'évêque, les âmes de Sion et de Saxon. A toi de les arracher aux
démons. Va reconstruire là-haut l'édifice de la vraie foi, et fonde ton
action sur la parole inébranlable de saint Bernard: _Melius est ut
pereat unus quam unitas_.»
Ce jour-là, sous le porche de Sion, un béquillard attendait fortune. En
voyant s'avancer les deux prêtres, il se hâta vers eux, mais soudain,
frappé d'un mal inconnu, il s'affaissa dans les bras de l'Oblat, qui eut
tout juste le temps de l'aider à bien mourir.
Le jeune prêtre fit un rapprochement entre cette charité qu'il lui était
permis d'accomplir et la légende du saint que l'on fêtait ce jour-là. Il
vit dans ce petit drame l'annonce que Dieu lui permettrait de recevoir
un jour dans ses bras les schismatiques, comme il venait de faire pour
le pauvre boiteux.
En attendant, il fallait trouver un logis. Les cinq maisons où il frappa
successivement, et qui sont avec le couvent toute la vie du plateau, lui
fermèrent, l'une après l'autre, impitoyablement leurs portes. A Saxon où
il descendit, la même hostilité l'accueillit, et, de guerre lasse, il
dut s'accommoder d'une mauvaise chambre à l'auberge.
Cependant les Baillard, indignés qu'on leur arrachât l'église,
achevaient de la déménager. Depuis huit jours, il s'y employaient. Ce
dernier soir, ce fut un vrai pillage. Frères et soeurs, ils s'y mirent
tous, excités jusqu'à la folie par l'arrivée de l'Oblat, ne laissant pas
une fleur, pas un ornement, pas même un linge pour offrir le saint
sacrifice.
C'est dans cette église désolée que le Père Aubry, le lendemain, qui
était un dimanche, prit le contact de ses paroissiens. Au moment où il
se présentait à l'autel, Léopold, François, Quirin, escortés des deux
frères Hubert et Martin, des religieuses et des villageois les plus
fidèles, arrivèrent glorieusement dans le sanctuaire par le corridor qui
fait communiquer l'église et le couvent. Ils se placèrent debout, les
bras croisés, au fond de l'église. Sous le regard de ces trois pontifes,
immenses dans leurs grands manteaux noirs à collet de velours et à
triple pèlerine, et qui ne perdaient pas un seul de ses gestes, une
seule de ses paroles, le jeune curé, non sans émotion, monta dans la
chaire, et prit texte du mort qu'il avait administré la veille sous le
porche pour célébrer les vertus de la charité. Il ne parla que
d'indulgence et d'amour du prochain.
A la sortie, sur le plateau, les trois Baillard l'attendaient, et devant
tous les paroissiens Léopold l'aborda:
--Je suis heureux, dit-il, d'offrir mes hommages et mes félicitations au
jeune missionnaire qui a si bien débuté à Sion.
Mais l'Oblat, lui lançant un regard irrité, s'écria:
--_Vade retro, Satana!_ Retire-toi Satan.
--Vraiment, répondit Léopold, est-ce donc là cet esprit de charité que
vous recommandiez dans votre prône?
Aussitôt des murmures désapprobateurs s'élevèrent contre l'Oblat, qui,
sans se troubler, commença de se justifier en disant qu'il avait agi
selon les paroles de saint Jean: «Si quelqu'un vient vers vous et
n'apporte pas la vraie doctrine, ne le recevez pas dans votre maison et
ne le saluez pas, car celui qui le salue participe à ses oeuvres
perverses.» Il s'appuyait encore sur un texte de saint Mathieu: «Si
quelqu'un n'écoute pas l'Église, regardez-le comme un publicain et un
païen.»
Mais les Baillard allaient de groupe en groupe, répétant que cet
étranger méprisait les gens de Saxon et qu'il venait d'insulter Léopold.
Poussé par eux, Bibi Cholion osa interpeller l'Oblat:
--On dit que vous êtes de Limoges?
--Peu vous importe, répliqua l'autre, je suis le curé légitime désigné
par l'évêque du diocèse.
La réplique était forte, Léopold, pressé par François et Quirin, fit
donner ses réserves: il annonça solennellement que l'Organe de Dieu
viendrait bientôt à Sion et qu'on y verrait ses miracles.
Ce fut d'un effet magique. Tout le monde se presse autour de Léopold. Il
vaticine, il recommence ses discours passionnés et mystérieux; il
appelle avec une impatience frémissante le jour prochain où Dieu jugera
la colline de Sion, la vengera de ses ennemis et mettra au-dessus de
tous la tribu des justes. Cependant son jeune adversaire descendait tout
seul la pente de Saxon pour regagner son gîte. Il fallut retenir
François qui voulait le poursuivre et qui, au milieu d'autres injures,
lui criait un reproche très propre à toucher l'auditoire:
--Ça n'a pas quarante sous à dépenser à l'auberge, et ça veut ruiner un
pèlerinage qui a rapporté des mille et des mille au pays!
Ainsi la guerre était déclarée. Deux chefs se sont jeté le gant. Voilà
que s'affrontent deux puissances, l'étranger et l'indigène, ou même
pourrait-on dire, le Romain et le Celte. Tout le pays est divisé.
Les frères Baillard règnent sur le plateau. Ils y occupent le monastère,
son grand jardin, les promenades transformées en labours et quelques
champs épars. Leurs fidèles habitent toutes les maisons avoisinantes.
Dans Saxon, ils peuvent compter sur la plus grande partie des habitants,
parmi lesquels le maire et son conseil municipal. Même les attributions
du curé, est-il exact qu'ils les aient abandonnées, restituées?
Nullement, puisqu'en qualité de propriétaires du couvent, ils jouissent
du droit d'entrer librement dans la sacristie et dans le choeur par un
corridor intérieur; ils détiennent les clefs des troncs, les clefs du
clocher où ils sonnent l'angelus et les clefs de l'église (qu'ils
ouvrent le matin, qu'ils ferment le soir et qu'ils balayent); enfin ils
ont en leur possession tous les ornements et même des objets sacrés,
tels que le fer à hostie. Bref, ils demeurent les gardiens, les
véritables maîtres du sanctuaire dont l'évêque les a déclarés indignes.