bruit. Les deux jeunes messieurs Baillard et le curé de Xaronval mènent
avec zèle le choeur, chacun dans une partie du cortège. Qu'importe si
parfois le vent jette les cantiques du groupe Léopold sur le groupe
Quirin, qui va devant et dont les prières à leur tour se rabattent sur
le groupe François! Cette légère cacophonie ne saurait gâter le haut
caractère spirituel de cette fête. Arrachés pour un jour à leur vie
matérielle, tous ces paysans se réjouissent de déployer, de dérouler
leurs sentiments de vénération et de se donner leur âme en spectacle à
eux-mêmes. Ils contentent d'obscurs, d'insaisissables désirs en
invoquant sur ce haut lieu la Divinité. Sur cette falaise levée au
milieu des labours de leur race, ils éprouvent une émotion, qui
s'exprime par cette marche grave et lente et par ces accents suppliants
ou louangeurs.
Et maintenant, ils s'installent tous sur des bancs de bois devant la
chapelle, autour d'un autel en plein air, pour écouter le sermon. Ils
tiennent leurs coiffures sur leurs genoux; le soleil blanc, chargé de
pluie, ne gêne pas leurs visages endurcis au froid et au chaud, et s'ils
froncent le front, c'est moins à cause des rayons qui percent le
feuillage des tilleuls que pour mieux se préparer à saisir les fameuses
explications, qui surexcitent, depuis plusieurs semaines, toute la
curiosité de la contrée.
Léopold Baillard gravit les trois marches d'une estrade en bois blanc
décorée de tapis, et faisant face à son public qu'il enveloppe d'un
profond regard, il débute avec un accent bas et tendre:
--Mes biens chers amis, enfin, nous nous retrouvons! Et moi, qui ai
toujours partagé avec vous mes trésors, je viens mettre à votre
disposition mon coeur, mon coeur plus savant, mon coeur rempli
aujourd'hui d'incomparables richesses...
Et d'une voix rapide, il entonna son propre éloge, développant à
l'infini cette idée:
--C'est moi qui ai relevé votre pèlerinage et rétabli au milieu de vous
ce qu'avaient institué vos pères.
Il continua sur ce ton, puis soudain coupa court, se tut deux longues
minutes, comme s'il attendait un contradicteur, et s'avançant d'un pas,
il dit avec solennité:
--Les dangers que court le monde m'épouvantent...
Ces dangers, il les énuméra: la France allait être humiliée; trop avare,
elle aurait à livrer son or; incapable d'honorer la vraie grandeur
spirituelle, elle serait privée d'hommes supérieurs...
Bien qu'il se dît épouvanté, la force de sa voix, son martellement sur
chaque mot, son insistance, son rayonnement indiquaient trop quel
surcroît d'énergie et même quelle allégresse il recevait de ses sombres
visions. Il semblait qu'il eût à son côté, tandis qu'il parlait, un des
anges chargés des coupes remplies de la colère de Dieu, celui même qu'a
vu l'apôtre de l'Apocalypse, et que par instant il bût un long trait de
ce breuvage de colère et de mystère.
--... Mais je ne romprai pas, mes amis, mon alliance avec vous. Je viens
avant la tempête, avant que les eaux de Dieu s'élèvent. Je vais vous
assembler comme des pièces de bois prises dans une forêt, travaillées et
éprouvées, afin de composer l'arche de ce nouveau déluge.
Alors se tournant vers les ecclésiastiques et fixant des yeux M. le curé
de Xaronval, il déclara:
--Je vais vous mettre au courant des rapports spéciaux qui existent en
ce moment entre le ciel et la terre.
Il parla de Tilly. Sa manière de comprendre Vintras, plus élevée que
celle de François, l'autre soir, tenait dans ce thème: les évêques ont
laissé la religion descendre au niveau de la nature humaine; le
rationalisme les a pénétrés. Or un prophète s'est levé. Vintras nous a
rouvert les sentiers qui mènent à l'invisible; il nous fait rentrer dans
la sphère du surnaturel.
Mais Léopold avait trop de hâte d'épancher son coeur. Il oubliait
d'établir les faits les plus essentiels, de donner un historique de son
voyage; il supposait connus Vintras et Tilly. Dans le prodigieux effort
qu'il faisait pour traduire les sentiments qui venaient depuis trois
mois d'émerger de son âme profonde, et pour tenter avec eux une
éducation nouvelle de ses paroissiens, il ne pensait plus à raconter son
aventure, mais simplement à exprimer le frisson lyrique dont elle
l'avait remué. Ses paroles pleines de son et de cadence, plus qu'à leur
ordinaire, car la passion la plus vraie l'enfiévrait, mais trop
obscures, passaient par-dessus la tête des auditeurs, et s'envolant du
plateau, au delà des buissons des pentes, allaient au loin retomber
comme des semences invisibles.
Tandis que Léopold exhale ses appels au surnaturel, toute la nature
semble remise à sa place, silencieuse, immobile, pensive. Au loin se
tait la grande plaine paisible. Elle a envoyé ses délégués sur le
plateau. Ils écoutent avec patience et ne s'étonnent point qu'un prêtre
soit obscur. Parfois une note étrange passe comme un éclair dans les
profondeurs de ce discours et leur révèle de sa rapide lueur des formes
bizarres; ils lèvent les yeux comme un troupeau devant le train qui
passe. Trop tard. La machine a disparu dans la nuit. Messieurs les
Ecclésiastiques, eux, ne comprennent que trop; ils donnent des signes
visibles d'inquiétude et puis de désapprobation. Ils s'agitent, se
penchent les uns sur les autres, se murmurent des mots à l'oreille.
Thérèse ne les quitte pas des yeux; elle suit avec anxiété leur
mécontentement qui grandit avec le déroulement du discours. Elle rougit,
pâlit, s'attriste et s'indigne que l'on puisse échapper à l'action de
Léopold. Sur les bancs occupés par les femmes, l'effet est puissant; les
dévotes sont au ciel. A ces zélatrices s'associent de confiance une
clientèle de voituriers, d'aubergistes, de gens de journée, de
fournisseurs qui, les yeux, les oreilles, la bouche démesurément
ouverts, admirent dans le prédicateur le puissant esprit qui fera leur
prospérité.
Étrange pyramide qui se construit sur ce haut lieu! Un petit peuple lève
son regard vers Léopold, et lui-même est tout tendu vers un monde
mystérieux qu'il distingue déjà par éclair, derrière le monde des
apparences. Ses yeux brillants erraient, dépassaient l'assemblée, ne
voyaient plus que les fantômes qui flottent au-dessus du couvent et
là-bas, sur l'autre pointe de la colline, au-dessus des ruines de
Vaudémont.
--... _Quod isti et istæ, cur non ego?_ Ce que ceux-ci et celles-là ont
fait, pourquoi ne le ferais-je pas?
Léopold ne doutait pas que les anciens chevaliers de Notre-Dame de Sion
et les comtes de Vaudémont, s'ils étaient sortis de la tombe, ne
l'eussent reconnu, entouré comme l'un d'eux, et que, tous ensemble, ils
auraient marché pour le service de Dieu. Maintenant il prêche la
croisade. Comme sa figure s'illumine! Il se voit chevauchant à la tête
des nouvelles cohortes de Sion contre la Jérusalem du Diable, qui, dans
l'espèce, se trouvait être le palais épiscopal de Nancy... Ah!
Monseigneur...
Mais soudain une voix s'élève du milieu du public. Léopold est tiré de
son rêve et brutalement ramené à la réalité. Il voit un homme qui
gesticule et tout le monde debout. C'est le maître d'école, M. Morizot.
Qu'a-t-il crié? Il a crié:
--Êtes-vous donc devenu fou, monsieur le Supérieur?
Léopold lève la main d'un geste sacerdotal pour pacifier ses amis qui
entourent déjà M. Morizot avec des parapluies menaçants. Son mince
visage rayonne d'un sourire de toute-puissance et d'indulgence: c'est le
sourire de celui qui sait et qui possède un talisman, le sourire d'un
guerrier de légende, son épée enchantée à la main. Que les princes des
prêtres mobilisent leurs armées, que M. Morizot passe au service du
Diable, Léopold repose derrière ses mérites comme un saint-Georges
derrière son écu.
Cependant Quirin a causé poliment avec le maître d'école, qui cède à la
majesté du caractère sacerdotal et se retire. Hélas! tous les curés le
suivent.
Dans le même moment la pluie commence de tomber. Pour Léopold qui vient
de reprendre la parole, ce bruissement de pluie c'est la colline qui
frémit sous le courant de l'Esprit. Elle redevient ce que Dieu de toute
éternité a voulu qu'elle fût, le centre de la nature et le siège du
Paraclet. Léopold éprouve une jubilation qui se manifeste dans tous ses
gestes. Mais Quirin le tire par sa chasuble; il lui montre l'émotion de
la foule qui s'est levée et divisée en petits groupes gesticulants; il
lui montre M. le curé de Xaronval qui s'éloigne.
Léopold regarde et dit avec tranquillité:
--Mon frère, _Si Deus pro nobis, quis contra nos?_ Si Dieu est avec
nous, qui sera contre nous?
Il rentre à grands pas au couvent, mené, pressé, quasi embrassé par son
fidèle troupeau. Toutes les pièces y étaient prêtes pour la réception
traditionnelle, et dans le réfectoire attendait une collation que les
soeurs avaient préparée de leur mieux. Mais il n'y a pour y faire
honneur que des personnages secondaires, et pas un ecclésiastique.
Comment le petit cénacle échapperait-il à une impression d'angoisse en
se voyant ainsi délaissé? Comment les esprits ne se reporteraient-ils
pas aux années passées? Alors, après la procession, tous les collègues
des messieurs Baillard venaient s'asseoir à leur table, heureux,
allègres de cette âme religieuse qu'ils avaient senti palpiter sur la
colline et profondément satisfaits d'une journée qui avait été pour eux
un succès professionnel. Et tous, ils s'entendaient pour dire de
Léopold: «Il n'y a pas dans le diocèse un prêtre dont on puisse faire
mieux un évêque.» Et quand ils s'étaient rafraîchis, en se retirant, ils
ne manquaient jamais de faire promettre à monsieur le Supérieur qu'il
amènerait dans leur paroisse, quelque prochain dimanche, les élèves de
son pensionnat et qu'il prêcherait à la grand'messe. Mais aujourd'hui,
quel affront! Les voilà qui partent tous sans un mot d'amitié, sans un
signe de politesse.
Et c'est vrai que sur la pente et sur les raidillons, on les voyait qui
se butaient à grands pas, sans même retourner la tête.
Léopold ne se laisse pas dominer par ces lâches regrets. Il vient de
présider au rétablissement des rapports qu'il doit y avoir entre ce lieu
saint et la population. Plus d'Église imposée par l'étranger, mais une
Église qui sorte de ce sol miraculeux. La fausse religion de l'évêché,
médiocre, sans âme, semblait invincible; du premier coup il l'a jetée
par terre, tant est puissante la force d'une argumentation véridique.
Victoire! Léopold est ivre de plaisir. Un nouveau pacte, une nouvelle
amitié se fonde sur la colline. C'est le début d'une ère de félicité.
Ainsi la pensée de Léopold, que la fièvre de son discours tient encore,
s'échappe de ce pauvre réfectoire et vole sur les sommets; non pas
seulement sur les hauts lieux qu'il a restitués au culte, mais elle
rejoint ses plus hautes espérances.
--La quête a été désastreuse, dit Quirin qui fait des piles de gros sous
sur la nappe. Je ne sais pas si nous aurons dix francs.
Cette phrase pénétra brusquement au milieu des songeries et des images
de Léopold, comme une boule dans un jeu de quilles; elle jeta tout par
terre, et d'une manière si basse qu'il en fut exaspéré.
On vit alors un fait inouï, incompréhensible pour qui n'est pas entré
dans la pensée de l'aîné des Baillard, un fait bizarre qui rejette le
personnage étonnamment loin dans le passé et qui donne un accent barbare
à cette solennité, où tout avait été jusqu'à présent, au moins en
apparence, une suite d'actions régulières, traditionnelles et quasi
protocolaires.
Léopold regarda Quirin, répéta machinalement: «La quête a été
désastreuse...» Puis soudain, se levant, il entraîna vers la chapelle,
par le passage intérieur, tous ceux qui l'entouraient, et là, sans
monter en chaire, depuis la première marche du choeur, il se mit
derechef à prêcher.
C'était toujours le même rappel des services rendus à la Vierge de Sion
et du droit que les trois frères Baillard possédaient à sa gratitude.
C'était une litanie, une supplication, de plus en plus pressante,
impérieuse, comme si la Mère de Dieu résistait et qu'il fallût la
vaincre à force de prières et d'objurgations. Et voici qu'enfin une
parole précise sort de la bouche de Léopold, une parole saisissante et
claire qui remue tous les coeurs:
--Notre-Dame de Sion, l'heure est venue de montrer que vous n'abandonnez
pas ceux qui espèrent en vous.
Il dit, et au milieu du profond silence qui s'établit, il va prendre la
bourse des quêtes. Il se dirige vers le fond de l'abside où la Vierge
miraculeuse trône dans le petit monument à coupole et à colonnades élevé
par ses soins. Il saisit une échelle, l'appuie à la console, gravit les
échelons, et la bourse qu'il tient à la main, il la dépose aux pieds de
Notre-Dame. Puis il descend à reculons, en cherchant avec quelque peine
les barreaux, et sa soutane embarrassée laissait voir au-dessus de ses
souliers ses grosses chevilles de paysan.
Cela fait, il se remit en prière dans l'église où la nuit tombait.
Alors un frisson mortel s'empara de chacun. A cette minute, ils
sentirent qu'il y avait quelque chose de changé dans la religion du
pèlerinage, et de tout coeur ils adhérèrent à cette foi inconnue. Sous
ce geste décisif de leur maître, la qualité religieuse de leurs âmes se
révéla, comme une terre retournée par le soc de la charrue laisse voir
ses profondeurs.
CHAPITRE VII
LA PETITE VIE HEUREUSE
Dans la nuit, soeur Thérèse eut un songe. Notre-Dame la visita et lui
tendant la bourse lui dit: «Une moisson naîtra de mon plateau de Sion,
qui vous nourrira tous surabondamment.»
Léopold trouva dans ces paroles une réponse à sa pressante interrogation
de la veille, et son génie bizarre entendit que la Vierge ordonnait de
mettre en culture le plateau.
Mais d'abord il fallait couper les arbres. C'étaient de magnifiques
tilleuls de trente à quarante ans, que les Baillard avaient vu grandir.
Avec l'église et le cimetière, ils constituaient un des éléments du
pèlerinage, et, pour avoir si bien réussi sur cette terrasse éventée,
ces arbres délicats semblaient favorisés d'une protection spéciale du
Ciel. Leur petite armée, dans la force de l'âge, entourait l'église de
ses troncs pressés et lui faisait une sorte de bouclier contre le vent.
Ces belles allées circulaires étaient le véritable luxe de la contrée,
l'image du repos dominical et du loisir heureux, après les semaines de
travail. Pourtant Léopold n'hésite pas; il décide de les couper et de
mettre en culture les terrains de la promenade, afin de se conformer au
songe de soeur Thérèse et aux paroles de Notre-Dame qui, dans sa bonté,
avait bien voulu se rendre compte qu'il fallait créer des ressources à
ses fidèles serviteurs.
C'est l'automne, la saison où, sous un soleil refroidi, chacun recueille
ce qu'il a semé. Mais Léopold, à cinquante ans, jette bas ses oeuvres,
coupe ses ombrages et promène le soc de la charrue sur ce qui faisait
l'objet de sa tendresse. Rien, pas même sa rupture avec ses confrères et
avec son évêque, ne permet mieux de mesurer la puissance de ses
nouvelles espérances que de le voir ainsi couper ses tilleuls, sans un
mot de regret, sans un soupir de tristesse. Il communique autour de lui
sa flamme dévastatrice. Ses fidèles de Saxon accourent à la rescousse.
Et huit jours après la fête de Sion et le message de la Vierge, tout un
monde de paysans, de frères et de soeurs, armés de haches, de pioches et
de scies, se démenait sur le plateau, au milieu des arbres surpris de
l'effroyable aventure.
Chose admirable, ces barbares travaux s'accomplirent dans l'allégresse.
On vit se déployer sur la colline une activité toute virgilienne, mais
pénétrée d'accents chrétiens. Une perpétuelle prière, ou plutôt une
constante exaltation de l'âme l'accompagnait, à peu près comme le chant
des orgues soutient une prose médiocre. Le matin, l'escouade des frères
et des soeurs partait en chantant pour l'esplanade. Ils y trouvaient
déjà rassemblés les amis de Saxon, venus avec leurs outils. Ces ingrats
enfants de la colline commencent par couper arbres et arbustes à ras de
terre, ensuite ils enlèveront les souches avec des haches et des
pioches, et quand les beaux tilleuls seront débités en bûches pour
chauffer le couvent cet hiver, ils laboureront l'esplanade et la
sèmeront de pommes de terre.
Ces destructions, qui allaient prendre tout leur temps durant les mois
de septembre, d'octobre et de novembre, se présentaient à eux avec les
attraits du sentiment. Tout le long du jour, chacun, par un signe de
croix ou par une prière, faisait hommage à Dieu de ses actes un peu
importants, que ce fût le premier coup dans un tilleul ou la première
tranche coupée dans un pain. C'est un état dont l'allégresse se
traduirait par des hymnes, mais où il serait absurde de vouloir chercher
des idées claires. A quoi songent des cultivateurs couchés à l'ombre
d'une haie, auprès de leurs bouteilles vides, à l'heure rapide de la
sieste, entre deux étapes d'un dur travail? Et ceux-ci, religieuses,
pauvres frères, villageois dévots, avaient reçu dans l'atmosphère des
Baillard une véritable culture de la sentimentalité. Paysans et
mystiques, ils étaient soumis, ouverts à plus d'influences de la terre
et du ciel que nous n'en connaissons.
L'âme du travail, c'était Thérèse. Elle venait aux champs avec les
autres, mais Léopold ne la laissait pas travailler, de peur de
contrarier en elle la grâce de Dieu et de Marie. Et vraiment ses
dispositions étaient merveilleuses pour saisir, sur le moindre indice,
l'invisible à travers le visible. Elle écoutait avec amour la
respiration paisible et presque insaisissable de la sainte colline, et
savait donner aux choses les plus humbles une signification touchante.
Voyait-elle jonchant le sol les branches coupées des tilleuls: «Les
feuilles pourrissent, disait-elle, mais nous sommes les vainqueurs de la
mort.» Quand apparurent les tristes et charmantes fleurs de l'automne,
les colchiques violets, elle y vit une image de l'état religieux:
«Parfois, disait-elle, un semis de veilleuses, comme une douce
congrégation, peut sembler inutile, mais elles servent de parure au
milieu de l'humble prairie et chantent la louange de Dieu.» Des groupes
de papillons qui s'élèvent et se poursuivent lui semblaient des âmes qui
se libèrent. Des vols de corbeaux qui passaient en croassant, elle les
insultait, les moquait comme des démons désarmés.
Parfois des pèlerins se scandalisaient de ces beaux arbres abattus et de
ces terres de la Vierge où l'on menait la charrue. Des invectives
s'échangeaient, un vrai combat de gros mots. Mais soeur Thérèse marche à
côté de l'attelage et vaticine: «Ils croient que nous cultivons la terre
et nous cultivons le ciel.»
Les brumes d'automne fermaient l'horizon et limitaient ce royaume
privilégié. Sur la colline rendue au calme divin, on vivait tout le jour
un rustique cantique des cantiques, qui se prolongeait dans la nuit.
Chaque soir, les soeurs et les frères, auxquels se joignaient les amis
de Saxon, faisaient la veillée autour du feu de la cuisine. Tout en
écossant les légumes pour l'hiver, on causait des menus événements du
jour, et Bibi Cholion faisait des plaisanteries dont les soeurs
s'amusaient. C'était le couarail ordinaire des villages lorrains. Mais,
pour Léopold, c'était bien autre chose! Il croyait présider une de ces
agapes fraternelles comme en tenaient les premiers Chrétiens. Et pour se
conformer à l'usage des petites chrétientés primitives d'Éphèse,
d'Antioche, de Pergame, qui avaient coutume de lire à haute voix les
lettres de saint Paul, il se plaisait à communiquer à son auditoire
quelque épître de Vintras, toute pleine de malédictions contre les
Princes de l'Église et d'effroyables prophéties. Puis, tirant son
journal de sa poche, il y cherchait la confirmation de ces sombres
pronostics. Jamais en aucun lieu du monde on n'entendit lecture
pareille. Léopold, ses lunettes sur le nez, déployait largement la
feuille; il la parcourait du regard, et tout de suite tombait en arrêt
sur l'accident, sur la catastrophe du jour. Soeur Thérèse, debout
derrière lui, se penchait pour regarder si nulle calamité ne lui
échappait, et avant de tourner la page, il attendait qu'elle lui fît un
signe de tête. Cette année-là, Léopold fut particulièrement bien servi;
en septembre, on eut des cas de choléra; en octobre, la peste dans le
golfe Persique; en novembre, des épidémies sur le bétail et de grandes
pertes d'argent à la Bourse. A chaque fléau, Soeur Thérèse battait des
mains, et l'on voyait apparaître sur les lèvres de Léopold un sourire
d'une béatitude ineffable. Quand le _vomito negro_ se réveilla à Rio
Janeiro, le grand François s'écria qu'il donnerait bien dix sous pour
voir à ce moment la tête du curé de Xaronval, car aucun d'eux ne doutait
que M. Magron et tous leurs confrères ne fussent comme eux uniquement
occupés à vérifier les prophéties de Vintras. A dix heures Léopold
distribuait le pain bénit, auquel les soeurs parfois ajoutaient un
supplément de vin chaud.
Et c'est ainsi que chaque soir, là-haut, autour d'une table de cuisine,
des villageois se penchent sur un journal éployé pour y chercher, avec
une fièvre joyeuse, les signes avant-coureurs du cataclysme où s'allait
engloutir ce monde d'iniquité, hormis la poignée de justes groupés dans
l'ombre de Léopold et de Vintras.
A la fin de la semaine, le dimanche, Léopold prêchait solennellement. On
accourait de très loin comme pour un théâtre. Les Baillard avaient
imaginé d'organiser des dialogues où François tenait le rôle d'un prince
de l'Église,--il ne demandait pas mieux que l'on reconnût l'évêque de
Nancy,--accablé par le réquisitoire vintrasien de Léopold. On riait du
grand François; on applaudissait Léopold.
Celui-ci avait pris à Tilly, comme par une sorte de contagion, le
système de se livrer aux flots de ses paroles. Souvent il semblait le
jouet de son inspiration. Puis au retour de ces élancements dans les
régions qui s'étendent par delà les limites de notre esprit, il parlait
du ton le plus plat. Ses discours, plus qu'à demi incompréhensibles, du
moins n'étaient pas des soporifiques, des marmottements confus comme il
pouvait y en avoir à la même heure dans les églises de la plaine. Il en
sortait une voix vivante, d'un positif déconcertant. Ah! c'était simple.
Du milieu de ses obscures redondances, assez pareilles aux
orchestrations d'un charlatan de foire, il terrifiait son monde en
prédisant la grande catastrophe finale, puis il le rassurait en offrant
de donner après l'office, dans la sacristie, un mot de passe qui
garantirait le salut.
Ces ardeurs insensées touchaient beaucoup les femmes. Elles venaient,
chaque dimanche, plus nombreuses. Léopold attendait beaucoup d'elles
pour la propagation de ses vues sur le règne du coeur. Aussi ne
négligeait-il rien pour leur plaire, et par exemple, il aimait à répéter
que l'excès de leur amour de Dieu leur a causé, dans la suite des temps,
une palpitation si violente que plusieurs de leurs côtes ont changé de
place pour donner de l'espace à leurs coeurs, formant ainsi sur leurs
poitrines une douce éminence.
En l'écoutant, elles rêvaient. Cet apôtre extravagant de l'Esprit-Saint
ouvrait à ces paysannes, médusées d'étonnement, les royaumes du
romanesque. Beaucoup s'émouvaient. Quirin qui les surveillait en prenait
bonne note. M. le Supérieur gardait toujours un certain _Noli me
tangere_; il ne descendait guère les gradins de l'autel, mais les deux
cadets, eux, à la sortie de la messe, se multipliaient en conversations
sur le parvis et jusqu'au milieu des labours du plateau. Qu'est-ce que
vous risquez? disaient-ils. Ils ramenaient ceux-ci et ceux-là dans la
sacristie. Léopold s'y tenait en permanence, ayant à ses côtés soeur
Thérèse. On s'asseyait comme dans une maison de village. C'était encore
une église, mais plus familière que l'autre. Très vite, la causerie
tournait à la confession, et Thérèse s'éloignait, s'occupait des
enfants, s'il y avait lieu, les caressant, les approchant de l'autel,
joignant la puissance de la tendresse féminine à l'effet de la doctrine
prêchée par le Pontife. Puis revenant à la sacristie:
--Monsieur le Supérieur, disait-elle, montrez donc à Madame l'hostie
miraculeuse que vous avez reçue de Tilly.
Léopold exhibait alors une de ces hosties tachées de sang et divinement
parfumées, comme on en voyait par miracle apparaître, de fois à autre,
sur l'autel de Vintras.
De la sacristie, les néophytes passaient dans le couvent, où François et
Quirin offraient leurs services. C'était comme un second cabinet de
consultation. Ils se proposaient pour trouver des sources, des trésors.