Comme ils sont contents! Pour la première fois, depuis la grande

dispersion et depuis qu'ils ont formé un nouveau foyer, ils reçoivent

leur Supérieur. Autour de la table, sous la pauvre lumière d'une lampe,

ils forment une petite société d'amis vérifiés par le malheur. Paysage

charmant et singulier que cette tablée de prêtres, de frères et de

nonnes, un très vieux paysage. Tous ces gens rassemblés là, avec leurs

soutanes fatiguées, leurs robes à liserés bleus, leurs collerettes,

leurs larges manches retroussées et leurs cornettes, font moins penser à

des gens d'église qu'à des terriens de l'ancienne France. A leurs

traits, à la rudesse de leurs manières, à la franchise salubre de leurs

attitudes, on croirait voir un de ces tableaux où le grand artiste Le

Nain peignait des paysans du dix-septième siècle, assis autour d'une

table avec du vin et des femmes pour les servir.

Toutes ces religieuses semblaient avoir le même âge, une trentaine

d'années environ. Déjà la vie avait usé leurs traits et fané chez elles

toute beauté physique, mais dans le fond de leurs yeux demeurés jeunes

on voyait la plus charmante simplicité rustique, une sensibilité douce

et le désir de prévenir toutes les volontés de leurs prêtres. De fois à

autre, l'une d'elles se levait pour aller prendre un plat sur le feu et

pour remplir un pot de vin qu'elle versait dans les verres. On entendait

crier sous les couteaux les larges miches de pain de ménage. Ils

mangeaient grossièrement et fortement, en vrais ruraux; ils eussent

fourni à des citadins une impression un peu animale et comme d'un

troupeau dont toute la beauté tient dans la santé et dans la robustesse.

Mais qu'il y a de sérieux et même de noblesse dans leurs physionomies et

dans leurs attitudes! Ce qui donne sa couleur unique et profonde au

tableau, c'est que ces gens sont rassemblés pour débattre les intérêts

matériels les plus terre à terre, en même temps que les plus folles

aspirations religieuses. Ils boivent, ils mangent, mais surtout ils sont

penchés vers Léopold, dans un même mouvement d'admiration et de

curiosité.

Un sourire d'extrême bienveillance ne quitte pas ses lèvres, le sourire

des images de piété, celui que les petits livres d'hagiographie prêtent

aux saints personnages de jadis. Tout à coup, il frappe avec son couteau

sur son verre. Chacun se tait et lui, d'une voix solennelle:

--Réjouissez-vous, mes chers fils et mes chères filles; nous vous

rapportons des trésors matériels et moraux qui dépassent vos plus

audacieuses prières. Avant peu, nos ennemis et ceux qui nous ont reniés

vont cruellement se mordre les doigts. Nous aurons à prier pour eux.

Trop tard, peut-être! et je ne réponds pas de la complaisance de Dieu...

Mais tout cela, je l'expliquerai bientôt dans le détail; je le

déploierai, le 8 septembre, pour la fête de la Nativité de la Vierge,

devant tout le peuple assemblé. Ce soir, comme je ne veux pas vous

laisser dans une trop cruelle attente, et pour répondre à vos filiales

impatiences, mes chers enfants, j'autorise notre cher et éloquent

François à soulever un peu le voile.

Alors le grand François commença de dérouler, sous les yeux de ce petit

cercle prédisposé à tout croire par le mysticisme et la détresse, le

récit merveilleux de leur séjour à Tilly, un long chapitre de la

_Légende dorée_ ou des _Mille et une Nuits_, l'énumération des prodiges

qu'ils venaient de voir au sanctuaire de Vintras: voix mystérieuses

venues du ciel, hosties sanglantes et couvertes d'emblèmes apparues tout

à coup sur l'autel, calices vides soudain remplis de vin, colombe qui

venait se poser sur l'épaule du prophète et frôler du bec son oreille

quand il parlait à ses disciples, parfum de lis, de rose et de violette

envahissant le sanctuaire. Tous ces miracles, François les contait avec

de beaux mots caressants et brillants, comme il y en a sur les images de

piété, des mots qui sont de la poésie pour les chères soeurs et qui

soulevaient leur étonnement et leur admiration, qui leur arrachaient des

exclamations en patois et des remerciements à la Vierge. Puis, petit à

petit, à mesure qu'il s'éloignait des belles phrases qu'il avait

préparées, à mesure qu'on l'interrompait de questions, mangeant et

parlant tout à la fois, il reprenait ses mots rudes, ses images à lui,

et, au lieu du ton de prédicateur, son accent de terroir:

--Bien sûr, mes chères soeurs, qu'il y en a dans le pays qui diront:

«Qu'est-ce que nous raconte là ce grand, avec son imagination aussi

haute et pas plus sage que sa tête?» Vous leur répondrez ce que vous

savez bien, qu'à l'arrivée des lettres de Léopold j'ai d'abord ri dans

le grand jardin, et que j'ai engagé avec lui un combat quasi à l'épée,

par correspondance. Enfin, j'ai voulu voir de mes yeux. Je suis allé à

Tilly. Me revoilà. Tout ce que je vous raconte, j'ai l'ai vu et entendu,

et avec moi, avec nous quatre, plus de quarante-six personnes, parmi

lesquelles des prêtres, des comtes et des marquis. Vintras, aussi vrai

que je regarde cette chandelle, c'est un miracle! et je crois en lui

comme je crois en Dieu. Il n'a pas fait plus d'études que vous, mon bon

frère Hubert, et tous les jours, pendant deux heures et demie, il parle

sur toutes les matières de la théologie, sans éprouver aucun besoin de

tousser ni de cracher, ni paraître jamais plus fatigué à la fin qu'au

commencement. Mais ce qui prouve tout à fait qu'il est inspiré de Dieu,

c'est qu'il ne sait lui-même ce qu'il dit et qu'il ne l'apprend qu'après

son discours de ceux qui l'ont entendu et à qui il le fait répéter...

C'était charmant d'écouter François et de voir comment, au fond limpide

de ces sortes de nature qui ne pensent qu'à admirer et à servir, se

forme une inébranlable conviction. Il présentait le type idéal du clerc

et de l'écuyer. On l'aurait vu indifféremment sur la paille de la rue du

Fouarre, écoutant les leçons d'Abélard, ou couché en travers de la tente

du chevalier son suzerain. Mais, en même temps, c'était un beau diseur,

un voyageur qui arrive de loin et désireux de produire son effet. Aussi

avait-il bien soigneusement gardé pour la fin l'énumération des hautes

dignités dont ils revenaient revêtus:

--Il y aura vingt nouveaux pontifes pour la Régénération, qui arrivera

bientôt, et nous sommes du nombre, nous trois! Mon frère Supérieur (il

montrait Léopold) est établi par Dieu Pontife d'Adoration, et mon jeune

frère (il désignait Quirin) Pontife de l'Ordre. Notre soeur Thérèse est

sacrée miraculeusement, elle aussi, pour être la fondatrice et la

supérieure d'un nouvel ordre de femmes, peut-être le seul qui existera

dans le nouveau règne de Jésus-Christ. Ce sera la _Congrégation des

Dames libres et très pieuses du miséricordieux amour du Coeur divin de

Jésus_. Désormais notre soeur s'appelle Madame Léopold-Marie-Thérèse du

Saint-Esprit de Jésus. Et moi, qu'est-ce que je suis? Je suis établi

Pontife de Sagesse.

Pontife de Sagesse! Sur ces mots, François éclata d'un gros rire.

--Vous êtes bien étonnés! Je l'ai été plus que vous. Mais le prophète

m'a dit: «On vous a appelé fou, parce que vous étiez fou de la folie de

Jésus-Christ.» En voilà des merveilles!

Ce fut un transport d'admiration. Les soeurs et les frères se pressaient

avec délice à l'entrée de cette vie de félicité, sans aucun étonnement

car la sainte Vierge devait bien ces rétributions au zèle de son

serviteur Léopold, mais avec une jubilation de spectateurs que le drame

satisfait. Assise aux pieds de François, la chienne Mouya participait

joyeusement au tapage. Elle ne le perdait pas des yeux et, sans souci

des paroles, à chaque fois que l'orateur lançait le bras en avant, elle

s'élançait elle aussi, comme pour happer un morceau. Quand tout le monde

s'exclamait, elle ne se gênait pas pour aboyer...

François n'avait garde de s'arrêter. Excité par l'effet qu'il produisait

et par l'excellence du modeste repas, il retrouvait sa drôlerie de jeune

paysan, une drôlerie toute-puissante sur des assemblées de village, où

le goût du merveilleux n'a d'égal que le goût de la farce. Après avoir

entraîné ses auditeurs dans la région des prestiges, il les ramena tout

d'un coup dans une réalité plaisante. Ce fut Thérèse Thiriet qui fournit

une matière à sa verve aimable et rieuse.

--Vous savez qu'autrefois je ne m'entendais guère avec notre soeur

Thérèse. J'ai même eu des mots, à cause d'elle, avec mon frère

Supérieur. Aujourd'hui, tous les nuages sont dissipés; nous sommes

devenus, elle et moi, de grands amis. Vintras a fait encore ce miracle.

Mais ça n'a pas été tout seul, n'est-ce pas, ma soeur?

Soeur Thérèse fixait sur lui en souriant un regard indéfinissable, où il

pouvait y avoir les sentiments complexes d'une religieuse pour un

prêtre, d'une jeune paysanne pour un loustic, et surtout un sentiment

royal de supériorité bienveillante.

--Notre soeur, continuait le grand François, a été humiliée dans un

discours extatique, comme elle ne l'a jamais été. Son orgueil, sa

désobéissance, ses mensonges, sa mauvaise tête lui ont été reprochés. Le

prophète l'a confessée publiquement, cependant en termes généraux. Je

n'ai jamais vu accabler quelqu'un de la sorte. Elle disait dans ce

moment: «Voilà bien ce que monsieur François Baillard m'a si souvent

reproché; il est sans doute bien content d'entendre tout cela.»

On assistait là à une de ces séances plaisantes, comme on en voit aux

veillées lorraines, où les filles et les garçons échangent des facéties

et des bouts rimés. C'était une véritable séance de _daïe_, où François

_daïait_ la religieuse. Tous ces paysans étaient enchantés; Quirin

lui-même avait déridé son petit visage sérieux d'avoué, et l'allégresse

générale avait gagné Léopold.

Un fumet barbare s'exhalait de la scène. Et, beauté profonde, son

caractère lui venait, non pas du décor, mais des âmes. Dans ce couvent,

remis en état peu avant par les frères Baillard, certains objets trop

neufs, telle mécanique, un moulin à café, un réveil-matin, détonnaient,

mais on y respirait, comme une chose vivante et dans la forme la plus

spontanée, la foi des populations primitives de cette terre.

Cependant Léopold n'était pas homme à supporter longtemps le caractère

profane que prenait la petite réunion. Et pour relever les esprits:

--Soeur Thérèse, dit-il, chantez-nous le cantique de nos processions.

La religieuse se leva. C'était une fille de taille moyenne et dont les

formes gracieuses se révélaient sous la bure épaisse de sa robe. Les

voyages et la gloire de son miracle avaient un peu gâté son bon naturel

en lui donnant un certain goût de la mise en scène et de l'effet. Elle

se tint droite et silencieuse plusieurs minutes. Sa personne élancée,

ses yeux bleus et fixes lui donnaient l'apparence d'une statue d'église.

Mais on la voyait respirer doucement, et il semblait que sous les yeux

de tous l'enthousiasme l'envahît. Enfin, elle commença:

Par les chants les plus magnifiques,

Sion célèbre ton Sauveur;

Exalte dans tes saints cantiques

Ton Dieu, ton chef et ton pasteur;

Prodigue aujourd'hui pour lui plaire

Tes transports, tes soins empressés.

Jamais tu n'en pourras trop faire,

Tu n'en feras jamais assez.

Et tous reprirent en choeur les dernières paroles:

Jamais tu n'en pourras trop faire,

Tu n'en feras jamais assez.

La médiocrité de ces strophes composées pour les pèlerins, qui les

égrènent encore en parcourant les sentiers de la colline, ne pouvait

pas, non plus que l'accent lorrain de la chanteuse, désenchanter ce

petit monde. La soeur Thérèse avait dans toute sa personne une sorte de

perpétuelle émotion trop puissante, et sa voix traduisait si bien ce

frémissement intérieur! C'était la fille de Jephté qui s'en va au-devant

de son père avec des tambours et des flûtes; c'était la confiance, la

jeunesse, la fantaisie précédant, accompagnant les mornes et dures

passions; c'était une fille spirituelle célébrant le retour et la

victoire de l'homme dont nul n'a pu courber le front. Et lui, en la

regardant, il songeait aux prophétesses de la Bible, à Myriam, soeur de

Moïse, qui fut une musicienne exaltée, chantant et menant, un tambourin

à la main, le choeur des femmes dansantes; à Deborah, la vierge

guerrière, que l'on appelait l'abeille d'Éphraïm et qui siégeait sous un

palmier dans la montagne; à Oulda qui pardonnait; à Noadja de qui l'on

ne sait que le nom cité par Néhémie, et il demandait à cette âme

favorisée de l'élever dans les voies du ciel.

Ce fut là le haut moment de la soirée, un de ces moments sonores où

l'être le plus morne connaît, sent palpiter son âme. L'Esprit de la

colline remplissait cette pauvre cuisine. A cette minute, ces

religieuses, autour de cette table, apparaissaient bien autres qu'on ne

les vit jamais au dehors. Elles avaient des figures que, seuls, les

Baillard leur surprirent jamais. Il semblait qu'une lumière, visible à

travers leurs visages et venue des profondeurs de l'âme, les

transfigurât. Et Thérèse, entre toutes, brillait avec le plus d'éclat,

les yeux plus vastes et toute traversée par des éclairs d'amour et de

plaisir. Laissant les autres soeurs verser le vin et faire le service,

elle déposait aux pieds de son maître le globe étincelant des émotions

de ce petit cénacle. Il y avait de la magicienne dans cette paysanne

coiffée du bandeau des religieuses. Jeune encore, elle cachait sous sa

coiffe de nonne la mèche échevelée que nos vieilles prophétesses

lorraines livrent au vent du sabbat. Dans son cantique, un mot entre

tous, ce mot de Sion, perpétuellement répété de strophe en strophe,

exerçait sur Léopold une action prestigieuse. Sion, c'était pour ce

grand imaginatif la Jérusalem terrestre et la Jérusalem céleste; c'était

sa montagne, son église et son pèlerinage; c'était plus encore, et, dans

ce beau mot, il plaçait le sentiment de l'infini qu'il portait en lui.

Lorsque ces magiques syllabes, chargées d'une si riche émotion, se

mêlaient au souffle harmonieux de la miraculée, il semblait qu'il subît

une incantation.

Dehors, sous la nuit, règnent la défiance, l'hostilité, et aux quatre

coins du plateau s'étend le beau domaine perdu qui trouble en Léopold

l'homme de désir. Mais comme une action de grâce, le chant de Thérèse

éclate pour annoncer à la sainte colline l'intervention mystérieuse du

ciel. L'univers en est modifié. Une Saga du Nord raconte qu'une

devineresse chantait à midi l'air de la nuit, et si loin que son chant

portait, les ténèbres s'établissaient. Ainsi de Thérèse: tant qu'elle

chante et si loin que va son chant, Léopold est Pontife et Roi.

Quand la religieuse, épuisée, se tut, Léopold rouvrant les yeux se leva

et dit avec un accent profond:

--Mes chers frères et mes chères soeurs, allons remercier la Vierge.

Son coeur déborde d'amour. A Tilly, dans un éclair, il vient de recevoir

toute fulgurante la réponse à la terrible question qui depuis des mois

se posait devant lui et qu'il n'osait même pas se formuler nettement:

«Pour quelle tâche désormais puis-je vivre? Que construirai-je? Au nom

de quoi vais-je quêter?» Cette doctrine mystérieuse de Tilly, la

justification par l'amour, c'est de toute antiquité qu'elle repose dans

ce coeur clérical formé à Borville par des générations catholiques. Elle

a fait explosion dans cet homme malheureux, au fond de sa pauvre cellule

de Bosserville, quand il répétait à Dieu: «Ne suis-je pas un coeur

juste? Vois mon coeur, juge-le et donne moi un signe.» A Tilly, il l'a

reconnue comme un désir, comme une foi qui reposait en lui depuis

toujours. Vintras l'a confirmée, étayée par des prodiges. En quelques

semaines, auprès de l'Organe, une certitude mystique vient de l'envahir

avec une puissance prodigieuse, et de le mettre tout en émoi. Elle va

éveiller en lui quelque chose de tout nouveau et d'idyllique, l'idée du

bonheur; elle la dégage, la fait monter à la surface. Maintenant Léopold

conçoit comment pourrait se faire la satisfaction de son âme. Ce n'est

plus de construire des édifices, mais de construire des temples vivants.

Le prêtre bâtisseur s'élève à un degré supérieur: il veut former des

âmes, présenter à Dieu une compagnie de saints. Et quel beau sens

nouveau à donner au pèlerinage! Quel fructueux motif de quête!

Tous s'étaient agenouillés dans les ténèbres de la chapelle. Les trois

Baillard remercièrent à haute voix la Vierge de la profusion des grâces

qu'ils avaient trouvées à Tilly, et de les avoir choisis pour être sur

cette colline les apôtres du règne de l'Esprit.

C'est ainsi qu'aux jours de jadis, ici même, les chevaliers revenus de

la croisade, et dont les dames pouvaient croire que leurs prières les

avaient soutenus, racontaient, sous de beaux regards émerveillés, les

prodiges et les profits de leur expédition, tout en buvant force hanaps,

puis dévotement priaient Notre-Dame de Sion, avant derrière eux un démon

narquois.

CHAPITRE VI

LA PROCESSION DU 8 SEPTEMBRE

Ces confidences singulières des frères Baillard ne tardèrent pas à

glisser le long des pentes de la colline, et l'on se répétait dans les

villages que Léopold allait dire des choses extraordinaires le jour de

la fête de Sion, qui a lieu, chaque année, pour la Nativité de la

Vierge.

Ce jour-là, au temps des ducs, c'était une fête nationale, organisée et

présidée par les pouvoirs publics. Les notables de Vézelise invitaient

le sieur Curé et les Révérends Pères Minimes et Capucins, et

enjoignaient aux corps de métiers d'assister, chacun sous leur bannière,

à la procession, pour obtenir de Dieu un temps favorable aux fruits de

la terre et pour porter à Notre-Dame de Sion un cierge de cire blanche.

Défense à tous de causer ni de quitter les rangs, à peine de deux francs

d'amende, pendant ladite procession longue de seize kilomètres. Des

citoyens délégués y veillaient avec les sergents de ville...

Aujourd'hui, c'est en toute liberté que la foule vient à la date

traditionnelle processionner sur le plateau; les antiques disciplines

ont été rompues, mais les mêmes forces demeurent.

Malgré la curiosité excitée par tous les bruits qui couraient sur les

révélations attendues, on répondit peu à l'appel des Baillard. Une des

premières personnes arrivées fut un excellent prêtre, monsieur Magron,

curé de la petite paroisse de Xaronval, jadis camarade de Léopold au

séminaire, et qui n'avait jamais cessé de lui témoigner une déférence

affectueuse, d'année en année, toutefois, plus timide et plus

épouvantée.

Sans discerner l'anxieuse tristesse dont était empreint le visage

naturellement chétif et souffreteux de son ami, Léopold s'approcha de

lui, les mains tendues:

--Merci, mon très cher, d'être venu, lui dit-il.

--Ne me remerciez pas, répondit l'autre, mais écoutez-moi.

Et le tirant à part:

--Je serai peut-être le seul prêtre ici aujourd'hui, et si je ne suis

pas le seul, nous serons bien peu nombreux parmi nos confrères. Soyez

prudent, Léopold; vous ne savez pas ce qui vous menace: Monseigneur est

de nouveau exaspéré contre vous. Il a su votre séjour à Tilly. L'évêque

de Bayeux lui en a écrit, averti par un chanoine avec qui vous avez

voyagé. Est-ce vrai? Vous voyez que notre évêque est bien renseigné. Que

la cérémonie, aujourd'hui, soit comme toutes les autres; qu'il n'y ait

rien à y reprendre; qu'il ne s'y passe rien que l'on puisse rapporter

là-bas contre vous. Ne parlez pas surtout, c'est votre frère qui vous en

supplie.

--Vous avez donc oublié, Magron, cette phrase que nous admirions tant au

séminaire: «Le silence est le plus grand des supplices; jamais les

saints ne se sont tus.»

--Et vous, Léopold, vous oubliez le grand mot de saint Paul que nous

admirions également: «Étant lié, je suis libre.»

Mais déjà Léopold, hautain et résolu, allait à d'autres arrivants.

Deux ou trois cents personnes au plus étaient venues des villages

voisins ou des petites villes, de Vézelise, de Bayon, même de Charmes et

de Mirecourt. Au pied de la côte trop raide, leurs voitures à échelles

les attendaient, rangées sur le bord de la route, près de la ferme de la

Cense Rouge. Et sur l'étroit plateau, c'était le décor habituel, le

décor de chaque jour d'ailleurs, sauf que l'on voyait, çà et là, des

tables couvertes de serviettes blanches où reposaient des paniers, et

quelques pauvres échoppes qui étalaient des images pieuses, des saints

d'Épinal, maintenus contre le vent par des cailloux. L'été venait d'être

extrêmement pluvieux, et, au 8 septembre, c'était déjà un grand ciel

froid d'extrême automne, où le plus faible soleil mettait une teinte

dorée, diluée dans la pluie suspendue. L'horizon, fermé par les brumes,

respirait la tristesse, une sorte de grâce voisine de la maussaderie.

Vers deux heures, conduite par les trois frères Baillard, la procession

sortit de l'église. Et tandis que les derniers retardataires se

pressaient de gravir gaiement les raidillons, elle commença de tourner

lentement autour du couvent et sur les bords de l'étroite terrasse,

au-dessus de l'immense étendue.

François Baillard, qui avait beaucoup de talent pour les cérémonies,

avait réglé les moindres détails, et il surveillait tout avec une

exactitude et un entrain admirables. La face et le cou congestionnés, il

jetait dans l'air à haute voix les prières à Notre-Dame de Sion, puis il

se retournait, battait la mesure et disait: «A voix large, sans respect

humain, répétez les invocations avec toute votre énergie.» Ou bien

encore: «Je compte que messieurs les Ecclésiastiques soutiendront les

répliques des fidèles.»

Ils ne sont pas nombreux, messieurs les Ecclésiastiques! Et M. le curé

de Xaronval n'a eu que trop raison dans ses fâcheux pronostics. L'évêché

n'a pas envoyé de représentant, et presque personne n'est venu des

presbytères voisins. Voilà des années qu'on n'a vu une procession si

chétive, et dans ce jour mélancolique quelques-uns pourraient croire

qu'ils assistent à une revue d'après la défaite, à la revue de troupes

toujours fidèles, bien décimées. Certains corps d'armées ont été

anéantis. Il reste bien peu de tout ce peuple militant que les Baillard

avaient rassemblé et organisé pour le service de la Vierge. Où sont-ils,

les frères instituteurs que Léopold aspirait à répandre dans tous les

diocèses de France? les frères laboureurs qui travaillaient à la ferme

modèle de Saxon? et les frères ouvriers, menuisiers, maréchaux ferrants,

charrons, cordonniers, peintres, tailleurs de pierres, tailleurs

d'habits? Où sont-elles, les soeurs de Flavigny, de Mattaincourt, de

Sainte-Odile et de Saxon? La tempête a tout dispersé. Les cadres, du

moins, subsistent. Voilà frère Hubert et frère Martin, vêtus de la robe

brune aux bandes bleues; voilà les soeurs Euphrasie, Quirin, Marthe et

Lazarine, parmi lesquelles s'avance la soeur Thérèse d'un pas qui ne

fait qu'effleurer la terre. Fébrile, inquiète, nerveuse, la sensitive a

perçu des choses invisibles pour tout autre que pour elle; elle sent des

inimitiés dans cette foule, des animosités qui n'attendent qu'une

occasion pour se produire avec éclat. Elle tressaille au milieu de ce

cortège et sous ce grand ciel découvert, comme si des souffles, un

esprit, un monde mystérieux l'entouraient. Des paysans, des paysannes

surtout composent le gros du cortège. Les hommes s'en vont, le chapeau à

la main, les bras ballants, d'un pas embarrassé par cette marche trop

lente, et les femmes, à côté d'eux, très abritées sous la coiffe,

portent, passé à leur bras, un panier à provisions d'où sort le goulot

d'une bouteille.

Léopold venait le dernier. Il s'avançait, entouré de quelques prêtres,

un état-major bien mince, au regard de la véritable cour ecclésiastique

qui l'enveloppait aux fêtes précédentes! Il n'en perd pas un pouce de sa

dignité. Et le vent qui agite les surplis de ses confrères ne fait pas

remuer son lourd brocard violet.

La colline inspirée · 第 5 / 19 段