--Vintras! dit-il. On vous a dit cela, et vous l'avez cru! Vous ne savez

donc pas que Monseigneur de Bayeux l'a fait condamner à cinq ans de

prison pour escroquerie, et qu'il n'a été relâché que par le juif

Crémieux, devenu ministre à la révolution? Et pourquoi? Pour lancer dans

le diocèse un ennemi de l'Église, un instrument de Satan. Je ne vous

engage pas à faire son éloge à Caen, monsieur l'Abbé! On l'y a connu

domestique.

--Notre-Seigneur, répondit Léopold, s'est bien servi des publicains. Ce

qu'il a été n'importe pas.

--Mais ce qu'il est? répliqua le chanoine. Un scandale vivant, qui

d'ailleurs ne durera pas, quand un gouvernement d'ordre sera enfin

revenu. Oh! le coquin est adroit; il joue la comédie de l'humilité et de

la pauvreté; il ne veut rien devoir qu'à son travail; il a une petite

place, soi-disant dans une fabrique de carton, que dirige un niais de

ses amis. Mais il faut voir ce que sa seule présence a fait de cette

charmante petite ville normande de Tilly, infestée maintenant d'escrocs

et d'aliénés comme lui. Il y a là un certain Charvaz, un malheureux,

monsieur l'Abbé, curé de Montlouis, du diocèse de Tours, un interdit; un

certain Le Paraz, un interdit encore; et des vieilles filles qui vont

perdre là leurs quatre sous; et des infirmes persuadés qu'ils vont être

miraculés. C'est du vilain monde, allez, monsieur l'Abbé. Et tout cela

spécule, vocifère, emprunte, ne paye pas ses dettes, blasphème, monsieur

l'Abbé, blasphème toute la journée. Et le soir! Le soir, il y a pis que

les blasphèmes, dit-il en baissant la voix; nous savons qu'il y a eu des

sacrilèges. Enfin! l'Église a connu ces tristesses dans tous les temps.

Rappelez-vous les convulsionnaires de Saint-Médard. Peut-être

compte-t-on parmi eux des âmes de bonne foi. Dieu leur fasse

miséricorde!

La conversation tomba. Le prêtre normand observait son compagnon avec

une curiosité méfiante maintenant. Visiblement, il était étonné de

l'expression qu'avait prise la physionomie, si frappante déjà de

Léopold, pendant qu'il lui donnait ces renseignements, et de l'espèce

d'avidité avec laquelle il les avait écoutés, sans donner cependant

aucun signe d'acquiescement. Comme il était arrivé au terme de sa route:

--Voilà ma paroisse, dit-il, monsieur l'Abbé, en nommant un village. Si

jamais vous la traversez, je serai trop heureux de vous montrer notre

église, et je m'appelle le chanoine Lambert... Puis-je savoir,

ajouta-t-il, avec qui j'ai eu l'honneur...

--L'abbé Léopold Baillard, curé de Saxon, répliqua le Lorrain.

Il eût considéré comme une espèce de lâcheté de ne pas répondre

franchement à la curiosité de son interlocuteur.

L'exclamation aussitôt réprimée du chanoine lui prouva qu'il était connu

et que ses démêlés avec son évêque étaient arrivés jusque-là. Il se

redressa plus fièrement, tandis que l'autre, sans rien ajouter,

s'inclinait avec une politesse froide.

Léopold le vit s'éloigner de la diligence d'un pas hâtif, et remarqua

qu'au détour de la route il se retourna pour le regarder avec une espèce

d'inquiétude, où il y avait comme de l'épouvante.

Qu'est-ce que cela prouve? se disait-il. Tous les saints ont été

calomniés. Pourquoi Vintras, s'il est un saint, comme l'a dit Magloire,

ne le serait-il pas? Son entourage est ignoble: pourquoi pas? Tout

prophète doit avoir ses pharisiens, ses grands prêtres et ses Pilate à

sa poursuite. Dieu est constant dans ses desseins. S'il a choisi jadis,

comme l'a dit saint Paul, pour sauver le monde ce qu'il y avait de plus

vil et de plus méprisable, pourquoi ne choisirait-il pas aujourd'hui,

pour le renouveler, un malheureux, un coupable même, afin que les

qualités de son opération divine en soient plus manifestes? Son évêque

l'a fait condamner? Et le mien? Est-ce qu'il ne m'a pas condamné?

Ce raisonnement et d'autres semblables n'empêchaient pas que les propos

du chanoine Lambert l'eussent singulièrement travaillé quand il

descendit à Tilly. C'était le soir. Il demanda une chambre dans l'unique

auberge. On lui en donna une dont la fenêtre ouvrait au couchant. Le

suintement rouge du ciel à l'horizon lui parut d'un si funèbre augure

qu'il referma la croisée, ouverte d'abord pour voir la campagne, et il

descendit s'asseoir à une petite table d'hôte, autour de laquelle

riaient haut quelques habitués.

Les propos grossiers de ces individus laissèrent le prêtre indifférent

jusqu'au moment où, un vieux monsieur de mine falote étant entré dans la

salle, un d'eux l'interpella:

--Eh bien? monsieur le Baron, est-ce aujourd'hui que le roi Louis XVII

revient?

--Monsieur, dit le baron, le roi reviendra à la date qui a été annoncée.

--Ma foi, si je vois ça, intervint un autre, je crois à votre Vintras.

--Monsieur, dit celui qu'ils avaient appelé baron, monsieur Vintras ne

s'est jamais trompé. Les archanges lui parlent.

--Ils prennent quelquefois la figure des gendarmes, les archanges,

observa un troisième.

--Monsieur, repartit le baron indigné, si vous connaissiez comme moi les

circonstances du procès qu'un indigne évêque a fait à monsieur Vintras,

vous ne parleriez pas ainsi.

--Il a tout de même été condamné, dit un autre convive.

--Notre-Seigneur et Jeanne-d'Arc l'ont bien été, déclara solennellement

le baron.

Pendant que ces phrases s'échangeaient, Léopold regardait le vieillard.

Il y avait dans la mine de ce Naundorffiste, évidemment abusé, une telle

sottise! C'était si visiblement un faible d'esprit! Son visage décharné

était secoué par des tics; un sourire d'une béate stupidité relevait de

temps en temps ses lèvres sur ses gencives. C'était une loque humaine,

une épave dont le seul aspect illustrait d'une manière probante les

confidences du chanoine sur la basse qualité des recrues du prophète. Le

prêtre lorrain, si supérieur lui-même par certains côtés, ne put pas

supporter ce nouvel indice de la désillusion qui l'attendait. Il se leva

de table sans achever son dîner.

La chambre où il remonta s'enfermer lui sembla encore plus funèbre. Il

se coucha sans lumière, comme si les ténèbres eussent dû l'empêcher de

distinguer les ruines de son espérance écroulée.

--Je retournerai demain à Sion sans l'avoir vu, se dit-il. Ça n'était

pas la réponse de Dieu.

Telle était la fatigue de son long voyage qu'il s'endormit, malgré le

trouble extrême de sa pensée, de ce sommeil obscur de la bête recrue, où

il n'y a plus place même pour le rêve.

A son réveil, le ciel était tout bleu. La vivifiante fraîcheur d'un

matin d'été en Normandie entra dans tout son être, une fois la croisée

ouverte, avec la brise où il flottait, comme partout là-bas, un peu

d'air de mer. Ces climats voisins de l'Océan ont une action mystérieuse

sur les nerfs des terriens du Centre et de l'Est, qui n'ont jamais

respiré que l'atmosphère des montagnes et des bois. Eh! bien, non,

songea soudain Léopold, il ne sera pas dit que je n'aurai pas tout

essayé. Et s'habillant à la hâte il descendit pour faire la visite dont

il avait la veille, vigoureusement repoussé l'idée.

La première personne à laquelle il demanda où demeurait monsieur Vintras

était une boulangère, dont la figure avenante exprima un profond respect

quand il eut prononcé le nom du Voyant.

--Ah! monsieur l'Abbé, dit-elle, que vous avez raison! Vous allez voir

un saint. Et un brave homme! Je connais sa femme, Monsieur; elle se

fournit chez nous. Ah! il n'est pas fier, quoiqu'il fasse des miracles.

Et si vous l'entendiez parler!

Ce naïf suffrage n'était pas fait pour résoudre les doutes de Léopold.

Où est la vérité? se demanda-t-il.

Cependant il avait suivi la rue indiquée, et il arrivait devant une

maison qui portait cette enseigne:

_Lenglumé, cartonnier en tous genres._

Il frappa à la porte.

--Entrez, dit une voix profonde, une voix d'orateur.

Elle contrastait avec l'aspect frêle de celui qui la possédait. Léopold

se trouva en face d'un petit homme occupé devant une table d'architecte

à coller des feuilles de papier de paille.

--Monsieur Vintras? demanda-t-il.

--C'est moi, dit le petit homme. Et vous, vous êtes monsieur l'abbé

Baillard.

Léopold avait une finesse paysanne. Il comprit aussitôt que le baron

ayant appris son nom à l'hôtel dès la veille, était venu l'annoncer à

Vintras. La brusquerie de l'accueil lui donna une sensation de

charlatanisme qui lui fit répondre avec brusquerie:

--Eh bien! quand je le serais?

--Vous l'êtes... Et je sais ce qui vous amène ici... Mais du moment que

vous avez les pensées que je lis dans votre âme, ce n'était pas la peine

de venir: l'Esprit ne vous parlera pas.

--Quelles pensées ai-je donc? Vous ne les connaissez pas, dit Baillard

qui, habitué à commander, supportait impatiemment un tel accueil.

Il avait ressenti la même irritation quand il avait comparu devant son

évêque. Seulement il l'avait domptée, parce que l'évêque lui parlait au

nom de l'Église. Mais de quel droit le prenait-il de si haut, cet

ouvrier qui n'était même pas consacré, et qui continuait avec une

insolence supérieure à étaler tranquillement sa colle sur son papier

jaune? Sans même lever les yeux, Vintras disait:

--Quelles pensées? Vous avez quitté vos oeuvres, vous avez obéi au faux

représentant de Dieu, quand la voix de Dieu vous avait parlé à

vous-même. Qu'est-ce qu'un évêque? Rien, quand il n'a pas Dieu avec lui.

Qu'est-ce qu'un pauvre être comme moi, quand il a Dieu avec lui? Tout.

Qu'est-ce que vous étiez, quand vous aviez Dieu avec vous? Plus encore

que moi. Mais vous avez douté. Voilà pourquoi vous avez souffert. Vous

doutez encore. Vous venez de vous dire: Qu'est-ce que c'est donc que ce

pauvre ouvrier qui me parle comme un maître? En pensant cela, vous avez

insulté l'Esprit. L'Esprit ne vous parlera plus. Allez-vous-en.

En même temps, il fit un geste à Léopold Baillard pour lui montrer la

porte, en lui jetant un regard plus impérieux encore.

Mais cette fois, le Supérieur de Sion n'opposa plus orgueil à orgueil.

Les quelques phrases prononcées par le Voyant avaient éveillé un écho

trop profond dans cette âme de rebelle qui, depuis des semaines, voulait

et n'osait pas se formuler cet appel de révolte: Dieu est avec moi, et

quand on a Dieu on ne peut pas avoir tort. Un magnétisme émanait du

Voyant, par lequel le prêtre se sentait subjugué. Placés ainsi vis-à-vis

l'un de l'autre, ils représentaient à cette minute les deux types

éternels du révolutionnaire et de l'hérétique: l'un, Baillard, homme de

passion et d'entreprise, ayant besoin de certitudes extérieures pour y

accrocher un fanatisme qui, chez lui, était surtout un tempérament;

l'autre, véritable maniaque, possédé par l'abstrait, par l'idée au point

qu'il la projetait dans l'espace, qu'il la _voyait_. Et comme il arrive

toujours, c'était la volonté la plus fanatique qui allait dominer

l'autre.

--Mais, dit Baillard, croyez-vous que ce soit mon évêque qui m'a envoyé

ici?

--Ah! Léopold, s'écria Vintras, il y a longtemps que l'Esprit et moi,

nous t'attendions. Tu as dis le mot libérateur. Maintenant, tu vois

enfin... tu vois... tu vois.

Il le répéta trois fois, et chacun de ces trois cris, prononcés avec une

exaltation grandissante, inonda le coeur de Léopold d'un flot de sang

plus chaud. C'était comme si le caractère auguste de sa personnalité lui

était soudain révélé. Un roi croyant, sur les marches de l'autel, à

Reims, quand l'huile sainte touchait son front, devait éprouver cette

sensation: Léopold se sentait soudain sacré.

A ce moment, un homme boiteux, à grosse figure poupine et qui était

Lenglumé, le patron dévoué, sortit de la pièce voisine et entra dans

l'atelier.

--Monsieur est monsieur l'abbé Baillard que nous attendions, dit le

Voyant. Il va rester avec nous quinze jours, et dans quinze jours il

saura ce que l'Esprit veut de lui.

CHAPITRE V

LA COLLINE FÊTE SON ROI

Cependant, sur la colline, aux heures du soir de ce long mois d'août,

assises dans le grand jardin de Sion, devant les autels de la sainte

Vierge et de saint Joseph que l'on voit encore aujourd'hui, un groupe de

femmes se chagrinent qu'il tarde tellement, celui qui savait donner un

aliment à leurs âmes. Soeur Thérèse, soeur Euphrasie, soeur Lazarine,

soeur Quirin, soeur Marthe, les cinq religieuses restées fidèles à

Léopold dans le malheur, du matin au soir vont et viennent de la cuisine

au puits, du puits aux carrés de légumes, du poulailler aux étables, et

du couvent aux quelques champs épars, pour revenir à la niche de la

chienne aimée de Léopold, la Mouya, comme elle se nomme, ce qui veut

dire, en patois, la meilleure. Elles travaillent pour que leur maître

soit satisfait quand il reviendra. Elles dépensent de l'amour à

poursuivre la moindre poussière dans les recoins des immenses corridors,

et ne posent le balai que pour saisir la bêche et le râteau; puis

toutes, elles abandonnent bêches, râteaux et balais pour prendre le fil

et l'aiguille et repriser les chasubles et les nappes de l'autel. Mais

c'est en vain que le coeur de ces femmes cherche son repos dans les

longues habitudes rurales et ménagères de leur race, l'inquiétude les

ronge.

La vie matérielle est dure dans les campagnes, et la vie de l'âme

presque absente. Dès que l'on construit une arche, il y vient à

tire-d'ailes, de tous les environs, des êtres plus faibles ou plus

délicats. Les jeunes paysannes accourues dans les abris de Léopold

étaient naturellement de l'espèce qui a peur de la vie et de ses

efforts, et qui désire vivre comme des enfants à qui Dieu donne la

pâture; mais les plus faibles, les plus dépourvues, on peut croire,

étaient celles-là qui, l'heure venue de l'éparpillement, n'avaient pas

osé prendre leur vol et s'étaient rapprochées de leur Supérieur avec

plus de confiance. Qu'elles sont aujourd'hui désorientées, mal à l'aise!

Privées de courir le monde, comme elles avaient coutume pour leurs

quêtes, et privées en même temps des soins mystiques de leur chef, ces

colombes paysannes gémissent dans leur cage de Sion. Tandis que les

frères Hubert et Martin, bonnes bêtes de somme, se demandent simplement

ce que l'on deviendra demain, l'inquiétude des soeurs s'en va bien au

delà. Les rêves de Léopold les ont éveillées à d'autres sensations qu'à

la vie machinale du village, et cette maison sans maître, ce couvent

sans directeur, ce travail et ce repos sans âme les accablent.

François et Quirin sont loin de pouvoir suppléer auprès d'elles Léopold.

Platement, ils se plaignent d'avoir à tenir la paroisse, au lieu et

place de leur aîné, quand ils auraient pu gagner beaucoup d'argent par

la découverte des sources selon la méthode de l'abbé Paramelle. Ils

pestent d'ajourner l'exploitation de la baguette magique, parce que

Léopold, maintenant, imagine de s'intéresser à un visionnaire.

Les jours passaient, l'absent ne donnait aucun signe de vie. Enfin une

longue lettre arriva. C'était le soir, dans le grand jardin, à l'heure

où les soeurs et les frères versaient les derniers arrosoirs sur les

carrés de légumes.

Tout le monde se rapprocha. Quirin et François, l'ayant lue à voix

basse, firent de grands éclats de rire méprisants. Puis ils commencèrent

à relire tout haut, avec dérision, ces feuillets enthousiastes où

Léopold leur racontait au milieu de quels prodiges il vivait. En vérité,

il choisissait bien son temps pour faire de la mystique! Soeur Thérèse

qui les écoutait ne put se contenir. Dans le jardin rempli d'ombres,

elle éclata en reproches véhéments. Que trouvaient-ils d'impossible aux

faveurs prodigieuses que Dieu accordait à leur frère? Elle-même, elle

avait été favorisée d'un miracle, et c'était lui faire une offense

personnelle que de tenir en suspicion des faits merveilleux.

Mais bientôt, sur de nouvelles lettres, François et Quirin changèrent

insensiblement d'attitude. Ils les lisaient et relisaient durant des

heures, sous les tilleuls de la terrasse, et si l'on s'approchait, ils

se taisaient. Un beau matin, ils annoncèrent qu'ils partaient pour

Tilly. Peu après, ce fut le tour de soeur Thérèse qui, mandée par eux

trois, s'en alla prendre la diligence à Nancy.

Tous les voeux de la petite contrée les accompagnèrent, bien que l'on ne

sût pas au juste ce qu'ils allaient chercher si loin. On en espérait du

bien pour la région. Tant de fois déjà, ils étaient revenus avec des

ressources nouvelles de ces mystérieuses expéditions! Dans tous ces

villages que l'on aperçoit du haut de la colline, il n'y avait quasi

personne qui n'eût intérêt à la prospérité des messieurs Baillard. La

diminution de leurs oeuvres et du pèlerinage atteignait du même coup les

aubergistes, les voituriers, les fournisseurs, tous ceux qui avaient

aventuré de l'argent dans les entreprises de Léopold, mille intérêts

étroitement liés à la prospérité de Sion. Et puis, la foule des âmes

dévotes vénérait dans les trois prêtres d'incomparables directeurs de

conscience. A ce double titre, au spirituel et au temporel, ils avaient

dans toute la région une vaste clientèle. Pour se rendre compte de cet

état de choses, il faut avoir entendu un vieux paysan dire avec un

respect et un regret émerveillés: «A Sion, du temps des messieurs

Baillard!...» Dans ces villages, Léopold possédait la double force

seigneuriale et sacerdotale. Beaucoup de braves gens fondaient sur lui

leur salut dans cette vie et dans l'autre. Et chacun, durant ces

quelques semaines d'absence, attendit leur retour avec une vive

impatience et toutes les nuances de l'espérance, depuis l'espérance

mystique des soeurs jusqu'à l'espérance toute positive des créanciers.

Aussi vers la mi-août, quand les trois frères et Thérèse annoncèrent

leur arrivée, ce fut une satisfaction générale et l'on prépara une

petite fête. Le jour venu, dans l'après-midi, M. le maire Munier, qui

d'ailleurs était leur parent, monta au couvent pour recevoir les

voyageurs, et des notables l'accompagnaient. M. Haye, d'Étreval, homme

de bon conseil, universellement estimé dans le pays, était là, avec M.

le maître d'école Morizot et une douzaine de braves gens un peu simples,

comme Pierre Mayeur, Pierre Jory, dit le Fanfan, le jeune Bibi ou Barbe

Cholion, le sceptique du village, et avec toutes les dévotes, au premier

rang desquelles Mme Pierre Mayeur, Mme Jean Cholion, Mme Mélanie Munier,

Mme Séguin, la jeune Marie Beausson, la mère Poivre et bien d'autres. Un

des frères dispersés, qui venait de s'établir comme menuisier à

Lunéville, le jeune frère Navelet, avait fait plus de trente kilomètres

pour féliciter son toujours vénéré Supérieur. En attendant l'arrivée de

la voiture, ils circulaient tous dans le couvent, à travers le jardin,

en habits du dimanche, mais libres de ton et d'allures, puisque les

maîtres n'étaient pas là, et jugeant tout en paysans. On admirait comme

les chères soeurs et les deux frères avaient bien travaillé le jardin.

Et c'était vrai, les pommes de terre étaient magnifiques et les choux

donnaient les plus belles espérances.

--Ah! le pauvre cher homme, soupira Mme Mayeur pensant à Léopold,

va-t-il être content en voyant son beau jardin!

Cependant, le long de la grande allée, les mains croisées derrière le

dos avec une dignité villageoise, le maître d'école et M. Haye se

promenaient en causant.

--Monsieur le Supérieur va rentrer dans une Sion bien réduite, disait

avec un soupir M. Morizot.

--Peuh! répondit M. Haye, les cinq religieuses leur sont dévouées; ils

ont les deux frères, bien vigoureux. A eux sept, voyez, ils ont pas mal

travaillé le jardin.

--Sans doute, voilà des pommes de terre pour leur hiver, mais entre

nous, ce n'est pas dans leur champ qu'elles ont poussé...

--Que voulez-vous dire, Morizot? interrompit M. Haye en arrêtant ses

yeux francs sur le visage un peu chafouin du maître d'école.

--Ce que vous savez comme moi. Pour échapper aux créanciers, Léopold a

tout mis au nom des soeurs, et de plus rien n'est payé. Tout ici

appartient à la prêteuse, une prêteuse pas commode, mademoiselle

L'Huillier, vous savez bien, La Noire Marie, de Gugney.

Oui, M. Haye savait tout cela aussi bien que le bonhomme, mais il

écoutait avec déplaisir ce bavardage où perçait une secrète envie. Et

posant sa lourde main sur les frêles épaules de son interlocuteur:

--Monsieur Morizot, dit-il pour couper au court, une seule chose est

vraie, et vous avez trop de bon sens pour ne pas le voir: c'est

l'intérêt de tout le pays que monsieur le Supérieur rétablisse ses

affaires.

A cette minute, Bibi Cholion accourut au jardin annoncer qu'on

distinguait dans la plaine la voiture. Il fallait encore une bonne

demi-heure avant qu'elle atteignît le plateau. Les gamins et, à leur

tête, une fillette d'une douzaine d'années, Thérèse Beausson, se

portèrent à sa rencontre au bas de la côte. Et toutes les personnes

d'âge se groupèrent devant le couvent, sous les tilleuls, pour recevoir

les voyageurs chez eux et leur faire ainsi plus d'honneur. Dans leurs

costumes du dimanche et avec leurs attitudes compassées, ces clients et

amis avaient un peu l'air de ces groupes qui, sur le seuil de l'église,

attendent la famille pour une messe du bout de l'an, après un décès.

Mais quand la voiture parut, ce fut tout de suite, un changement.

--Bonnes nouvelles! criait François en agitant son chapeau.

Il sembla qu'un courant d'air balayait le brouillard, et, dans le même

moment, Bibi Cholion sonnait la cloche pour avertir les gens occupés

dans les champs du retour de leur pasteur.

Léopold, beau comme un évêque, tendait les mains à droite, à gauche,

solide, et tout rayonnant de merveilleuses espérances. Quirin, François,

Thérèse, en sautant à terre avant lui, disaient de toutes les manières:

--Bonnes nouvelles, bonnes nouvelles! comme des chasseurs qui rentrent

avec leurs carniers pleins.

Quelles étaient ces bonnes nouvelles qui transfiguraient les Baillard?

Ni le maire, ni M. Haye, ni M. Morizot ne posèrent de questions:

c'étaient des paysans bien élevés, et puis Léopold savait maintenir des

distances entre lui et les plus fidèles de ses paroissiens. Sous les

tilleuls devant l'église, on avait porté le fauteuil où s'asseyait dans

ses tournées de confirmation Monseigneur de Nancy. Léopold y prit place

et commença de poser des questions au maire et aux notables sur l'état

spirituel de Sion et de Saxon, comme eût pu le faire Sa Grandeur. Ses

yeux de feu et qui s'en allaient toujours vers l'invisible, faisaient le

plus étonnant contraste avec son parler plein de douceur et d'onction.

Il était manifestement moins soucieux de connaître de fâcheux désordres

que de louanger ceux qui, par leur présence, venaient lui apporter une

preuve de fidélité.

Sur l'appel des cloches, on continuait d'arriver. Bien qu'au mois d'août

les travaux de la culture retiennent aux champs les villageois, il n'y

eut guère de maison qui ne déléguât l'un des siens pour aller féliciter

de son retour Monsieur le Supérieur. Aux yeux de tous ces paysans, la

présence de celui-ci, l'absence de celui-là, étaient d'une grande

signification, et ils voyaient dans ce petit cercle, non pas seulement

sur qui les Baillard pouvaient compter, mais sur quoi, et quel crédit

leur demeurait.

Les trois prêtres se multipliaient en bonne grâce, chacun avec son génie

propre. Au soir tombant, les gens redescendirent au village, fort

satisfaits de la réception, bien influencés par le grand air de Léopold,

qui ne leur avait jamais paru si épiscopal, et surtout très intrigués,

se demandant quelles pouvaient bien être ces bonnes nouvelles sur

lesquelles les voyageurs avaient été si discrets.

Et maintenant c'est l'heure intime, l'heure du crépuscule. Il ne reste

plus au couvent que les soeurs et les frères, pauvres gens, fleurs de

fidélité et de timidité devant la vie. Le moment du souper est venu et

les rassemble tous dans la cuisine. Frère Martin et frère Hubert se sont

placés modestement au bas bout de la table. Léopold a mis à sa droite

soeur Thérèse, à sa gauche la soeur Euphrasie, une grande fille de

vingt-quatre ans, au regard ferme et triste. De chaque côté de Quirin,

s'assoient ses collaboratrices de Sainte-Odile, soeur Quirin et soeur

Marthe; auprès de François, la soeur Lazarine, qui tient l'école de

petites filles de Saxon.

La colline inspirée · 第 4 / 19 段