Léopold est debout entre ses deux frères demi-somnolents. Il ne laisse

rien échapper de ce profond tableau, de ces couleurs de nuit et de feu.

Cette psalmodie vient le chercher jusque sur les bords du désespoir et

le ramène au combat. Ces proses dans ces ténèbres accourent le frapper

et le soulever comme des vagues. Mais si elles l'excitent, elles ne le

disciplinent pas. Il demeure fermé à ce qu'il y a de meilleur dans

l'office surnaturel qui s'accomplit là sous ses yeux et qui tend à faire

régner un ordre souverain sur les parties les plus indomptées de l'âme.

Pas plus que la paix de Bosserville n'a refroidi son coeur, cette grande

image de discipline monastique ne l'invite à baisser la tête. C'est le

contraire qui arrive. Et sur cette imagination trop frémissante, cette

incomparable mise en oeuvre de tout ce qui peut agir sur l'âme

religieuse n'a pour effet que d'éveiller en lui sa nature humaine la

plus profonde, l'homme de désir qu'il a toujours été.

Coeur gonflé, angoisse, douleur irradiée jusqu'aux parties les plus

mornes et les plus obscures de l'être, prodigieux empoisonnement des

amoureux déçus et des ambitieux trahis par le sort! D'un coup de talon,

du fond de l'abîme, Léopold veut remonter, retrouver l'air pur, l'espace

libre, le vaste ciel, un nouveau destin, sa revanche. Léopold à cette

minute, c'est le Mort dressé et sculpté par Ligier Richier pour servir

d'affirmation héroïque à ceux qui, plutôt que d'abdiquer l'espérance,

nient les lois de la vie. Comme le squelette de Bar-le-Duc qui ne se

rend pas, qui rejette son suaire, qui en appelle à Dieu contre la

destruction, qui tend vers le ciel son coeur intact et toujours vif,

Léopold s'écrie: «Vois mon coeur incorrompu, Seigneur; juge-le, dis s'il

mérite de vivre...»

A force de frapper, soutenu par l'enthousiasme et l'amour, à la porte de

la compassion divine, Léopold l'allait voir s'ouvrir.

Est-ce l'aube déjà ou sa mémoire surexcitée qui lui fait distinguer

vaguement sur les murailles, dans leurs grands cadres, les portraits des

saints fondateurs d'ordre? Ils sont là une dizaine: Ignace de Loyola,

avec ses premiers compagnons; saint Romuald, le fondateur des

Camaldules; saint Bernard, favorisé d'une vision de la Vierge; saint

François d'Assise, instituteur des Frères Mineurs; saint Benoît au

Mont-Cassin; saint Nicolas Albergate, chartreux, quand il reçoit le

chapeau de cardinal; enfin saint Thomas d'Aquin, qui meurt dans l'abbaye

de Fossa-Nova. Et parmi ces formes incertaines, celle que l'esprit de

Léopold saisit pour ne plus s'en détacher, c'est l'image de sainte

Roseline, des Religieuses Chartreusines, que le peintre a représentée

vêtue de l'étole et du manipule, ornements réservés aux prêtres, mais

que la prieure des Chartreusines a le privilège de porter deux fois, le

jour de son installation et sur son lit mortuaire. Et cette image lui en

rappelle une autre infiniment agréable à son esprit, plus précieuse que

tout ce qu'il a laissé derrière lui, où il met toute sa confiance dans

l'avenir, l'image de soeur Thérèse, la première de ses quêteuses, celle

qui sur la colline fut favorisée d'un miracle.

Que d'injustes méfiances et de persécutions ces personnages vénérés

n'ont-ils pas dû souffrir dans l'Église même et du fait de leurs

supérieurs hiérarchiques! Mais pour eux comme pour Job, l'heure de la

justice, un jour, a sonné. Et l'esprit de Léopold, ramené au texte

biblique, se délecte du dernier verset:

_Jehovah bénit les derniers temps de son serviteur plus encore que ses

premiers temps, et il posséda quatorze mille brebis, six mille chameaux,

mille paires de boeufs et mille ânesses. Et il eut sept fils et trois

filles..._

L'office a cessé, les religieux regagnent leurs petites maisons. Léopold

dit à ses frères:

--Suivez-moi dans ma chambre.

Et la porte refermée sur eux trois, il commence de leur expliquer, par

l'exemple de Job et du Bienheureux Pierre Fourrier, que Dieu ne les a

abaissés que pour les éprouver:

--C'est un fait constant dans toutes les vies de saints, insiste-t-il,

que la plus haute prospérité succède immédiatement aux pires

catastrophes.

François et Quirin le regardent avec stupeur.

Ils sont en vérité très différents de leur aîné, ces deux frères.

François représente assez bien un chevalier rustaud, ou plutôt un écuyer

loyal et emporté, tout en mouvement, bon pour se dévouer, mais de petit

jugement. Son gros visage enfantin et d'une confiance joyeuse inspire de

la sympathie. Quirin est plus terre à terre. Tout ce qu'il y a de

positif à l'ordinaire chez les Lorrains, et que la nature n'avait pas

employé pour pétrir ses deux aînés, semble lui être resté pour compte et

d'une manière excessive. Léopold était vraiment leur chef, et il l'eût

été de bien d'autres. Il continuait de parler; son visage sec tremblait

d'animation et ses yeux brillaient. Quand il se tut, Quirin, d'un ton

tout laïque, qui faisait un contraste affreux avec les paroles inspirées

de son aîné, déclara:

--C'est bon, c'est bon, nous parlerons de Job une autre fois...

Puis avec aigreur et clarté, comme eût pu le faire un avoué, il exposa

qu'il ne leur restait absolument qu'une ressource, c'était d'abandonner

la colline pour toujours.

--J'en mourrais, dit Léopold avec une expression admirable de vérité.

--Allons donc, s'écria Quirin, tu ne connais pas l'Amérique!

--Il faut relever Sion, reprit Léopold se parlant à lui-même.

Mais Quirin brutalement:

--Tu l'avais relevée, et c'est toi qui l'as détruite.

Et il se mit à récriminer.

François ne put en entendre davantage.

--Assez, Quirin! s'écria-t-il. Homme de peu de foi et de moins de

mémoire! Pour que vous parliez ainsi, il faut que vous ayez le coeur

bien peu élevé. Avez-vous donc oublié tout ce que notre frère a fait

pour nous?

Léopold les écoutait, tous deux debout, et lui assis, ses larges mains

aux ongles noirs étendues comme mortes sur sa soutane couverte de

taches. A son habitude, son regard passait au-dessus de ses

interlocuteurs, et au coin des lèvres il avait un sourire inexplicable,

un mince sourire orgueilleux et acquiesçant. Quand ils se turent, il les

regarda avec cette autorité qui exerçait sur eux une sorte de

fascination, et le feu secret qui semblait avoir desséché tout son être

jetait des flammes par ses yeux.

--Toute maison divisée contre elle-même périra. Demeurons unis, et la

colline nous sauvera. Ce qu'on nous a pris, c'est l'eau qui jaillit de

la fontaine, mais la fontaine nous demeure. Ne suis-je pas toujours le

chef du pèlerinage? N'avons-nous pas gardé les meilleurs instruments de

Marie, la meilleure de nos quêteuses?...

Et là-dessus, il se mit à rappeler les voyages les plus productifs

qu'avait faits Thérèse Thiriet et certain jour où elle avait écrit:

«Notre Dame nous protège, envoyez-moi votre ceinture à or.» Il racontait

tout cela comme un pêcheur rappelle les beaux coups d'épervier qu'il a

faits ou bien un chasseur ses battues, mais avec le pouvoir d'ouvrir,

derrière les images prosaïques qu'il mettait au premier plan, de larges

trouées de rêve.

Quirin l'observait avec des yeux où l'inquiétude se mêlait à un vague

espoir. Il surveillait les mouvements de la pensée de son frère, comme

il eût surveillé les coups de bêche d'un chercheur de trésors:

--Ah! oui, dit-il, les quêtes! Si nous avions toujours la ressource des

quêtes! Mais Monseigneur nous les a défendues.

--Monseigneur! Monseigneur! reprit Léopold avec une violence soudaine,

il ne peut pourtant pas nous barrer la voie que Dieu nous a tracée. Le

ver de terre lui-même se remue quand on l'écrase. Nous avons fait plus

que Monseigneur pour la Vierge, et s'il a pu tromper le ciel un instant,

c'est Elle qui se chargera d'y défendre ses chevaliers. Mon frère, lisez

dans les vies des saints toutes les épreuves qu'ils eurent à subir. Vous

verrez qu'ils en rapportent toujours de magnifiques moissons. Pour moi,

j'ai fait le ferme propos que jamais mon coeur ne sera coupable d'un

péché contre l'espérance.

Mais le bon François, maintenant, bâillait sans respect pour les

sublimités de Léopold:

--Ah! déclara-t-il ingénument, que j'avalerais volontiers une bonne

tasse de café au lait!

Léopold les laissa partir. Il se mit au lit, souffla sa bougie et se

réfugia vers Dieu. Du fond de sa détresse, il le supplia de lui envoyer

un signe, comme tant de fois les saints en avaient reçu, un signe auquel

il reconnût qu'il ne s'était pas trompé et qu'il pouvait avoir confiance

dans son coeur.

Telle était son exaltation et son idée toute simple des moyens de Dieu

qu'il retourna son lit, de façon à surveiller la porte, car il était

persuadé qu'un signe viendrait, et si la Vierge ou le Seigneur

daignaient se déranger en personne, ils pouvaient entrer sans ouverture,

mais s'ils déléguaient un messager, il voulait le voir dès le seuil. En

même temps il ne cessait de répéter la lamentation du patriarche

foudroyé: _Le Très-Haut m'a renversé dans la boue, je suis confondu avec

la poussière et la cendre. Je crie vers toi, ô Dieu, et tu ne m'exauces

pas._

Soudain, il sentit quelque chose entrer dans sa chambre et s'arrêter

auprès de son lit. Une sueur d'effoi couvrit tout son corps, mais il ne

pensa pas à lutter, ni à appeler. Ce qu'il sentait là, près de lui,

vivant et se mouvant, c'était abstrait comme une idée et réel comme une

personne. Il ne percevait cette chose par aucun de ses sens, et pourtant

il en avait une communication affreusement pénible. Les yeux fermés,

sans un mouvement, il ressentait un déchirement douloureux et très

étendu dans tout son corps, et surtout dans la poitrine. Mais plus

encore qu'une douleur, c'était une horreur, quelque chose

d'inexprimable, mais dont il avait une perception directe, une

connaissance aussi certaine que d'une créature de chair et d'os. Et le

plus odieux, c'est que cette chose, il ne pouvait la fixer nulle part.

Elle ne restait jamais en place, ou plutôt elle était partout à la fois,

et s'il croyait par moment la tenir sous son regard, dans quelque coin

de la chambre, elle se dérobait aussitôt pour apparaître à l'autre bout.

Deux minutes après que cette chose mystérieuse était entrée, elle se

retira; elle s'échappa avec une rapidité presque instantanée à travers

la porte fermée.

Léopold respira profondément. Il rouvrit les yeux et ne vit rien autour

de lui. La sensation horrible avait disparu.

Au bout de quelques instants, il se leva et alla rejoindre ses frères.

Il les trouva qui dormaient.

Alors il revint dans sa chambre et se recoucha. Mais à peine avait-il

éteint qu'aussitôt la chose inexprimable se réinstalla près de lui, et

accompagnée de la même horrible sensation. Cette fois, il concentra

toute sa force mentale pour sommer cette chose de partir, si elle était

du Diable, sinon de lui dire la parole de Dieu. Il ne reçut aucune

réponse. Et comme elle avait déjà fait, la présence s'évanouit au bout

d'un court temps. Mais cette fois, Léopold s'élança vivement à la porte

et cria dans le couloir:

--Fais tout ce que tu voudras, émissaire de Dieu; tais-toi, dérobe-toi,

mauvais serviteur; je saurai bien m'arranger pour que tu me rejoignes et

sois obligé d'accomplir ton message.

Au moment où le petit jour parut, Léopold, affreusement déçu de n'avoir

pas reçu le mot d'ordre qu'il implorait, quitta sa chambre et se mit à

errer sous le Grand Cloître.

Les vingt-sept petites maisons abritées par de grands toits rouges, de

l'effet le plus touchant, enfermaient la prairie d'arbres à fruits. La

ligne simple des arceaux, le calme du verger, la lumière matinale

composaient une douceur, un repos dont jouissaient, sans les troubler,

quelques petits oiseaux sur les mirabelliers. Au milieu du clos, le

puits symbolique signifiait l'abondance des grâces et de la charité.

Mais tout ce bel ordre et cette paix ne pouvaient rien, à cette minute,

sur le malheureux prêtre.

Le Père Magloire, que l'imminence du départ de Léopold ne laissait pas

sans remords, et qui l'épiait malgré lui, entendit ce dur pas résonner

sur les dalles. Il vint le rejoindre, et apprenant qu'il ne pouvait pas

dormir, il lui offrit de faire un tour dans le domaine. Le bonhomme

avait de la finesse, et très vite il sentit que son hôte traversait une

crise plus aiguë. «Qui sait, songea-t-il, si ce n'est pas le dernier

effort du Mauvais Esprit? C'est maintenant qu'il faut lui parler.» Mais

il était timide, et son effort d'apostolat n'aboutit qu'à lui dire:

--Monsieur Baillard, je voudrais avoir votre avis sur nos nourrins.

Les nourrins ou petits cochons à l'engrais étaient les favoris de pas

mal de Pères dans le couvent--affection toute désintéressée, puisque

aucune viande ne paraît jamais dans l'écuelle du Chartreux.

Léopold acquiesça, avec cet habituel sourire poli sous lequel il

dissimulait la plus haute idée de soi-même, et selon sa coutume il passa

de plein-pied, avec une parfaite aisance, de ses mysticités aux

préoccupations les plus plates. Il se mit à marcher au côté du petit

vieillard à la tête chauve et à l'oeil doux, à peu près comme Napoléon

Ier à côté du maire de l'île d'Elbe. Ils circulèrent dans la vaste

clôture, le père Magloire montrant les terres, les vignes, la

houblonnière, le petit bois de chêne où les religieux ont dressé une

grande croix. Ces riches dépendances, ces cultures si bien protégées par

des murs, ce personnel nombreux rappelaient au déchu sa ferme de Saxon.

Le bon père Magloire sentait l'amertume de son compagnon, et il ne

trouvait pas les mots nécessaires. Cependant, comme ils approchaient de

l'étable, il insinua:

--On a causé de vous, Monsieur le Supérieur, dans toute la Lorraine.

L'autre répondit d'un coup de boutoir:

--Dans toute la Lorraine! Que dites-vous? Dans toute la France!... Mais

il ne s'agit pas de moi, voyons vos nourrins.

Ils étaient arrivés en effet à la porcherie. Léopold regarda les bêtes

sans bienveillance et dit durement:

--Je regrette que vos frères n'aient pas visité notre ferme de Saxon;

ils y auraient vu des étables...

Cependant les nourrins, qui avaient reconnu le bon Père, se pressaient

autour de lui en reniflant, et la joie qu'il en tirait l'empêchait

d'enregistrer ces paroles désagréables. Mais Léopold insistait:

--Ces bêtes sont en mauvais état. On les nourrit mal. Pour faire venir à

bien un nourrin, il faut lui donner du petit lait. C'est ce que je

faisais à Saxon. Les résultats de notre ferme modèle, avant que

Monseigneur crût devoir intervenir, étaient de premier ordre. Mais vous,

mes Pères, ne vous mêlez pas de l'élève du cochon, vous buvez le petit

lait!

Le père Magloire ne put s'empêcher de marquer son mécontentement. Il

répondit:

--Je ne doute pas que ces petites bêtes ne trouveraient du profit à

suivre le régime que vous préconisez, mais pour nous, il nous serait

difficile de renoncer à la simplicité de nos anciens Pères. Notre

premier soin doit être de mettre en pratique ces paroles de la

Sainte-Écriture: «Mourons dans notre simplicité.»

Sur ces mots, il referma la porte de l'étable et s'excusa en disant à

Léopold qu'il lui eût bien volontiers tenu compagnie davantage, mais

qu'il fallait qu'il allât cultiver son petit jardin, et qu'il pensait

que Monsieur Baillard ne trouverait pas mauvais qu'il sacrifiât

l'occasion de s'instruire sur le grand élevage à la nécessité de bêcher

une petite plate-bande dont il avait la charge.

Comme le bon Père regagnait sa cellule, il rencontra le Père Abbé, qui

lui demanda où il allait et où il avait laissé le curé Baillard:

--Je l'ai laissé, dit-il, qui circule dans nos étables et qui trouve à

blâmer partout, et j'ai pris congé de lui pour aller bêcher mon jardin,

et aussi, je l'avoue, parce que ses dédains me blessent pour notre cher

couvent.

--Vraiment reprit le Père Abbé, je vous rappellerai ce que disait un

jour saint François de Sales: vous vous entendez fort à la seule culture

qui importe, celle des âmes! Vous aurez toujours assez de loisir pour

tirer parti de votre jardin, mais ce pauvre monsieur Baillard ne fait

que passer au milieu de nous, et il ne faut pas ajourner d'essayer de

bien agir sur lui.

Le père Magloire fit demi-tour et, du même pas, s'en fut à la recherche

de Léopold. Il ne le trouva plus aux étables. Le frère porcher lui dit

qu'il s'en était allé dans la direction du bois. Incontinent le père

Magloire se dirigea de ce côté; il traversa le potager, les prairies, et

comme le discours de l'abbé avait évoqué en lui l'image du grand évêque

de Genève, il se rappelait que le saint avait fait jadis un acte pareil.

«Je suis donc un petit François de Sales aujourd'hui, pensait-il, et je

puis dire, moi aussi: _Ecce elongavit fugiens et mansit in solitudine._

Voilà qu'il s'est éloigné en fuyant et qu'il est resté dans la

solitude.» Il trouva Léopold qui se promenait dans la partie la plus

mélancolique de la petite chesnaie, et il lui dit tout bellement:

--Monsieur le Supérieur, je viens de rencontrer le Révérend Père Abbé

qui m'a dit que j'avais fait une impertinence en vous laissant seul et

que je ne manquerais pas de trouver, derrière ma cellule, mon jardin,

autant de fois que je voudrais, mais que nous n'avions pas tous les

jours le restaurateur de Sion, de Flavigny, de Mattaincourt et de

Sainte-Odile. Je l'ai cru et je m'en viens tout droit vous prier

d'excuser ma sottise, car je vous avoue que _ignorans feci_.

A ces mots, les traits contractés de Léopold Baillard s'attendrirent et

deux larmes coulèrent de ses yeux. Sur ce visage de fiévreux apparut

l'expression la plus touchante d'une tristesse en quête d'une

consolation. Léopold, contraint de plier devant les représentants de

Dieu, en appelait depuis vingt jours à Dieu même. Et soudain ces bonnes

paroles, qui semblaient lui tomber du ciel, venaient fondre sa dureté.

Toute trace d'orgueil disparut de sa figure pour ne plus laisser voir

que cette face de son âme qui aspirait à l'amour. Le bon père Magloire

en fut ébloui, et devinant que toute explication blesserait un coeur si

malade, il eut un geste plus humain que religieux, et lui serra

simplement la main.

Tous deux se turent quelques minutes, puis comme ils rentraient dans la

Chartreuse, Léopold la montrant d'un geste:

--Cette maison, mon Père, savez-vous comment elle a été construite? Par

notre duc Charles IV, avec les pierres de nos forteresses lorraines,

quand Richelieu nous contraignit à les détruire. Eh bien! moi aussi, on

m'a ordonné de détruire de grandes forteresses lorraines que j'avais

relevées de mes mains...

Et il les ouvrait toutes grandes, ajoutant:

--Comment voulez-vous que j'aie pu trouver la paix ici?

Jamais le bon Chartreux n'avait entendu de semblables paroles. Son

imagination, déconcertée par un pareil rapprochement, se réfugia dans un

humble conseil dont il ne pouvait pas soupçonner les redoutables

conséquences.

--Votre retraite touche à sa fin, monsieur Baillard. Allez-vous rentrer

tout droit à Saxon? A votre place, j'essayerais d'un petit voyage. Il ne

faut pas, comme vous faites, écorcher votre plaie. Il n'est bruit dans

les journaux que d'un homme extraordinaire, un certain Pierre Michel

Vintras et de son _OEuvre de la Miséricorde_. Il passe pour un grand

prophète. C'est du moins la qualité que lui attribue monsieur Madrolle,

dont je vous prêterai les brochures et que j'appelle le Jérémie de la

France. L'_OEuvre de la Miséricorde_ serait l'accomplissement de la

promesse faite aux hommes par le Sauveur de leur envoyer Élie pour

rétablir et reconstituer toutes choses. Que valent ces idées? Là-dessus,

je fais toutes réserves, car on dit que ce Vintras n'est pas tendre pour

Nos Seigneurs les Évêques. Mais enfin, il donne un beau et grand rôle au

coeur. Intelligent comme vous l'êtes, vous devriez aller voir.

Léopold ne répondit rien. Il s'enfonça dans une immense rêverie. Le mot

générateur de toute une nouvelle vie venait d'être prononcé.

Quelques jours plus tard, la retraite des trois frères Baillard

atteignit à sa fin, et le temps arriva pour eux de rejoindre leur poste

sur la colline de Sion. Mais Léopold, sitôt les portes de la Chartreuse

ouvertes, tourna le dos à la Lorraine pour s'en aller d'un vol rapide

tout droit sur Tilly, auprès de Vintras. La lecture de l'ouvrage de M.

Madrolle, _Le voile levé sur le système du monde_, venait de l'exciter

prodigieusement, et comme le lui avait conseillé l'imprudent père

Magloire, il allait voir, laissant à ses deux frères le soin de

gouverner en son absence sa paroisse de Saxon et le pèlerinage.

CHAPITRE IV

IPSE EST ELIAS QUI VENTURUS EST

Arrière ces yeux médiocres qui ne savent rien voir, qui décolorent et

rabaissent tous les spectacles, qui refusent de reconnaître sous les

formes du jour les types éternels et, sous une redingote ou bien une

soutane, Simon le magicien et le sorcier moyenâgeux! Ils amoindriraient

l'intérêt de la vie. Qu'est-ce donc, disent-ils avec dédain, que ce

Vintras, cet enfant naturel, élevé par charité à l'hôpital de Bayeux,

successivement commis libraire à Paris, ouvrier tailleur à Gif et à

Chevreuse, marchand forain, domestique chez des Anglais à Lion-sur-Mer,

commis chez un marchand de vins à Bayeux, puis en dernier lieu associé à

la direction d'une petite fabrique de carton à Tilly-sur-Seulles, et qui

reçoit un beau jour la visite de l'archange saint Michel! Cela ne mérite

pas de retenir une minute notre attention. Un mauvais drôle de

trente-quatre ans, dont toute la science se borne à la lecture, à

l'écriture et au calcul, à qui l'Archange, sous la forme d'un beau

vieillard, vient annoncer que le Ciel lui confie une mission, qui

prétend réformer l'Église, qui se dit le prophète Élie réincarné!

Laissez-nous rire de pitié. Certainement nous sommes en présence d'un

aliéné doublé d'un escroc... Soit! Va pour escroc et aliéné, mais

pourtant autour de ce Vintras des gens s'amassent. Ils disent: _Ipse est

Elias qui venturus est_; voici le prophète Élie, l'organe de Dieu, qui

va régénérer le christianisme.

... Oui, mais vient-il de Dieu? se demande Léopold Baillard, dans la

diligence qui l'emporte de Lorraine en Normandie. Vais-je trouver

l'appui que j'ai imploré du Ciel? Va-t-il me tromper aussi, comme cette

chose mystérieuse qui est entrée dans ma chambre pour me décevoir?

Pourtant, cette charité du père Magloire ressemblait tant à la réponse!

Pourquoi m'a-t-il nommé Vintras, si ce n'est parce que le salut est là?

Cette question s'interposait pour lui entre les paysages et sa

sensibilité. D'ailleurs, qu'auraient pu lui représenter les étapes de ce

voyage, sinon des images de sa vie passée, des quêtes fructueuses à

Bar-le-Duc, Vitry, Château-Thierry, Meaux, à Paris même, à Évreux. Ce

qu'il voudrait, sur l'impériale de la diligence qui le secoue le long

des routes, c'est faire parler de Vintras celui-ci ou celui-là. Mais ce

nom, la première fois qu'il le prononce, en traversant les plaines de

Champagne, n'éveille même pas un regard d'étonnement dans les yeux du

bourgeois, à figure pourtant fine, qu'il a choisi parce qu'il a su que

c'était un professeur du collège de Reims allant prendre ses vacances

dans un village normand.

--Oh! vous savez, monsieur l'Abbé, lui répond le professeur, je respecte

toutes les opinions, mais je suis un fils de Voltaire.

Il n'est pas plus heureux aux approches de Paris avec un commis voyageur

en ornements d'église, un Marseillais qui a essayé aussitôt de lui

placer un chemin de croix de la Société fondée en ce temps-là,--ô

ironie!--par Savary duc de Rovigo, Villemessant et Jules Barbey

d'Aurevilly.

--Ça m'intéresse, donnez-moi donc l'adresse, monsieur l'Abbé. Il aurait

peut-être besoin de quelques petites choses, ce monsieur Vintras.

Léopold Baillard aurait pu se renseigner à Paris, mais il ne fait qu'y

passer. Il redoute d'y rencontrer quelques-unes des personnes qui

l'accueillaient si bien autrefois, quand il quêtait aux Oiseaux, par

exemple, chez les filles du Bienheureux Père Fourrier. Il ne veut pas

entendre les conseils de soumission qu'on lui donnerait certainement. La

diligence roule toujours. Les rubans de queue succèdent aux rubans de

queue, comme les postillons d'alors disaient en parlant des routes.

C'est seulement à Caen que, descendu dans la rotonde par un temps de

pluie, il se trouve en tête à tête avec un chanoine dont la physionomie,

bonasse et fine à la fois, lui rappelle celle du père Magloire. Après

avoir dit chacun leur bréviaire, les deux prêtres ont commencé par

parler du temps, de la prochaine récolte, de l'esprit des populations.

--Il paraît que vous avez un saint dans votre pays? se hasarde à

demander Baillard.

--J'espère que nous en avons plusieurs, répond le chanoine; mais les

saints sont comme les diamants: ils se cachent.

--Oh! celui-là est célèbre.

--Et qui donc?

--Mais Vintras, le Voyant de Tilly.

La figure du prêtre normand exprima soudain l'horreur profonde et le

dédain tout ensemble.

La colline inspirée · 第 3 / 19 段