toutes les sortes d'imagination. A cette époque, en Lorraine, les
souvenirs d'une indépendance proche et glorieuse étaient encore vifs.
Les sentiments qui transportaient Léopold trouvaient de l'écho, sinon
dans le haut personnel ecclésiastique, du moins dans le petit clergé,
issu tout entier des familles rurales les plus attachées à la tradition.
Ceux que laissaient insensibles ces grandes vues patriotiques et
religieuses admiraient les Baillard pour leur prospérité éclatante et
rapide. Les trois frères faisaient de l'or. C'est la plus belle chose en
tous lieux. Quand les gens montaient sur la colline, en septembre, pour
les fêtes de la nativité de la Vierge, et que la superbe procession
déployait son cortège, ils se montraient les soeurs quêteuses et
disaient: «Voilà celles qui rapportent des mille et des mille...»
Pourtant les paysans voyaient avec inquiétude cet homme étrange, déjà
accablé de charges, toujours tirer des traites sur l'avenir. Bien
souvent, au retour de Sion, les plus sages répétaient le mot du père
Baillard à son lit de mort: «Mon fils, tu veux trop en faire.»
Juste prudence villageoise. Mais chacun meurt de son génie. Napoléon
veut toujours vaincre. Dans les forêts des Vosges et sur les sommets qui
séparent la Lorraine de l'Alsace, règne, depuis des siècles, le
monastère qui garde les reliques de sainte Odile. Ce haut lieu protège
l'Alsace, comme la colline de Sion la Lorraine. Pour cinquante mille
francs Léopold l'achète. Il prend possession du grand couvent, de
l'église, des chapelles, de l'hôtellerie, des écuries, d'une quantité de
terres et de prés, d'une admirable forêt et des reliques. Et dans ce
domaine princier il installe son jeune frère Quirin.
Voilà tout le pays d'entre Rhin et Meuse sous l'influence de Léopold
Baillard. C'est le grand Austrasien, le dernier des ducs de Lorraine.
Les trois frères se font connaître dans tout l'univers, on peut dire.
Infatigables et persuasifs, ils parcourent la France, le Luxembourg, la
Belgique, l'Angleterre en célébrant les services que l'_Institut des
Frères de Notre-Dame de Sion-Vaudémont_ est appelé à rendre au monde
entier. Le cadet Quirin s'en va en Amérique solliciter les Yankees, et
Léopold pénètre jusqu'à la Burg impériale de Vienne. Il y obtint une
audience et des subsides. Quelle belle image quand Léopold Baillard
apparaît au pied du trône des Habsbourg-Lorraine et qu'il s'adresse
comme à son suzerain, au petit-fils des comtes de Vaudémont! Lui, le
chef spirituel de la sainte colline, il fait appel au chef temporel.
Démarche pleine de coeur et d'une imagination magnifique!
Les Baillard eussent été invincibles s'ils s'étaient fait une idée du
monde moderne. Ils l'ignoraient totalement. Léopold ne tenait compte des
gens qu'autant qu'ils méritaient de prendre place dans le coin d'un
vitrail ou d'un tableau en attitude de donateurs. Il parcourait le monde
sans rien y remarquer que ce qui aurait pu, tant bien que mal, figurer
dans une biographie du Père Fourrier. Ils ne virent pas se former contre
eux une terrible coalition de leurs supérieurs hiérarchiques avec les
libéraux.
La libre pensée devait détester ces oeuvres où le particularisme lorrain
s'alliait étroitement à l'idée catholique et qui formaient, à bien voir,
des citadelles contre le rationalisme. Quant à l'évêque concordataire,
pouvait-il goûter beaucoup cette religion locale? Il y devinait des
mouvements d'illuminisme, un fond trouble, qui apparut quand ce
singulier Léopold se crut favorisé d'un miracle en la personne de soeur
Thérèse Thiriet.
Les religieuses de Saxon, nous l'avons dit, étaient dévouées corps et
âme à Léopold Baillard. C'étaient des jeunes paysannes du pays, qu'il
avait d'abord placées auprès des religieuses de Mattaincourt. Mais ces
dames trouvèrent ces simples filles bien grossières et les traitèrent en
servantes. Léopold voyant qu'elles n'étaient pas heureuses les fit
revenir, les organisa près de lui en petite communauté, composa pour
elles un règlement et les employa pour ses quêtes. Elles lui vouèrent
une grande reconnaissance et reportèrent à lui seul toutes leurs
pensées. Leur métier même les y invitait. N'avaient-elles pas à faire
son éloge tout le jour? N'était-ce pas entre ses mains qu'elles
apportaient l'argent, et de sa bouche qu'elles attendaient une
approbation? Entre elles régnait une constante émulation pour lui
plaire. Et tout cela avait produit des personnes tout à fait rares, mais
qui n'avaient en définitive pour règle certaine que la seule volonté de
Léopold. A leur tête marchait la soeur Thérèse. Active, intelligente et
gracieuse, cette religieuse exceptionnelle avait fait le succès de
Notre-Dame de Sion à travers toute l'Europe. Léopold, qui vivait les
yeux fixés sur la biographie des saints, se figurait qu'elle tenait
auprès de lui le rôle admirable qu'a joué la mère Allix aux côtés de
Pierre Fourrier. De fait, elle était le grand instrument financier de
son oeuvre. Or il advint qu'elle tomba malade, et durant plusieurs mois
ne put bouger de son lit. L'argent se faisait rare. Dans cette
extrémité, Léopold ne put résister à l'attrait du surnaturel, et
considérant que la malade avait tant fait pour Notre-Dame que celle-ci
pouvait bien le lui rendre, il la fit porter devant la statue
miraculeuse. O merveille! Aussitôt déposée dans le choeur de la
chapelle, la religieuse se leva et se mit à marcher.
L'évêque de Nancy ne voulut pas ordonner une enquête sur ce miracle, et
le médecin de Vézelise refusa un certificat à la malade. Cet accord de
l'Église et de la libre pensée contre les Baillard était grave, mais
eux, sans prendre souci des nuages qui s'amassaient des deux côtés de
l'horizon poussaient toujours de l'avant et se livraient à un désir
immodéré d'élévation.
Léopold Baillard avait l'âme très haute; le choix des oeuvres auxquelles
il s'appliqua est à cet égard tout à fait révélateur. Mais pour réaliser
nos desseins les plus purs, nous sommes bien obligés de recourir à des
moyens humains qui peuvent être détestables. J'ai tenu dans mes mains
les comptes des Baillard; on y assiste, jour par jour et morceau par
morceau, à la constitution de chacun des beaux domaines où ils
satisfaisaient tout ensemble leur instinct de paysan pour la terre et
leur sentiment de l'idéal. C'est à la fois admirable et bien fâcheux.
Rien de plus inquiétant que certaines pages de ces registres où l'on
voit l'audace spéciale de ces Messieurs, et comment des messes qui leur
étaient payées trois francs, ils les revendaient, les faisaient dire
pour dix sous.
L'évêque, inquiet des bruits qui couraient sur les folles dépenses, les
charges et les expédients des trois prêtres, voulut s'immiscer dans
leurs affaires. Ils se crurent atteints dans leur honneur sacerdotal et
dans leurs intérêts vitaux. L'Institut qu'ils présidaient, n'était-ce
donc pas leur création? La Vierge ne leur avait-elle pas donné des
témoignages directs de sa complaisance? Ils ne voulaient rien savoir de
plus. Tout aussi bien qu'ils eussent été incapables de se dégager des
conceptions qui dominaient avant Descartes et d'expliquer les problèmes
de la vie autrement que par une perpétuelle intervention divine, ils
étaient incapables de comprendre la prudence d'un chef ecclésiastique
qui ne veut pas que de bonnes intentions deviennent un sujet de
scandale. Cette grande parole que l'évêque laissa un jour échapper:
«J'aimerais mieux que Léopold fût un mauvais prêtre», ils ne pouvaient
pas se l'expliquer. Ils ne sentaient ni la nécessité, ni la beauté de la
discipline. Sans l'avouer, sans le savoir peut-être, ils se tenaient
pour des forces autochtones et rejetaient la hiérarchie. Il y a là un
cas saisissant d'individualisme religieux et xénophobe. Léopold
Baillard, seigneur de Flavigny, Mattaincourt, Sainte-Odile et Sion,
c'est un féodal qui a conquis sa terre et qui fait tête à son suzerain.
Dix ans, ils menèrent la lutte, une triple lutte, à la fois contre la
libre pensée, contre la hiérarchie ecclésiastique et contre leurs
créanciers. L'évêque dut les contraindre, chapitre par chapitre, leur
demandant d'abord un compte des aumônes qu'ils avaient recueillies, puis
une déclaration que tous leurs acquêts appartenaient à la congrégation,
puis l'engagement de lui soumettre leurs livres chaque année, enfin la
promesse de ne plus rien acheter sans autorisation. Autant de
persécutions que le ciel, jugeaient-ils, permettait pour les éprouver,
et auxquelles ils répondirent avec un génie d'hommes d'affaires
endettés. Ils firent sur tous leurs domaines une défense de thaumaturges
et de clercs d'avoué. Une position perdue, ils en dressaient une autre.
A suivre toute la série que j'ai pu reconstituer, et Dieu sait qu'elle
est variée! des brochures d'attaque et de défense qui intéressent ce
drame de leur ruine, on se trouve au milieu de sentiments que l'on
croirait éteints depuis deux ou trois siècles, et au milieu d'affaires
de banque, de négoce et de chicane qu'un avoué seul pourrait bien
comprendre. On se perd dans ce maquis de mémoires et de répliques,
d'apologies et de libelles. Mais on y voit de très loin la faillite
s'approcher à pas sûrs. Une dépense inouïe d'efforts, les plus longs
voyages et de folles inventions ne purent que la retarder.
L'interdiction de faire des quêtes mit les Baillard dans l'impossibilité
de soutenir, au jour le jour, leurs frais immenses et de remplir leurs
engagements pour tous ces domaines achetés à crédit. Les créanciers
assiégèrent leur porte, les contraignirent à des ventes désastreuses. Le
domaine de Sainte-Odile, la ferme de Saxon, les terres de Sion furent
mis aux enchères. Ces grands biens, que l'on estimait trois cent
cinquante mille francs, ne firent pas cent vingt mille, parce que les
événements de 1848 venaient de déprécier les terres et surtout les biens
conventuels. Dans cette débâcle, le patrimoine des Baillard disparut. Et
par surcroît, leur honneur de prêtre ne demeura pas intact. En effet,
sur l'affiche de vente des biens de Sainte-Odile, au scandale universel,
on put voir, entre le cheptel et les bâtiments des granges, les reliques
de la sainte patronne de l'Alsace livrées à l'encan.
C'est l'Église elle-même qui jugea nécessaire de venir donner à son
champion Léopold le coup de mort. Il subit un dur traitement, un
traitement injuste si l'on regarde ses états de service, mais qu'il
fallait qu'on lui appliquât pour protéger un plus vaste ensemble. Dans
le moment où se consommait la ruine matérielle de Léopold Baillard,
l'évêque lui enleva son titre de Supérieur général de la Congrégation
des Frères de Sion-Vaudémont, et fit connaître aux religieux du couvent
qu'ils eussent à descendre immédiatement de la sainte colline.
Quel naufrage! A cinquante ans, à l'âge normal des récoltes, le
fondateur de Flavigny, de Mattaincourt, de Sainte-Odile, le Supérieur
des Frères de Sion-Vaudémont n'est plus rien que le curé de la toute
petite paroisse de Saxon, où l'assistent ses deux cadets François et
Quirin. De leur temporel, de tout ce qu'ils ont construit avec tant de
peine, à la sueur de leur front et au prix même de leur patrimoine,
c'est tout juste si les trois frères peuvent, sous le prête-nom de
quelques pauvres soeurs demeurées fidèles, sauver le couvent de Sion
pour leur servir d'abri. De leur spirituel, rien ne leur reste que le
droit de dire la messe, et voici que l'évêque, pour en finir, va le leur
arracher et déjà lève la main...
Léopold s'attarde au lieu de se courber. Il cherche à retenir ses
sujets, tous ces frères et toutes ces soeurs qui fuient sa ruine, qui
glissent sur les pentes de Sion, qui s'envolent comme des feuilles
d'automne. Voilà qu'il veut solliciter du peuple cette désignation, ce
droit mystique que ses chefs lui retirent. En 1848, il se présente à la
députation. Qu'il soit l'élu de la nation lorraine, ses forces
matérielles et morales seront radoubées, sa mission consacrée. Il
échoue... Alors, à bout de souffle et vraiment aux abois, les trois
frères se jettent aux pieds de leur évêque.
Le prélat vainqueur entonne l'_Alleluia_. Il proclame la bonne nouvelle.
Il pardonnera. Il daigne relever de toutes censures ces trois enfants
prodigues, mais pour retremper leurs esprits, pour les laver de la
poussière du siècle, selon un usage constant à l'issue de ces grandes
crises, il leur ordonne, en juillet 1850, d'aller faire une retraite à
la chartreuse de Bosserville. Il plonge ces âmes brûlantes dans la
tranquillité du cloître comme un fer rouge dans l'eau froide.
Ainsi finit la vie publique des trois frères Baillard. C'est à partir de
ce moment que s'installe sur eux ce silence hostile, ce mystère qui
m'avait tant frappé quand j'entendis, pour les premières fois, prononcer
à voix basse leurs noms. Suivons-les, entrons sur cette arrière-scène de
plus en plus obscurcie, où quelques rares témoins les ont vus prolonger
des vies de plus en plus singulières.
CHAPITRE III
LA CHARTREUSE DE BOSSERVILLE
La chartreuse de Bosserville est un des plus nobles monuments qui
décorent la Lorraine. Dressée non loin de Nancy, sur des terrasses
auprès de la Meurthe, elle réalise l'idée d'une belle solitude
monastique, mais d'une solitude où rien n'est farouche. La rivière qui
la baigne entraîne naturellement l'âme à la rêverie, tandis que la
dignité de son bâtiment et son vaste domaine de bois invitent au
recueillement. Rien n'égale la douceur et la majesté nue de ses
cloîtres, le Grand Cloître et celui, plus petit, qui sert de cimetière.
Ce dernier n'est qu'un gazon où de légers renflements sont plantés d'une
trentaine de croix en bois noir, sans aucune inscription. Les Pères y
viennent prendre, à certains jours, une courte récréation où il est
permis de causer, et c'est pourquoi ce petit cloître s'appelle encore le
Colloque.
En invitant les Baillard à se rendre dans ce vénérable séjour, l'évêque
se trouvait avoir choisi, avec la sagesse d'un vrai prélat, l'abri qui
pouvait le mieux convenir à la convalescence de volontés épuisées. La
retraite devait durer trente jours, qui furent en effet, pour François
et pour Quirin, le temps de repos dont ils avaient besoin après une
tension douloureuse de tant d'années. Ce repos, ils le prennent avec
l'insouciance de bons soldats, heureux de penser à autre chose qu'à
leurs ennuis. Quirin a trouvé son asile dans la vieille bibliothèque.
Toujours préoccupé des grandes savanes de l'Ouest américain, où il a
passé plusieurs années et qui lui ont appris qu'un point d'eau est un
trésor, il a demandé au Père bibliothécaire l'ouvrage de l'abbé
Paramelle concernant la recherche des sources, et l'ayant lu il déclare:
--La fortune de Saxon est là.
Le bon François, lui, s'adonne aux travaux manuels de la maison avec les
frères convers, auprès de qui, très vite, sa simplicité cordiale et
rustique conquiert une petite popularité. Voyez-le dans la cuisine qui
répare le grand tournebroche actionné par un petit personnage en costume
de moine. Le Frère cuisinier a négligé cette plaisante mécanique.
--A quoi bon? dit-il, il n'y a ici que les malades qui mangent de la
viande, et les Pères ne sont jamais malades. L'air est si pur!
--Mais quand vous avez des hôtes?... réplique François. Et puis moi--et
il riait de son franc rire--je ne suis pas chartreux!
Après des déboires qui les avaient atteints physiquement, les deux
cadets se refaisaient dans cette bienfaisante monotonie du cloître,
comme des surmenés dans une cure de repos. Quant à leur aîné, il est
d'une autre essence; il a passé ces quelques semaines dans sa chambre à
se laisser glisser au plus profond de la détresse. C'est un soir
d'enterrement, quand l'orphelin se retrouve seul. Sous le silence
prodigieux du couvent, il est comme un malade qui, la nuit, à l'heure où
les bruits de la rue se sont tus, perçoit les battements de son coeur.
Des souvenirs, des idées, toujours les mêmes, lui tiennent compagnie,
nets et pressants comme des fantômes, il voit la haute figure de Sion
sur la colline, Sainte-Odile au milieu des bois et riche de ses
prairies, Mattaincourt dans un fond, plus sévère, épaulé contre son
église, et Flavigny rieuse au bord de la rivière. Non seulement il se
rappelle ces beaux séjours, mais il se souvient des dispositions de son
âme pendant le temps qu'il y passa. Il les revoit éclairés et colorés
comme ils l'étaient dans les minutes les plus hautes de sa carrière
d'apôtre, depuis le premier jour qu'il aborda ces grands sites jusqu'aux
heures de la catastrophe. C'est un riche et douloureux trésor qu'il
possède dans l'âme et dont il tire, pour se faire souffrir, une foule
d'images admirables d'éclat. Ces lieux privilégiés lui semblent autant
de violons, hier d'un chant magique, abandonnés sans voix sur la
prairie. Tout se compose devant lui avec une intensité fiévreuse. Il
entend, voit son passé comme une suite de strophes intenses et
desséchées, de palmes rigides dans le désert, de pierres levées sur une
lande. Ces visions forment autant d'arguments dont il presse, dont il
assiège Dieu. «Je voulais de grandes et belles choses, pourquoi m'avoir
abandonné, Seigneur?»
Et ce cri de détresse poussé sans cesse par la voix intérieure donnait à
sa bouche et à ses yeux une si farouche expression de tristesse que le
Père préposé par le Prieur pour exercer auprès des Messieurs Baillard le
devoir de l'hospitalité, le bon Père Magloire,--un aimable Tourangeau
pourtant, très sociable, bon latiniste et que sa grande culture avait
paru désigner comme plus capable qu'un autre de tenir compagnie au
fameux Supérieur de Sion.--après vingt-huit jours, n'avait pas encore
osé engager avec lui une vraie conversation.
Léopold approchait du terme de sa retraite, et ses obsessions allaient
grandissant. Autour de Bosserville les grands vents tourmentent le ciel
et balayent la Lorraine, dont le coeur sommeille. Au bout de la prairie,
la petite ville de Saint-Nicolas couvre de fumée sa cathédrale déchue,
que personne ne songe plus à plaindre; la rivière s'écoule indifférente
et pressée; Nancy au couchant travaille, sans plus s'inquiéter de ce
patriote sacrifié que des vieux Lorrains ensevelis dans les caveaux de
la chapelle ducale. Et lui, pour se soustraire au torrent de ses visions
trop nettes et trop fortes, pareilles à ces démons qui voltigent autour
des religieux solitaires, il se réfugie dans les Saintes Écritures: il y
allait chercher un alibi pour sa pensée. La nuit qui devait être
l'avant-dernière de son séjour, il prit l'Ancien Testament, et l'ayant
ouvert au hasard il lut: _Il y avait dans la terre d'Us un homme nommé
Job; cet homme était intègre, droit, craignant Dieu et éloigné du mal.
Il lui naquit sept fils et trois filles et il possédait sept mille
brebis, trois mille chameaux, cinq cents paires de boeufs, cinq cents
ânesses et de nombreux domestiques..._
Ces lignes éclatèrent en traits de feu sous ses yeux. Comme tous les
détails du poème s'accordaient bien avec sa tragique aventure! Cet homme
d'Us, c'était lui. Cette prospérité du plus opulent des Orientaux,
ç'avait été la sienne; et poursuivant sa lecture il vit avec
saisissement qu'il pouvait s'approprier tous les moments de ce poème
éternel du juste persécuté. Comme Job, n'avait-il pas été riche, puis
dénoncé, puis ruiné et enfin livré à la froide sagesse de ses collègues?
N'était-ce pas de lui qu'il avait été murmuré à l'évêché avec un âpre
sentiment de jalousie: _Vous avez béni l'oeuvre de ses mains, et ses
troupeaux se répandent de tous côtés sur la terre_? Oui bien, les Soeurs
et les Frères de Sion s'étaient répandus à tous les coins de l'horizon,
mais Dieu avait sacrifié son serviteur en disant: _Je te livre tout ce
qui lui appartient._ Et successivement tous les messagers du malheur
étaient venus le trouver. Sa puissante imagination les mettait tous
d'une manière sensible, quasi en chair et en os, devant ses yeux:
rationalistes ricaneurs conduits par le médecin de Vézelise et le
journaliste de Mirecourt, curés de la plaine qui s'éloignent le bras
tendu et le regard détourné, créanciers qui montent en longue file la
colline, parents des saintes filles de Sion qui viennent les arracher au
bercail... et toujours, pour finir, la même pénible vision des Frères et
des Soeurs descendant, pour ne plus jamais les remonter, les sentiers de
la colline.
Ah! les amis de Job, les a-t-il assez connus, ces personnages qui se
présentent avec des paroles de consolation et qui cachent là-dessous le
sarcasme! Parmi tous ces curés qui jadis, les jours de fête,
gravissaient les sentiers de Sion et venaient s'asseoir à sa table
heureuse, combien s'en est-il trouvé pour lui rester fidèles et le
défendre?
D'un nouvel élan, il s'enfonçait dans sa lecture et sa douleur: _Je
proteste contre la violence, nul ne me répond; j'en appelle, nul ne me
rend justice. Dieu m'a privé de ma gloire, il a enlevé la couronne de ma
tête, il me démolit de toutes parts, il a arraché comme un arbre mon
espérance._
A ce moment une cloche tinta, elle appelait les Chartreux au grand
office de nuit... Aussitôt, dans leurs petits logis, les Pères allument
leurs lanternes, et chacun d'eux commence à réciter l'office de la
Vierge. Ah! qu'Elle daigne protéger le curé de Sion et ses frères!
Tandis que le pauvre Léopold s'enfièvre et envenime sa plaie, chaque
cellule ressent sa détresse et prie en sa faveur le ciel...
La cloche tinte une seconde fois. A travers les cloîtres obscurs, le
capuchon rabattu sur la tête, leur lanterne à la main, les moines
gagnent la chapelle, que n'éclaire aucune lumière, sauf la veilleuse du
Saint-Sacrement. Les uns après les autres, tous arrivent au choeur,
révérends pères, profès en habits blancs, novices aux chapes noires. Ils
se prosternent et s'étant relevés sonnent quelques coups de la cloche
dont la corde pend auprès de l'autel, cloche au son merveilleux, la
célèbre cloche d'argent des Chartreux.
Maintenant, rangés dans leurs stalles, les Pères ouvrent les gros
antiphonaires et dirigent sur les pages notées la mince lumière de leurs
lanternes. Les voix graves s'élèvent dans la nuit glaciale, sans
qu'aucun orgue les soutienne. Le plain-chant loue, gémit, supplie. A
l'heure où les ténèbres couvrent le monde, ces religieux veillent et
prient pour réparer les crimes et tous les désordres nocturnes. Ils
prient spécialement pour trois prêtres tourmentés qu'ils savent là,
derrière eux, dans la tribune réservée aux étrangers.
Durant trois heures, nul mouvement ne troublera le cours majestueux de
leurs intercessions, nul mouvement, sinon parfois toutes les lanternes
qui s'éteignent ou se cachent, et la petite lampe du sanctuaire jetant
seule ses vacillantes clartés dans le choeur où l'on distingue des
fantômes blanchâtres. Grand drame immobile et par là d'autant plus
émouvant, grand drame tout gonflé de volontés et de rêves d'une qualité
héroïque. Il nous ramène sur nous-mêmes, nous convainc de mépriser
toutes les puissances du dehors et de chercher le triomphe dans notre
monde intérieur. Il célèbre en images violentes l'emprise de la volonté
sur toutes les forces qui assiègent la conscience des meilleurs. En même
temps il nous soumet à un ordre, nous dispense de chercher notre voie et
nous introduit dans l'harmonie divine, comme chacune de ces notes se
place dans ce concert à la louange de l'Éternel.