J'ai souvent interrogé sur les Baillard mon regretté ami, le

MAURICE BARRÈS

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

LA

COLLINE INSPIRÉE

_... etsi nemo scit hominum quæ sunt hominis, nisi spiritus

hominis qui in ipso est; tamen est aliquid hominis quod nec

ipse scit spiritus hominis qui in ipso est._

(Les Confessions de Saint-Augustin.)

PARIS

ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS

100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100

PLACE BEAUVAU

1913

OEUVRES DE MAURICE BARRÈS

Collection à 3 fr. 50

LE CULTE DU MOI

* SOUS L'OEIL DES BARBARES 1 vol.

** UN HOMME LIBRE --

*** LE JARDIN DE BÉRÉNICE --

LE ROMAN DE L'ÉNERGIE NATIONALE

* LES DÉRACINÉS 1 vol.

** L'APPEL AU SOLDAT --

*** LEURS FIGURES --

LES BASTIONS DE L'EST

* AU SERVICE DE L'ALLEMAGNE 1 vol.

** COLETTE BAUDOCHE, Histoire d'une Jeune Fille de Metz --

L'ENNEMI DES LOIS 1 vol.

DU SANG, DE LA VOLUPTÉ ET DE LA MORT --

AMORI ET DOLORI SACRUM (_La Mort de Venise_) --

LES AMITIÉS FRANÇAISES --

SCÈNES ET DOCTRINES DU NATIONALISME --

LE VOYAGE DE SPARTE --

GRECO OU LE SECRET DE TOLÈDE --

LA COLLINE INSPIRÉE --

ADIEU A MORÉAS. Une brochure Prix 1 fr.

UN DISCOURS A METZ (15 août 1911). Une brochure -- 1 fr.

_Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation reservés

pour tous pays._

_Copyright by Émile-Paul frères, 1913._

IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--24586-12-12.

JUSTIFICATION DU TIRAGE

Nº

LA COLLINE INSPIRÉE[1]

[1] Plusieurs des personnes qui furent mêlées aux événements que nous

allons raconter existent encore; d'autres ont disparu depuis trop

peu de temps pour qu'il soit sans inconvénient de les mettre en

scène. Aussi l'auteur prendra la liberté de substituer à certains

noms propres des noms imaginaires.

CHAPITRE PREMIER

IL EST DES LIEUX OU SOUFFLE L'ESPRIT

Il est des lieux qui tirent l'âme de sa léthargie, des lieux enveloppés,

baignés de mystère, élus de toute éternité pour être le siège de

l'émotion religieuse. L'étroite prairie de Lourdes, entre un rocher et

son gave rapide; la plage mélancolique d'où les Saintes-Maries nous

orientent vers la Sainte-Baume; l'abrupt rocher de la Sainte-Victoire

tout baigné d'horreur dantesque, quand on l'aborde par le vallon aux

terres sanglantes; l'héroïque Vézelay, en Bourgogne; le Puy-de-Dôme; les

grottes des Eyzies, où l'on révère les premières traces de l'humanité;

la lande de Carnac, qui parmi les bruyères et les ajoncs dresse ses

pierres inexpliquées; la forêt de Brocéliande, pleine de rumeur et de

feux follets, où Merlin par les jours d'orage gémit encore dans sa

fontaine; Alise-Sainte-Reine et le mont Auxois, promontoire sous une

pluie presque constante, autel où les Gaulois moururent aux pieds de

leurs dieux; le mont Saint-Michel, qui surgit comme un miracle des

sables mouvants; la noire forêt des Ardennes, tout inquiétude et

mystère, d'où le génie tira, du milieu des bêtes et des fées, ses

fictions les plus aériennes; Domremy enfin, qui porte encore sur sa

colline son Bois Chenu, ses trois fontaines, sa chapelle de Bermont, et

près de l'église la maison de Jeanne. Ce sont les temples du plein air.

Ici nous éprouvons, soudain, le besoin de briser de chétives entraves

pour nous épanouir à plus de lumière. Une émotion nous soulève; notre

énergie se déploie toute, et sur deux ailes de prière et de poésie

s'élance à de grandes affirmations.

Tout l'être s'émeut, depuis ses racines les plus profondes jusqu'à ses

sommets les plus hauts. C'est le sentiment religieux qui nous envahit.

Il ébranle toutes nos forces. Mais craignons qu'une discipline lui

manque, car la superstition, la mystagogie, la sorcellerie apparaissent

aussitôt, et des places désignées pour être des lieux de

perfectionnement par la prière deviennent des lieux de sabbat. C'est ce

qu'indique le profond Goethe, lorsque son Méphistophélès entraîne Faust

sur la montagne du Hartz, sacrée par le génie germanique, pour y

instaurer la liturgie sacrilège du _Walpurgisnachtstraum_.

D'où vient la puissance de ces lieux? La doivent-ils au souvenir de

quelque grand fait historique, à la beauté d'un site exceptionnel, à

l'émotion des foules qui du fond des âges y vinrent s'émouvoir? Leur

vertu est plus mystérieuse. Elle précéda leur gloire et saurait y

survivre. Que les chênes fatidiques soient coupés, la fontaine remplie

de sable et les sentiers recouverts, ces solitudes ne sont pas déchues

de pouvoir. La vapeur de leurs oracles s'exhale, même s'il n'est plus de

prophétesse pour la respirer. Et n'en doutons pas, il est de par le

monde infiniment de ces points spirituels qui ne sont pas encore

révélés, pareils à ces âmes voilées dont nul n'a reconnu la grandeur.

Combien de fois, au hasard d'une heureuse et profonde journée,

n'avons-nous pas rencontré la lisière d'un bois, un sommet, une source,

une simple prairie, qui nous commandaient de faire taire nos pensées et

d'écouter plus profond que notre coeur! Silence! les dieux sont ici.

Illustres ou inconnus, oubliés ou à naître, de tels lieux nous

entraînent, nous font admettre insensiblement un ordre de faits

supérieurs à ceux où tourne à l'ordinaire notre vie. Ils nous disposent

à connaître un sens de l'existence plus secret que celui qui nous est

familier, et, sans rien nous expliquer, ils nous communiquent une

interprétation religieuse de notre destinée. Ces influences longuement

soutenues produiraient d'elles-mêmes des vies rythmées et vigoureuses,

franches et nobles comme des poèmes. Il semble que, chargées d'une

mission spéciale, ces terres doivent intervenir, d'une manière

irrégulière et selon les circonstances, pour former des êtres supérieurs

et favoriser les hautes idées morales. C'est là que notre nature produit

avec aisance sa meilleure poésie, la poésie des grandes croyances. Un

rationalisme indigne de son nom veut ignorer ces endroits souverains.

Comme si la raison pouvait mépriser aucun fait d'expérience! Seuls des

yeux distraits ou trop faibles ne distinguent pas les feux de ces

éternels buissons ardents. Pour l'âme, de tels espaces sont des

puissances comme la beauté ou le génie. Elle ne peut les approcher sans

les reconnaître. Il y a des lieux où souffle l'esprit.

I

La Lorraine possède un de ces lieux inspirés. C'est la colline de

Sion-Vaudémont, faible éminence sur une terre la plus usée de France,

sorte d'autel dressé au milieu du plateau qui va des falaises

champenoises jusqu'à la chaîne des Vosges. Elle porte sur l'une de ses

pointes le clocher d'un pèlerinage à Marie, et sur l'autre la dernière

tour du château d'où s'est envolé jusqu'à Vienne l'alérion des

Lorraine-Habsbourg. Dans tous nos cantons, dès que le terrain s'élève,

le regard découvre avec saisissement la belle forme immobile, soit toute

nette, soit voilée de pluie, de cette colline, posée sur notre vaste

plateau comme une table de nos lois non écrites, comme un appel à la

fidélité lorraine. Et sa présence inattendue jette dans un paysage

agricole, sur une terre toute livrée aux menus soins de la vie pratique,

un soudain soulèvement de mystère et de solitaire fierté. C'est un

promontoire qui s'élève au milieu d'un océan de prosaïsme. C'est comme

un lambeau laissé sur notre sol par la plus vieille Lorraine.

De quel charme bizarre, aussitôt que je l'aperçois, ne saisit-elle pas

mon esprit et mon coeur, cette montagne en demi-lune, à la fois

charmante et grave! Je songe à notre nation très positive, mais où

éclatent le courage guerrier et la grandeur dans l'infortune; je songe à

nos femmes lorraines qui deviennent en vieillissant si aisément des

prophétesses, et je vois les cheveux au vent de Jeanne d'Arc, de Marie

Stuart et de Marie-Antoinette, ces filles royales que notre race fournit

à la poésie universelle; j'entends l'éclat de rire de Bassompierre,

l'extravagance de Charles IV: c'est le point où l'imagination peut le

mieux venir se poser pour comprendre le génie propre de la Lorraine.

Quel symbole d'une nation où s'allient au bon sens le plus terre-à-terre

l'audace de la grande aventure et l'esprit qui fait les sorciers!

Ici, jadis, du temps des Celtes, la déesse Rosmertha sur la pointe de

Sion faisait face au dieu Wotan, honoré sur l'autre pointe à Vaudémont.

C'était deux parèdres, deux divinités jumelles. Wotan étayait Rosmertha,

et l'un et l'autre protégeaient la plaine. La déesse à la figure jeune,

aux cheveux courts, au sein nu, s'est évanouie; elle fut chassée par la

Vierge qui allaite l'Enfant-Dieu, cependant que les seigneurs de

Vaudémont bâtissaient leur maison forte sur l'ancien sanctuaire de

Wotan. Mais Notre-Dame de Sion et les comtes de Vaudémont restèrent,

l'un envers l'autre, dans les mêmes rapports où avait vécu le couple

primitif des deux parèdres celtiques. Ceux-ci s'étaient entr'aidés pour

protéger le vieux peuple des Leukes, et les comtes de Vaudémont,

proclamant Notre-Dame de Sion souveraine du comté, mirent leur couronne

sur la tête de l'image vénérée. De telle sorte qu'à travers les siècles

la pensée de la montagne s'est déroulée et s'est amplifiée sans que la

tradition fût rompue.

Aujourd'hui, de Vaudémont rien ne subsiste qu'un haut mur sous

d'antiques frênes, où l'on a vu, pèlerine inconnue, passer l'impératrice

Élisabeth, et dans Sion, la Vierge noire, l'image antique associée au

pouvoir politique du pays, a disparu sous le marteau impie d'une bande

venue de Vézelise en 1793. Les grands souvenirs de la colline sont

voilés ou déchus. Pourtant la plus pauvre imagination ne laisse pas de

percevoir qu'autour de ce haut lieu s'organise l'histoire de la

Lorraine. Il nous dit avec quelle ivresse une destinée individuelle peut

prendre place dans une destinée collective, et comment un esprit

participe à l'immortalité d'une énergie qu'il a beaucoup aimée. Les gens

du pays, qui montent encore aux dates séculaires de septembre sur la

montagne, ne savent guère ses annales; ils s'ébahiraient aux noms de

Rosmertha et de Wotan; ils ignorent quel pacte unissait la Vierge de

Sion à la maison de Lorraine; ils ne songent plus à demander au vieux

sanctuaire qu'il prenne la défense de leurs intérêts nationaux, mais

seulement celle de leurs intérêts domestiques. Et pourtant, par un

sentiment profond du rôle tutélaire de la colline, c'est au milieu des

décombres de Vaudémont qu'avec un instinct magnifique ils ont ramassé,

pour remplacer à Sion la statue brisée, une vierge de pierre qui tient

dans sa main l'alérion de Lorraine et en amuse l'enfant Jésus.

Cette image que les comtes de Vaudémont honoraient dans leur chapelle,

demeure sur l'autel du pèlerinage comme un signe extrême de l'entente

séculaire, et l'on croit voir, dans cette substitution de la Vierge de

Vaudémont à l'ancienne Vierge de Sion, une fusion des deux forces dans

la détresse. A défaut d'un savoir clair, nous gardons une vénération

obscure de ce double passé qui ne peut pas mourir, et les Lorrains,

quand ils font en procession le tour de l'étroite terrasse, obéissent à

la vertu permanente, toujours active, de cette acropole.

II

En automne, la colline est bleue sous un grand ciel ardoisé, dans une

atmosphère pénétrée par une douce lumière d'un jaune mirabelle. J'aime y

monter par les jours dorés de septembre et me réjouir là-haut du

silence, des heures unies, d'un ciel immense où glissent les nuages et

d'un vent perpétuel qui nous frappe de sa masse.

Une église, un monastère, une auberge qui n'a de clients que les jours

de pèlerinage, occupent l'une des cornes du croissant; à l'autre

extrémité, le pauvre village de Vaudémont, avec les deux aiguilles de

son clocher et de sa tour, se meurt dans les débris romains et féodaux

de son passé légendaire, petit point très net et prodigieusement isolé

dans un grand paysage de ciel et de terre. Au creux, et pour ainsi dire

au coeur de cette colline circulaire, un troisième village, Saxon,

rassemble ses trente maisons aux toits brunâtres qui possèdent là tous

leurs moyens de vivre: champs, vignes, vergers, chènevières et carrés de

légumes. Sur la hauteur, c'est un plateau, une promenade de moins de

deux heures à travers des chaumes et des petits bois, que la vue

embrasse et dépasse pour jouir d'un immense horizon et de l'air le plus

pur. Mais ce qui vit sur la colline ne compte guère et ne fait rien

qu'approfondir la solitude et le silence. Ce qui compte et ce qui

existe, où que nous menions nos pas en suivant la ligne de faîte, c'est

l'horizon et ce vaste paysage de terre et de ciel.

Si vous portez au loin votre regard, vous distinguez et dénombrez les

ballons des Vosges et de l'Alsace; si vous le ramenez plus près sur la

vaste plaine, elle vous étonne et, selon mon goût, vous charme par ses

superbes plissements, par de longs mouvements de terrains pareils à des

dunes. C'est un pays sans eau en apparence, mais où l'eau sourd et

circule invisible. Des prairies qui s'égouttent un ruisselet se forme et

se débrouille vivement dans les rides enchevêtrées du terrain. Au fond

de ravins sinueux, le Madon, l'Uvry, le Brenon développent en secret les

beautés les plus touchantes, cependant qu'ils rafraîchissent une

multitude de champs bombés et diversement colorés, des pâturages, des

vignobles clairs, des blés dorés, de petits bois, des labours bruns où

les raies de la charrue font un grave décor, des villages ramassés,

parfois un cimetière aux tombes blanches sous les verts peupliers

élancés. Sur le tout, sur cet ensemble où il n'est rien que d'éternel,

règne un grand ciel voilé. Les appels d'un enfant ou d'un coq apportés

de la plaine par le vent, le vol plané d'un épervier, le tintement d'un

marteau qui là-bas redresse une faucille, le bruissement de l'air

animent seuls cette immensité de silence et de douceur. Ce sont de

paisibles journées faites pour endormir les plus dures blessures. Cet

horizon où les formes ont peu de diversité nous ramène sur nous-mêmes en

nous rattachant à la suite de nos ancêtres. Les souvenirs d'un illustre

passé, les grandes couleurs fortes et simples du paysage, ses routes qui

s'enfuient composent une mélodie qui nous remplit d'une longue émotion

mystique. Notre coeur périssable, notre imagination si mouvante

s'attachent à ce coteau d'éternité. Nos sentiments y rejoignent ceux de

nos prédécesseurs, s'en accroissent et croient y trouver une sorte de

perpétuité. Il étale sous nos yeux une puissante continuité, des moeurs,

des occupations d'une médiocrité éternelle; il nous remet dans la pensée

notre asservissement à toutes les fatalités, cependant qu'il dresse

au-dessus de nous le château et la chapelle, tous les deux faiseurs

d'ordre, l'un dans le domaine de l'action, l'autre dans la pensée et

dans la sensibilité. L'horizon qui cerne cette plaine, c'est celui qui

cerne toute vie; il donne une place d'honneur à notre soif d'infini, en

même temps qu'il nous rappelle nos limites. Voilà notre cercle fermé, le

cercle d'où nous ne pouvons sortir, la vieille conception du travail

manuel, du sacrifice militaire et de la méditation divine. Des siècles

ont passé sur le paysage moral que nous présente cette plaine, et l'on

ne peut dire qu'une autre conception de la vie, tant soit peu

intéressante, ait été entrevue. Voilà les plaines riches en blé, voilà

la ruine dont le chef est parti, voilà le clocher menacé où la Vierge

reçoit un culte que, sur le même lieu, nos ancêtres païens, adorateurs

de Rosmertha, avaient déjà entrevu. Paysage plutôt grave, austère et

d'une beauté intellectuelle, où Marie continue de poser le timbre ferme

et pur d'une cloche d'argent. Tous ceux qui ne subissent pas, qui

défendent leur sentiment et se rattachent aux choses éternelles trouvent

ici leur reposoir. C'est toujours ici le point spirituel de cette grave

contrée; c'est ici que sa vie normale se relie à la vie surnaturelle.

III

Où sont les dames de Lorraine, soeurs, filles et femmes des Croisés, qui

s'en venaient prier à Sion pendant que les hommes d'armes, là-bas,

combattaient l'infidèle, et celles-là surtout qui, le lendemain de la

bataille de Nicopolis, ignorantes encore, mais épouvantées par les

rumeurs, montèrent ici intercéder pour des vivants qui étaient déjà des

morts? Où la sainte princesse Philippe de Gueldre, à qui Notre-Dame de

Sion découvrit, durant le temps de son sommeil, les desseins ambitieux

des ennemis de la Lorraine? Où le singulier Charles IV qui, réduit à

l'extrémité par les troupes de Louis XIV, s'avisa de faire donation et

transfert irrévocable de son duché à Notre-Dame de Sion, en s'écriant:

«On n'osera pas guerroyer la mère de Dieu!» Où sont nos chefs

héréditaires, toute notre famille ducale qui, lorsqu'elle quitta pour

toujours, par la défaillance de François III, le vieux duché et des

sujets dont le loyalisme n'avait jamais failli, voulut une dernière fois

s'agenouiller au sanctuaire de Sion?...

Où sont-ils, Vierge souveraine?

Mais où sont les neiges d'antan?

Ces puissantes figures ont disparu qui combattaient pour la Vierge de

Sion, leur dame et leur protectrice, et qui mettaient Dieu dans leurs

conseils. Il est fermé, ce beau théâtre de Sion-Vaudémont, véritable

scène de gloire où nous voyons, comme en perspective, une longue suite

de héros qui trouvaient dans la pensée d'une alliance avec le ciel un

principe d'action. Aujourd'hui, la colline ne fait plus monter vers les

nues ses prières pour en obtenir des oracles. Rosmertha et Wotan ont

cessé de recevoir sur leur ancien domaine aucune pensée de fidélité.

Chose curieuse, attendrissante, les derniers soins leur furent donnés

dans le couvent de la colline: les Pères oblats y conservaient et

tenaient en belle vue, il y a peu de temps encore, une pierre votive,

hommage rendu à la déesse païenne par de pieux Gallo-Romains dont elle

avait guéri le fils. Mais la pierre a disparu; cette inscription, cette

suprême voix, qui témoignait en faveur de la déesse dépossédée, a pris

avec les religieux l'injuste chemin de l'exil. Quel magnifique symbole,

ce cortège d'un double départ! L'ancienne bannière des chevaliers de

Notre-Dame de Sion n'a pas eu un sort plus heureux. Cet étendard

glorieux, par le secours de qui René II déconfit les Bourguignons et

leur téméraire chef devant sa ville de Nancy; par qui le bon duc Antoine

affronta et mit en pièces les Rustauds avec une poignée seulement de

Lorrains; par qui Charles V, la terreur des Turcs et le sauveur de la

chrétienté, remporta presque autant de victoires qu'il livra de

batailles, il s'est défait obscurément dans une poussière sans gloire.

Et maintenant l'élite de la province, les riches et les intellectuels

abandonnent à des paysans l'office de processionner autour du

sanctuaire, comme hier ils leur laissaient l'honneur d'en défendre le

parvis.

Et pourtant, à chaque fois qu'un Lorrain gravit la colline, des ombres

l'accueillent. Naissent-elles de son coeur, des ruines seigneuriales, de

la mince forêt ou des trois villages? Elles sont faites d'espérance,

l'espérance de revoir encore ce qui une fois a été vu. Sur les pentes de

cette acropole, d'âge en âge ont retenti tous ces grands cris de vigueur

et de confiance indéterminée: _Hic, ad hoc, spes avorum... Non inultus

premor... C' n'o me po tojo..._ qui sont l'âme de notre nation. Ombres

silencieuses, j'entends votre message! Le secret de Sion doit être

cherché dans ce regard tourné vers les nues qu'il y eut toujours sur

cette colline. Elle est dévastée, dépouillée, toute pauvre. Rien n'y

rend sensible l'histoire, rien n'y raconte avec clarté la succession des

siècles. Qu'est-ce que la tour de Brunehaut, la chapelle du pèlerinage

où si peu de parties sont vieilles, et trois, quatre pierres sculptées

éparses dans Vaudémont? Mais ainsi dénudée, la colline nous propose

toujours, au milieu de la plaine, sa vétusté sereine, son large abandon,

sa terrasse à demi morte, sa gravité, sa tristesse vaste et nue en

hiver, sa force en toute saison, pareille à celle d'une falaise dans la

mer, son indifférence à ce que nous pensons d'elle, sa résignation qui

ne réclame rien, qui ne prétend même pas à la beauté. Elle demeure, elle

reste à sa place, pour être un lieu de recueillement où nous rassemblons

nos forces, pour nous remuer d'un pressentiment, nous enlever à l'heure

passagère, à nos limites, à nous-mêmes, et nous montrer l'éternel.

Les quatre vents de la Lorraine et le souffle inspirateur qui s'exhale

d'un lieu éternellement consacré au divin, ravivent en nous une énergie

indéfinissable: rien qui relève de la pensée, mais plutôt une vertu.

Ici, l'homme de tout temps fit connaître aux dieux ses besoins par la

prière et sollicita leur protection. Ici, nous retrouvons l'allégresse

de l'âme et son orientation vers le ciel. L'âme! le ciel! vieux mots

dont la magie garde encore sa force. Ici ne peut planer Méphistophélès,

l'esprit qui nie: la lumière l'absorberait et le grand courant d'air lui

briserait les ailes. C'est ici l'un des théâtres mystérieux de l'action

divine et l'un des antiques séjours de l'Esprit. La plus simple mélodie,

une voix jetée au vent de la falaise nous en rouvrirait les chemins,

tant nous sommes nés pour ressentir sa grandeur, sa solitude, sa

constance et la suite brillante de ceux qui la foulèrent, bref,

l'indéfinie poésie, la vertu qui dort dans ce haut refuge. Arche sainte,

un mot!... Tout se tait! Quel silence dans cet immense espace qui

surveille, attentif, son haut lieu!

IV

Un homme a souffert de ce silence de Sion. Un homme, un prêtre, encadré

de ses deux frères, prêtres eux-mêmes, les trois frères Baillard, au

siècle dernier. On ne peut pas dire que ces personnages sont venus se

placer dans la série des noms dignes de mémoire sur la colline

nationale, et qu'ils forment le dernier anneau de la belle chaîne

interrompue qui gît sur les friches de Sion-Vaudémont; mais je suis

attiré près d'eux, parce qu'une partie de mes pensées ou de mes

impressions les plus instinctives sont celles-là mêmes pour lesquelles

ils se dévouèrent, et que ces barbares sont ainsi mes parents. Ce sont

eux qui, au lendemain de la Révolution et quand la charrue avait passé

sur des lieux consacrés par une vénération séculaire, se donnèrent pour

tâche de relever la vieille Lorraine mystique et de ranimer les flammes

qui brûlent sur ses sommets.

Si par une belle après-midi d'automne, sous notre ciel triste, je visite

quelque ruine féodale, ou bien dans une église froide une pierre de

tombe sculptée, je sens s'éveiller en moi toute une rumeur, le désir de

savoir et l'émotion du mystère. C'est une pareille piété élargie, où se

mêlent les plaisirs de la mélancolie, qui m'attire sur les quatre

domaines où les Baillard ont porté leur grande passion de bâtisseurs.

Flavigny et Mattaincourt, Sainte-Odile et Sion, quelles sonorités pour

un historien! Tous ces châteaux de l'âme, reconstruits au milieu des

angoisses de la faillite par un mystique procédurier, donnent un sens

aux divers cantons de ce petit pays et y fleurissent, au même titre que

les burgs de jadis, comme des signes, comme des relais de l'activité de

notre nation. Une volonté a marqué ici la terre; un cachet s'est enfoncé

dans la cire.

Ce que les Baillard imprimaient à la terre lorraine, c'était le

caractère de leur âme fidèle à une double tradition, catholique et

lorraine. Comment ne pas aimer les personnages qui entreprennent de

rétablir une magistrature spirituelle et de raviver le surnaturel sur

les cimes de leur pays?

Et pourtant, c'est un lourd silence autour des trois frères Baillard, un

double silence, celui de l'oubli naturel et celui voulu par l'Église.

Vous pouvez passer et repasser à Flavigny, à Mattaincourt, à

Sainte-Odile et à Sion, aucun indice ne vous dira ce qu'ils ont jeté de

jeunesse, d'argent, de temps, d'activité et d'amour dans les fondations

de ces bâtiments. Pourquoi leur nom n'est-il inscrit nulle part sur les

pierres qu'ils ont relevées? Pourquoi même en est-il proscrit? Qu'est-ce

que cette vapeur de soufre et cette odeur de damnation, aujourd'hui

répandues sur ces trois figures qui furent un moment bénies?

J'ai souvent interrogé sur les Baillard mon regretté ami, le chanoine

Pierfitte, le savant curé de Portieux. A chaque fois il se taisait,

détournait la conversation. Un jour, il s'en est expliqué en deux mots:

«C'est encore trop tôt pour parler des Baillard.» Trouvait-il que

l'autorité s'était montrée bien dure envers ces vieux Lorrains? Rien ne

m'assure que telle fut son opinion. Je crois plutôt qu'il distinguait le

rôle du Diable dans cette affaire, et qu'il redoutait de remuer des

souvenirs d'où pouvaient encore émaner des maléfices. La réserve de

Monsieur Pierfitte ne pouvait, faut-il l'avouer, qu'exciter ma

curiosité. Comment accepter de ne rien savoir d'un mystique,

métamorphosé par sa passion même et qui entre dans le cercle du noir

enchanteur?

Pendant longtemps, ces trois prêtres furent dans mon esprit une sorte de

brouillard mystérieux. Ils flottaient devant moi aux parties les plus

solitaires et les plus solennelles de la côte de Sion, surtout les jours

où la brume l'enveloppe et l'isole. Ils m'attiraient. Pendant des

années, dix, vingt ans peut-être, je me suis renseigné sur Quirin, sur

le grand François, sur le fameux Léopold. Je m'étonnais que ce dernier

ne fût mort qu'en 1883, et je cherchais à me souvenir si, enfant, je ne

l'avais pas rencontré.

Bien que cette histoire se fût concentrée sur quelques lieues de

terrain, mon enquête n'était pas aisée. La tradition orale s'efface

vite, ne dépasse jamais le siècle, et dès maintenant c'est comme une

mare d'indifférence qui s'est épaissie sur la mémoire des Baillard, aux

lieux mêmes où ils ont le plus agi. A Flavigny, à Mattaincourt, à

Sainte-Odile, il n'y a que leurs bâtiments qui émergent de l'oubli et

autour de ces grandes murailles, dont le pied trempe dans la plus noire

ingratitude, personne pour me renseigner. Sur la montagne de Sion, la

figure des Baillard demeure plus vivante. L'ébranlement y fut si fort

qu'il a laissé une longue vibration dans les mémoires paysannes. Mais

déjà le chercheur, à la place des faits exacts qu'il sollicite, ne

trouve plus qu'une matière légendaire. On lui propose trois frères

Baillard aux figures simples, contrastées et fortement dessinées, qui

rappellent la manière mi-épique, mi-gouailleuse des _Quatre fils Aymon_.

Ils ne sont pas seuls. Autour d'eux on voit s'empresser des

femmes--sont-ce des paysannes? sont-ce des religieuses?--qui les aident

et que la légende ne respecte pas plus que des nonnes du moyen âge. Et

je me dis parfois que si l'imprimé n'aboutissait pas, de nos jours, à

tuer toute production spontanée du génie populaire, l'aventure de ces

trois prêtres viendrait tout naturellement se placer dans la série de la

geste lorraine.

Ma longue curiosité n'avait guère de chance d'être jamais satisfaite.

Elle s'endormait presque. Le hasard d'un coup d'oeil jeté sur le

catalogue de la bibliothèque de Nancy vint un jour la réveiller. Sous

les numéros 1.592 à 1.635, je découvris un trésor, toute une collection

de manuscrits exécutés par les soins des frères Baillard et contenant

des lettres, des visions, des entretiens, des révélations divines, des

annales, des pièces de procédure, des prières, des livres de comptes,

les plus beaux thèmes dont ils se nourrissaient, un immense grimoire.

Tous ces registres quadrillés et grossièrement reliés en basane noire ou

verte sont de l'espèce que l'on emploie pour les livres de compte, et

sans cesse au milieu d'effusions surnaturelles on voit apparaître un

chiffre, une opération arithmétique, de prosaïques doit et avoir...

Toute l'âme, toute la passion, tout le mystère des Baillard gisaient là.

Ma curiosité était remplie, les trois prêtres tirés de leur coin

d'ombre, et l'effort, que fit pour renaître une vieille acropole

religieuse, ramené à la lumière.

Voici ce livre, tel qu'il est sorti d'une infinie méditation au grand

air, en toute liberté, d'une complète soumission aux influences de la

colline sainte, et puis d'une étude méthodique des documents les plus

rebutants. Voici les trois frères Baillard. J'ai relevé leur histoire

avant que personne les eût défigurés et quand la platitude et

l'enthousiasme s'y mêlaient inextricablement. Je puis dire que je suis

arrivé auprès de ces phénomènes religieux et sur le bord de cet étang

aux rives indéterminées, quand personne n'en troublait encore le

silence. J'ai surpris la poésie au moment où elle s'élève comme une

brume des terres solides du réel.

CHAPITRE II

GRANDEUR ET DÉCADENCE D'UN SAINT ROYAUME LORRAIN AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

Je me souviens du jour d'octobre, couvert et grave, où je suis allé à

Borville visiter le pays des Baillard. Dans un canton rural de la

vieille Lorraine, entre Épinal et Lunéville, c'est un village immobile,

abrité contre une faible côte, non loin de la forêt de Charmes, un

village très pieux, à juger d'après les vierges qui protègent la porte

de la plupart des maisons, et rempli d'élégants motifs de style

renaissance (datés du dix-septième siècle, ce qui prouve que les modes

arrivaient lentement à Borville). J'ai vainement cherché la tombe du

père des Baillard, cette tombe où ses fils avaient gravé ces quatre mots

révélateurs de leur orgueil; «Ci-gît Léopold Baillard, père de trois

prêtres.» Le cimetière est petit autour de l'église, et, sous l'immense

sycomore qui les ombrage, les morts, depuis 1836, ont dû faire place à

de nouveaux venus. On n'a pu que m'indiquer sous la grande croix la

place qu'occupait la pierre disparue. Mais au centre du village j'ai

retrouvé intacte la maison de famille, remarquable par ses caves

profondes, où, sous la grande Révolution, fut recueilli plus d'un

ecclésiastique pourchassé... C'est ici, c'est à Borville, c'est dans cet

étroit sillon que l'on s'enfonce jusqu'aux racines des trois Baillard.

Tous les détails que j'y ai recueillis nous rendent compte de leur génie

vigoureux et bizarre, comme un petit sac de graines explique la moisson

future.

Les trois frères Baillard sortirent d'une lignée profondément

religieuse, à l'heure dramatique où la persécution exaltait cette

religion héréditaire. Dans tous nos villages, on voit de ces familles

dévouées au curé de la paroisse. Ce sont elles qui fournissent le

sacristain et les enfants de choeur; les femmes y veillent à l'entretien

des linges sacrés et des ornements sacerdotaux; elles décorent l'église

aux approches des grandes fêtes, et si la servante du curé vient à

manquer, elles font l'intérim. Les plus zélées de ces familles gardent

une vague tradition de la dîme: les premiers fruits du jardin sont

portés au presbytère, et chaque génération donne un de ses fils à

l'Église. Vienne des temps difficiles, ces amis de la cure s'élèvent le

plus simplement du monde aux vertus du sacrifice.

A la fin du dix-huitième siècle, les Baillard de Borville étaient une de

ces familles quasi sacerdotales. Lors de la Révolution, ils cachèrent

chez eux, au péril de leur vie, plusieurs prêtres réfractaires, et ce

fut l'un de ceux-ci, un Tiercelin du couvent de Notre-Dame de Sion, qui

baptisa secrètement, en 1796, leur premier-né Léopold. «Cet enfant,

déclara-t-il, s'élèvera par ses qualités au-dessus de ses concitoyens;

il fera l'ornement et la consolation de sa famille, il sera l'honneur de

sa patrie, _honor et decus patriæ_.» Et durant des mois, dans la

demi-lueur des caves profondes où je suis descendu, il prodigua au fils

de ces fidèles chrétiens les bénédictions et les prophéties que lui

suggérait la reconnaissance. La santé du petit garçon donnait-elle des

inquiétudes, il rassurait ses parents mieux que n'eût fait un médecin.

«L'enfant de tant de prières, disait-il, ne peut pas périr.»

Les heureux époux recueillirent avec un religieux respect ces souhaits

de bienvenue, et à mesure que Léopold grandissait au milieu de ses

frères et soeurs, ils aimaient les lui rappeler pour l'encourager dans

le chemin de la vertu. Le grand-père Baillard, plus encore, éveillait

dans ces enfants une imagination héroïque. Souvent il les groupait

autour de son établi de cordonnier, et leur racontait intarissablement

les histoires locales et domestiques dont il avait été le héros:

--Voyez, petits, disait-il, c'est dans cette chambre où je vous parle

qu'était l'église en ce temps-là. Quand le Tiercelin de Sion, revenant

de quelque tournée dangereuse, rentrait chez nous à la nuit tombante,

vite votre grand-mère disait à votre père: «Va, cours avertir les bons;

la messe aura lieu sur le coup de minuit.» Les bons arrivaient l'un

après l'autre en se glissant le long des maisons. Au coup de minuit, ils

tombaient à genoux pour l'élévation, à la place même où vous êtes assis.

Une nuit, les sans-culottes entrèrent ici par surprise et en armes.

Votre grand-père était absent, et votre grand-mère avec vos parents

n'eut que le temps de pousser le prêtre dans la cachette, au bout du

jardin, et de courir dans les champs. Mais par malheur elle avait mal

compté ses petites-filles et oublié votre tante Françoise, qui demeura

seule pour tenir tête à ces bandits. L'un d'eux lui appliqua le canon de

son fusil sur la gorge. «Tu n'oserais pas!» cria-t-elle, et le brigand

se trouva désarmé. Mais ils brisèrent tout, burent, mangèrent, pillèrent

et sortirent enfin en hurlant: «Vive la Liberté! Vive la Raison!» Car il

faut vous dire que la Raison, c'était leur déesse.

Le bonhomme leur racontait encore l'installation de l'Arbre de la

Liberté sur la place de l'église. C'était un beau peuplier, qu'on était

allé chercher dans la prairie communale. Il fallait le baptiser:

--On prit un de vos parents malgré ses résistances. Les sans-culottes

lui passèrent au côté l'écharpe tricolore et lui appliquèrent avec

violence la tête contre le peuplier, tellement que le sang jaillit. Ce

sang de chrétien, ils l'offrirent à leur déesse Raison, et soudain, pris

de délire, se formèrent en rond, hommes, femmes et enfants, chantant,

criant des couplets en l'honneur de leur déesse. Puis le curé assermenté

(qu'il soit maudit, l'apostat!) vint asperger le peuplier d'eau

soi-disant bénite. Et pendant ce temps, mes petits, que faisaient vos

bons parents? Ils priaient et se tenaient la face contre terre, pour ne

pas voir le loup-garou opérer ses profanations.

Des enfants conçus dans de telles émotions, formés de ce sang et bercés

par des récits d'un si ferme caractère hagiographique, étaient

prédestinés. Ils étaient le fruit d'une longue pensée sacerdotale, ils

ne pouvaient avoir qu'un rêve, qu'une mission: Léopold Baillard entra au

séminaire, ses deux frères l'y suivirent.

Léopold se distingua, au cours de ses études, par l'âpreté avec laquelle

il soutenait les opinions philosophiques et théologiques qu'il avait une

fois adoptées. D'ailleurs bon latiniste et grand amateur de beau

langage. Moins brillant, François se faisait peut-être plus aimer. Ses

condisciples s'amusaient, dans les récréations, à former le cercle

autour de lui, pour l'entendre déclamer d'une voix très forte et très

souple le célèbre exorde du Père Bridaine: «A la vue d'un auditoire

aussi nouveau pour moi...» Quant au jeune Quirin, leur cadet, c'était

une figure pointue, rapide à argumenter. Il offrait sous la soutane un

singulier mélange de fantassin et d'avocat de justice de paix. Est-il

besoin de dire qu'aucune objection ne se forma jamais dans l'esprit de

ces jeunes clercs? Ce qu'on leur enseignait rassemblait en corps de

doctrine les sentiments profonds et les bribes d'idées sur lesquelles

vivaient, depuis toujours, leurs familles. Le monde et l'histoire leur

étaient clairs. Ils savaient comment l'univers a commencé et comment il

finira; ils savaient aussi que leur double existence, temporelle et

éternelle, allait être assurée dans les oeuvres de l'Église. D'ailleurs,

pour avoir la soutane, ils n'en gardaient pas moins, de corps et

d'esprit, les moeurs de leurs camarades en blouse. Tout brillants de

jeunesse, de santé physique et morale, ils demeuraient les frères de ces

robustes garçons de ferme que l'on voit, le dimanche, devant l'église

sur la place. Ils étaient la fleur du canton, trois bonnes fleurs

campagnardes, sans étrangeté, sans grand parfum ni rareté, mettons trois

fleurs de pomme de terre.

Quelles vacances charmantes on passait dans la vieille maison de

Borville! Comme ils étaient contents, le père et la mère Baillard, à

l'arrivée de leurs abbés! La table se couvrait de quiches, de tourtes à

la viande, de tartes de mirabelles, de fruits de toute sorte et du bon

vin récolté dans la vigne paternelle, sur le coteau de Vahé. Au dessert,

les abbés, à l'émerveillement de leurs plus jeunes frères et soeurs,

chantaient quelques couplets sur le bonheur des vacances ou quelque

cantique, car tous les trois, et surtout Léopold, étaient sensibles à la

beauté des voix.

Souvent des camarades du séminaire et des prêtres du voisinage venaient

prendre leur part de ces minutes heureuses. Mais le plus beau jour, ce

fut quand Mgr de Forbin-Janson, en tournée de confirmation, voulut

s'asseoir à la table d'une famille si recommandable. Madame Baillard

avait fait toilette. «Ah! dit Sa Grandeur agréablement, la mère Baillard

a mis sa robe de soie gorge de pigeon.»

Dans cette journée, qui marque peut-être le plus haut moment de cette

famille cléricale, nul des Baillard ne sentit la condescendance du grand

seigneur chez l'évêque, pas plus que celui-ci ne soupçonna les charbons

cachés sous la cendre et qui échauffaient l'âme de ces serviteurs

obscurs. Il ne vit pas les deux faces de l'orgueil des Baillard: orgueil

devant tout le pays d'être reconnus par les autorités hiérarchiques

comme des soutiens de la religion, et orgueil devant ces autorités

d'être la profonde Lorraine catholique. Ces paysans ne doutent pas

d'avoir servi l'Église sur leur sol, mieux que n'a fait aucun de ces

grands dignitaires qui se succèdent au siège épiscopal de Nancy. Ils

sont fiers de recevoir le noble prélat, ils l'entourent d'un profond

respect, mais ils connaissent leurs propres actions et saluent dans sa

grandeur un effet de leurs sacrifices.

Ces sacrifices, Léopold, François, Quirin sont prêts, indifféremment, à

les renouveler ou bien à en récolter le fruit. Tout ensemble paysans,

prêtres et soldats, ils s'avancent pour conquérir dans les armées du

ciel, comme ils eussent fait dans les armées de l'Empereur, les grades,

les titres, les dotations, la gloire. Fermes dans leur foi d'ailleurs,

comme ils eussent été fermes au feu.

Au sortir du séminaire, à l'âge de vingt-quatre ans, Léopold fut nommé

curé de la belle et importante paroisse de Flavigny-sur-Moselle. Il y

arriva en 1821, tout impatient de se distinguer, d'autant que son

journal le faisait participer aux fièvres du grand effort catholique

auquel la Congrégation a donné son nom. Ce mouvement, qui fut ailleurs

une politique, se présentait au jeune prêtre comme le sentiment le plus

haut et le plus vrai, comme une réparation due à des convictions

proscrites, à des oeuvres persécutées, à des ruines sacrées par le

malheur. Du premier regard, il s'avisa qu'un monastère de Bénédictines

avait existé sur ce bord de la Moselle, avant la Révolution. Ce lui fut

une indication de la Providence.

L'imagination de Léopold était maigre, sans génie, je veux dire

incapable d'invention, mais d'une force prenante extraordinaire. Qu'on

lui fournît un point de départ à son gré, il n'en démordait plus. Il se

tenait sur l'idée qu'il avait une fois faite sienne avec cette

application obstinée, minutieuse et si souvent bizarre que l'on voit

chez les dessinateurs lorrains. Quand il fut parvenu, à force de

démarches, à repeupler de Bénédictines l'ancienne maison de Flavigny,

qui devint rapidement par ses soins le plus prospère pensionnat de

jeunes filles, il se plongea, pour être digne de diriger ces dames, dans

l'étude des maîtres de la vie mystique et des fondateurs d'ordre. Et nul

d'eux ne lui plut autant que le grand saint de la Lorraine, l'émule de

saint François de Sales, le précurseur de saint Vincent de Paul, bref,

le Bienheureux Pierre Fourrier de Mattaincourt, le Bon Père, comme on

l'appelait. Il s'enthousiasma pour ce beau génie pratique, d'une

imagination inépuisable dans le bien, qui fonda les douces filles

congréganistes, dont les phalanges, blanches et bleues de ciel, donnent

encore aux villages lorrains tant de caractère, qui organisa

l'enseignement primaire et jeta le germe des sociétés de secours

mutuels; il fraternisa avec le grand patriote lorrain, capable de mettre

en échec Richelieu; enfin le thaumaturge l'éblouit.

Léopold Baillard, à Flavigny, fait peut-être sourire, quand, le cerveau

en feu, il se penche sur l'histoire du Bon Père. Il rappelle don

Quichotte qui, dans son village désolé de Castille, s'enflamme en lisant

les romans de chevalerie et se propose d'égaler Amadis des Gaules.

N'empêche qu'un jeune prêtre de vingt-cinq ans, qui emploie à se hausser

vers un magnifique modèle d'esprit et de vertu l'émotion reçue d'une

communauté de femmes dont il est le bienfaiteur, c'est une belle image

du romantisme lorrain.

A cette époque, les ducs que l'on avait tant aimés ayant disparu à

l'horizon, et les primes superbes que l'Empereur donnait au courage

heureux n'étant plus disponibles, la nation lorraine, diminuée par les

malheurs répétés de la guerre et les désillusions de sacrifices sans

gloire, commençait à se déshabituer du sentiment de la grandeur. Ce

jeune paysan échappe à cette médiocrité. Il a résolu d'aider Dieu en

Lorraine. Il croit qu'il n'y a rien au monde de plus important que de

rouvrir sur sa terre les fontaines de la vie spirituelle. Dans sa

pensée, l'idéal et le réel s'emmêlent de la manière la plus vraie, et je

ne me choque pas de voir, un peu à l'arrière-plan, mais très nette dans

son esprit de paysan, cette seconde idée que les fondateurs ont de plein

droit le gouvernement des couvents et des pèlerinages qu'ils

établissent.

A quelques lieues de Flavigny, dans Mattaincourt, achevait de s'écrouler

la vieille maison du père Fourrier et de sa glorieuse compagne, la mère

Allix. Léopold jugea qu'il était de son plus élémentaire devoir de ne

pas laisser sans gloire le sanctuaire de son grand patron. Il racheta

ces pierres délaissées, les réédifia sur un plan plus vaste, puis se mit

en campagne pour retrouver quelques filles de la Congrégation de

Notre-Dame. Tâche malaisée, qu'il lui fut donné de mener à bien. Dans

ces murs neufs, il eut la chance de ramener un essaim.

De toutes parts, un murmure flatteur entourait, enorgueillissait le

jeune curé de Flavigny et ses deux frères, qui, chargés chacun de

paroisses dans son voisinage, trouvaient le temps de l'assister.

Cependant Léopold pressentait qu'il n'avait pas rempli toute sa

destinée. Au milieu de ses réussites, il prêtait une oreille attentive

aux érudits de Nancy, à tout un petit groupe d'esprits curieux qui se

consolaient de vivre sous l'influence de Paris (et de l'esprit du

dix-huitième siècle) en construisant une philosophie de l'histoire

lorraine. Notre nation, disaient-ils, a toujours rempli dans le monde un

rôle bien supérieur à l'importance de son territoire. Elle avait une

mission. C'est sous le commandement d'un prince lorrain, Godefroy de

Bouillon, que les croisades ont commencé; c'est sous le commandement

d'un duc de Lorraine, Charles V, qu'elles ont fini. Et comme nous avons

arrêté l'Islam, nous avons servi de rempart, avec le duc Antoine et les

Guise, contre les protestants. Ces lotharingistes s'exprimaient ainsi en

haine du rationalisme, qu'ils accusaient de substituer au culte chrétien

de la justice l'idolâtrie de la force et du succès. Léopold fit siennes

leurs thèses. Il commença de vaticiner que la Lorraine n'avait pas

épuisé sa destinée et que cette héroïque racine allait rejeter une

pousse. Chaque fois qu'il passait sous la colline de Sion, il ne

manquait pas d'y monter pour solliciter les inspirations de la Vierge

protectrice de la Lorraine. Un jour de l'année 1837, l'abandon où

gémissait ce lieu sacré le frappa au coeur; il contempla ce repos, cette

patience, cette longue songerie de la colline et jura d'en faire sortir

une pensée armée, agissante, et conquérante; de grandes ombres lui

parlèrent et lui définirent avec une force divine quelle oeuvre

souveraine lui était ici réservée.

Il se mit aussitôt en campagne, trouva de l'argent ou plutôt du crédit,

et, dans l'année même, acheta les divers lots de terre et de bâtiments

qui jadis avaient composé le domaine du pèlerinage. Saint domaine!

Territoire de la Vierge! Quand ce haut royaume fut entre ses mains, il

sentit avec violence qu'il avait été à l'étroit, comme un aigle dans une

cage, dans ses premières fondations, et qu'il trouvait enfin l'air et

l'espace que sa nature exigeait. _Hinc libertas_, s'écria-t-il,

reprenant sur le sommet de Sion la devise des Guise. «C'est d'ici que

part, que partira la liberté.» Et désormais pour lui, il ne s'agira plus

de relever simplement des abris de la contemplation, il veut construire

des ateliers spirituels où reformer une milice catholique, où façonner

pour tous les ordres de l'activité pratique des travailleurs religieux.

Il va peupler le monde avec des Lorrains qui seront le ferment de Dieu.

C'est un conservatoire du vieil esprit austrasien qu'il veut créer sur

la colline sainte, d'où partira une croisade continuelle pour la vraie

science contre le rationalisme.

Rien n'arrête cet étonnant improvisateur, rien ne l'inquiète. Il n'admet

pas que la plante lorraine ait pu dégénérer et devenir impropre à faire

quelque chose de grand. Il ne lui vient pas à l'esprit d'examiner s'il

reste dans nos campagnes beaucoup d'exemplaires du puissant type

lorrain, large d'épaules, haut de stature, épanoui de visage et de

propos, bizarre, audacieux, qui fournit à toutes les armées de l'Europe

de si beaux hommes d'armes. Il va de l'avant, comme si l'esprit de cette

terre était une essence d'une nature absolument indestructible et qui

continuât toujours d'agir. C'est qu'il est animé, en vérité, ce fils de

cultivateurs, par un mobile bien autrement vrai et puissant que la

philosophie historique dont il parle le langage. Plus qu'un noble goût

intellectuel, sa passion pour les lieux saints est une concupiscence

paysanne de posséder la terre. Léopold, de toute bonne foi, prêche le

sublime et veut transfigurer la nature, mais le positivisme villageois,

sous les traits de François et de Quirin, trouve accès dans ses

conseils. De là d'ailleurs, le réel succès de leurs entreprises: ils y

apportent des qualités de terriens, une expérience, une aptitude. Les

trois frères élèvent des bâtiments, recrutent des novices et des

religieux, des bons frères et des bonnes soeurs, pour la gloire de la

Croix et pour la renaissance de la Lorraine,--comme simples cultivateurs

ils eussent construit des métairies et engagé des valets ou des filles

de ferme.

Vers 1840, sous l'étiquette d'_Institut des frères de Notre-Dame de

Sion-Vaudémont_, la sainte montagne, grâce à l'impulsion des messieurs

Baillard, présentait l'image d'une ruche active et industrieuse, où la

prière et le travail se succédaient avec bonheur. Beaux bâtiments

conventuels, jardins vastes et bien entretenus, ferme modèle au village

de Saxon, pensionnat de jeunes gens, grands ateliers pour menuisiers,

maréchaux ferrants, charrons, peintres et sculpteurs, tailleurs de

pierre, tailleurs d'habits, maçons, fabricants de bas au métier, et même

une petite librairie pour la propagande des bons livres. Aux jours de

fêtes, de belles cérémonies, des prédications émouvantes, des chants et

de la musique attiraient de toutes parts les fidèles éblouis autant

qu'édifiés. Et pour couronner la visite de Sion, une surprise charmante

était réservée aux plus distingués des pèlerins. Jamais les prêtres ou

les laïques considérables qui avaient suivi les pieux offices ne s'en

seraient retournés sans être descendus à Saxon. Là, dans la paix

profonde du village enfoui au milieu de ses vergers, à l'intérieur de la

courbe et pour ainsi dire dans le sein de la colline, ils trouvaient les

religieuses, assises sur des bancs à l'ombre de leur couvent. Elles

formaient un petit jardin virginal. C'étaient les soeurs quêteuses,

celles du moins qui, pour l'instant, se reposaient entre deux voyages.

La colline inspirée · 第 1 / 19 段