--Don Juan! Don Juan héritait! Il fut trop heureux de laisser faire. Le

Président était son ami. Un an plus tard ce serviteur Pablo, venu par un

voilier, m’apporta des détails. Me venger!... Mais d’abord il fallait

vivre et j’étais sans ressources. Je repris mon ancien métier; je

redevins un numéro de cirque et de music-hall. Je guettai la tournée

dans les pays chauds qui me rapprocherait de mon but. Aucune idée sur

les moyens d’accomplir ma vengeance; mais cette pensée était ma seule

raison de vivre. Survint le Chinois Wang; je me liai à sa troupe pour

trois ans. La Providence s’en mêla. En route j’appris que Lopez,

président de Puerto-Leon était renversé, et l’avènement de Diego Diaz;

don Juan Manera devenait chef de l’opposition. Il conspirait. La

_Mariquita_ transportait non seulement les renseignements, mais les

armes nécessaires aux révolutionnaires; je ne tardai pas à le découvrir.

Alors j’offris mes services et j’eus ainsi le plaisir de faire enfin la

connaissance du dernier des Manera. Mes voies étaient ouvertes... J’ai

trahi... Longtemps... vous comprenez... Seulement j’ai livré le Manera

trop tôt... à cause de Carvès... pour trente deniers! Et il a pu

échapper... Et maintenant c’est lui qui me poursuit! Mais que m’importe

ma vengeance! Carvès est sauf. Voilà ce qui importe. Et qu’il passe sur

mon cadavre, cela n’importe pas non plus. Cela me rachètera. J’aurais

voulu mourir autrement, voilà tout... plus près de lui.

Un brusque mouvement me tira de moi-même.

Letchy s’était dressée sur son lit, les traits convulsés, ses cheveux

ruisselants sur ses épaules.

--Ils viennent.

Une vision hallucinante la raidissait de tout son corps, les poings

crispés, la bouche tordue.

--Ecoutez. Ecoutez. On vient.

--Qui, Letchy? Personne... je n’entends rien.

--Mes bourreaux... Ils viennent... C’est leur tour... Ils sont ici, je

vous dis... L’heure... L’heure est proche...

Je la recouchai de force. J’allai sur le seuil de la case, scrutant la

nuit à tout hasard.

Letchy était derrière moi.

--Quelle folie, Letchy! Vous voulez vous tuer!

--Non, mon ami. Laissez-moi respirer un peu. J’étouffe sous ce toit...

N’est-ce pas la nature qui nous opprime de la sorte?

«Dans les villes, l’homme ne voit pas le gouffre qui l’environne; il ne

sent pas qu’il va trébucher dans le vide: il s’étourdit de bruit, de

paroles. Ici, le silence des choses est comme une muraille. Notre voix

se brise sur elle. Nous ne pouvons rien, rien. Rien ne nous répond.

Nulle part...

«Et nous sommes venus de si loin, tous deux, dans cette solitude;

chacun, conduit par son mirage, pour nous buter à ce mur d’airain,

derrière lequel il n’y a rien, rien, en effet, rien que le néant, la

vanité de tout, de la vie et de la mort.»

Et il semblait bien qu’autour de nous s’ouvrait un chaos où toute forme

était abolie, que le Temps lui-même était suspendu, que la nuit

subsistait seule sur le monde. La nuit et cette chose invisible qui

guettait dans les ténèbres...

Letchy expira à l’aube.

A l’aube. Le soleil monte lentement derrière les cimes des Andes, qui

rosissent sur le ciel.

Le torrent pailleté d’or bruit au fond du ravin: au-dessus de la forêt

massive, muette contemplatrice, des perroquets s’ébrouent en vols

criards. La jungle s’éveille. Une lourde rosée ploie les herbes de la

Savane. Le peuple de la forêt glisse vers les abreuvoirs. Les orchidées

entr’ouvrent leurs calices, bâillent vers la lumière de leurs lèvres

gourmandes.

D’entre les écharpes de brume, les solitudes se soulèvent, encore

gonflées de nuit: une épaule rouge s’arrondit entre deux cimes noires;

les formes se dégagent molles et baignées de vapeurs. La vieille terre,

dans le miracle du matin, épanouit sa jeunesse renouvelée. Et chaque

jour, depuis des siècles et des siècles, la même volupté de genèse,

inépuisée...

XIV

DE L’OR, DU SANG, DE LA POUSSIÈRE

Nous creusâmes, Pablo et moi, la tombe de Letchy; c’était la cinquième

sur la route de Chanaan.

Comme nous jetions les dernières pelletées, Pablo me montra un groupe

d’hommes qui sortaient de la forêt, le fusil au poing et s’avançaient

vers nous. Je reconnus don Juan Manera et Miguel Sampietri à leur tête.

Pablo s’enfuit vers le ravin.

Miguel resta quelques pas en arrière. Don Juan s’approcha de moi et vit

la croix préparée encore sans inscription.

--Carvès?--interrogea-t-il.

--Non.

--Qui donc?

--Letchy. Je ne lui sais pas d’autre nom.

Le visage de l’Espagnol s’assombrit.

--Et justice n’est point faite,--dit-il lentement. Cette femme avait

trahi.

Il se signa devant la terre fraîche.

--Nous la cherchions, nous l’avons trouvée. La paix sur elle... et sur

vous! Vous êtes seul?

--Oui.

--Et cet homme qui a fui?

--Un serviteur.

--Et Carvès?

--Parti plus loin vers les montagnes.

--Ah! ah!

Et j’entendis pour la dernière fois le petit rire cassant du vieux.

--Bonne chance! Avez-vous de l’eau? Peu. Nous vous laisserons deux

outres.

J’acceptai.

Don Juan ne me tendit pas la main. Il s’inclina.

--_Vaya usted con Dios, caballero._

Les syllabes sonores retentirent comme l’écho du même adieu, sur le pont

de la _Mariquita_, le soir de Trinidad, où nous partîmes...

--_Vaya usted tambien_,--répondis-je.

Quand le groupe eut disparu à la lisière de la forêt, Pablo réapparut.

Nous plantâmes la croix de bois et Pablo colla sa bouche contre terre

pour parler encore une fois à la «Señora».

Il se releva, laissa tomber ses bras en signe de découragement.

--_Pobre señora!_--m’expliqua-t-il.--Comme le sang de l’Espagnol

l’aurait réjouie dans le monde des Esprits! _Vaya! Vaya!_ La Señora

aurait aimé boire dans ses mains le sang bien chaud de son ennemi. Parce

que la Señora n’était pas une femme et qu’elle avait l’âme d’un

guerrier.

Il baissa la tête, songeur, et je pensais qu’il évoquait la Señora

chevauchant dans le royaume des ombres, à la suite des anciens chasseurs

de sa tribu, des guerriers d’autrefois.

Puis, sans transition, tournant la page des morts, il m’expliqua qu’il

fallait rejoindre un village indien assez proche. Je compris qu’une

femme lui voulait du bien et qu’elle nous procurerait des chevaux. Nous

trouverions aussi des vivres. Et nous nous mettrions en route pour

rejoindre Carvès.

Nous obtînmes trois chevaux et deux mules, sur lesquels nous chargeâmes

quelques sacs de farine de manioc, des bananes et de la viande

desséchée, coupée en lanières, ainsi que des outres d’eau. Nous n’avions

que très peu de conserves, et les munitions de ma carabine étaient si

réduites qu’il ne fallait guère songer à la chasse.

J’avais fait un plan de route d’après les cartes et les notes laissées

par Carvès, mais l’Indien ne l’approuva pas. «Si nous essayons d’arriver

directement au plateau de Cundinamarca que Carvès a choisi comme centre

de sa nouvelle prospection, dit-il à peu près, nous épuiserons nos

vivres; nous risquons de nous égarer, et, si nous sommes attaqués, nous

ne serons pas en force pour nous défendre. La région est dangereuse. Le

mieux est de ne pas prendre tout de suite la piste de Carvès. Au lieu de

gagner le plateau, nous obliquerons à droite sur les flancs de la

montagne et nous arriverons au fort San Martin: c’est un blockhaus avec

une petite garnison vénézuélienne. Autour du fortin se groupent quelques

plantations. Nous trouverons à nous ravitailler, une escorte, et

peut-être aussi des renseignements sur la route suivie par Carvès.» Ce

projet ne nous retardait que d’un jour ou deux. Je l’adoptai.

Il y avait huit jours que Carvès était parti. Il serait déjà installé

sur le plateau quand nous arriverions.

Nous montâmes le long des versants rocheux, parsemés d’herbe rase et de

plantes épineuses, qui dominent la plaine et la forêt. L’air devenait

plus vif. Nos poitrines se dilataient. A nos pieds, sur notre droite,

s’étalait une plaine ramagée d’ocre et de vert et que déchirait l’or du

grand fleuve. A l’Est, les masses immobiles et sombres de la forêt

s’appuyaient sur le ciel.

Le quatrième jour de marche, nous aperçûmes à nos pieds la mer houleuse

et verte des «llanos» et devant nous, un monticule ceint d’une

palissade: le fortin.

_El señor teniente_ Sancho Armilla, commandant du fortin, était un petit

homme bronzé au visage jovial, à la moustache courte, aux sourcils

épais. Il m’accueillit fraternellement, avec une satisfaction non

déguisée. Ce rude soldat vivait dans la solitude, en compagnie de

quarante métis chargés de surveiller la ligne mal délimitée qui sépare

l’Etat de Puerto-Leon du Venezuela.

Des incursions d’irréguliers étaient fréquentes. On sonnait le

boute-selle, et en chasse! Les pillards en avaient aux petits ranchos,

aux haciendas isolées. On en fusillait quelques-uns chaque fois. La vie

dans ce petit poste n’était pas riche en distractions. Sancho Armilla me

traita en hôte de choix, décidé à me garder le plus longtemps possible.

Je couchais sur un lit de camp et le lieutenant avait une bonne

provision de whisky et de cigares.

--J’ai organisé,--me dit l’officier,--un petit service de

renseignements. Ce sont les Indiens de la montagne qui m’apportent les

nouvelles. Je n’en ai pas encore eu de l’expédition de votre ami. Mais

cela ne tardera pas. Attendez avant de vous remettre en route.

J’étais trop impatient de rejoindre Carvès et de connaître les premiers

résultats de sa prospection pour accepter les offres cordiales du

_teniente_. Je lui exposai les hypothèses de mon ami sur les mines

abandonnées et les anciens temples, et bien qu’il parût sceptique quant

à la réalité des trésors, il reconnaissait toutefois que la tradition

indienne s’accordait avec l’hypothèse de Carvès.

Je le pressai de nous fournir une escorte.

--Eh bien! je vous accompagnerai moi-même--dit-il.--Je connais le

plateau de Cundinamarca. Je confierai le fortin à mon adjudant; le pays

est calme, ces jours-ci.

Notre petite colonne ne tarda pas à trouver de nouvelles traces du

passage de Carvès. A quelques heures de marche du fortin, à l’ouest, mon

ami avait campé. De là, des traces toutes récentes indiquaient que

Carvès avait continué tout droit vers la crête, le versant devenant de

moins en moins abrupt.

Les vestiges du dernier campement, nous les découvrîmes sur un haut

plateau muré par des falaises à pic qui barraient complètement le

passage. Une sorte de couloir s’ouvrait cependant dans cette muraille,

mais il était obstrué par d’énormes éboulis.

Les traces fraîches contournaient la ceinture de falaises pendant un

long parcours, puis comme si l’espoir avait été perdu de trouver une

autre issue, les traces revenaient jusqu’au lieu du campement. Le sol

était piétiné: une troupe avait fait là un assez long séjour.

Le haut plateau était désert.

En dehors des vestiges du camp, pas la moindre trace de vie. Pas un

bruit ne troublait le silence des altitudes.

La nuit tombait.

--Ces traces ne continuent pas, dit le _teniente_. Elles aboutissent

ici, sur ce plateau et ne redescendent pas. Les hommes qui ont campé se

seraient donc enfoncés dans la terre ou envolés dans le ciel! Il faut

suivre ce couloir!

Ce n’est qu’au prix de mille difficultés que nous pûmes franchir la

barrière rocheuse qui en interceptait l’entrée.

Il fallut employer des crampons, des cordes. Derrière cet éboulis,

résultat sans doute d’une ancienne avalanche, une faille étroite

permettant à peine le passage d’un homme chargé s’ouvrait dans une

falaise schisteuse. C’était un second couloir, mais moins large que le

premier et qui s’enfonçait dans l’intérieur de la falaise, selon un plan

assez incliné. Une bande de ciel bleu cru joignait les deux parois. Le

lieutenant Armilla en tête, suivi de Pablo, de moi et d’une dizaine

d’hommes, pénétra dans la faille. Brusquement le couloir tournait et

s’enfonçait sous une voûte. Il fallut allumer des torches. La paroi

luisait d’une teinte pourpre, sous les flammes oscillantes, et des

étincelles s’allumaient dans l’ombre, comme si le rocher eût été

incrusté de paillettes d’or. Le passage était des plus étroits, parfois

de pente très rapide. Nous étions déjà descendus en profondeur d’une

centaine de mètres, quand Armilla s’arrêta: toute la colonne fit halte

dans le boyau.

Une odeur de salpêtre nous saisit à la gorge...

Ici s’était terminée l’expédition de Jérôme Carvès, prospecteur.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il survivait.

Il rouvrit les yeux, dans la chambrette du blockhaus, étendu sur le lit

de camp. Et il sourit. Il pouvait encore sourire.

Voici l’aventure qu’il nous conta, le jour où il fuma son premier

cigare--fameux, les cigares du _teniente_ Armilla!--particulièrement

fameux pour quelqu’un qui revenait de loin...

Carvès avait quitté le Placer de la Désolation avec une vingtaine

d’hommes. Le cinquième jour de marche, comme ils allaient commencer

l’ascension, un petit groupe de sept ou huit mineurs demanda à se

séparer et à regagner Puerto-Leon. Carvès consentit et régla leur part.

Il demeura donc avec une douzaine d’hommes, dont José le Basque, qui

déclara à Carvès:

«--Patron! Je ne crois pas beaucoup à votre Eldorado; à mon avis, il n’y

a pas beaucoup de bon dans tout cela. Mais votre geste me plaît et je

vous suis.

«La montée,--dit Carvès,--s’accomplit à merveille, sans grande fatigue.

L’air de la montagne vivifiait les hommes épuisés par un long séjour

dans la forêt. Parvenus sur le haut plateau, je reconnus le couloir

signalé dans le rapport Grünenhaus. Le professeur de Bonn n’avait pu

franchir ces formidables éboulis et avait réservé cette tâche pour plus

tard. Le destin ne lui permit pas de l’accomplir. L’obstacle était

d’importance. Nous perdîmes beaucoup de temps à vouloir le contourner;

mais un à-pic de plusieurs centaines de mètres rend le détour

impossible. C’est à cette perte de temps que je dois la vie, puisqu’elle

vous a permis d’arriver assez tôt.

«On franchit à grand’peine la première barrière; on suivit la faille, le

labyrinthe. Les hommes étaient saisis d’une crainte vague, grognaient

qu’on faisait là un drôle de «business». Toutefois l’aspect des parois

schisteuses pailletées leur donnait à espérer qu’on était dans un

terrain aurifère. Ils ne savaient pas où je les conduisais, mais j’avais

convaincu José Yrribaren, et les autres marchèrent de confiance. Nous

fûmes obligés de déblayer le couloir tortueux, encombré par les débris

de parois qui s’effritaient perpétuellement.

«Au bout de trois jours d’un travail de taupe, à la lueur des torches,

nous découvrions une ouverture étroite et basse par où filtrait un filet

de jour.

«Je passai le premier. Je pénétrai ainsi en rampant dans une crypte

faiblement éclairée par une fente dans la paroi rocheuse. Les hommes

rampaient à ma suite.

«Quand nous nous relevâmes, agitant nos torches, ce fut un

éblouissement:

«De l’or! L’or palpitait de toutes parts. Des formes étranges,

monstrueuses, se dessinaient.

«Les parois de la crypte semblaient revêtues d’or. D’énormes architraves

d’or s’arc-boutaient sur des chapiteaux d’or. Des dieux aux mufles de

bêtes, s’accroupissaient dans les niches, et les reflets de ma torche

saignaient sur leurs cuisses d’or. Des oiseaux à tête humaine; des

serpents enlacés, des buffles mitrés et ornés de bandelettes; de hautes

urnes, des bassins, des boucliers, des armes; un sable d’or recouvrait

le sol, et toutes ces formes confuses, palpitantes de reflets,

émergeaient peu à peu de l’ombre. L’or frémissait dans l’ombre comme des

coulées d’astres dans l’eau noire. Etait-ce un rêve? La même

hallucination nous hantait tous et nous n’osions bouger de crainte que

toute cette richesse ne s’évanouît.

«Et puis, comme si une ombre s’était déroulée de la voûte, les reflets

s’éteignirent et la fantasmagorie cessa. Les parois m’apparurent de

roche nue et sanglante. Les monstres et les dieux, les armes, tout ce

décor d’un temple barbare et mystérieux s’évanouit. Il ne restait plus

que des cavités de pierre, des blocs de rochers épars auxquels les

ombres projetées par nos torches donnaient encore des formes

fantastiques. Il n’y avait là que des pierres.

«En route,--dis-je à José,--l’endroit n’est pas sûr. Ne restons pas là.

J’ai peur d’un éboulement à cause de la nature des roches. Nous

reviendrons avec des matériaux et de l’outillage...

«Mais les hommes ne voulaient pas être le jouet d’un mensonge.

«--Il y a de l’or,--hurlèrent-ils,--de l’or! de l’or!--et ils

plongeaient leurs mains dans ce sable qui tout à l’heure rutilait à

leurs pieds. Certains brandissaient des cailloux incrustés de paillettes

et braillaient:

«--De l’or! des pépites!»

«Ce fut un délire. Ils bondissaient dans l’ombre, secouant les torches

dégouttant de résine enflammée.

«Hallucinés, ils s’enivraient de cette fortune illusoire. Il eût été

grave de les détromper. J’avais ramassé un de ces cailloux et j’avais pu

constater qu’il n’y avait pas la moindre trace d’or et qu’il s’agissait

seulement de micaschistes sans valeur. Mais ces hommes étaient ivres, et

pourquoi les aurais-je tirés de leur ivresse?

«Rien dans mon attitude ne pouvait trahir ma pensée.

«Une frénésie s’était emparée des mineurs. Le pouvoir hallucinant de

cette crypte était tel qu’ils se ruaient sur les parois de mica et

qu’ils s’ensanglantaient les mains. L’un d’eux saisit une pioche et se

mit à frapper à tour de bras un gros bloc de rocher. L’halluciné n’eut

pas d’ailleurs grand effort à faire. Au premier coup, le bloc

s’écroulait, renversant l’homme.

«--Nom de Dieu!--hurla José.--Cette brute a bouché l’ouverture.

La roche dans sa chute avait fermé hermétiquement l’espèce de chatière

par laquelle nous nous étions faufilés. Nous étions pris à la trappe,

murés.

«--Nous sommes enterrés, hurlèrent des voix affolées.

«Dans leur ruée, ils se brûlaient avec les torches, les jetaient à

terre, les piétinaient. L’obscurité de la crypte devint plus épaisse,

funèbre. L’or ne miroitait plus maintenant. Nul ne se souciait du blessé

qui râlait.

«La catastrophe frappait ces hommes en pleine folie, en pleine illusion.

Ils ne savaient plus à quoi ils tenaient davantage, à la vie ou à cet or

qu’ils croyaient posséder enfin. Les plus insensés enfouissaient des

cailloux dans leurs sacs, dans leurs besace, pensant d’abord à mettre

leur butin à l’abri. D’autres se précipitaient, désespérés, la sueur au

front, mais cette masse, si aisément décrochée, ne bougeait plus, et

cent hommes n’en seraient pas venus à bout.

«Le Basque me dit:

«--Il n’y a plus d’issue possible.

«--Ici,--indiquai-je en désignant la fente par laquelle venait le jour.

«--Un à-pic, 800 mètres peut-être au-dessus du sol.

«Nous nous regardâmes sans parler.

«--Et il n’y a pas un atome d’or ici,--murmura José,--pas une once.

Sont-ils fous? Du schiste, du mica. N’allez-vous pas le leur dire?

«--Non, dis-je.--A quoi bon? S’ils doivent mourir ici, mieux vaut que ce

soit avec leur illusion.

«Le Basque, la tête baissée, rejoignit le groupe de mineurs qui

s’épuisaient, s’acharnant autour du bloc de rocher.

«--Rien à faire,--dirent-ils.--Nous sommes enterrés.

«Les fous qui s’attardaient encore à ramasser des cailloux dorés se

rapprochèrent.

«--Enterrés... Murés vivants,--dirent-ils.--Murés!

«--On va mourir de faim et de soif, fit une voix.

«--Qui nous a conduits ici?--demanda une autre.

«--Lui!

«Et ils me montraient du doigt. J’étais accoudé près de cette étroite

fente par où venait un peu d’air respirable. Je roulais une cigarette.

«--Assassin!--cria quelqu’un.

«--Menteur! Misérable! Depuis le temps qu’il nous traîne à sa suite...

«--De quoi vous plaignez-vous,--criai-je!--Vous le tenez, votre

Eldorado!

«--A mort! hurlèrent plusieurs voix.

«Le Basque se dressa devant moi, tourné vers ces brutes.

«--Imbéciles! Cet homme n’est-il pas avec vous?

«--C’est vrai,--grogna quelqu’un.

«--Rien n’est perdu,--dit le Basque.--Nous allons pratiquer des sondages

dans la paroi. Nous trouverons une issue. Au travail!

«Les sondages furent vains... Titubants comme un bétail aveugle, les

hommes se couchèrent. Quelques-uns fumaient. Une odeur d’alcool traîna

dans l’ombre. Nous étions douze hommes, douze rats pris au piège, à la

trappe. Rien à faire qu’à se briser la tête contre les murs. Demain, ces

hommes ivres de désespoir s’entr’égorgeraient.

«Les dernières torches s’éteignaient. Bientôt nous serions à court de

lumière. L’agonie commençait.

«Un homme pris de folie, hurla. Un malheureux rôdait le long de la paroi

et la flairait, comme un chien, dans un terrier.

«Je mis mon visage à l’étroite fente du rocher. Des étoiles palpitaient

dans le chaos.

«Il n’y avait plus qu’une torche.

«Des mineurs avaient bu. Ils dormaient, en dépit de tout, assommés.

«--Voleur!--hurla une voix.

«Dans la pénombre une lutte, des coups étouffés, des lueurs d’acier. Le

Basque sépara deux acharnés. L’un accusait l’autre d’avoir volé son or

pendant son sommeil...

«--Imbéciles! Idiots!--cria le Basque d’une voix tonnante,--il n’y a pas

d’or ici, pas une once d’or! Des cailloux seulement, des cailloux et de

la terre pour vous ensevelir, vous m’entendez!

«Les rares dormeurs se réveillèrent.

«--Pas d’or! pas d’or!

«--Ce n’est pas vrai! C’est de l’or! Il ment..., on nous trompe. Et

c’est notre or, à nous! On veut nous le prendre!... A mort!...

Crevons-les! Crevons le Basque!

«Des voix furieuses se heurtaient sous la voûte; des poings se

tendaient: des yeux brillaient dans la pénombre.

«--Fou!--murmurai-je au Basque.--Ils vont nous massacrer.

«Un grand Anglais surnommé le Mineur, émergea dans la lumière fumeuse.

Sa silhouette allongeait une ombre de moulin à vent, sous la faible

clarté de la torche.

«--Dynamite!--dit-il très calme.--J’ai ce qu’il faut.

«Le mot redressa tous les hommes.

«--Et pourquoi pas? fit enfin une voix.

«--S’il n’y a pas d’autre moyen!--dit une autre.

«--La dynamite, la dynamite,--crièrent plusieurs forcenés...--Et qu’on

emporte notre or, vivement... A mort ceux qui veulent nous faire crever

là-dedans, comme des rats!

«La proposition de l’ivrogne trouva l’unanimité. Il avait raison, cet

homme-là. L’opération pouvait réussir! En somme elle a réussi pour moi!

«... Mais diable! les vingt secondes du Bickford!...»

Et Carvès contemple curieusement la braise de son cigare à demi consumé.

XV

FUMÉES SUR L’OCÉAN

--Elle t’aimait!--lui dis-je.

Mais Carvès ne répondit pas et souffla une bouffée de tabac. Nous étions

accoudés, lui et moi, au bastingage du long-courrier qui nous ramenait

en France. Le navire arrivait en vue de Puerto-Leon, où il devait

relâcher quelques heures.

Carvès s’était promptement rétabli. En quelques jours, il avait été en

état de se lever, et de faire la partie de notre jovial _teniente_, un

enragé joueur d’écarté. Pour un homme qui avait vu ses compagnons et sa

fortune ensevelis dans un tel cataclysme, il ne se portait vraiment pas

mal. Il souhaitait quitter le fortin le plus tôt possible et rentrer en

France. Cette affaire de l’Eldorado ne l’intéressait plus. Non pas que

ce fût une affaire absolument ratée. Plusieurs centaines de kilomètres

parcourus en des régions inexplorées, des notes géographiques et

minéralogiques, la découverte de gisements aurifères, médiocres il est

vrai, mais pas négligeables, tout cela témoignait de son courage et de

sa bonne volonté. Il avait fait son métier de prospecteur

consciencieusement. On n’avait rien à lui reprocher. Mais il avait envie

de changer d’air. Ces histoires de mines d’or sont toujours décevantes,

et ce n’est pas là qu’il faut chercher la fortune. Il songeait à des

entreprises autrement profitables et justement il avait une idée:

pendant mon séjour à Bornéo...

J’étais stupéfait de la transformation brusque et radicale qui s’était

opérée en Jérôme. Le mysticisme ou l’illuminisme de mon ami s’était

volatilisé sous la dynamite. Je n’avais plus devant moi l’apôtre exalté

du mensonge, l’homme qui nous avait entraînés derrière son mirage et qui

laissait derrière lui quelques cadavres dispersés. J’étais en présence

d’un homme d’affaires froid, précis, qui supputait les chances d’une

combinaison, jonglait avec des noms et des chiffres et d’un revers de

main écartait dédaigneusement les hypothèses fantaisistes sur lesquelles

il avait placé ses espoirs, et l’argent de la Compagnie. Le placer! la

Toison d’or! l’Eldorado! Des spéculations médiocres, indignes de

passionner plus longtemps un homme d’envergure, bonnes tout au plus pour

des salariés, des gens sans ambition. Non. Non, il ne regrettait pas

d’être venu à Puerto-Leon, d’avoir trimé dans la brousse et de pouvoir

envoyer à l’A. M. T., à défaut de millions en pépites, un rapport qui

ferait sensation à bien des égards. Il y aurait toujours assez de gogos

de par le monde pour vider leur bourse aux guichets de la rue

Saint-Lazare. Mais, lui, Carvès, avait rempli sa mission! Il rentrait,

mon Dieu, les poches vides, tout juste payé de ses frais et de sa peine

et sûr de trouver autre chose, ailleurs!

Terre de Chanaan · 第 11 / 12 段