qui l’avait illuminé et qu’un soir de détresse il avait su me faire
partager. Pas un souvenir pour ceux qu’il abandonnait là-bas. Aucune de
ces vies qu’il avait sacrifiées ne lui semblait digne de mémoire.
Egoïstement, férocement, il absorbait en lui leur destin anonyme.
Poussière, vile poussière d’hommes bonne à être foulée, dispersée à tous
les vents.
Mais tout en l’écoutant, assis à son chevet ou sous la véranda de
feuillage artistement disposée par le _teniente_, pendant les longs
après-midi dont le vent des «llanos» fleurant les pâturages infinis
venait tempérer l’ardeur, tout en l’écoutant, lui, Jérôme Carvès, mon
amitié s’effritait doucement, pareille à ces roches usées qui s’étaient
écroulées sur le trésor imaginaire. Non il n’était plus là, l’ami aux
paroles vibrantes, l’ami du «gour», l’ensorceleur. Et je ne
reconnaissais plus sa voix.
On pouvait passionnément aimer cet homme; on pouvait lui sacrifier sa
vie, son honneur ou sa fortune; il n’avait pas un regard pour l’atome
qui n’entrait plus dans ses combinaisons. Ce fut pour moi une cruelle
révélation. Il m’apparut évident que Carvès n’était aucunement
susceptible de passion, si ce n’est pour une idée. Il se lassait des
idées un peu moins vite que des êtres, mais, la satiété survenue, l’idée
qui l’avait enivré, qui lui avait inspiré des mots sublimes et des
gestes héroïques, devenait pour lui un peu moins qu’un rêve ridicule, à
demi oublié au réveil. Et si on le ramenait à cette idée anciennement
chérie, ou bien il éclatait de rire, ou bien il s’acharnait sur elle
avec la férocité d’un amant haineux pour une maîtresse qui s’obstine. Je
me rappelais les mots qu’il avait prononcés un soir au bord du fleuve:
«Il faut crever une idée comme un cheval, puis en enfourcher une autre.
La vie, c’est une course.»
Et nous fîmes nos préparatifs de départ.
Carvès proposa à Pablo de nous suivre. L’Indien refusa. Carvès lui
offrit de l’argent. Mais il écarta les billets. Il montra du doigt une
de nos carabines et son visage s’éclaira quand je la lui tendis.
--Moi partir,--dit-il.--Moi revenir au village.
Il fit un signe de la main et nous le vîmes longtemps descendre le
versant de la montagne, à grands pas souples, sans hâte. Il ne se
retourna pas.
Le brave _teniente_ fit amener d’un corral trois chevaux, emplit de
cigares les fontes de nos selles et nous accompagna jusqu’à la frontière
vénézuélienne. Nous gagnâmes ensuite San Fernando. Ce fut un long et
pénible voyage.
A San Fernando, nous nous rendîmes chez l’agent de l’A. M. T. où nous
trouvâmes du courrier. La Compagnie encourageait Carvès à continuer ses
recherches, estimait les premiers résultats satisfaisants, annonçait un
envoi de fonds. A la grande surprise de l’agent, Carvès annonça sa
volonté de revenir en France.
Puis nous descendîmes l’Orénoque à bord d’un bateau à roues, chargé de
bœufs. Pendant une semaine nous contemplâmes les mornes étendues de
l’estuaire, dont les boues roulent vers l’Océan, sous un ciel aveuglant
et cotonneux. Le fleuve élargissait chaque jour sa lente poussée et les
rivages devinrent invisibles. C’était autour de nous une vaste étendue
d’eau jaunâtre qui se confondait avec le ciel, alourdie par les
alluvions des forêts et des plaines sur qui le géant depuis des siècles
et des siècles prélevait son tribut. Et le fleuve chargé de dépouilles
pénétrait entre les longues houles océaniques, refoulait patiemment les
lames et les courants, mêlait ses flots bourbeux aux ondes salées et
glauques qu’il teintait d’ocre et de violets putréfiés.
Une matière en genèse, sous la coupole torride et voilée du ciel, un
clapotis de courtes vagues, terribles aux yeux, une nappe jaune, marbrée
de flaques huileuses, noirâtres, irisées comme si l’on avait renversé
des tonneaux d’essences chimiques, crevant d’énormes bulles d’air,
gonflée de fermentations, creusée de remous, substance amorphe, ni eau,
ni vase, épaisse et chaude, ridée par le sillage des squales, matrices
en travail dans une monstrueuse étuve.
A Georgetown, nous attendîmes le passage d’un long-courrier.
Penchés au-dessus de la mer redevenue limpide, le visage rafraîchi par
la brise qui souffle de l’avant, nous regardions maintenant surgir
au-dessus des eaux les pics rocheux et sanglants de Puerto-Leon où notre
vaisseau ferait escale tout à l’heure.
--Oui,--dit Carvès, le menton appuyé sur ses paumes,--je devine ce que
tu penses. Depuis notre départ, tu me reproches secrètement de ne pas
m’attendrir, de ne pas jeter sur le passé un regard romantique, de ne
pas me plaire dans cette misérable délectation de la pitié, qui est bien
la plus égoïste volupté inventée par les hommes. Impossible, mon vieux.
Le passé n’a pas d’attrait pour moi. Le passé, c’est de la cendre.
Laissez les morts ensevelir les morts. A chacun son destin.
Et, le regard fixé sur la longue chevelure de fumée qui traîne à
l’arrière du navire et peu à peu se disperse, dans la transparence du
ciel:
--Oui, chacun a son destin et accomplit les gestes de la nécessité. A
quoi bon s’attarder sur les causes et les conséquences de nos actes?
Nous ne sommes pas des instruments aveugles. Ce que nous appelons le
bien, le mal, le bonheur, la souffrance, l’amour, la haine ne laisse pas
plus de trace dans le monde que la fumée de ce navire n’en laissera sur
l’Océan. Alors à quoi bon s’apitoyer, moraliser, regretter?
«La voilà, la vérité, mon vieux. Il y a longtemps que je l’ai regardée
en face...
«Et je lui ai préféré le mensonge. Je sais que toute action est
illusoire, et pourtant j’agis sans répit, sans cesse. Je sais la vanité
de mon destin, mais cette certitude s’éclipse devant l’illusion. Je ne
veux que regarder devant moi... et encore pas trop loin. Mais en tout
cas, pas en arrière, pour voir s’effacer les fumées!
«Il me suffit de savoir que le terme final de la course est une cabriole
dans le néant. Je ne veux pas que cette vérité rende la course moins
enivrante. Un but franchi, j’en crée un autre. Pas de halte pour
réfléchir, sinon l’homme est perdu. Le désespoir le guette pour sauter
en selle derrière lui. Mais moi je vais plus vite. Dès qu’à travers le
mensonge éblouissant, j’aperçois le blême visage de la vérité, néant,
vanité de toute chose, de toute mon énergie je suscite un autre fantôme.
«Et toi, ami, pourquoi me tires-tu en arrière et veux-tu m’empêcher de
continuer ma route? Ne comprends-tu pas que si je tournais la tête, il
me viendrait peut-être envie de m’asseoir au bord du fossé et de mâcher
des cendres comme toi!
--Est-ce bien toi,--répondis-je,--qui jadis, me disais: «Il faut
regarder la vie à hauteur d’homme»? Ton inquiétude te harcèle sans cesse
vers l’avenir, vers de nouveaux et d’incessants mirages: c’est un démon
qui te fouette et ne te laisse pas souffler, pour contempler la vie,
pour aimer les hommes. Tu ignores la sympathie et la pitié.
--Le bel avantage,--murmura-t-il, en haussant les épaules comme si cette
conversation l’ennuyait.--Tiens,--ajouta-t-il,--dans une demi-heure,
nous serons mouillés dans la baie de Puerto-Leon. Il vaut mieux ne pas
descendre à terre. J’ai câblé à notre ancien comptable de venir à bord.
Les Andes se dressaient maintenant devant nous, embrasées par la lumière
d’un soleil déjà déclinant. Le long du rivage, les vagues se brisaient,
leur écume couronnée d’arcs-en-ciel. Nous doublâmes la pointe que domine
le sémaphore: l’ancre plongea avec un grincement de câbles et de
ferrailles à peu près au milieu de la baie.
La même désolation pesait sur cette baie, dont les eaux miroitaient sous
les rayons obliques, sur la plage où s’agriffaient les cactus, les
cocotiers et les palmiers; sur les maisons tassées au pied des monts. Le
port était à peu près désert. Un charbonnier couleur de rouille fumait à
grosses bouffées; trois voiliers balançaient lentement leurs mâts nus;
du linge éblouissant séchait sur leurs ponts. Pas un souffle. La sirène
déchira le silence rouge et la baie, ceinturée de roches, vibra. Des
chalutiers s’approchèrent pareils à de gros insectes aquatiques; le
canot de la Santé, quelques pirogues, accouraient. Ce furent des cris,
des jurons, des coups de sifflet, l’envahissement du pont par des
mulâtres vêtus de blanc, des vendeurs de bananes et de cocos.
Nous vînmes à la coupée au devant de M. Napoléon Garbure, l’ancien
comptable des Sampietri que nous avions employé au bureau du placer.
Ensemble, nous entrâmes au bar. D’une voix de phonographe, M. Napoléon
Garbure nous exposa la situation à Puerto-Leon. Elle avait empiré depuis
notre départ. La maison Sampietri en s’écroulant avait entraîné la ruine
du petit port. C’est à peine si quelques voiliers venaient prendre
livraison de cacao ou de bois de rose, ou tout simplement renouveler
leur provision d’eau. Le bateau qui nous amenait était le premier apparu
depuis deux mois. L’appontement était en ruines et le gouvernement ne se
préoccupait pas de le restaurer. Les Etats-Unis avaient rappelé leur
ministre. Il n’y avait plus aucune sécurité pour l’étranger. Le général
Diaz et ses acolytes ne se souciaient guère que de leur crapuleuse
bombance. Les terres et tous les biens de Manera avaient été séquestrés
au profit du Trésor.
Des entrepôts et magasins du vieil Antonio, il ne restait plus qu’un
amas de décombres très fréquenté par les charognards. De ce qui avait
été un organisme vivant, un négoce actif et prospère, une vie d’homme,
il ne restait que des madriers pourris, des barriques éventrées et la
vieille pancarte à demi effacée: Sampietri et fils. Bientôt, après les
pluies torrentielles, il ne resterait plus rien du Corse et de son
œuvre, rien qu’un peu de boue et de poussière.
Si, il restait encore quelque chose. Le «Saloon» dont l’avare tirait
jadis de bons revenus, était encore debout et fréquenté par tous les
mauvais gars du pays, aventuriers en mal de placers, spéculateurs
véreux, marins sans navire, négriers et traitants de tous ports, épaves
que le Sud-Atlantique rejetait périodiquement sur ce rivage désolé. Et
la vieille Teresa Sampietri, assise au comptoir, à demi folle depuis
l’assassinat de son époux, présidait aux saouleries et aux rixes des
joueurs, toute seule dans ce bouge, dodelinant de la tête sur sa vaste
poitrine, jusqu’au jour où quelque client matinal la trouverait, le
visage bleui, le nez sur son tiroir fracturé.
Des marins prétendaient avoir rencontré la _Mariquita_ et le capitaine
Cupidon cinglant vers les Barbades. Du cirque naturellement il ne
restait plus rien. Le subtil M. Wang, s’était, paraît-il, rendu, sans
que l’on sût par quels moyens--il avait conservé cet extraordinaire
pouvoir de se matérialiser à l’improviste d’un lieu à un autre--à l’île
Margarita pour y installer une pêcherie de perles.
Et c’était tout. Dommage que M. Carvès ne soit pas resté un peu à
Puerto-Leon! Peut-être aurait-il animé ce pays, stimulé le trafic! Il y
avait tout de même quelque chose à faire...
--Et pourquoi ne le faites-vous pas, ce quelque chose?--interrompit
brusquement Carvès.
--Oh! moi,--fit l’homme, en haussant les épaules,--il y a bien longtemps
que j’ai renoncé.
Et il vida son cocktail d’un trait, fit claquer sa langue. Une onde de
sang colora une seconde la cire morte de sa face.
--L’alcool,--éructa-t-il, épanoui,--il n’y a encore que ça pour tenir, à
la colonie! A votre santé!
Un steward parcourait le pont à grands pas, agitait la cloche du départ.
Le bord expulsait M. Napoléon Garbure et tous ceux que leur sort
attachait à ce port taciturne, écrasé par les montagnes, sous un ciel
gonflé d’un perpétuel orage; ceux qui n’avaient pas comme nous le
bonheur de partir.--Les chalutiers, leur déchargement achevé,
s’éloignaient, dépassés par les pirogues dont les rameurs aux torses nus
luisaient--ébène et cuivre--face au couchant.
Au moment où M. Napoléon Garbure mettait le pied sur la passerelle,
Carvès, discrètement, lui glissa un billet dans la main. L’ancien
comptable fit une profonde courbette, manqua de dégringoler et rentra
dans ce néant où tourbillonnent des milliers et des milliers de visages,
entrevus un instant dans les rues, les trains, sur les ports, chaque
jour de notre vie, flot qui s’écoule sans trêve, sortant de l’inconnu
pour rentrer dans l’oubli, et dont nous-mêmes ne sommes qu’une vague,
une toute petite vague bousculée par les autres.
Entre deux piliers de nuages, supportant la voûte irradiée du ciel, un
soleil rapide sombrait. La ligne d’horizon se courbait, nette,
tranchante comme un cimeterre. Quand le dieu toucha l’Océan la lame
siffla dans un grand souffle et l’astre partagé versa sur les flots un
sang fumeux. Comme pour saluer ce sacrifice, la sirène hurla par trois
fois. Nous quittions le port.
La brise du large gémissait dans les cordages. Les eaux s’ouvraient sous
l’étrave, moirées de rose et de vert, pareilles à des soieries de Chine.
Du nord, de l’est et du sud, la nuit poussait ses masses violettes,
cernant une île d’émeraude. A l’ouest s’empourprait l’agonie du dieu.
Une clameur s’élevait du chaos. Parmi ces voix déchaînées, patient,
régulier, au rythme inlassable des bielles, battait le cœur du navire.
Debout à l’arrière, Carvès s’inclinait, sa silhouette voûtée sur
l’embrasement vespéral. Son regard ne se détachait pas du panache vomi
par les cheminées. La fumée avait pris la couleur du couchant. La brise
la tordait, la nouait, la dénouait comme une chevelure de Bacchante,
puis, quand elle avait bien joué avec les boucles rompues, elle les
dispersait, d’un souffle brutal, et les tresses s’effilochaient en longs
fils soyeux, sur la trame d’or crépusculaire, en broderies, puis en
arabesques de plus en plus ténues, bientôt évanouies entre le ciel
impassible et la mer indifférente.
Fumées! Fumées sur l’Océan!
ÉPILOGUE BREF
Des années et des années plus tard.
Sur le pont d’un grand paquebot, roulé dans d’épaisses couvertures, un
homme décharné, jaune, au nez busqué, au front vaste et nu. Ses mains,
ridées de grosses veines vertes, pianotent sur les bras de la
chaise-longue. Il tousse. Des quintes le cassent en deux. C’est Carvès,
Carvès vieilli. Ses yeux sont restés les mêmes, aussi ardents.
Carvès a oublié. Carvès oublie toujours. Il vit dans le présent. Il est
pareil à un vautour qui plane fixant sa proie, fonce sur elle, l’emporte
dans ses serres... et recommence. Le collégien qui cherchait le trésor
est devenu l’homme de proie, le brasseur d’affaires, celui dont le nom
aux deux syllabes brèves a résonné sur tous les marchés du monde.
Carvès est malade; mais ses nerfs sont à toute épreuve. Vivre, pour lui,
c’est agir sans cesse. Un désir réalisé, un autre désir succède, aussi
farouche. Sa vie n’est qu’une course; un but atteint, il en crée un
autre, plus loin, immédiatement.
Carvès ne sera jamais las. La mort seule pourra le coucher dans le
repos. Apaisera-t-elle cette âme avide? Je ne sais. Personne ne sait.
Son destin est d’engluer les hommes. Dans la jungle des affaires, il
glisse de son pas souple, magicien, charlatan, suscitant des mirages
dorés et vidant des portefeuilles. C’est le grand maître de l’illusion.
Il parle, et voici surgir des villes ceintes de cheminées plus hautes
que les tours féodales, des canaux où glissent des chalands, des mines
embrasées de diamants, des champs de cannes ondulant sous le vent de
mer; il capte les parfums de la forêt, entasse la richesse du monde sur
des flottes aux voiles déployées, encombre les ports, fait rouler des
milliers de tonneaux sur les docks, empile des murailles de ballots et
de sacs, et de cette corne d’abondance inépuisable qui est son
imagination, coule à longs flots pour celui qui l’écoute la liqueur
bénie du mensonge.
Mais la substance impalpable des songes peut se transformer en valeurs
plus réelles; et c’est l’art du magicien.
Peut-être avez-vous entendu parler de ces glorieuses épopées de notre
âge financier, le Tanganyka Railroad, la voie ferrée du Grand Chaka, les
cocotiers de Minikoi, les diamants du Mahintale! Combien de chercheurs
de Chanaan se sont embarqués confiants dans les assertions des superbes
affiches dont s’ornaient par les soins du magicien toutes les agences
maritimes. Mais Carvès ne payait plus de sa personne. Le jour où il
découvrit la puissance du bluff, il découvrit aussi l’inutilité des
voyages et des expéditions lointaines. L’épisode de Puerto-Leon est la
partie héroïque de sa vie et, je dois dire, la plus honorable. Il est
unique: une aventure de jeunesse.
Carvès est resté le joueur; mais l’apologiste du risque ne risque plus
sa vie aussi aisément qu’autrefois. L’or coule entre ses doigts. Tel le
sourcier de sa baguette de coudrier décèle l’eau vive sous la terre,
Carvès sait faire jaillir l’argent de ses retraites cachées. Le trésor
jadis cherché dans le «gour» souterrain, ou au fond des forêts
tropicales, Carvès sait maintenant qu’il n’est pas besoin de courir le
monde pour le trouver, et qu’il est là à portée de la main, dans la
sottise et la cupidité des hommes. Sans doute prend-il à cette
exploitation plus de jouissance qu’à celle du Placer de la Désolation?
Mais il nourrit la même indifférence pour ses victimes et se plaît à
jouer avec elles jusqu’au «couac» final. Le chat et la souris, telle est
son image favorite. Carvès est un grand félin: il rôde sans bruit sur
ses pattes de velours, à travers les bourses, les banques et les ports.
Et tant pis pour qui ne sent pas la griffe et se laisse prendre aux yeux
piqués d’or.--Léger comme le chat, il retombe toujours sur ses pieds.
Aimant le mensonge pour lui-même--et non l’argent--il sort, souriant et
dispos des pires catastrophes. Des «Krachs» scandaleux qui firent couler
bien des larmes et enflèrent la statistique des morts volontaires ne
l’attristent point.--Sur la corde raide de ses combinaisons, de ses
projets, de ses mensonges, Carvès danse et dansera toujours pour
l’ébahissement des badauds.
Sur quoi repose son crédit?
Sur rien et sur tout, sur la facilité qu’ont les hommes de se duper
eux-mêmes; sur un tout petit mot si expressif, le «Bluff».
Prenez une paille et de l’eau de savon. Soufflez: la belle bulle irisée
d’arc-en-ciel! Soufflez encore: elle s’enfle et se dore de plus belle.
Soufflez plus fort: elle est ronde comme la sphère terrestre, elle
englobe tous les mythes, les légendes, l’histoire et les histoires, les
rêves d’aventure et d’amour qui à travers les âges ont enchanté et dupé
les hommes; elle enferme dans son écorce transparente et ténue, tous les
mensonges, tous les mirages, toutes les chimères indispensables aux
hommes.
Soufflez une fois de plus... Pfuit!--une goutte d’eau trouble dans le
creux de la main.
--Du bluff!
Ainsi m’apparaît la vie et la fortune de Jérôme Carvès à moi qui ne
reprendrai plus la route de Chanaan.
Et pourtant!...
Seigneur--que vous soyez l’incohérent arbitre de nos destinées ou
seulement la confuse aspiration de nos âmes--vous avez mis dans le cœur
humain deux forces douloureusement opposées: l’esprit d’inquiétude et le
besoin de repos. Après avoir dirigé mes courses inutiles à travers la
diversité des pays et des peuples, évoquant les prestiges de l’amitié,
de l’amour ou de la fortune, vous avez retiré l’aiguillon et me voici
échoué dans cette rade paisible, comme un vieux navire qui ne veut plus
reprendre la mer. Seigneur! soyez loué pour l’inquiétude et soyez loué
pour la paix.
Mon feu s’est éteint dans l’âtre, l’aigre brise matinale me souffle au
visage une bouffée de cendres.
Mais tout à l’heure, le soleil d’octobre rougira une fois de plus la
cime de mes châtaigniers et de mon humble domaine; moi, voyageur lassé
n’attendant plus que le suprême départ, je vous louerai, Seigneur,
d’avoir fait à la vie un visage éternellement nouveau.
TABLE DES MATIÈRES
Première partie Pages
LE MIRAGE
I. Les Forains de l’Océan 9
II. Jérôme Carvès, prospecteur 31
III. Un conquistador 59
IV. Puerto-Leon 81
V. Deux hommes sur la piste 105
Deuxième partie
L’EXODE
VI. Sampietri et fils 133
VII. Brelan de rois 153
VIII. Un billet à ordre 171
IX. Le feu aux poudres 185
X. Le «rush» 196
Troisième partie
LA CONQUÊTE
XI. Le chant de l’oiseau 209
XII. Le placer tari 231
XIII. Letchy 257
XIV. De l’or, du sang, de la poussière 271
XV. Fumées sur l’océan 289
Epilogue bref 307
ASSOCIATION LINOTYPIQUE (Imp.), 23, rue Turgot, Paris.
ALBIN MICHEL, Éditeur, 22, Rue Huyghens, PARIS
Vol.
ARNOUX (Alexandre)
Abisag 1
BARBUSSE (Henri)
L’Enfer 1
BENOIT (Pierre)
L’Atlantide (Grand Prix du Roman 1919) 1
Pour Don Carlos 1
Les Suppliantes (poèmes) 1
Le Lac Salé 1
BERGER (Marcel)
Les Dieux tremblent 1
BERNIER (Jean)
La Percée 1
BLANCHE (Jacques-Emile)
Tous des Anges 1
BOULENGER (Marcel)
Marguerite 1
BOYLESVE (René), de l’Académie Française
Tu n’es plus rien 1
BRUNO-RUBY (J.)
L’Exemple de l’Abbé Jouve 1
CHADOURNE (Louis)
L’Inquiète Adolescence 1
CONSTANT (Jacques)
Quand le livre est fermé 1
CORTHIS (André)
Pour moi seule (Grand Prix du Roman 1920) 1
CROCIKIA (Edouard)
Le Roman du Chérif 1
DAIREAUX (Max)
Timon le Magnifique 1
DELARUE-MARDRUS (Lucie)
Toutoune et son Amour 1
DERENNES (Charles)
Vie de Grillon 1
DUMUR (Louis)
Nach Paris! 1
Le Boucher de Verdun 1
DORGELÈS (Roland)
Les Croix de Bois (Prix Vie Heureuse 1919) 1
ELDER (Marc)
Thérèse ou la Bonne Education 1
Le Sang des Dieux 1
FORTHUNY (Pascal)
Le Vendeur d’Huile et la Reine de Beauté 1
Un Cœur... et des Ailes 1
Le Miracle des Pruniers en Fleurs 1
FRAPIÉ (Léon)
La Maternelle (Prix Goncourt) 1
GALOPIN (Arnould)
Les Poilus de la 9e 1
Sur le Front de Mer (Prix de l’Académie Française) 1
Les Gars de la Flotte 1
HARLOR (Th.)
Le Pot de Réséda 1
HIRSCH (Charles-Henry)
Le Tigre et Coquelicot 1
HENRIOT (Emile)
Valentin 1
JALOUX (Edmond) (Grand Prix de littérature 1920)
L’Incertaine 1
KEYSER (Edouard de)
Le Baraka 1
LORRAIN (Jean)
La Maison Philibert 1
MAGRE (Maurice)
L’Appel de la Bête 1
MALHERBE (Henry)
La Flamme au Poing (Prix Goncourt 1917) 1
MEUNIER (Mario)
Pour s’asseoir au foyer de la Maison des Dieux 1
MIOMANDRE (Francis de) et SPARK (Tommy)
La Saison des Dupes 1
PELLERIN (Jean)
Le Copiste indiscret 1
Sous le Règne du débauché 1
PERNETTE-GILLE
Un Amour 1
PHILIPPE (Charles-Louis)
Bubu de Montparnasse 1
SCHNEIDER (Edouard)
L’Immaculée 1
Ariane, ma Sœur 1
t’SERSTEVENS (A.)
Les Sept parmi les Hommes 1
Un Apostolat 1
TRUC (Gonzague)
Tibériade 1
VALDAGNE (Pierre)
Ce bon M. Poulgris 1
VALMIGERE
Légendes de Provence et de Septimanie 1
VAN OFFEL (Horace)
L’Oiseau de Paradis 1
Nuits de Garde 1
Le Tatouage bleu 1
Le Don Juan ridicule 1
Suzanne et son Vieillard 1
L’Exaltation 1
VAUDOYER (Jean-Louis)
Les Papiers de Cléonthe 1
VILLETARD (Pierre) (Grand Prix du Roman 1921)
M. et Mme Bille 1
Les Poupées se cassent (couronné par l’Académie française) 1
VINEUIL (Laurent)
L’Erreur 1
VOISINS (Gilbert de)
Le Mirage 1
WERTH (Léon)
Clavel Soldat 1
Clavel chez les Majors 1
Yvonne et Pijallet 1
Catalogue franco sur demande
ASSOCIATION LINOTYPISTE 23, rue Turgot, Paris (9e). Tél.: Trudaine
61-79.