s’abattirent, trombes qui mitraillaient la voûte de la forêt. Le grain
arrivait, rapide, sous la forme de nuages cotonneux qui se rassemblaient
tout d’un coup au-dessus de la vallée et lâchaient leurs cataractes.
L’eau pénétrait dans nos caves et nos baraquements, trempait nos lits de
camp et nos hamacs. Après le grain, le soleil débarrassait le ciel des
ballots de coton et aspirait de la terre une vapeur d’étuve tiède,
lourde de miasmes.
A travers le brouillard, la lumière suintait, aveuglante; et dans cette
buée chaude, la sueur ruisselait de nos corps comme à l’étuve du bain
turc. Puis, au soir tombant, après l’anéantissante chaleur du jour, ce
n’était pas la brise qui venait ranimer nos forces, mais un petit
frisson dans le dos, un frisson qui circulait dans l’ombre sans
fraîcheur, sans un souffle, torpide, et qui nous glaçait l’échine,
donnait à nos yeux un éclat plus intense, cernait nos paupières et
annonçait que les temps de la fièvre étaient venus.
Après le travail du jour--de moins en moins fructueux--les hommes
retournaient à leurs cases, mécontents de leur journée.
Le placer tarissait; la source de richesse s’épuisait entre leurs
doigts: la précieuse poussière ne flottait plus qu’en quantités infimes
sous les eaux du torrent que la pluie gonflait et qui bientôt peut-être
renverserait le barrage.
Alors, c’était pour rien que l’on avait cheminé des semaines, c’était
pour rien que l’on avait quitté les ports, les bars, les salaires, les
plantations sonores de cris et de chansons; pour rien, pour cette
misère, pour claquer de fièvre dans ce trou! L’Eldorado! Ah! bien oui...
Et le bruit courait de case en case que Carvès avait trompé les mineurs,
qu’il avait touché beaucoup d’argent de sa compagnie et qu’il irait
manger la grosse somme, un de ces jours, à Caracas ou à Ciudad Bolivar
tandis que les mineurs abandonnés continueraient à tirer de ce placer de
crève-la-faim tout juste de quoi ne pas revenir, avec la peau des pieds
décollée et le ventre vide. Le patron avait de l’argent. Il fallait
qu’il le crachât. Il avait voulu s’arrêter là, pour faire un simulacre
d’exploitation et bouffer ensuite la grenouille. Mais les blancs ne
l’entendaient pas de cette oreille. On disait aussi que le vrai placer,
Carvès le connaissait, et que l’Eldorado pour de bon n’était pas très
loin d’ici, à quelques journées de marche, dans la région des montagnes.
Oui, le patron en avait parlé! Et les mineurs voulaient leur part du
butin, comme ils avaient eu leur part de misère. Là-bas, il y avait des
grottes pleines d’or. En avant! En avant! il fallait partir. Carvès
devait montrer la route, tenir ses promesses. Ou bien on l’y
contraindrait par la force.
Tels étaient, d’après José Yrribaren, les propos qui se tenaient dans
les cases. Carvès avait semé le mensonge; la moisson levait.
--Ils y croient, patron,--disait le Basque à Carvès,--ils y croient, aux
trésors. Vous en avez parlé le premier. Vous avez eu tort. Pour vous,
c’était une blague, hem!... pour eux, c’est la vérité, maintenant.
--Je n’ai jamais dit à ces hommes un mot que je ne croyais. Je suis sûr
de ce que j’avance.
--Alors, patron, il faut marcher. Vérité ou mensonge, vous êtes dans
l’impasse. Eux, ils ne veulent plus rester. Dans quelques jours à peine,
il n’y aura plus d’or, ici, ou si peu... Et puis il y a la fièvre! Ils
nous pousseront en avant. Ils vous forceront à dire ce que vous savez,
par tous les moyens. Et si vous ne savez rien, alors ce sera pire. Il
vaudrait mieux disparaître, fuir tout de suite.
--Non,--dit Carvès,--pas ça! Laisse-moi.
Nous étions seuls.
--Carvès, lui dis-je,--toute cette histoire était donc un mensonge. Et
tu me mentais, le soir où tu as lié ma vie à la tienne sur le quai; tu
me mentais à bord de la _Mariquita_, tu as menti partout, à tout le
monde.
--Non,--dit Carvès.--Tu ne comprends pas. Il y a plus de force dans un
mensonge passionnément cru que dans une vérité raisonnée. Je n’ai jamais
cru à l’Eldorado comme à une vérité mathématique; mais j’ai puisé dans
la légende la force que la science ne donne pas, la volonté de faire
quelque chose de grand. Je n’ai pas réussi... encore. Ce ne sont pas les
vérités qui mènent le monde; ce sont les légendes, les mythes, les idées
confuses. Ce n’est pas avec des vérités que l’on a établi les grandes
dominations. Si j’ai menti à tout le monde, je me suis menti à moi-même,
avec passion. Evidemment, mes données sont incertaines... qu’importe!
«Ecoute, Jean,--reprit-il après une pause,--toutes les fois font des
miracles. Sans le mensonge, peut-être ne serais-je pas parti, moi-même;
sans lui, tu ne serais pas venu! Nous serions restés dans notre
médiocrité stérile, en Europe. Nous avons tout brisé et nous nous sommes
embarqués derrière une chimère, mais bien décidés à empoigner la fortune
par les cheveux, à la première occasion. Il n’y a pas lieu de
désespérer, au contraire! Le mensonge nous donne la force de lutter; la
vérité, elle est toujours décevante, mesquine, bornée; le mensonge vit,
grandit de toutes les forces de notre désir; il est sans limites. On
n’aime pas la vérité; on la craint; mais on adore le mensonge!
J’écoutais, stupéfait de ce discours.
--Et qui te dit,--continua-t-il,--qu’un mensonge ne peut pas créer? Qui
te dit que cet Eldorado, dont tu te moques maintenant parce qu’il n’est
pas une réalité palpable, immédiatement, qui te dit que mon mensonge ne
va pas le faire surgir? Il sera parce que j’aurai cru en lui. Déjà, il
était une réalité pour ces hommes qui nous suivent, parce que le
mensonge a germé en eux. Il deviendra peut-être une réalité pour nous.
On m’avait jadis conté une histoire, celle d’un moine du moyen âge qui
croyait aux Iles Fortunées; il est parti pour les chercher, et, s’il
n’est jamais revenu, c’est peut-être qu’il les avait trouvées! C’est
notre histoire! Ce sont des fables qui ont fait l’humanité.
Peu à peu, sa voix sourde pénétrait en moi-même, son accent dissipa mes
doutes, ma tristesse, l’angoisse de ces derniers jours. Oh! le terrible
menteur, l’ensorceleur!
--Voilà pourquoi j’ai menti. La volonté de l’homme est capable de tout
créer. La réalité est une vile matière, malléable au gré de l’homme
puissant. Le puissant modèlera les hommes et la vie d’un pouce
irrésistible. Mais il faut qu’il puise sa force, non pas dans les choses
extérieures, en lui-même; il suffit qu’il imagine l’univers assez
puissamment pour le façonner à son image. La science a d’abord été une
fable. Songez aux grandes découvertes scientifiques; ce furent dans le
cerveau de ceux qui les conçurent des hypothèses, c’est-à-dire des
rêves, et le monde s’est conformé à ces rêves harmonieux.
«Avec mon désir, doublé de ma force, je pétrirai à mon tour cette
informe réalité. Une hypothèse peut ne pas se réaliser--c’est
possible--mais une autre lui succède, et celle-là se réalise. Si
l’Eldorado n’existe pas, eh bien! Je trouverai autre chose, mais je suis
sûr que je trouverai, j’en suis sûr, parce que cette richesse, elle est
en moi, elle est ma substance et ma volonté, ma puissance encore non
passée en acte.
--Et que vas-tu faire de ces hommes ameutés?
--Raviver encore le mensonge. Et partir avec eux...
--Pour là-bas?
--Pour les montagnes, oui.
--C’est une folie.
--C’était aussi une folie que celle des peuples d’Israël. Des
générations ont péri sur la route de Chanaan. Mais qu’importe que
Chanaan n’existe pas, si le peuple qui cherche est glorieux et s’il
accomplit la mission de son chef? Moi aussi, je suis un chef et tu vois
que je suis assez menteur pour qu’on me croie et qu’on me suive. Et la
preuve, c’est que tu es là!
Il parlait avec une ardeur que je ne lui avais jamais connue, presque
mystique.
Il s’aperçut sans doute de son exaltation, car il reprit sur un ton plus
calme:
--D’ailleurs, à quoi bon philosophailler! Je suis un prospecteur, un
simple prospecteur. Il n’y a pas assez d’or ici. Je vais en chercher
ailleurs. Combien ont fait de la sorte! Il n’y a que les persévérants
qui touchent le but. Je ne suis pas sûr de trouver ceci ou cela, Chanaan
ou un Eldorado; mais je suis sûr de trouver quelque chose, demain ou
dans dix ans. Si je ne réussis pas cette fois-ci, je réussirai la
prochaine ou la dixième.
--Et tes hommes?
--Des outils, de la matière organisée. Les hommes, tu sais, cela se
retrouve facilement. Ça ne vaut pas cher, sur le marché. Quand le
marteau n’est pas bon, le forgeron le jette... D’ailleurs,--et il éclata
de rire,--ceux-là veulent me suivre, et, après tout, ce sont eux-mêmes
qui me poussent!
--Et les fonds qui t’ont été confiés?
--Bah! l’argent roule... Va-t’en dormir,--conclut-il.--Il est tard.
Mais je ne m’endormis pas vite cette nuit-là. Lorsque le sommeil, vers
l’aube, alourdit mes paupières, je vis Carvès, sous la forme d’un
prêtre. Les mineurs, ses fidèles, l’obligeaient à sacrifier devant une
large table d’or. Au-dessus était un tabernacle d’or, avec un voile
d’or. Et les noirs, les blancs, et José, et Pablo, et Letchy, et
moi-même nous hurlions: «Montre-nous ton dieu!» Et Carvès tirait le
rideau. La niche était vide. Tout s’écroulait dans un flamboiement.
Le soleil miroitait sur les parois de ma case.
*
* *
Et la fièvre s’installa dans le camp.
Elle se glissa dans les cases avec la vapeur qui fumait de la terre
humide, avec les relents de charnier que la forêt toute proche, toujours
hostile, soufflait sur nous par bouffées, avec les moustiques susurrants
qui hantaient nos nuits sans sommeil. La jungle prenait sa revanche. Les
hommes s’étaient établis, brutaux, autoritaires, incendiant l’herbe et
coupant les arbres: confiants dans leur dessein et dans leur exécution.
Mais elle, la jungle, laissait faire, prenait son temps. Et puis, à son
heure, elle les cueillait un par un par la gorge, et leur visage jaune,
émacié, grimaçait sous une haleine qui puait la mort.
La première victime fut le Norvégien, un gaillard au torse de grenadier
poméranien, une splendide carcasse. Comme il revenait à sa case, un
soir, à la tombée de la nuit, il sentit le grand frisson en chape glacée
sur ses épaules, se coucha et claqua des dents, toute la nuit. Letchy le
gava de quinine. En trois heures, son visage rouge et plein fut évidé
par un pouce macabre et apparut une tête de mort, où des prunelles
élargies flambaient. Pour lui faire plaisir, Letchy lui fredonna, à voix
très basse, une berceuse de son pays, un nom revenait sur sa bouche:
Lillemore. Il délira trois jours et mourut. Il fallut six hommes pour le
porter en terre et l’on tira des coups de fusil sur sa tombe. Il
s’appelait Dan Eriksen.
En l’espace d’une semaine, il y eut une vingtaine d’accès, tous très
graves. Deux décès; deux mineurs qui s’étaient grisés avec leur
provision de tafia, un Anglais et un Danois, moururent dans le délire.
Letchy se prodigua au chevet des fiévreux.
On appelait cela la fièvre. Là-bas, on appelle tout la fièvre. Mais il y
a vraiment de drôles de maladies dans les terres chaudes. Et je vous
assure que celle-ci n’était pas une fièvre comme les autres.
Les mineurs suspendirent le travail. Carvès s’y attendait. José
Yrribaren, qui tenait bon, l’avait prévenu.
Il restait une dizaine de blancs à peu près valides, jaunis et amaigris.
Ils vinrent en délégation. Ces hommes endurcis étaient timides. Ils
bafouillèrent. Carvès prit la parole.
--Mes amis,--dit-il,--je n’ai pas attendu votre démarche. Ce placer a
donné ce qu’il pouvait. L’endroit devient moins bon. Je l’abandonne avec
quelques noirs et le Basque pour les surveiller. Il continuera
l’exploitation jusqu’à l’arrivée du ravitaillement et nous rejoindra
alors où je lui indiquerai. Mes amis, ce n’était qu’une étape. J’espère
que vous n’avez pas douté de moi. Là où je vous conduis est la Fortune.
Pas plus que moi, vous ne voulez rester ici. Partons.
Un homme rit grossièrement.
--Toi qui ris,--dit Carvès,--tu marcheras à côté de moi. Tu porteras mon
fusil et mon portefeuille.
--Hurrah!--crièrent quelques frénétiques.
--Hurrah!--répétèrent les autres.
Le camp serait abandonné dans trois jours.
Le lendemain, Letchy grelottante agonisait de fièvre. Je ne quittai pas
son chevet.
Le troisième jour, la fièvre n’avait pas diminué. Je dis à Carvès:
--Je vais rester près d’elle avec Pablo. Je remplacerai José. Nous te
rejoindrons ensuite.
Il approuva. Nous eûmes une longue conférence au cours de laquelle il
m’exposa la direction qu’il allait suivre.
Il me laissa des cartes, des notes, des instruments d’orientation.
--Il n’y a pas à se tromper,--dit-il.
Carvès partit pour la conquête, avec tous les blancs, pour le rush
final! Et c’est ainsi que je demeurai seul, au chevet de mon amie
délirante, dans une pauvre case, avec la jungle et la fièvre.
XIII
LETCHY
Si un nom lui reste, que ce soit le Placer de la Désolation. Sans autre
horizon que ces blocs rougeâtres et la muraille de la forêt, sous les
nuages livides, je guettais les ravages de la fièvre sur le visage de
Letchy.
Pablo partageait avec moi les soins et les veilles; autour de nous la
solitude, plus désolée qu’autrefois, car maintenant cette vallée portait
la trace d’un effort humain avorté; quatre tombes, tant que les lianes
ne les auraient pas recouvertes, commémoreraient la fin de cette longue
étape.
Les noirs que Carvès nous avait laissés refusèrent obstinément de
reprendre le travail. Nous manquions, Pablo et moi, des moyens pour les
contraindre. Et, par petits paquets, ils s’égaillèrent dans la brousse,
pour gagner des postes plus fortunés.
Le vide se fit ainsi autour de la case où, les yeux brûlants, la peau de
son visage jaunie, les lèvres décolorées, Letchy délirait nuit et jour.
Depuis le départ de Carvès, sa fièvre avait encore monté. Il m’avait été
naturellement impossible de lui dissimuler l’exode du camp. Entre deux
accès, elle m’avait questionné, et apprenant que nous étions seuls, au
fond de ce ravin, entourés de toutes parts par la brousse et la jungle,
elle était tombée dans une torpeur voisine de l’anéantissement. Puis,
galvanisée par un sursaut de fièvre, elle s’était débattue, jetée à bas
de son lit de camp pour fuir. Pablo et moi avions dû la recoucher par
force.
Cela dura ainsi six jours,--six jours, sous un ciel de plomb, sans même
un peu d’eau fraîche, vivant des conserves laissées par Carvès; six
nuits sans sommeil, envenimées de moustiques, au chevet d’un être en
délire, dont les hallucinations me courbaient, moi aussi, à côté du lit,
la sueur au front, sentant sur ma face le vent de la folie. Je revoyais
la macabre figure du clown, dansant au devant de la colonne, pantin
détraqué, dans le poudroiement rouge et or du crépuscule, où les
porteurs noirs râlaient de soif. Et un ricanement déchirait l’épaisseur
des ténèbres: «Chanaan! Chanaan! Insensés!»
Je tins bon.
Cette pauvre vie humaine qui se débattait sur les limites du monde
inférieur, et que malgré tout j’espérais arracher à la mort, c’était
pour moi la seule raison de m’accrocher à l’existence: l’étincelle.
Un peu d’espoir commença à luire. Letchy ne délira pas. Pour la première
fois nous pûmes échanger quelques paroles à voix basse.
--Vous m’avez sauvée,--me dit-elle.--Je vous dois la vie. Mon pauvre
ami, vous étiez seul dans cette tristesse, dans cette désolation. Ah!
l’horrible endroit, qui a vu la faillite de nos rêves! Quand le
quitterons-nous, Jean? Bien vite, n’est-ce pas? Dès que je pourrai
marcher? Et nous irons rejoindre Carvès! Il est heureux, lui, pourvu
qu’il avance. Il est heureux parce qu’il ne vit que pour l’instant de la
conquête. Et il ira toujours ainsi, jusqu à la mort, où il se
précipitera tête baissée, pour une dernière découverte. Pas vrai? Il ne
se tourmente pas avec le passé, lui. Il ne s’attache à personne... Non,
je vous fais de la peine. Il vous aime certainement.
--Oh!--fis-je en souriant,--Carvès n’a aimé en moi qu’un visage de son
inquiétude. Et maintenant il ne le reconnaît plus.
Elle reprit avec une volubilité soudaine:
--Parler me fait du bien, depuis si longtemps que je me tais. Il me
semble que tous les fantômes se dispersent. Non, je n’ai plus peur! J’ai
honte d’avoir été si lâche. Il a fallu que je fusse bien malade. Mais la
santé reviendra et le courage avec elle. Pourtant, je ne crois plus
aujourd’hui que la vie soit bonne à vivre, Jean. J’envie ces pauvres
gens qui resteront ici, dans la terre rouge de ce ravin. Ils sont venus
de bien loin chercher le repos, mais ils l’ont trouvé enfin. Tandis que
nous... Est-ce que je désire encore quelque chose? Tant qu’on a une idée
ou une passion, la vie n’est pas méprisable. Mais les idées, comme dit
Carvès, on les crève sous soi: et les passions, elles, vous crèvent sous
elles et disparaissent au galop. Des idées, je n’en ai pas eu. Est-ce
que les femmes en ont? Quant aux passions... Ah! je vous dis que le
courage me revient, et je vous démontre que je n’ai plus de raison de
vivre. Croyez-vous qu’il y ait des raisons de vivre, vous? Vraiment!
--Oui, Letchy, je le crois.
--Moi aussi, je l’ai cru. Mais ces raisons, ce n’était pas la vie qui me
les imposait, c’était moi qui les lui supposais. Maintenant je commence
à croire que ce n’étaient pas de bonnes raisons et la vie m’apparaît
n’avoir plus aucun sens, pour nous autres. Nous sommes entraînés par un
fleuve dont nous ne savons ni d’où il sort ni où il va se perdre, et
nous croyons nous diriger à notre gré et même diriger le fleuve. Oui,
moi aussi, j’ai été folle. J’ai cru qu’une vie passionnée avait un sens.
Mais maintenant pour moi la vie d’un héros ou d’une grande amoureuse n’a
pas plus de sens que la vie d’un lézard ou d’une méduse; ma vie à moi,
si tragiquement, si intensément vécue, avec ses joies, ses larmes, ses
transports, ses désespoirs, est-elle dans le monde quelque chose de plus
que la vie d’une anémone de mer, s’ouvrant quand le flux monte, se
refermant quand il s’éloigne? Non... non... mille fois non.
Notre case mal éclairée par un photophore semblait suspendue sur un
gouffre de silence. Je m’approchai du seuil. Le ciel, voilé de nuages,
ne laissait apparaître aucun astre. Une paroi de ténèbres se dressait
devant mes mains et mon visage. Le reflet de la lampe mourait sur la
porte, englouti aussitôt dans cette nappe de poix.
Le lendemain soir, la fièvre remonta, bien que la jeune femme eût reposé
pendant le jour. L’accès s’annonçait violent. Pourtant Letchy ne
délirait plus. Ses yeux brillaient. Elle était assise sur son lit,
drapée dans un kimono sombre.
--Vous souvenez-vous de la _Mariquita_?--me dit-elle.--Nous avions
encore l’illusion, en ce temps-là. Et Carvès parlait de la Toison d’or.
J’entends sa voix... Nous ne nous doutions pas que nous nous trouverions
une nuit, en tête-à-tête, dans la jungle, moi claquant de fièvre et vous
à mon chevet, sans plus personne auprès de nous que ce chien fidèle de
Pablo... Le vide s’est fait.
Elle dit ces derniers mots, lentement, avec une voix plus basse. Puis
elle ferma les yeux quelques instants, les rouvrit.
--Je songe à ces mots de l’Evangile: «_Veillez, car vous ne savez ni le
jour ni l’heure!_»
--Je crains que l’accès ne recommence. Pour l’amour de Dieu,
reposez-vous, Letchy!
--Mon ami, j’aurai tout le temps de me reposer bientôt, plus tôt que
vous ne pensez. Je sens que l’heure est proche.
--Que voulez-vous dire?--suppliai-je--angoissé par ces pressentiments.
Elle fit un geste vague.
--Oui, l’heure est proche. Dites-moi franchement, Jean--tout cela a si
peu d’importance maintenant--Carvès me détestait, n’est-ce pas?
--Jamais,--protestai-je.--Quelle supposition, Letchy! Je suis sûr que
Carvès a de l’amitié pour vous!
--De l’amitié,--dit-elle amèrement.--Drôle d’amitié! Et moi, je suis
sûre qu’il me détestait. Je ne le reverrai plus, Jean. Mais vous, vous
le reverrez certainement, riche, vainqueur--il mérite de l’être.--Alors
je ne serai plus rien dans ce monde, rien qu’une image à demi effacée
dans votre mémoire, sans doute. Mais vous parlerez à Carvès de cette
misérable Letchy qui est restée dans la forêt et vous lui direz...
Sa voix s’étrangla.
--... qu’il l’aurait détestée bien davantage, s’il avait su qui elle
était.
--Letchy, calmez-vous!
--Je suis calme. Il faut lui dire les choses qui sont, que j’étais une
femme vile, et que je n’ai pas hésité à salir ses mains avec mon argent.
--Letchy, vous avez fait l’acte le plus généreux, le plus désintéressé!
--Non, non, ne croyez pas cela... Quand j’ai rencontré Carvès sur le
pont de la _Mariquita_, j’avais une tâche à remplir, une tâche sacrée
pour moi! J’étais une bête farouche sur la piste. Je me disais: «Quand
je serai vengée, je mourrai, car je n’aurai plus la moindre raison de
vivre.» Et puis, voilà, j’ai rencontré Carvès! Vous comprendrez cela,
vous qui l’avez suivi... Ma vengeance ne m’a plus suffi. Et j’ai pensé
que j’aurais peut-être une autre raison de vivre: me dévouer à lui, être
sa chose, sa créature. Moi, pleine d’orgueil, j’ai pensé qu’il pourrait
me fouler aux pieds et que cela serait bon. Ce fut en moi, une réaction
furieuse, la revanche de l’amour dans le cœur d’une femme qui s’est
vouée à la haine et qui ne peut pas tenir son vœu. Et pourtant, la
haine, c’est une belle passion et riche, vous savez. Et il est doux de
préparer, de couver une vengeance qui un jour éclatera, toute rouge,
comme une bombe. Elle était prête, ma vengeance. Je l’avais mûrie
longtemps. Mais Carvès est venu! Et quand l’amour est entré en moi pour
la seconde fois de ma vie, je me suis dégoûtée de ma tâche. Je n’avais
plus la force d’accepter tant d’ignominie, de prolonger l’effort qui
assurerait le résultat. J’ai voulu en finir; j’ai voulu brusquer
l’explosion... et la mèche a fait long feu. L’homme que je voulais
frapper est sauf. L’œuvre de trois années est avortée. Eh bien!
j’espérais tout oublier, mon échec, les besognes ignobles que j’avais
accomplies, la menace qui pèse maintenant sur moi... j’espérais tout
oublier, oui! en partant avec vous, chercheurs de Toison d’or! Je suis
partie, et, lui, lui, il nous a abandonnés.
--Quelle tâche? Quelle vengeance, Letchy? Je ne comprends pas!
Elle ferma les yeux.
Puis d’une voix très basse et très lente:
--Je suis, je vous l’ai dit, une enfant de la balle. Mes parents étaient
des artistes de music-hall--un dur métier que j’ai dû prendre. Dès l’âge
de dix ans, je travaillais. A dix-huit ans, j’étais applaudie au
Nouveau-Cirque. Une fille de dix-huit ans ne manque pas d’adorateurs.
L’un d’eux eut la préférence. Je l’aimais, nous vécûmes ensemble. Je
quittai le métier. Cet homme fit de moi une autre femme... Une tout
autre femme... Autrement dit, je lui dois tout ce qu’il y a eu de bon
dans mon existence.
«C’était un homme du Sud, mais de sang espagnol. Il avait dû fuir son
pays pour des raisons de politique. Sa vie n’était pas sûre, dans le
petit Etat où sa famille possédait encore de grands biens. A la mort de
sa mère il partit, malgré mes supplications, pour aller régler là-bas
les affaires de succession. Son frère, disait-il, était devenu un des
grands personnages du pays. Tout serait facile. Il serait de retour en
trois mois. Trois mois passèrent, puis dix. Pas une lettre. Je fis faire
une enquête par le Consul et je reçus en réponse ce simple avis: «Don
Ramon Manera condamné à mort par contumace, arrêté à son débarquement à
Puerto-Leon, exécuté le 24 juin 18... à quatre heures du matin dans les
fossés de la Rotunda par ordre du Tribunal militaire.»
--Don Ramon Manera, le frère...
--Lui-même.
--Mais don Juan?