L’ex-clown du cirque Wang, debout au milieu d’un petit cercle fait des

quelques Anglo-Saxons de la troupe, gesticulait et semblait en proie aux

affres du délire pythiaque. L’Espagnol scandait en sourdine les périodes

de Mr Peter Boom, en frappant avec le plat de sa main sur la caisse de

sa guitare. Les Scandinaves riaient silencieusement. Un triple hurrah

accueillit la péroraison de l’orateur.

--Ils se moquent de lui,--dit Letchy.--Ils le croient fou parce qu’il ne

cesse de parler du trésor. Le pauvre diable ne voit plus que des

monceaux de pépites et rêve qu’il se baigne dans le Pactole.

«Encore un que vous avez ensorcelé,--ajouta-t-elle en se tournant vers

Carvès.

--Tant mieux,--repartit Carvès.--Car si par hasard je venais à perdre ma

foi dans la Toison d’or, il vous faudrait un autre prophète!

--Nous la garderions en nous, votre foi,--répondit-elle.--Il ne faut pas

que les belles idées meurent.

--Bah,--fit Carvès d’un ton que je ne lui connaissais pas,--qu’importe

que les idées meurent? Notre inquiétude les épuise les unes après les

autres. Il n’y a qu’elle qui ne meurt jamais.

Il alluma une cigarette. La braise illuminait par-dessous son nez courbe

comme un bec.

--Il faut crever une idée comme un cheval, puis en enfourcher une autre,

sans pitié. C’est la vie ça, la course!...

Et sans mot dire, un peu voûté comme toujours, il se leva et se mit à

parcourir le campement, parmi les hommes endormis.

A l’aube, la colonne se forma. Carvès en tête. Moi, derrière lui, avec

la boussole, un sextant.

--Voulez-vous marcher? ne dois-je pas vous faire porter?--dit Carvès à

Letchy,--on peut aménager une litière!

Un voile rose passa sur les joues de Letchy.

--Vous ne me connaissez vraiment pas, Carvès,--dit-elle.

Ce fut une terrible marche.

Lentement, nous avançâmes dans l’hallucination de la forêt. Trois

kilomètres le premier jour furent un record, car la piste de Carvès

n’était pas effacée. Mais nous fûmes obligés d’envoyer devant nous une

équipe pour frayer la brousse.

Il y eut halte pour le repas et la sieste. Des mouches énormes

bourdonnaient. La chaleur bandait nos tempes. Letchy était étendue, la

bouche entr’ouverte. Je lui fis boire une cuillerée d’alcool. La marche

reprit à deux heures, jusqu’à la tombée de la nuit. Il fallait préparer

le campement sans perdre de temps, car en un quart d’heure la nuit

s’affaissait sur la forêt, bouchait toutes les issues, calfatait de

ténèbres les moindres interstices de feuillages, vous engluait de poix.

Avant l’obscurité il fallait déblayer un emplacement, désigner le quart,

allumer les feux. Le repas était court. Conserves, de l’eau additionnée

d’eau-de-vie. D’ailleurs, nous commençâmes bientôt à chasser et dès le

lendemain nous mangeâmes d’un agouti et d’un pack. Il valait mieux ne

pas se déchausser pour dormir, ou tout au moins accrocher ses chaussures

à une branche haute à cause des serpents et des insectes pondeurs.

Dès le quatrième jour de marche, Mr Peter Boom donna des signes évidents

d’aliénation mentale. Il contrefaisait des cris d’animaux et déclarait à

ses compagnons qu’il buvait l’or à la bouteille, que son sang se

transformait en or. Ses yeux étaient exorbités; son visage bouffi et

marbré de taches violettes. On l’encadra de deux solides Floridiens qui

faisaient des gorges chaudes à son propos.

La fatigue, la chaleur surtout avaient accéléré l’évolution de cette

folie qui se révélait comme une crise mégalomaniaque. Peter Boom, dans

son délire, nageait dans des flots d’or, répandait l’or sur le monde. La

crise passée, il retombait dans une prostration intellectuelle totale.

Du reste, il continuait à marcher, mécaniquement, en vieux pantin, les

jambes raides, bouffon macabre.

Nous quittâmes la plaine marécageuse pour nous élever à travers la

brousse, par une série d’ondulations boisées. Carvès parut éprouver

quelques difficultés à retrouver la piste, malgré les repères qu’il

avait eu soin de prendre. Ses hésitations, qu’il ne put dissimuler

entièrement, jetèrent un moment de trouble chez les mineurs, lassés par

la route, épuisés par une nourriture médiocre. Nous avions perdu notre

graisse et notre sel à la crique et depuis lors, nous mangions des

viandes assaisonnées de piments sauvages, presque crues.

La soif surtout était torturante. Nous traversions une région

sablonneuse qu’aucune rivière ne rafraîchissait. L’eau des outres était

soigneusement rationnée. Des hommes cueillirent des baies sauvages, de

couleur brune, qui semblaient juteuses, et qui leur firent enfler la

langue.

A mesure que nous approchions de cette fabuleuse Chanaan que

l’imagination de Jérôme Carvès avait dressée devant nous, le mirage

s’affaiblissait. Les natures les plus frustes étaient les moins

découragées, parce que l’illusion avait eu tout d’abord moins de prise

sur elles. La désolation des terres que nous traversions, ces collines

sablonneuses et rougeâtres, pailletées de micas éblouissants sous le dur

soleil, ajoutait à notre lassitude. Des cactus difformes, des plantes

phalliques, hérissées de piquants, ornaient seuls ce paysage inhumain.

Notre colonne offrait déjà l’aspect lamentable d’une horde d’émigrants.

Chacun sentait en lui-même croître sa déception. Quelques noirs jetèrent

leur chargement. Carvès, revolver au poing, les contraignit à le

reprendre, soutenu d’ailleurs par le petit groupe des Floridiens et des

hommes du Nord, plus flegmatiques et roidis par leur orgueil de blancs.

Moi-même, je désespérais! Au bivouac le soir, une morne lassitude me

prostrait. Toutefois je ne pouvais dormir et, dans cette solitude aride,

je songeais à ma verte Dordogne comme l’homme altéré songe au bruit de

la fontaine. Chanaan, Chanaan, n’étais-tu sur ce sol brûlé que l’ombre

fuyante de nos rêves! En vain, je cherchais un réconfort en levant les

yeux vers le grand Jérôme mais je ne découvrais sur son visage qu’une

impassibilité, feinte sans doute, et sous laquelle se dissimulait

l’inquiétude.

Et seule, cette femme, que les mineurs entouraient d’un respect

craintif, qui avait marché, pâle, roidie, elle aussi, par son orgueil,

en tête de la colonne, qui avait tout supporté avec nous--et nul n’avait

jamais entendu une plainte de sa bouche--seule--Letchy tenait bon. Je

pensais que la foi de Carvès, c’était elle qui maintenant en abritait la

flamme dans ses yeux. La Toison d’or! Je flairais déjà chez Carvès un

dégoût de son entreprise, un dégoût non avoué, obscurément enfoui au

fond de son cœur, mais latent. Je doutais de mon ami. L’ardent Jérôme

n’était-il qu’un menteur, dupe un instant de son mensonge, et trop

engagé pour reculer? Déception amère pour mon amitié, si amère que je

m’en ouvris à Letchy.

--Il me semble,--lui dis-je,--que mon ami nous trahit.

--C’est cette pensée qui est une trahison,--me répondit-elle gravement.

Et j’eus honte de moi-même.

Dans le rougeoiement d’un fumeux crépuscule, nous achevions l’étape du

jour, sur un vaste plateau dont le sol semblait irradier la chaleur d’un

four à cuire l’argile. Le vent du sud soulevait une poussière épaisse.

Nos ombres courtes, en file indienne, découpaient leurs effigies

violettes, dans un poudroiement d’or. Comme si j’avais soudain été

projeté hors de la file, je vis passer devant moi toute la colonne

entière, Carvès, Pablo, courbé comme un arc, la pâle Letchy, l’Espagnol,

sa guitare sur son sac, les hommes du Nord, graves et lents, les noirs

avec leurs ballots sur la tête, la nuque droite, et en avant, en tête de

nous tous, gesticulant, apoplectique, tête nue, les veines gonflées sur

son crâne chauve, Mr Peter Boom, l’insensé, notre guide vers Chanaan!

Le clown, halluciné par le paysage torride, s’était détaché de la file,

avait jeté son casque et courait, avec des cris rauques, à la poursuite

de son fantôme. On le rattrapa. Quatre hommes durent le porter jusqu’à

la fin de l’étape.

--Il vaudrait mieux l’abattre,--dit Carvès, qui tourmentait la crosse de

son revolver.

Et il considérait à ses pieds le maniaque, apaisé maintenant, un peu de

bave aux lèvres, et qui se croyait Crésus, de la poussière pailletée

plein les paumes.

Enfin nous sortîmes de ce désert pour replonger dans la forêt. Nous

pûmes tuer quelque gibier. La piste était retrouvée.

--Le placer est tout proche,--annonça Carvès.--Nous y serons demain.

Pendant l’étape de l’après-midi, comme nous glissions silencieusement

sous une voûte de lianes et de feuilles, dans le silence feutré de la

forêt, un frisson parcourut la colonne, qui arrêta sa marche.

--L’oiseau-mineur!

C’était bien le cri de cet oiseau, dont les mineurs savent que la

présence annonce l’or. Car l’or est une puissance mystérieuse, et il

semble que la nature lui fasse une place particulière. L’oiseau était

invisible, mais son chant émouvait les cœurs de ces hommes qui avaient

longuement peiné. Ainsi l’Eldorado n’était plus une chimère. Nous

touchions au seuil de Chanaan et les plus las avaient oublié leur

fatigue.

A la tombée de la nuit, nous campâmes au bord du torrent où nous devions

commencer nos sondages. Un maigre filet d’eau coulait entre des blocs

rouges, au fond d’un ravin. Les mineurs s’activèrent aux carbets; après

le repas, l’Espagnol égrena sur sa guitare la jota aragonaise. Et les

hommes aspiraient lentement la fumée de leurs pipes ou secouaient leurs

cendres dans leurs paumes. Les cimes des montagnes proches se

dessinaient au-dessus de la ravine. Sur un ciel verdissant, une étoile

monta, puis deux; puis un vanneur nocturne cribla des astres au-dessus

de nos têtes. Dans l’âme des chercheurs d’or une douceur obscure

s’éveillait. Un peu de fièvre brûlait dans les veines de tous.

--Nous y sommes, petit,--me murmura Carvès;--le sens-tu?

Il m’avait reconquis.

Le lendemain matin, on s’aperçut dès l’aube, avant de commencer les

travaux, que Mr Peter Boom avait échappé à ses gardiens endormis. On le

chercha de toutes parts. Le fou avait disparu.

Deux hommes, sous la direction de Pablo, explorèrent le ravin. Ils

découvrirent que l’ex-clown était tombé dans une faille d’une trentaine

de mètres qui entaillait le roc. L’ouverture était cachée par des

broussailles. Le malheureux avait dû s’égarer dans un accès de délire.

On retira le corps avec des crampons et des cordes. Carvès assistait à

l’opération. Le souvenir d’un matin semblable où j’avais vu Barju, le

crâne fendu et le nez dans son vomissement étendu de son long sur le

quai de Puerto-Leon, me traversa l’esprit au moment de la trouvaille.

Auprès du cadavre, on ramassa englué d’argile et de sang, un lingot d’or

brut.

Carvès le soupesa:

--Il pèse trois livres,--dit-il.

XII

LE PLACER TARI

Les travaux d’exploitation commencèrent aussitôt. L’étroite vallée au

fond de laquelle coulait le torrent aurifère était formée d’un côté par

une paroi rocheuse hérissée de cactus et de plantes épineuses, de

l’autre par un plan incliné couvert de brousse, formant clairière dans

l’épaisseur de la forêt. On procéda tout de suite au déboisement des

approches. Il fallait des matériaux pour construire nos baraques et pour

établir le barrage et les sluices.

Les arbres tombèrent. Les cris des hommes saluaient la chute des

colosses dont les singes s’étaient échappés, au premier coup de hache.

Parfois un oiseau de nuit, surpris par la catastrophe, essayait de se

dégager de l’amas de feuillage, mais, paralysé par la lumière, les

bûcherons l’assommaient et il demeurait là, les pattes roidies, le

ventre ouaté de plumes grises, gardant encore sa majesté de seigneur des

ténèbres. De petits vampires s’échappaient, battant des ailes; parfois

un nid de mouches vrombissait sous les feuilles.

Les coups de pioche, de marteau et de hache rompaient le silence des

solitudes. Les hommes avaient attaqué la forêt, leurs frêles outils à la

main, autour des larges piliers bruissants d’insectes, de serpents et

d’oiseaux, au pied des troncs surgis de l’humus, nourris par le

charnier, suant la sève, qui poussaient leurs branches--depuis combien

de vies d’hommes--hors de la touffeur de la forêt jusqu’à la respiration

du ciel, les hommes frappaient, abattaient, sciaient, découpaient. La

forêt ne se défendait pas. Ses rejetons repousseraient toujours sur leur

ouvrage. Un jour ou l’autre la liane envahirait les bâtisses de

planches: les madriers éclateraient; des orchidées pousseraient sur les

ais de bois mort; l’herbe glisserait sa tête entre les gravats; le grand

poulpe vert entourerait de ses tentacules les vestiges de la conquête.

La forêt réparerait d’elle-même la meurtrissure. Ainsi m’apparaissait à

l’avance la vanité de notre entreprise devant les arbres abattus.

Et pourtant, l’or était là. Tant de fatigue ne serait pas vaine.

Maintenant il n’y avait plus qu’à ramasser à poignées le métal, à

remplir ses poches, à se sauver comme des voleurs, puis à jouir de tout

ce que cette poudre jaune pouvait donner de plaisir, de puissance,

d’orgueil sur la terre. Ces hommes, réunis de tous les points du vaste

monde, sur les bords de ce torrent, ces audacieux qui avaient voulu

forcer le sort, sur le point d’atteindre leur mirage, étaient pris

maintenant d’une rage d’en finir. Faire vite, mettre le trésor à l’abri,

se payer largement de sa misère et revenir, la ceinture lourde, là-bas

vers les pays enfumés de charbon, où il y a de l’alcool, des filles et

des bars aux lumières crues, en maîtres, en hommes qui ont trouvé de

l’or!

La vue du lingot, souillé du sang de Peter Boom, avait surexcité les

énergies déprimées par la longue route. L’or vierge avait galvanisé les

plus lassés. On se rua au travail. Chacun faisait deux fois plus que sa

tâche, car chacun souhaitait deux fois sa part. En quelques jours, la

brousse fut meurtrie, les arbres coupés, les baraques construites, le

barrage dressé.

Des hommes nus jusqu’à la ceinture se courbaient sur le lit du ravin,

vannant les eaux flaves, le cœur épanoui par cette légère fumée jaune,

qui ternissait le miroir du sluice, et qui était la richesse, la

domination, la volupté et les vices éblouissants des villes.

On trouva des pépites, dans des mottes d’argile, parmi les cailloux du

torrent, dans des creux de roches, comme si une main hâtivement prodigue

les eût laissées tomber au hasard d’une fuite dans un accès de folie. Il

y avait là de quoi accréditer les légendes, les histoires de placériens.

On ne ramassait pas les pépites à la pelle; mais on en ramassait tout de

même un bon nombre, et des belles et des grosses comme une noix. Les

mineurs délaissèrent les sluices pour aller à la recherche de cet or

capricieux qui se dissimulait dans les cachettes les plus imprévues.

Carvès proclamait que cela ne durerait pas longtemps et que les pépites

ne sortiraient pas ainsi toujours toutes seules entre les cailloux et

les touffes d’herbe rousse.

De plus, cette récolte de l’or sans méthode, sans contrôle possible,

avait de nombreux inconvénients. Beaucoup volaient, ne rapportaient pas

l’or qu’ils avaient trouvé. Pourtant, comme une partie des bénéfices du

placer devait être partagée entre les mineurs, les moins heureux

surveillaient les autres, exploraient leurs sacs suspects pendant la

nuit, flairaient les recels, dénonçaient les coupables.

De là des querelles sans fin, des rixes, des coups. L’âpreté des

cupidités individuelles ne cédait pas toujours à la loi du placer. Les

conflits étaient brutaux, empreints de cette sauvagerie qui remonte dans

le sang des hommes, chaque fois que le dieu jaune est en cause.

Le rendement des mineurs, malgré la rapidité avec laquelle s’étaient

effectués les travaux d’installation, était inférieur à ce que Carvès en

attendait. Pour mettre fin à l’anarchie, il nomma une sorte de

contremaître, chargé de la répartition du travail, de la surveillance et

du contrôle, un homme d’une grande force et d’une profonde expérience

des placers, José Yrribaren, le Basque, qui avait roulé dans tous les

endroits où il y a de l’eau boueuse à battre. Le Basque connaissait les

ficelles des voleurs d’or; il savait comment l’on escamote une pépite,

comme on l’avale en toussant, comme on cache la poudre d’or dans les

cheveux et sous l’aisselle: il avait l’œil partout et sur tous. Les plus

légers indices ne lui demeuraient pas inaperçus. Les noirs étaient les

plus portés à la fraude. Il en cueillit trois, le premier jour où il

entra en fonctions. Les gaillards cachaient des pépites entre leurs

orteils.

La vie du placer me rapprocha de ce compagnon osseux, au visage patiné,

aux traits réguliers et fortement modelés, aux yeux gris clair,

silencieux et un peu méprisant, que j’avais remarqué lors de son

inscription à notre comptoir, à Puerto-Leon.

Fidèle aux traditions de la race voyageuse, il était parti à vingt ans

pour les Amériques, dont ses ancêtres guypuscoans furent les premiers

colons.

Le hasard l’avait promené à travers les sierras et les llanos sous le

ciel tropical, de Colon à la Nouvelle-Grenade, travaillant dur,

épargnant strict, ruiné tour à tour par les révolutionnaires et les

gouvernants et n’ayant pas au bout de vingt-cinq ans de mines, de

chantiers, de trimardage, après tant de mois de brousse, de pirogues, de

fièvre, de moustiques et de nostalgie, pu mettre de côté de quoi payer

la petite maisonnette à galerie de bois, blanche et rouge dans la

verdure pyrénéenne, du côté d’Ascain, d’Espelette ou d’Urugne: le rêve

des émigrants du golfe de Biscaye, ce bétail que les compagnies de

navigation entassent, à tant par tête, dans l’ignominie des entreponts.

La vie de José Yrribaren eût défrayé la carrière d’un romancier. Mais

José, comme tous les aventuriers, n’avait ni imagination ni goût du

romanesque. L’aventure existe pour ceux qui la racontent, mais non pour

ceux qui la vivent. Et le Basque ne racontait pas d’histoires. Il

s’était appliqué à faire fortune et n’avait pas réussi. Toute sa

biographie tenait là dedans. Peu à peu, on découvrait par des bouts de

phrases, péniblement arrachés de cette bouche aux lèvres minces, la

trame héroïque de son existence.

Carvès estimait Yrribaren, mais le Basque l’agaçait un peu, en dépit de

tous les services qu’il rendait. C’était ce pli de la bouche où l’homme

passionné qu’était Jérôme croyait lire une raillerie, oh! légère,

indécise--et comme un vague mépris de son agitation. De plus, ses

observations fondées sur un bon sens nourri d’expérience étaient parfois

en contradiction avec les idées de son ami.

José semblait sceptique. Il n’avait pas été ébloui par la découverte des

pépites. Il en avait vu d’autres, de ces Eldorados bientôt vidés. Il

savait combien l’or est capricieux, fantasque, plus fuyant que le vif

argent.

Et Carvès s’irritait de cette désapprobation muette, de cette ironie

supérieure qui achevait en lui, au plus profond, au plus secret de

lui-même, un sourd travail de lassitude. A plusieurs reprises, j’avais

cru deviner que, parvenu au terme de sa poursuite, après tant de dures

vicissitudes, ayant entraîné derrière son mirage nombre de vies

humaines, Carvès était dégoûté de son œuvre. Certes, je ne le croyais

pas capable de fléchir, de nous abandonner, de fuir cette Chanaan dont

il nous avait entr’ouvert les portes. Non, il irait jusqu’au bout,

jusqu’au triomphe final ou jusqu’à la ruine: mais il n’avait plus la foi

qui vibrait dans sa parole, jadis. Eprouvait-il cette satiété des grands

conquérants et des grands artistes, déjà lassés de leur œuvre avant de

l’avoir terminée, parce qu’ils lui ont trop donné d’eux-mêmes et que

maintenant ils la sentent échapper, étrangère, indigne d’eux? Coupe

amère que boivent tous les créateurs, vouant eux-mêmes au néant la tâche

de leur vie. La Toison d’or frémissait sous sa main et voici qu’il

reculait, indifférent, dédaigneux:

--Allons, votre heure est venue, à vous, maintenant. Mon heure est celle

de la chasse; la vôtre, celle de la curée! Moi, j’ai envie de changer de

proie.

Letchy avait deviné comme moi le travail secret qui s’opérait en Carvès.

--Carvès est déjà las de son œuvre,--lui dis-je,--il touche à l’apogée

de son rêve et le voilà dégoûté.

--Je ne l’aurais pas cru,--dit-elle.--Serait-il de ceux qui n’achèvent

jamais?

Les bras nus, décoiffée, à l’ombre du manguier, devant sa case de

feuilles de wara et de lianes, Letchy achevait sa toilette du soir. Le

jour, elle pourvoyait aux besoins de notre petit mess et dès l’aube

souvent partait à la chasse, avec ma carabine. Elle tirait fort bien.

Elle avait voulu travailler au placer, mais Carvès le lui avait

formellement interdit.

--Alors,--avait-elle protesté,--suis-je venue pour faire joujou?

--Vous pouvez nous être utile autrement. Mais la besogne de ces gens-là

n’est pas de la besogne pour vous. Les noirs se feraient une pinte de

bon sang, à voir une blanche à la battée.

Autour de nous, la petite vallée se remplissait d’ombre. Les placériens

avaient quitté leur travail. Quelques-uns étaient étendus devant leur

case, fumant la pipe. Des noirs préparaient leur repas autour d’un feu.

Le ciel étalait au-dessus des feuillages une place d’un vert pâlissant

que ridait le vol des vautours. La rumeur du barrage emplissait le

ravin.

A pas lents, Carvès s’avançait vers nous. Il avait enlevé son casque que

Pablo portait à la main. Le feu du soir embrasa son visage, accusa le

relief du nez courbe, des joues creuses. Il cheminait un peu voûté comme

à l’ordinaire. Il regardait les travaux accomplis, les feux qui

s’allumaient et le repos des hommes. Il y avait de l’ennui dans ses

yeux.

Le Basque vint au-devant de lui, un nègre au bout de chaque bras.

--Encore deux carotteurs,--dit-il.

--La retenue sur leur part, et ne ménage pas les coups de

trique,--articula sèchement Carvès, excédé,--n’oublie pas leurs noms.

--Je les connais tous; je les ai à l’œil,--dit le Basque.

Carvès se détourna sans répondre et s’approcha de nous. Letchy se

réfugia dans sa case, pour renouer sa coiffure.

Tandis que les derniers brasiers fumaient dans l’ombre violette du

ravin, nous demeurâmes, nos trois cigarettes piquées--trois rubis--dans

les ténèbres.

--Combien de temps,--demanda Carvès, d’une voix lente,--combien de temps

va durer ce placer? Il y a déjà moins de pépites. Le rendement de poudre

est mince. C’est un placer de pauvre!

--Mais,--protestai-je,--il faut attendre, on ne peut l’abandonner ainsi?

--Pourquoi pas! Il vaudra toujours à l’A. M. T. le remboursement de son

fonds. A moi, il me faut autre chose. Mon métier n’est pas d’exploiter,

mais de découvrir.

--Les hommes ne marcheront plus. Ils sont satisfaits.

--Les hommes marchent toujours,--ricana Carvès.--Et, si tu veux, tu

pourras rester, pour appliquer la bastonnade à ces nègres paresseux, à

ces chiens qui ne sont bons qu’à chaparder et à porter des ballots.

J’emmènerai les autres.

--Où?

--Plus loin, dans la montagne.

--Mais nous n’avons plus de vivres. Il faut attendre que l’on nous

ravitaille.

--Attendre! La fortune court pendant ce temps-là.

--Seriez-vous impatient, Carvès?--interrogea Letchy.--Moi, j’ai attendu

si longtemps!

Carvès resta silencieux. La braise de sa cigarette palpitait. A cette

lueur, je distinguai son regard fixé sur le visage de la jeune femme.

--Patron,--disait le Basque,--voici la production des battées du jour en

onces. Elle est en baisse sur hier. Chaque jour, elle décroît un peu.

Carvès hocha la tête.

--Que te disais-je?--murmura-t-il.

Et, à José:

--Les pépites?

--On ne trouve plus rien, plus que des cailloux, du quartz, du mica.

--A ton avis?

--Plus une once de poudre dans trois semaines.

--Que pensent les hommes?

--Ils grognent. Quelques-uns vous accusent d’avoir menti.

--Lesquels?

--Je ne suis pas un mouchard,--répondit le Basque.--Ces hommes ont

raison. Nous avons eu confiance. Vous l’aviez vu, le placer! Oh! moi, je

ne vous fais pas de reproche. Je sais les déboires qu’on a avec cette

sacrée poudre jaune. On croit gagner des millions; on a trouvé de l’or,

et puis, pstt, voilà que ça vous coule entre les doigts, vous regardez

dans vos mains; plus rien, la peau! Voilà la vie du chercheur d’or! Si

le métier ne vous plaît pas, soyez rond-de-cuir ou cireur de bottes.

C’est plus sûr.

--Assez!--dit Carvès, intérieurement satisfait.--Des mots inutiles. Eh

bien! non, je ne suis pas votre dupe. Ce placer doit rendre. Et il

rendra! Ou bien vous y crèverez et moi aussi. Demain matin, j’irai

moi-même voir les battées. Bonsoir.

Le Basque s’éloigna dans la nuit, en sifflotant:

_J’ai fait trois fois le tour du monde._

Terre de Chanaan · 第 9 / 12 段