«Il n’a que le temps de débarrasser sa table des dollars, livres et

couronnes qui l’encombrent--toute sa chère vieille monnaie--il barricade

sa porte et attend, revolver au poing, sans plus se soucier de ses

magasins et de sa femme qui, en chemise, courait et hurlait comme une

folle. Les pierres pleuvent sur les murs et les fenêtres. On défonce une

porte; on traîne les vieux ballots, les caisses, tout le bric-à-brac des

entrepôts et on allume dans la cour le feu de joie, qui, tout

naturellement devient un véritable, un formidable incendie. Pendant ce

temps, quelques gaillards, plus ou moins ivres, qui en voulaient à ce

sacré usurier d’Antonio--les mauvaises langues prétendent que c’étaient

des officiers d’Etat-Major--pénètrent dans la maison déjà gagnée par les

flammes. Une porte résiste. Derrière, le Corse guette, son arme bien en

main. Un coup d’épaule, deux, trois coups d’épaule, la porte cède, un

coup de feu; le premier assaillant s’abat, une balle dans la tête. Les

autres, furieux passent sur le cadavre; d’un coup de machete, don

Antonio a la gorge tranchée et s’affale, le nez sur la table encore

jonchée de pièces d’or. Ah! mon ami, alors ce fut la curée. Tout cet or,

on le ramassa dans le sang qui ruisselait de la gorge ouverte, à pleines

mains; on en emplit ses poches, on éventra les sacs, on fit sauter les

caisses de métal: ce fut une bombance d’or! Par terre, le cadavre du

maladroit qui avait passé le premier et le vieux ladre qui râlait. Deux

ou trois coups de bottes dans la figure et tout fut fini: il était

encore riche, le Corse! on le disait ruiné. Mais c’était lui-même qui

avait fait courir ce bruit, par avarice. Ça ne lui a guère servi,

d’ailleurs. Enfin, voilà mes gaillards qui tirent les morts par les

pieds, ferment la porte et laissent brûler le tout. Seulement Diaz

apprend l’assassinat de Sampietri et le vol de son or. Vous imaginez la

colère du Président! Biens du séquestre! Les assassins ont été fusillés

deux heures plus tard, après avoir eu les poches retournées

soigneusement. Avouez, monsieur le Français, qu’il y a une justice à

Puerto-Leon?

--Je l’avoue,--murmurai-je.

--Il paraît que les policiers, perquisitionnant chez don Juan pour

tâcher de pincer Lopez, en ont fait de belles! Mais notre Président est

la justice même. Au revoir, monsieur, et bonne chance pour le placer!

Puerto-Leon se vida en quelques jours du peu qui lui restait de vie. La

dictature serrait la cité dans son poing. La cité agonisante achevait

maintenant de mourir. Tout à l’ivresse de leur prompte et farouche

victoire, Diaz et ses officiers, sous la garde des fidèles «andinos»,

sablaient le champagne, en signant des confiscations et des arrêts de

mort. Vers deux heures, chaque matin, quelques salves, ébranlant les

fossés sonores de la Rotunda, assuraient les habitants, suant la peur

dans leurs lits, de la prompte exécution de ces arrêts.

X

LE «RUSH»

Le paquebot hollandais nous apporta de Trinidad des vivres, des armes et

des munitions que nous eûmes la plus grande peine du monde à soustraire

aux mains des douaniers. L’annonce de notre prime d’enrôlement pour le

placer Eldorado attira vite un grand nombre de mineurs. Carvès les

recevait tous les matins au comptoir, assisté de M. Napoléon Garbure.

Ils arrivaient, isolés souvent, parfois par paquets de trois ou quatre.

La plupart étaient de vieux et solides routiers de la jungle, rompus aux

longues expéditions, aux durs travaux de la mine: ils venaient du

Callao, de Colombie, de la Nouvelle-Grenade, vrais fils de l’aventure

qui avaient rôdé toute leur vie autour de la fortune, qui ne payaient

pas d’apparence, ne racontaient jamais d’histoires, en ayant vécu de

toutes sortes et des plus pimentées. Ils tenaient de l’ouvrier et du

trappeur, portant leurs outils, leur besace et le machete à la ceinture.

Les plus fortunés avaient un fusil en bandoulière--oh! pas un

Winchester--un vieux fusil à pierre, dont le canon était parfois

raccommodé avec du fil de fer ou de la ficelle.

Carvès les triait avec soin; debout, les bras croisés, l’œil mi-clos, à

la manière des maquignons, il dévisageait leurs anatomies, scrutait les

tares, perçait d’un regard le secret des épidermes, estimait le ressort

des jarrets et des biceps, la vigueur des thorax. Il ne voulait pas de

traînards.

--Non, mon vieux. Rien à faire. Et tes varices!

Et le refusé grommelait, protestait, insultait, jusqu’à ce qu’un

camarade payé le poussât par les épaules et débarrassât le plancher.

--Je viens pour le placer.

--Comment t’appelles-tu?

--Jack, ou John, ou Tom, ou Philip.

Ils étaient nés sur les rives brumeuses et glacées du Nord, Scandinaves,

Anglo-Saxons à la peau recuite par la saumure, tannée par le whisky, et

qu’un jour une obscure inquiétude avait arrachés à leur gouvernail, à

leurs filets, à leur bière favorite. Un soir d’hiver, l’annonce d’un

journal lue à haute voix dans l’ombre enfumée du bar, le récit d’un

camarade: cela avait suffi, pour déterminer le «rush»! Le mirage

flottait. La bière et le whisky devenaient fades. On avait envie de se

buter la tête contre la cloison de sapin. Au fond du verre, un reste

d’alcool flambait: une goutte d’or. L’or! à ramasser à la pelle, là-bas,

avait dit le camarade... L’homme étouffait sous le poids de la vie

quotidienne, des objets et des êtres familiers, de tout ce qui nous rive

à notre banc.

Une drôle de chanson que susurrait la nuit très loin, par delà les

plaines boueuses et les eaux noires--une chanson de risque, une chanson

d’homme libre! Et vlan, la porte s’ouvrait d’un coup de poing, refoulait

l’ombre sifflante et glacée. Le «rush» vers la richesse, vers l’inconnu,

la ruée à l’or... Une sirène hurlait dans le port. La pluie mitraillait

les bâches de l’entrepont, qui claquaient en coups de caronade. Des tas

de chair, de membres qui grouillent, des visages violacés, des corps

grelottants, trempés d’eau, des femmes qui pleurent, des enfants qui

hurlent... et des hommes libres qui entendent, à travers la grande

plaine de la misère, l’autre chanson, la drôle de chanson, celle du

risque, par delà les flots que bientôt baignera la lumière. Allons, il y

a encore du bon dans la vie, tant qu’on peut partir! Et le mirage

chemine, comme la colonne biblique, devant l’étrave du bateau

d’émigrants.

--Et toi, comment t’appelles-tu?

--José Yrribaren, Basque. Trente ans de voyages: Bolivie, Colombie,

Equateur, le Brésil. Dix fois fait fortune: dix fois ruiné; volé par les

gouvernements, volé par les révolutionnaires, ayant crevé la faim, crevé

la fièvre. Ah! je connais le placer! Cinquante-quatre ans et je remonte.

Ne craignez rien! Les jarrets de Basque, ça connaît la route.

Carvès limita les enrôlements au nombre de trente. C’était plus que

suffisant, dit-il. Chaque homme devait emporter ses vivres. On

remonterait le fleuve en pirogue, pendant quatorze jours.

Une fois la liste d’enrôlement close, Carvès réunit ses hommes.

Nous offrîmes une tournée de tafia.

--Pour l’Eldorado!--cria Carvès.

--Hip! Hip! Hurrah!--tonnèrent les mineurs.

L’Espagnol décrocha sa guitare, égratignant _la Marseillaise_, prit la

tête du cortège qui se déroula paisiblement par la Calle Mayor, sous

l’œil de la police nègre.

--Ils sont contents,--dit Carvès,--un peu d’alcool, un peu de musique et

beaucoup d’illusion!

Nous étions assis parmi des caisses clouées qui répandaient un parfum de

bois sec. Sur la table, les verres salis et des flaques d’alcool. Le

jour baissait. Par la porte ouverte rayonnait le feu du crépuscule et la

brise de mer soulevait la sciure répandue sur le seuil. Un perroquet se

gargarisait, gonflant sa gorge verte. Sur le pourpre écran du soir, une

ombre se découpa.

C’était Letchy. Elle s’assit près de nous. Elle me parut amaigrie.

--Vous? m’écriai-je.--Et d’où venez-vous? Après les affaires que nous

avons traversées! Je craignais que vous ne fussiez en prison!

--Je ne pouvais vous rejoindre! D’ailleurs, cela valait mieux pour vous!

Grâce à Dieu nous voilà tous réunis!

Carvès observait la jeune femme et demeurait silencieux.

--Voilà,--dit-elle brusquement, en frappant la table de sa main, qui

était robuste et bien soignée.--Service pour service--et elle regarda

Carvès droit dans les yeux--emmenez-moi avec vous!

Carvès sursauta.

--Une femme. Y pensez-vous?

--Je ne suis pas une femme. Vous devez vous en douter? Je suis un être

sans sexe, rompu à toutes les fatigues. N’ayez pas d’inquiétude à mon

égard. Le cirque Wang! Vous savez ce qu’il en est advenu. Cupidon s’est

enfui sur la _Mariquita_, en prenant à son bord, sur la côte,

l’ex-président qui avait flairé la mauvaise brise. Van Sleep, Carolina,

Peter Boom, arrêtés d’abord, ont été relâchés. Ils seront rapatriés

grâce au ministre des Etats-Unis. Le Chinois est poursuivi. Mais le

diable seul sait où il s’est fourré! Que vais-je devenir? Moi aussi je

veux chercher fortune.

Et souriante, elle se tourna vers Carvès.

--La Toison d’Or! Pourquoi pas! Allons, soyez généreux! je ne vous

demande qu’une place dans la pirogue, qu’un coin au bivouac. J’ai la

foi.

Carvès se taisait. Puis, sèchement:

--Soit! Je n’oublie pas que je suis votre obligé. Venez. Mais vous savez

ce qu’on risque.

Elle haussa les épaules.

--Et don Juan?--demandai-je,--qu’est-il devenu dans la bagarre?

--Don Juan... Je ne sais... on dit qu’il a pris la brousse avec Miguel.

Allons, c’est entendu... je pars... A bientôt, mes compagnons de route.

Carvès frappa du poing sur la table.

Huit jours plus tard, à trois heures du matin, les pirogues de

l’A. M. T. sous la direction de Jérôme Carvès, prospecteur,

s’ébranlèrent lentement dans la pâleur de l’aube. Nous étions au

complet, rassemblés sur la berge depuis minuit. Les hommes n’avaient pas

allumé de feux; ils buvaient ou fumaient leurs pipes, sans bruit.

L’Espagnol égrenait sur sa guitare des mélodies indiennes qu’il avait

apprises pendant la récolte du café, sur les bords du rio Parana. Les

cœurs simples des hommes qui allaient partir s’ouvraient à la sérénité

de l’heure. Le chant des crapauds flûtait vers les étoiles. Comme la

nuit où j’avais accompagné Carvès pour son premier départ, je distinguai

la masse de la forêt, dont l’épaisseur barrait l’horizon d’une ligne

plus sombre que le ciel. Une vapeur blanche, qui montait du fleuve,

ouvrait une brèche dans cette muraille, indiquant le chemin que nous

allions suivre.

Le chargement des canots s’opéra en bon ordre, à la lueur des torches.

Chaque pirogue avait son numéro de marche; les mineurs étaient répartis

avec une stricte discipline. Carvès se révélait un chef ne négligeant

aucun détail.

Un homme déboucha de l’ombre, réclamant Carvès avec un terrible accent

anglais. Il semblait essoufflé par une course précipitée, un baluchon

sur le dos; on le conduisit au chef.

--Je suis Peter Boom, l’ancien clown, du cirque Wang. Je voudrais partir

avec vous.

--Vous auriez pu vous décider plus tôt?

--Sans doute. Ne m’abandonnez pas, sir, j’ai confiance en vous.

--C’est bien,--dit Carvès.--Trouvez une place. Vous connaissez les

conditions. Vous avez ce qu’il vous faut, j’espère.

Un clapotis léger révélait dans les roseaux le glissement du Fleuve vers

la mer. Des torches, au bout des bras tendus dans le noir, secouaient

des étincelles sur l’eau naphteuse.

Carvès donna l’ordre d’embarquer.

Soulevée par une force profonde, notre pirogue tira sur son amarre qui

gémit de l’effort. Un courant marin refoulait la poussée du Fleuve.

C’était le jusant qui montait. L’Océan nous portait à la Forêt.

Carvès quitta la berge le dernier. Il considéra la file des embarcations

dont les rameurs se tenaient prêts, la courte pagaie en main.

--All right!

Là-bas derrière nous, le phare de Puerto-Leon veillait au seuil de la

mer.

Un coup de sifflet. Les pagaies plongèrent en cadence. Un frisson courut

le long des berges.

Par delà la muraille de la forêt, une clarté souterraine irradiait

l’horizon, au ras des cimes dont les rameaux s’incisaient, fresque noire

et menue, sur le transparent auroral. Les ténèbres étaient maintenant

poreuses de lumière. Devant nous, un voile recouvrait encore le monde,

comme un rideau derrière lequel quelqu’un s’approche, portant une

lampe...

TROISIÈME PARTIE

LA CONQUÊTE

XI

LE CHANT DE L’OISEAU

Les fumées du campement montaient dans le demi-jour crépusculaire. Les

pirogues avaient été amarrées en file parmi les roseaux qui, sous le feu

du soir, dardaient leurs lances vers le ciel. Chaque embarcation avait

construit sur la berge son carbet de feuillages, suspendu ses hamacs,

allumé ses feux. La brousse, les herbes où se cachent les serpents,

avaient été brûlées, et d’âcres odeurs traînaient mêlées au brouillard

qui se condensait au ras du fleuve, s’étalait en nappe blanchâtre sur la

rive. A la cime des arbres, bronze et cuivre, des perroquets jacassaient

encore.

Sur la sombre verdure, qui formait au-dessus du fleuve deux falaises

presque lisses, des aigrettes venaient s’abattre, sans bruit, pareilles

à des flocons de neige. Des plongeurs gris filaient au ras de l’eau,

disparaissaient sous les palétuviers dont les tentacules s’arc-boutaient

dans la vase. La nuit se massait déjà entre les troncs et les lianes; la

jungle palpitait de battements d’ailes, de cris étouffés, de murmures

d’oiseaux, de pépiements qui roulaient en gouttelettes sonores à travers

les feuillages, s’étranglaient net dans le poing du silence refermé sur

la forêt.

Autour des feux échelonnés sur la rive, les mineurs étaient assis,

nettoyant leurs armes et leurs outils qu’une rouille tenace rongeait.

Quelques-uns sifflaient: la plupart étaient silencieux. Des noirs

revenaient de la corvée de bois, leur charge sur la tête, défilant sur

l’écran du crépuscule, comme des chauffeurs devant la gueule d’un four.

La chaleur avait pesé, tout le jour, sur les nuques des rameurs, perçant

les casques, baignant de sueur les échines courbaturées, roidies par

l’immobilité des pirogues. Le soleil avait martelé sans répit l’acier

aveuglant des eaux. Et, ce soir-là, la même lassitude engourdissait nos

membres et nous repliait sur nos songes.

Seul, parmi nous, Pablo le métis ne paraissait pas accablé. Il était

chargé de préparer les repas pour Carvès, Letchy et moi et de prendre

soin de nos carbets. Vêtu à la manière des mineurs, de toile bleue, sans

autre couvre-chef qu’un foulard noué sur la nuque, un anneau d’or à

l’oreille, il allait, venait, s’affairait, mettant du bois au feu, de

l’eau dans la marmite. Ses soins les plus empressés étaient consacrés à

Letchy pour qui il semblait nourrir un fidèle attachement. A chaque

débarquement, il l’emportait entre ses bras, pour qu’elle n’enfonçât pas

ses chevilles dans la vase. Il couchait au travers de son carbet, le

fusil en main, vrai chien de garde, attentif à tous ses besoins, au

moindre signe. Carvès plaisanta:

--Miss Letchy a emmené son valet de chambre!

Pablo avait une manière de planter son machete à vingt mètres dans une

cible d’écorce, large comme un dollar, qui lui valut beaucoup de

considération.

Depuis quatorze jours et quatorze nuits, nos pirogues remontaient le

fleuve monotone chargé de vase, qui avait depuis des siècles et des

siècles ouvert sa lente trouée dans les ténèbres de la forêt; nous

étions habitués au rythme régulier des heures cadencées par le chant des

pagayeurs, au clapotis des eaux battues par les palettes de bois.

Carvès, Letchy, Pablo et moi faisions partie de la première embarcation,

assis les uns derrière les autres, parlant peu. Le fleuve et la forêt

rendent les hommes silencieux.

A mesure que nous pénétrions plus profondément dans les solitudes, nous

sentions tous, plus ou moins obscurément, une présence. Notre silence et

notre gravité étaient les preuves qu’une nature formidable agissait sur

nous. La trouble nappe du fleuve, les enlacements des lianes, les vagues

innombrables des feuilles étendaient devant nos yeux un rideau

d’apparences derrière lequel nous pressentions, non sans angoisse, une

force illimitée, éternelle et menaçante.

L’air du soir apportait à nos narines, avides de fraîcheur, l’immense

senteur de la forêt; c’était une vague qui déferlait vers nous, ombres

falotes ballottées sur quelques ais de bois, une vague de parfums et de

puanteurs qui avait tour à tour gonflé les horizons feuillus, léché

l’humus pourrissant, balayé les cavernes des fauves, éraflé d’un coup

d’aile la face plate et irisée des marécages: une vague où s’étaient

fondues les vierges émanations des solitudes et l’odeur de la plante qui

pousse, de l’œuf qui éclôt, des semences tièdes; une vague chargée de

pollens, engluée de miels sauvages, d’âcres fécondités, d’aphrodisiaques

végétaux et animaux.

Et cette bouffée, trop forte pour mes poumons, nous grisait et nous

écœurait tout à la fois. Elle pénétrait notre être comme la moindre

parcelle de ce vaste univers, que je commençais à comprendre du jour où

je ne cherchais plus à l’expliquer.

Volupté de s’anéantir dans ce travail de mort et de création que l’Etre

accomplit en une inutilité absolue, terrifiante seulement pour nos

cervelles!

Depuis des milliers et des milliers de siècles, depuis le temps où les

grands sauriens avaient apparu sur les marécages, les flamants roses

prenaient leur vol en fer de lance, glissaient au ras du fleuve,

montaient d’un même essor et s’inclinaient, pareils à une voile de

pourpre triangulaire, sur l’aube transparente.

De même, depuis des âges, les boas majestueux se balançaient, déroulant

leurs anneaux, le long des berges, et depuis que les premiers hommes

rouges avaient lancé les premières pirogues, les serpents les avaient

regardés passer avec leurs yeux de pierres précieuses. Dans la vase

grouillaient, depuis des millénaires, des caïmans dont la mâchoire

claque si lugubrement la nuit, ces fakirs de la boue à la carapace

incrustée de mousse, de fleurs et de minuscules crustacés, les pirayes

courtes, les poissons électriques, les poissons épineux et chargés de

venin, et la tribu des araignées, des mille-pattes, aux crocs doubles,

les grappes de sangsues: tout ce monde guettait dans le limon du fleuve,

parmi les plantes décomposées dans la vase criblée de bulles d’air,

guettait depuis les grandes catastrophes, le passage d’une proie. Et

depuis quelles aurores immémoriales, dans la pénombre de la jungle,

venaient, la bouche baveuse, du même pas de velours, les narines

dilatées vers les abreuvoirs des criques, les grands fauves, maîtres des

solitudes! Depuis quand!

Ici rien n’avait changé. Tout datait d’avant la pensée. La loi était

celle de l’instinct; le coup de griffe, le coup d’aile avaient le sûr

déclenchement d’organismes parfaits, une précision mécanique. Les

plumages du perroquet, du flamant, de l’aigrette, réalisaient la joie de

la couleur pure, neigeuse, écarlate ou flamboyante. Enlaçant les muscles

tordus des branches, accrochées aux lianes pleureuses, des orchidées

gonflaient leurs pistils, étalaient leurs chairs soufrées, violettes,

orangées, striaient de lueurs la densité visqueuse de la forêt,

suspendues en guirlandes d’un arbre à l’autre, palpitant comme des

sexes, moites comme des peaux en sueur, rigides de désirs, étranges

fleurs où la nature avait concentré la plus capiteuse volupté de ses

charniers, et qui, mi-bêtes, mi-plantes, oscillaient, lampes des grandes

voûtes, aux confins de deux règnes.

Malgré l’accablement de la journée, l’obsession des moustiques, nous

demeurions de longues heures, Carvès, Letchy et moi, étendus dans le

rayon protecteur du brasier qui tirait tour à tour de l’ombre le visage

de l’un ou l’autre, causant parfois, parfois nous contentant d’écouter

les rumeurs nocturnes, le froissement des roseaux et des palétuviers, le

hululement des oiseaux de nuit, le beuglement du crapaud-bœuf, le

cheminement sourd de tout ce qui glisse, rampe, creuse sa voie, enfouit

son butin, étrangle sa proie. Hors le cercle du feu commençait le règne

de la nuit féconde en entreprises, en guet-apens, en agonies.

Une fois les ténèbres refermées sur la jungle, une seconde vie plus

féroce encore commençait; un peuple de rôdeurs envahissait l’ombre; des

serpents déroulaient leurs anneaux vers les nids endormis; des mufles

invisibles flairaient les traces plus odorantes que le jour; des

fouisseurs patients creusaient des galeries; des millions de poux actifs

rongeaient les géants à la triple écorce qui s’écrouleraient en poudre,

par quelque nuit semblable. La destruction poursuivait son rythme,

abritée de la lumière, trahie seulement par le craquement d’une branche,

un râle étouffé, un appel lointain, les pas sourds de la faim et du

meurtre.

Certaines nuits, le flux et le reflux des rumeurs, le halètement de la

forêt et le clapotis des eaux semblaient quelques instants suspendus. Et

c’était alors, comme une trouée de silence, un abîme qui s’ouvrait sous

nos esprits, une chute vertigineuse dans le néant.

Pour Carvès, la forêt était un terrain de lutte. Alors que Letchy et moi

éprouvions dans la solitude une fureur d’anéantissement, Carvès

concentrait tous les éléments actifs de sa personnalité pour vaincre cet

être dont la présence nous obsédait tous les trois. Le spectacle de ces

régions vierges lui révélait l’effroyable gaspillage d’une nature

aveugle, qu’il appartenait à l’homme de mater et d’asservir. Il ne se

perdait pas dans des considérations métaphysiques, mais se contentait de

murmurer en lui-même: «Je serai plus fort que toi», comme s’il

s’agissait de terrasser un adversaire tapi dans le fourré de la jungle,

embusqué au tournant du fleuve. Assis à l’avant de la première pirogue,

ses yeux fouillaient l’interminable route d’eau que lentement,

lentement, nous remontions, vers les montagnes, vers les trésors de la

légende: l’or, le platine et l’émeraude. Et il nous semblait parfois que

nous étions entrés dans un champ magnétique, qu’un courant aimantait nos

barques et nos destinées vers ces cimes cruelles.

--Je sens l’or,--disait Carvès, certains soirs.

Et il reniflait. Et les hommes flairaient l’or avec lui, si grande est

la puissance du mirage.

Nous arrivâmes enfin à la Crique Salée d’où nous devions prendre la

brousse. De là partait la piste suivie par Carvès et Barju. En

débarquant, une des pirogues se retourna et nous perdîmes la moitié de

nos vivres de conserve.

--Ce sont les noirs qui ont fait le coup,--dit Carvès,--pour avoir moins

de poids à porter.

On travailla au débarquement en plein soleil, les pieds dans la vase. Au

crépuscule, les maringouins nous collaient aux épaules par grappes. Les

pirogues prendraient dès le matin la route du retour. Le corps à corps

avec la forêt allait commencer.

--Le but est proche,--nous disait Carvès au bivouac.--Ma piste doit être

encore marquée.

Il fit distribuer une large ration de tafia au campement. Les hurrahs

s’élevèrent en l’honneur de l’ouvreur de pistes.

Les fumées des braseros garnis de bois vert et humide vous prenaient à

la gorge, mêlant leur âcreté à l’odeur des viandes rôties sur des

pierres chaudes, des graisses brûlées, des pipes de tabac fort, des

toiles baignées de sueur. Les hommes étaient étendus sur leurs

couvertures, dans une lassitude de bétail.

La Crique Salée était une anse du fleuve, où venaient aboutir plusieurs

arroyos. La région s’annonçait marécageuse et malsaine. La fièvre

tentait ses approches: elle rôdait aux abords du cantonnement, fantôme

aux vapeurs blanchâtres, traînant aux basses branches, fumant de la

terre saturée d’eau.

La muraille de la forêt contournait une lagune où poussaient des

roseaux; leurs pointes noires chargées transperçaient un baudrier de

ciel vineux au ras de l’horizon.

--Voyez-vous,--dit Carvès en indiquant les hommes couchés,--les feux,

les abris de feuillages, ça n’est pas gai, comme paysage! Eh bien! ils

sont bien contents. Ils ne trouvent pas la vie mauvaise. Rien ne les

attache, ni famille, ni fortune--cette fortune qu’ils cherchent sans

trop d’illusion, qui depuis des mois, qui depuis toute sa vie. Ce soir,

la pipe est bonne; tant pis si la terre est dure et l’eau saumâtre...

Tiens, tiens, mais c’est Mr Peter Boom qui a les honneurs de la soirée!

Terre de Chanaan · 第 8 / 12 段