un front buté, étroit, de petits yeux verts, et la nuque fort
congestionnée.
Carvès tendit la main à Miguel qui la serra, sans un mot.
Nous passâmes dans une véranda où la table de jeu était préparée. Des
boissons rafraîchissantes dans des seaux d’argent. Carvès s’assit le
premier. Ses longues mains caressèrent le tapis avec douceur. Puis d’un
coup sec de l’échine, il rapprocha son fauteuil.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L’heure était avancée. Dans le salon, les bougies s’éteignaient. Sous la
véranda, deux candélabres éclairaient encore un tapis vert sur lequel se
penchaient le masque rond et noir du capitaine Cupidon, le visage
sanguin de Miguel Sampietri, la face longue et jaune de don Felipe et le
profil vulturin de Carvès.
--Brelan de rois,--annonça Miguel Sampietri.
Il se renversa sur sa chaise, abattant des cartes:
--Joueriez-vous aussi votre placer, monsieur Carvès?
VIII
UN BILLET A ORDRE
Carvès perdit ce soir-là dix mille dollars, le montant du chèque touché
la veille à la Brasilian Bank.
Le lendemain matin, je me rendis machinalement au bureau du placer.
J’étais en proie à un désespoir morne, sans révolte. Il n’y avait qu’à
se soumettre, à attendre que la chance tournât. Comment payer leur
avance aux mineurs qui venaient s’inscrire? Justement il en arriva deux
ce matin-là, deux Floridiens qui avaient travaillé à Callao et que le
placard avait attirés. Deux grands gaillards à peine vêtus, le fusil en
bandoulière, le «machete» à la ceinture. A tout prix il fallait éviter
que l’affaire s’ébruitât, ou tout notre crédit s’effondrait. Avec ce qui
restait en caisse je réussis à payer ces hommes.
Notre comptoir était un hangar assez sombre. La porte donnait sur une
rue voisine du port; elle restait toujours ouverte, le matin, et
découpait un grand rectangle rouge vibrant de soleil. Deux tables de
bois, sur lesquelles étaient posés quelques échantillons des pépites
rapportées par Carvès, deux registres, une jarre d’eau, et une bouteille
de whisky pour trinquer avec les contractants. Tel était notre modeste
ameublement. L’idée qu’il nous faudrait quitter ces pauvres choses me
serra le cœur: cette bicoque avait abrité de grands espoirs.
Letchy entra en coup de vent.
--Est-ce vrai,--me dit-elle à brûle-pourpoint, sans autre
préparation,--est-ce vrai que Carvès a perdu dix mille dollars chez don
Juan, hier soir? La chose se sait en ville. Les mineurs sont furieux.
Ils prétendent que Carvès est ruiné, que l’expédition n’aura pas lieu.
Miguel Sampietri envoie des gens à lui dans les bars pour conseiller aux
placériens de garder l’avance qu’ils ont touchée et d’aller faire
fortune ailleurs. Vous êtes flambés, si ces rumeurs s’accroissent, on
vous fera un mauvais parti. Les mineurs n’aiment pas la plaisanterie. Le
gouvernement ne sera pas fâché de mettre son nez dans une affaire qui
l’intéresse. Enfin, voilà! vous avez glissé sur la peau d’orange. Pour
une misérable partie de poker!
--Letchy!--dis-je.--Je ne suis qu’une victime!
--Une victime! Une victime! Laissez donc ces mots pompeux. Une victime!
oui, de votre faiblesse, de votre incapacité à prendre une décision.
--Vous êtes sévère!
--Il fallait retenir votre ami par le bras, fermer sa porte à clef, que
sais-je? Vous saviez qu’il était joueur. Mener un joueur devant un tapis
vert, c’est bien pis que de mettre une allumette dans une botte de
paille. Et vous étiez averti!
«Maintenant, vous êtes à la veille d’être ruinés, déshonorés, jetés en
prison! Ces dix mille dollars, n’est-ce pas, c’est l’argent de la
caisse?
Je baissais la tête.
--Alors, la prison! Et quelle prison! Tous vos ennemis--et Dieu sait si
vous en avez, sans les connaître--vont se ruer sur vous. Que va faire
Carvès?
--Je ne sais. Aller chez don Juan!
Letchy éclata de rire.
--Le plus naïf des hommes! Et savez-vous ce que va faire don Juan?
--Non.
--Le renvoyer au vieil Antonio, à l’avare. Ah! ah! La bonne histoire. Et
don Antonio acceptera de donner les dix mille dollars, mais contre la
cession des droits de Carvès sur le placer et sa substitution à Carvès
comme agent de l’A. M. T. C’est clair comme l’eau de roche. Bien joué,
n’est-ce pas? Il vous coûte cher, le brelan d’hier soir. Et c’est tout
ce qu’il a trouvé, Carvès?
Je haussai les épaules.
--Enfin, comprenez-vous la gravité de votre situation. Comprenez-vous
que vous pouvez laisser vos os à la Rotunda de Puerto-Leon, et que, dans
la plus heureuse hypothèse, il vous faudra vous faire rapatrier, et
revenir en France, comme des gueux?
--Oui,--balbutiai-je machinalement,--il faut agir, agir au plus vite.
--Des mots que cela! Ne trouverez-vous donc jamais que des mots? Ce sont
des dollars qu’il faut! Les avez-vous?
--Hélas!
--Eh bien! je sais quelqu’un qui les a, qui consentira à un prêt. Le
placer est une garantie--insuffisante, car il ne garantit pas la
moralité de Carvès. Mais cette personne a confiance. Carvès remettra
l’argent dans la caisse de l’A. M. T.
--J’en suis sûr,--répondis-je.--Je le garantis sur ma vie, sur ma
liberté; je m’en porte caution. Carvès est un honnête homme. Il a été
victime de sa passion.
--Toujours des phrases,--fit-elle visiblement impatientée. Prévenez
votre ami qu’il ne tente aucune démarche, aucun acte prématuré. Qu’il
fasse le mort. Ce soir, les dix mille dollars seront dans votre coffre.
--Mais Letchy, cet argent...
--Ne vous en préoccupez pas!
Elle sortit, précipitamment.
Je ne revis Carvès qu’à l’heure du déjeuner. L’histoire du poker avait
dû faire le tour de Puerto-Leon. M. Breitkopf nous lançait des regards
soupçonneux et se carrait dans une morgue pleine de dignité.
--Nous sommes à la baisse,--me dit Carvès.
Une chose m’étonnait, c’est que Carvès ne manifestât pas le moindre
remords d’avoir risqué et perdu des fonds qui lui avaient été confiés.
Pas une allusion à cet acte--la plus parfaite indifférence! Un
détournement! Le vilain mot! Et d’ailleurs, l’argent n’est-il pas fait
pour être détourné. Le meunier amène l’eau à son moulin. La malchance
s’en était mêlée. Une gaffe, rien de plus. Et rien d’autre à faire que
d’essayer de la réparer. Mais si l’on ne réparait pas! Bah! Il y a
toujours une solution et souvent plusieurs, que l’on ne saurait prévoir.
Telle était l’insouciante doctrine que je dégageais des paroles de
Carvès, de ses gestes, de sa physionomie. Alors que j’étais épuisé par
les incidents de cette nuit, Carvès lui, était frais, souriant, et
mangeait de bon appétit les ragoûts infernaux apprêtés par le chef noir
de M. Breitkopf.
Le plus fort, c’est qu’en effet, il y avait une solution imprévue,
invraisemblable--une solution tout de même.
--Nous sommes sauvés,--dis-je brusquement.
Et je racontai mon entrevue avec Letchy.
Il ne se montra pas enthousiaste.
--Hum!--fit-il, maussade.--Et d’où sort-il cet argent?
--Dame,--m’écriai-je.--Il me semble que nous n’avons guère le droit de
faire les difficiles.
--Ça dépend! Mais je voudrais bien savoir où cette dame de cirque
trouvera ses dix mille dollars! Simple curiosité!
--Cette dame de cirque,--repartis-je irrité,--nous évitera peut-être de
coucher demain soir à la Rotunda.
--Plaisanterie! mon cher. Mais au lieu de coucher demain soir à la
Rotunda, nous pourrions peut-être y coucher, ce soir même en acceptant
la proposition de miss Letchy, acrobate. Diable! c’est à considérer!
--Je ne te comprends plus,--dis-je, un tremblement dans la voix.--Tu
nous ruines! Tu joues avec ta vie, avec la mienne. Rien ne compte pour
toi. Tu nous perdras.
--Ecoute, mon petit,--fit gravement Carvès.--La vie n’est qu’un jeu,
après tout, et les chances tournent. Déveine aujourd’hui, et veine
demain! N’aie pas peur! Je ne jouerai plus jusqu’à ce que nous soyons
riches. Mais à quoi bon revenir là-dessus. L’A. M. T. ne perdra pas un
sou. Comment? je n’en sais encore rien!
--Jérôme! Au nom de notre amitié, trouve-toi ce soir au rendez-vous.
J’ignorais où Letchy prendrait cette grosse somme, mais je savais
qu’elle ne s’était engagée qu’à bon escient. Il n’y a que l’amour
capable de réaliser l’impossible. Letchy aimait Carvès. Elle avait
d’ailleurs une façon bien spéciale d’aimer, qui était de fuir mon ami,
de ne jamais lui parler, ou de le traiter, comme tout à l’heure, en
termes durs et méprisants.
Toujours est-il que Jérôme pressentait cet amour qui rôdait autour de
lui, flairait cette odeur, comme il flairait le fauve dans la jungle et
se tenait sur ses gardes. Non pas qu’il se crût lié par un service
rendu. J’avais constaté plusieurs fois que Carvès faisait peu de cas de
la reconnaissance: il ne croyait guère au désintéressement d’un
bienfaiteur, encore moins d’une bienfaitrice.
--Ma foi,--dit-il, puisque tu y tiens, je serai là. Mais je signerai un
papier. Je lui paierai les intérêts dès le début de l’exploitation et je
ne serai pas long à la rembourser. Qu’elle ne croie pas m’imposer une
obligation éternelle.
Carvès n’oubliait pas que les liens qui attachent celui qui oblige à son
obligé sont plus forts que les liens inverses. Il craignait que ce
sentiment obscurément pressenti chez Letchy ne devînt plus aigu, plus
absorbant, du jour où celle-ci l’aurait sauvé. Il serait alors un peu sa
chose, ce qui l’humiliait.
Mais la proposition était si inattendue, si merveilleusement opportune!
A six heures, Letchy frappait à ma porte. Elle portait son éternel
costume kaki. On distinguait à peine quelques frisons roux sur ses
tempes. Elle tenait un petit portefeuille de cuir à la main.
--Voici,--dit-elle simplement.
Et elle posa l’objet sur la table.
--Je vais chercher Carvès.
Carvès s’inclina froidement.
--Je vous remercie, madame,--dit-il,--de vouloir bien m’aider à sortir
d’une situation difficile.
--Vous avez besoin de dix mille dollars, je vous les prête.
--Cet argent, madame, vous excuserez cette question, est-il votre
propriété personnelle? Ou bien, servez-vous d’intermédiaire à un prêteur
étranger?
--Monsieur, je vous répondrai tout d’abord que lorsqu’on tend une perche
à quelqu’un qui se noie, ce dernier ne demande généralement pas à quel
arbre la perche a été coupée. En second lieu, cet argent est à moi,
c’est moi qui vous l’offre. Libre à vous de le refuser, si son odeur ne
vous plaît pas.
Carvès était dompté. Il se tut.
--Bien,--dit-il,--je vous ferai un reçu de trois mois, à valoir sur les
premiers revenus du placer Eldorado--en bonne et due forme--avec quinze
pour cent d’intérêt.
--Faites ce que vous voudrez, monsieur. Je ne m’entends guère à ce genre
d’opération. Employez cet argent à votre entreprise. Qu’il circule!
Qu’il roule! Qu’il prenne l’air de la grande brousse. Avec lui, vous
rapporterez de l’or, mais de l’or vierge, celui-là, de l’or tout pur,
tout neuf, sans tache.
Carvès libellait un billet.
--Merci,--dit Letchy.--Adieu, messieurs.
Carvès voulut l’accompagner, mâchonnant des remerciements, des excuses,
gêné par cette manière brutale, cavalière.
--Non, je vous en prie, je connais le chemin!
Dans le patio de l’hôtel, je la rejoignis, je lui pris les mains.
--Letchy! c’est magnifique ce que vous avez fait là. Mais j’ai peur!
--Peur!--fit-elle méprisante.--Est-ce que j’ai peur, moi?
Elle tira du revers de sa manche le billet à ordre signé par Carvès, le
roula entre ses doigts, et enflamma une allumette. Le papier brûlait
lentement au bout de ses doigts. Elle s’en servit pour allumer une
cigarette. Un peu de cendre noirâtre tomba à terre, qu’elle dispersa de
la pointe du pied.
Le lendemain, le placard du «Placer Eldorado» était changé. On lisait:
_A. M. T._
«_Les inscriptions pour le Placer Eldorado ne seront plus reçues après
le 25 du mois. Une prime de 20 p. 100 en sus des frais d’équipement
sera allouée aux mineurs qui se présenteront avant cette date._»
--C’est un rude homme, ce Carvès!--déclara Archie W. Mackinson, au bar
«La India», «_select house_» de Puerto-Leon où se retrouvaient les
notabilités à l’heure du cocktail, des planteurs, des officiers
d’état-major du général Diaz.
--Oui, c’est un homme!--dit Vicente Perros, lieutenant du port.--Le
gouvernement devrait se l’attacher, un homme qui peut perdre dix mille
dollars, cinquante mille bolivars dans sa nuit et se réveiller frais et
dispos.
J’étais venu à «La India» pour prendre le vent de Puerto-Leon. C’était
un salon très obscur, très doré, avec des comptoirs couverts de
bouteilles colorées, des tables de zinc, un nègre barman en veste
blanche, agitant son shaker de nickel. On servait des alcools et des
petits sandwichs salés. L’endroit suait le spleen, la torpeur coloniale.
Les deux ou trois journalistes de la ville y cherchaient l’inspiration
officielle. L’un d’eux, un grand garçon déluré, trop élégant, s’avança
vers moi.
--N’auriez-vous pas,--me dit-il,--une photographie de M. Carvès?
Le lendemain, _El Dia_, journal indépendant de Puerto-Leon, publiait le
portrait de Carvès, et un article intitulé: «Un grand homme d’affaires à
Puerto-Leon.»
--Quel coup de réclame!--riait Carvès.
M. Breitkopf nous offrit une tisane fantastique décorée du nom de
champagne «véritable _sekt_, messieurs», et but à la santé de
l’Eldorado.
Tout nous souriait.
«Grâce à Letchy», pensai-je.
Mais je ne voulais pas mécontenter Carvès. Je ne lui avais pas raconté
l’histoire de la cigarette allumée à son billet. Il eût été furieux!
Mon ami était maintenant l’homme le plus populaire de Puerto-Leon.
IX
LE FEU AUX POUDRES
Le Cirque Wang avait de nouveau dressé ses tentes sur la place de la
Liberté. En dépit de l’atmosphère orageuse qui pesait sur la ville,
Puerto-Leon s’apprêtait en foule à courir au gala.
Les feux du port n’étaient pas encore allumés que déjà la parade
éclatait, sonore de cuivres, éblouissante d’acétylène, refoulant les
ombres de la nuit sous les arcades, broyant le silence des rues
désertes. L’appel de la fête faisait s’entr’ouvrir les portes
verrouillées, apparaître une mantille derrière les grillages. Des robes
furtives glissaient le long des murs; des galopades d’enfants criards
soulevaient la poussière et bientôt une foule dense se pressa au pied
des tréteaux embrasés d’une incandescence violâtre. Telle une chevelure
d’archange, flambait la perruque de M. Peter Boom et sur sa poitrine
étincelaient les signes du zodiaque. Sous la badine de M. van Sleep, en
élégant habit noir, les kangourous exécutaient un assaut de boxe, et
miss Carolina, en maillot cramoisi, tenant à la main une cravache au
pommeau enrichi de diamants, présentait, la main haute au chanfrein, sa
jument dont la croupe était caparaçonnée de velours.
A la file, sous l’œil froid de M. Wang, le peuple de Puerto-Leon pénétra
dans l’arène et s’entassa sur les gradins: métis et noirs aux larges
chapeaux de paille, quelques-uns portant un ara ou un perroquet sur
l’épaule; Chinois en braies de soie; Indiens, coolies hindous.
Les gradins noirs de grappes humaines étaient pareils aux guirlandes de
papier sur lesquelles viennent s’engluer les mouches, les jours d’orage,
dans les auberges. Les femmes de couleur, empaquetées dans leurs roides
mousselines empesées, coiffées la plupart de la mantille espagnole,
sombres Carmens pour ceux du placer et de la forêt, pelaient des oranges
et des bananes, dont elles jetaient les peaux dans l’arène et
s’interpellaient avec de petits cris aigres et des rires.
En face de la loge où nous prîmes place, Carvès et moi, nous vîmes don
Juan Manera et Miguel entourés comme à l’ordinaire de leurs gardes du
corps.
Le clou de la soirée fut comme toujours Letchy balancée au bout du
trapèze, presque insensible, là-haut, pareille à une orchidée de la
jungle suspendue à une liane. Vers cette fleur montait le désir de la
foule, l’ivresse du danger crispait les bouches, exorbitait les
prunelles, créait un silence angoissé d’attente. Là-haut, dans l’ombre
des charpentes et des toiles, c’était, selon les courbes de la voltige,
la rotation d’un astre, la trajectoire d’un bolide, un jeu d’acrobate si
rapide, si précis, qu’il tenait de la mécanique céleste.
Et, légère comme Ariel, ses pieds ont à peine effleuré le sol qu’elle a
déjà disparu, dans un tonnerre d’acclamations... qui n’étouffe pas le
claquement sec d’un revolver en face de nous. Aussitôt, par toutes les
entrées, déborde un flot de policiers au casque bleu, les poings en
avant. De toutes parts la foule est refluée vers les issues. Des cris,
des hurlements. Les femmes élèvent leurs enfants au-dessus de leurs
têtes, clamant au massacre.
--_Fuera! Fuera!_ Le Cirque est cerné!
Des poings s’abaissent mécaniquement sur les nuques. Gare à la fusillade
tout à l’heure...
A demi asphyxiés, roulant à travers des épaules, des jambes, des
poitrines, une contraction de la foule nous jeta dehors. Une haie de
policiers canalisait le flot, hâtant l’évacuation.
Un jet de flamme illumina soudain cette ruée.
Les écuries avaient pris feu. Le Cirque Wang brûlait. La fusillade
crépitait dans la rue. Des roulements de tambour complétèrent la scène.
Nous courûmes dans la direction de l’hôtel Victoria. Sur le quai un
autre incendie s’allumait.
--C’est Sampietri qui brûle!
De nos fenêtres nous constatâmes que trois foyers d’incendie projetaient
leurs lueurs sur le ciel de Puerto-Leon. C’était le cirque, les magasins
Sampietri et plus haut, sur le flanc de la montagne, la maison des Lys,
la maison de don Juan Manera.
--Le gouvernement fait des siennes,--dit Carvès.
Des flammèches d’or pleuvaient sur la rade. La fusillade ne cessa qu’au
matin.
Dès l’aube, je parcourus la ville. L’état de siège était proclamé. Les
rues étaient désertes: les portes des maisons, bien fermées. Derrière le
grillage d’une fenêtre on devinait une mantille dissimulée, deux yeux
épiant curieusement l’imprudent qui s’aventurait ainsi dans une ville en
état de siège. Des patrouilles de cavaliers, sabre au clair, passaient
au galop de leurs petits chevaux sellés à la mexicaine, soulevant une
nuée de poussière rouge. Des alguazils sordides, mal rasés, le haut
casque bleu sur leurs chefs crépus, stationnaient par groupes, au coin
des rues, matraque à la main et revolvers à la ceinture. Place de la
Liberté, un cordon de police gardait les décombres du Cirque Wang. Le
feu avait consumé toile et charpente en quelques heures. Il flottait
encore dans l’air une odeur de cuir ou de chair roussie. Un des
kangourous de M. Van Sleep tendait vers le ciel ses moignons carbonisés,
le ventre en l’air, vidé de ses entrailles par les soins des vautours.
Accroché à des fils de fer, un lambeau de défroque azur, étincelant
encore d’une étoile en papier doré, pendait, dernier vestige de la
gloire foraine de M. Peter Boom.
Le port était à peu près vide. Un vaste silence pesait sur les eaux et
sur les docks poussiéreux. Les pentes des montagnes étalaient une ombre
violacée sur le sable où frissonnaient, agités par une brise chaude, les
cocotiers et les palmiers. Un noir sommeillait entre de vieilles
futailles éclatées. Deux chaloupes alourdies d’eau se balançaient au
pied de l’appontement dont les ais craquaient, travaillés par la chaleur
et l’humidité. Le sémaphore, squelettique sur un ciel ballonné, guettait
des navires qui n’accosteraient jamais. Le port semblait tassé,
rabougri, sous cette voûte étouffante, écrasé par les hautes montagnes,
déserté des navires et des hommes. Et, par surcroît de désolation, les
murailles de brique des établissements Sampietri dressaient leurs pans
calcinés dans cette solitude. Là encore, le feu avait été bouté aux
entrepôts, aux bureaux, aux magasins, à l’habitation particulière des
Corses. Une vengeance implacable avait guidé les torches des
incendiaires. La flamme avait pétrifié les salles encombrées de ballots
pourrissants, de denrées moisies; elle avait consumé, anéanti tout ce
qui avait été un jour la richesse d’un homme, son œuvre, sa journée.
Seul demeurait debout cet appentis de bois, pompeusement intitulé
«Saloon»; la pancarte: «_Ici on achète la poudre d’or_», grinçait
toujours à son clou, et, ironiques, déformées, décolorées, pareilles à
une sarabande de pendues, les capitales «SAMPIETRI» gigotaient au sommet
de leur gibet.
Cette dévastation était l’œuvre d’une nuit et d’une poignée de brutes. A
la _India_ où je vins m’informer et où je fus accueilli avec des doigts
sur la bouche et des clignements d’yeux, un journaliste me fit à voix
basse l’historique de la soirée.
Dans l’après-midi le gouvernement avait été averti, par une voie
mystérieuse, que Lopez Mendoza, l’ex-président, se trouvait à bord de la
_Mariquita_ arrivée deux jours auparavant; qu’il était l’hôte de don
Juan Manera et chef d’une conspiration dont le dessein était de
renverser Diaz; que Lopez n’avait cessé d’entretenir des intelligences
avec ses partisans de Puerto-Leon grâce à la complicité du capitaine
Cupidon et probablement du Chinois Wang. Dans les terres de don Juan se
trouvait rassemblé un parti important de «lianeros» bien armés et prêts
à marcher sur la ville. La _Mariquita_ avait, paraît-il, transporté des
munitions, depuis des mois, à la barbe des douaniers et de la police.
Le plan des conjurés était précis. Le «pronunciamento» devait s’opérer
le lendemain; les hommes de Lopez Mendoza envahiraient la ville, pendant
la nuit; le palais de Diaz serait cerné, ses officiers massacrés, avant
que l’on ait pu assurer la mobilisation des troupes casernées à
Puerto-Leon. Le quartier général des révoltés était la «Casa de los
Lilios» et ses vastes dépendances. La liste des arrestations, des
exécutions, indispensables en pareilles circonstances, était prête; les
nouveaux fonctionnaires et généraux nommés. Les conjurés comptaient de
nombreux amis dans les corps de troupe.
--Ah! amigo, si vous aviez vu l’effet de cette nouvelle chez le
Président. Evidemment, on savait que don Juan conspirait. Mais que Lopez
fût là, dans nos murs, c’était trop fort. Le Président a destitué
immédiatement le chef de la Police. Ce qui prouve que la dénonciation du
complot n’est pas due à la Sûreté...
--Et à qui donc, alors?
--Mystère, mystère! murmura en clignant des yeux le jeune
feuilletonniste. Ah! il n’y a pas que les mystères de Paris, amigo caro;
il y a aussi les mystères de Puerto-Leon. Toujours est-il que les
intimes de Diaz connurent seuls la nouvelle et que l’on résolut
d’employer le soir même la manière forte. Il ne fallait pas songer à
attaquer don Juan de front; il résisterait, et, dame, un combat, c’est
toujours chanceux. On hésitait, mais un mouchard, au dernier moment,
apprit que don Juan se rendrait au cirque Wang. C’est là qu’on donnerait
le coup de filet. Pour ne rien compromettre, on négligea d’envoyer
l’ordre de perquisition et de saisie de la _Mariquita_ qui, pendant ce
temps, levait l’ancre pour une destination inconnue. Nous n’avions plus
de bateau pouvant la poursuivre, et d’ailleurs il valait mieux ne pas
prévenir le lieutenant du port--qui n’était pas sûr. Le soir venu,
toutes les forces étaient sur pied. La rafle, en plein spectacle! Don
Juan sauta hors de sa loge, bondit aux écuries, décrocha une lampe à
pétrole et la jeta enflammée, dans la paille des chevaux. On lui tire
dessus; on le rate; il se sauve. Jusqu’ici, ma foi, on ne sait ce qu’il
est devenu, pas plus que Miguel Sampietri. On a arrêté presque toute la
troupe du Chinois, sauf M. Wang, naturellement.
--Et le vieil Antonio?
--Le vieil Antonio était resté chez lui. Quelques policiers excitèrent
la foule à saccager sa maison. Vous savez combien le Corse était haï.
Les débiteurs, ravis, se précipitèrent à l’autodafé. On dit que don
Antonio se trouvait, à cette heure-là, enfermé dans la petite salle où
il tenait sa caisse. Les cris et les premiers coups de feu le firent
sursauter. Ce vieux ladre tripotait son or. C’était sa marotte, dit-on.