Miguel Sampietri s’irritait de l’avarice de son père. Il eût souhaité

répandre sur les tables de poker tout cet or embusqué dans les coffres.

Lassé de harceler le vieillard de demandes d’argent qui restaient sans

réponse, il fit cause commune avec les débiteurs de son père, parmi

lesquels était Diaz lui-même, et don Juan Manera. Le vieil Antonio

comprit qu’il avait réchauffé un serpent, et flaira l’ennemi, le voleur

peut-être un jour! Les liens du sang ne sont guère solides quand la

passion tire dessus avec ses mains rudes. Miguel détestait son père. Le

père en vint à haïr son fils. A tout prix il voulut l’éloigner. Le

placer, affaire douteuse et qui ne lui inspirait qu’une médiocre

confiance, fut un excellent prétexte. Il évoqua aux yeux de ce benêt de

Miguel la splendeur des gisements. C’était le retour sûr à l’ancienne

grandeur de Puerto-Leon. Miguel enthousiasmé partit et don Antonio

revint compter, solitaire, ses piastres et ses dollars, dans l’espoir

que sa progéniture ne rentrerait pas de sitôt. Barju s’était trompé en

faisant reposer sur le placer les dernières chances du vieux Corse. Don

Antonio ne souhaitait pas le retour à la prospérité passée. Don Antonio

voulait se débarrasser de son fils et savourer, seul, d’âpres

jouissances, que la Mort--ce cauchemar torturant des avares--lui

ravirait probablement bientôt.

Teresa Sampietri était une femme grasse et silencieuse, au teint jadis

mat, aujourd’hui jauni par le climat. La bouffissure coloniale

dissimulait les rides. A la voir, majestueusement installée au comptoir

du magasin, idole aux cheveux luisants, aux yeux noirs, brûlants d’un

feu qui ne consumait rien, il était difficile de dire si l’on avait

devant soi un mannequin ou une créature vivante. Epouse docile, elle

avait vécu dans la terreur du chef de famille. Don Antonio ne semblait

pas plus se soucier de son existence que des vieux ballots de cotonnades

qui moisissaient dans ses entrepôts. Miguel cherchait à entraîner sa

mère à des démarches qui auraient eu pour résultat de soutirer quelque

argent à l’avare. Mais doña Teresa ne tenait guère à manifester la

réalité de son insignifiante personne à un personnage aussi redoutable

que son mari.

Dans le clair-obscur du magasin, cette figure de cire rendait la

déchéance des choses et des lieux plus sinistre encore. Après tant

d’années, l’habitude était la plus forte, et bien que les locaux fussent

déserts, et qu’aucun chaland ne pût vraisemblablement se présenter,

Teresa Sampietri, fidèle à son poste, régnait sur la poussière, les

toiles d’araignées et les champignons de moisissure.

Une après-midi, comme elle cousait--depuis sa jeunesse, elle avait eu en

main aux heures de repos, un ouvrage de lingerie--respirant l’âcre odeur

des vieux sacs, des caisses défoncées, des bocaux vides, la porte

s’ouvrit et un jet de lumière incandescent raya la pénombre, traçant une

voie lactée de poussière. Un homme hagard, la barbe en broussaille, les

traits creusés par la fièvre, s’abattit à ses pieds.

--Maman!

Il tremblait.

C’était Miguel, Miguel de retour du placer, vaincu, terrassé de fatigue.

Teresa, sans qu’un éclair illuminât le globe cireux de son visage,

caressa la tête brûlante de son fils. Mais elle ne l’interrogea pas. Les

femmes n’ont pas de part aux desseins des hommes et on ne l’avait pas

consultée.

--Je crève de fatigue,--dit Miguel d’une voix hachée,--et je ne rapporte

rien. Cette canaille de Français m’a volé, m’a assassiné. Mais je me

vengerai, je me vengerai.

Et il frappait de son poing fermé sur le comptoir dont les planches

vermoulues fléchissaient.

Don Antonio entra.

--Père,--cria Miguel,--tu m’as envoyé à la mort.

L’avare songeait que l’ennemi était de retour et que son argent était

plus menacé que jamais. L’échec de son fils lui importait peu.

--Père,--cria encore Miguel,--ton placer ne valait pas le cuir de mes

chaussures. Et encore, on me l’a volé, volé.

--Volé!--s’écria Antonio.

C’était le seul mot qui pût l’émouvoir.

--Oui, ce maudit Français débarqué ici...

--Je m’en doutais,--fit placidement le Corse.

--Tu t’en doutais,--hurla Miguel,--tu t’en doutais et tu m’as envoyé

là-bas. C’est une honte. Qu’as-tu besoin d’un placer, toi qui entasses

l’or dans tes coffres, toi qui es riche?

--Tais-toi!--ordonna don Antonio.

--Non, je ne me tairai pas. Et puis tout le monde le sait à Puerto-Leon,

que tu caches ton argent! Un jour on viendra te le prendre. Et ce sera

bien fait.

--Tais-toi, misérable!--criait don Antonio.

Les voleurs allaient entendre les paroles du fils et arriver pour piller

l’or, l’or adorable entre toutes choses.

Et comme Miguel parlait encore, furieux, hors de lui, il courut sur son

fils, le bras levé.

Teresa couvrit de son bras la tête de Miguel et lui mit une main sur la

bouche.

Don Antonio, la tête basse, s’éloigna, les mains dans ses poches,

grommelant:

--Chien! Chien! il me vendrait.

Tel fut le retour de Miguel Sampietri.

Don Antonio s’enferma à double tour dans la pièce étroite, éclairée par

un vasistas terne et constellé d’ordures de mouches, qui renfermait son

coffre-fort. Un gros revolver était posé près de lui. L’un après

l’autre, il sortit les sacs pleins d’or. Il y avait des louis, des

dollars, des livres sterling, des piastres et aussi des sacs de pépites

et de poudre. Il fit des tas avec les pièces, puis soudain, brouillant

le tout, il laissa tremper ses mains dans ce flot de métal froid, fauve

comme l’eau-de-vie, et d’où montait une ivresse plus terrible que celle

de l’alcool ou de l’amour.

Et don Antonio Sampietri, se souciant fort peu de courir à sa perte,

conçut le dessein insensé de faire rentrer toutes ses créances

usuraires. Les nombreux débiteurs reçurent une invitation en règle à

verser intérêt et capital. Puerto-Leon retentit d’injures et d’insultes

à l’adresse de ce ladre infâme, de ce peigne-cul, de ce grippe-sou. Des

faquins du port, payés par des joueurs insolvables, vinrent lancer des

pierres à travers les fenêtres des entrepôts abandonnés. Comme don

Antonio se promenait un soir sur l’appontement, un morceau de fer lancé

avec force lui effleura l’oreille. Il ne put distinguer son agresseur,

mais rentra chez lui, haletant de peur, car le Corse n’était plus

courageux, dès qu’il était loin de son or.

Parmi les débiteurs, se trouvaient de puissants personnages. Don Juan

Manera dit à Miguel:

--Ton père est fou!--et ne répondit pas à la lettre.

Mais le président Diaz, qui en savait assez long sur le Corse se

frottait les mains, et répétait jovial:

--Hombre! Ce Corse est un farceur! mais ce sera lui, le dindon de sa

farce.

Ainsi, autour de la maison Sampietri et Fils, se bouclait un cercle de

haine, de plus en plus étroit. Don Antonio ne pouvait plus sortir sans

être hué. Il se tenait sur le seuil de sa maison, pareil à un vieux

sanglier qui défend sa tanière, et regardait longtemps la mer plate,

ronde et dorée par le crépuscule comme un énorme dollar.

VII

BRELAN DE ROIS

Environ toutes les cinq semaines, le paquebot-poste arrivait à

Puerto-Leon. Son escale était courte; il y avait si peu de marchandises;

des colis postaux, des journaux, des lettres, à destination de quelques

commerçants, des agents consulaires, des rares Européens échoués sur

cette rive. Et cependant le passage du courrier rompait la monotonie

torride des jours et faisait battre le cœur de ceux-là mêmes qui

n’attendaient rien.

L’arrivée du paquebot qui venait de Trinidad était signalée par le

sémaphore, placé sur la montagne à l’extrémité nord de la baie; un

disque rouge et deux boules noires annonçaient que le navire était en

vue. La ville entière se rassemblait sur le port pour contempler la

lente manœuvre du navire qui, avec des précautions infinies, venait

accoster à l’appontement ses hauts bordages où s’accrochaient encore,

ruisselantes et rousses, les herbes des Sargasses.

Le port reprenait ce matin-là une apparence de vie. L’air était moins

étouffant. Des vendeuses de fruits promenaient leurs paniers, juchés

haut sur leurs têtes, et le soleil allumait l’écorce des oranges. Des

porteurs s’affairaient. Il y avait quelques ballots de café et de cacao

à embarquer, des cotonnades à décharger. Les grues rouillées grinçaient

et leur aigre rumeur était plus agréable que le pesant silence habituel.

Les coups de sifflet, les cris des hommes d’équipage déchiraient

heureusement la torpeur qui envoûtait les eaux métalliques et l’argile

sanglante de Puerto-Leon.

J’aperçus don Juan Manera, la canne à la main, en conversation animée

avec le lieutenant du port, et suivi à bonne distance par un petit

groupe de gaillards robustes, mais de bien mauvaise mine. Depuis quelque

temps, on ne rencontrait guère l’Espagnol sans son escorte. Il devait

avoir de bonnes raisons pour adjoindre à ses promenades cette peu

séduisante compagnie. Des rixes avaient eu lieu dans des cabarets--à la

«Fé en Dios» on avait ramassé un cadavre--entre les partisans du

gouvernement et les révolutionnaires. On disait que le parti de Lopez

Mendoza avait, grâce à don Juan, pris un nouveau corps, que

l’ex-président attendait à Trinidad une occasion favorable pour

débarquer, un jour ou l’autre, sur la côte américaine, rassembler ses

amis, et marcher sur Puerto-Leon. J’avais même ouï dire une fois par un

capitaine hollandais, hôte de M. Breitkopf, que le cirque Wang, le

Chinois et le jovial Cupidon n’étaient peut-être pas étrangers à toutes

ces machinations.

Carvès, qui s’était rendu à bord avec la chaloupe de la Santé,

dégringolait la passerelle, brandissant des papiers.

--Ça y est,--me cria-t-il.--Nous voici sûrs de notre affaire. L’A. M. T.

consent à entreprendre l’exploitation du placer, à ses frais. Je suis

chargé de tout organiser. Un chèque de cinquante mille à toucher à la

Brasilian Bank, ici. D’autres envois suivront plus tard. Il faut que

nous soyons en route dans un mois. Ah! mon vieux! mon vieux! quelle

chance!

--Chut!--dis-je.--Il y a des mots qu’il ne faut pas dire.

--Tais-toi, mauvais prophète! Et puis, voilà ton courrier!

Il ajouta en riant:

--Une lettre de ma mère. Elle n’a rien compris à mon câble de quatre

cents mots. Le facteur du pays n’avait jamais rien vu de pareil. Elle

m’a cru fou. Pauvre vieille!

Quelques lettres insignifiantes. Sauf celle, prévue, de Fasie, écrite

par un clerc de notaire, confuse, sans autre pittoresque que celui de la

syntaxe, parlant du prix de la volaille, de la récolte probable, des

maladies de la vigne. Mais si palpitante d’humble tendresse, imprégnée

de l’odeur de mon grenier à foin, de mon cellier, de toutes ces choses

qui étaient dans mon sang et dans mon cœur. Je courus à ma chambre, et

couché sur mon lit, je sanglotai sur ce papier, couvert de la fine

anglaise du tabellion, grossièrement signé par ma nourrice en caractères

bousculés et gauches, comme sa propre démarche quand elle est en retard

pour la messe de six heures, le dimanche.

Lorsque la sirène du paquebot émut de son hurlement rauque et prolongé

le silence de ma sieste, je n’eus pas le courage d’aller sur le port,

faire un signe d’adieu au navire en partance.

--Tiens, me dit Carvès, don Juan nous invite à faire un poker chez lui,

la semaine prochaine. Tu viendras. Une petite partie de temps en temps,

ce n’est pas à négliger. D’ailleurs,--ajouta-t-il,--je crois que je

rencontrerai Miguel Sampietri et, dame, c’est pour me tenter! Et

maintenant, à la besogne.

* * * * *

Carvès loua une baraque de bois qu’il aménagea en bureau. Un ancien

comptable de Sampietri, M. Napoléon Garbure, fut chargé de

l’administration embryonnaire du placer Eldorado. M. Napoléon Garbure

était un ex-fonctionnaire colonial français qui avait eu des malheurs et

ne songeait pas à rentrer dans sa patrie. Il avait un visage

insignifiant et bouffi, d’une teinte jaune fort repoussante, de petits

yeux plissés, un ventre bedonnant; et il s’exhalait de sa personne une

odeur de transpiration. M. Napoléon Garbure était résigné à Puerto-Leon,

à sa maladie de foie et à la vaine monotonie des jours. La colonie

l’avait engraissé, mais avait pompé ses globules rouges. Il ne

réagissait plus. Depuis des années qu’il vivait sur ce rivage, il

trouvait dans le brandy-cocktail sa seule raison d’exister, il avait

perdu toute faculté de réagir devant les hommes et les événements. Il

exerçait des métiers vagues et tirait peu de profits d’une petite

plantation de cacao acquise sur les bénéfices d’une part de placer. Une

mulâtresse lui servait de «Ménégère». C’était le type parfait du «raté»

tropical, bonhomme, flegmatique, ridé par le soleil, maté par cette

langueur qui monte d’une terre humide où les énergies s’étiolent, les

volontés s’affaissent, les muscles s’amollissent, lente dissolution au

bout de laquelle ce qui fut un homme n’est plus qu’un peu de rêve confus

dans beaucoup de chair flasque, cinglée passagèrement par le fouet des

alcools.

Un large placard de carton fut accroché à la porte. On lisait:

«AGENCE MINIÈRE TROPICALE.

«_Les inscriptions pour le Placer Eldorado sont reçues de 6 heures à 9

heures du matin._

«_Agent_: CARVÈS.»

Les hommes qui désiraient monter au placer recevraient une somme pour

leur équipement et leurs vivres, plus une part de pépites, ou de poudre.

La caravane devait être organisée en trois semaines. Il fallait des

charpentiers, un arpenteur-géomètre, des piocheurs, des porteurs, des

pagayeurs pour les pirogues. La petite expédition comprendrait une

cinquantaine d’hommes. Carvès en prendrait la direction.

Le recrutement et l’approvisionnement demandaient pas mal de temps. Les

mineurs ne se trouvent pas en un jour, dans un port abandonné comme

Puerto-Leon. Ce n’était pas le premier comptoir d’or qui s’ouvrait.

Aucun n’avait prospéré. Miguel Sampietri ricanait, quand on prononçait

le nom du placer devant lui:

--Je le connais,--disait-il,--je n’en ai pas voulu. La belle affaire

pour l’A. M. T.! L’or, ils feront bien de l’y porter avec eux. Et ils

l’y laisseront, avec leur peau, dans les marécages. Eldorado!

Laissez-moi rire. J’en sais quelque chose. Bien malin qui me repincerait

à y retourner.

Carvès était un inconnu. Bien que l’entreprise fût patronnée par

l’A. M. T., pouvait-on savoir s’il ne s’agissait pas d’un aventurier

comme tant d’autres? Pourtant le raid avait fait grande impression.

--C’est un homme!--disaient de vieux chercheurs d’or qui n’avaient

jamais fait fortune, mais n’avaient pas perdu le goût de la forêt.

Carvès parlait peu. Il ne voulait ni d’un bluff criard, ni de réclames

charlatanesques. Mais quand il exposait les chances de l’exploitation à

quelque personnage de poids, comme Archie W. Mackinson (cafés et cacaos)

ou Vicente Perros, le lieutenant du port, il était bien rare que

l’interlocuteur ne partît pas convaincu. Carvès avait une manière à lui,

brève, ardente, qui réduisait une conviction opposée en cendre, comme

une lentille consume un morceau d’amadou. Il en faisait l’épreuve sur

moi, et peu à peu mon scepticisme fondait. Le mirage opérait. Cette

parole magique «Eldorado» devenait une réalité précise, à portée de la

main. On dit que l’argent n’a pas d’odeur, mais l’or en a une, subtile

et qui grise de loin. Je la respirais dans le vent lourd qui soufflait

des terres, apportant la fièvre, le vent qui avait passé sur la brousse,

chargé de miasmes, mais plus chargé encore de rêves et d’espoir. Le soir

venu, assis sur une pile du quai, contemplant les astres dans le ciel

nocturne qui, plus que l’Océan, donne à l’homme le sens angoissé de

l’infini, Carvès et moi devisions de la route à suivre. Et les étoiles

m’apparaissaient comme un palpitant symbole de notre fortune, des

trésors que nous allions conquérir. La Toison d’or! un plus brûlant

souffle de convoitise n’avait pas gonflé les voiles des caravelles, et

les cœurs des conquérants, qui battaient sous les pourpoints de buffle

et les cuirasses d’acier damasquiné, n’avaient pas battu plus fort que

les nôtres, aux temps anciens des épopées transocéaniques. Puissance du

rêve qui mène les hommes, donne un sens--illusoire mais enivrant--à leur

course vers la mort.

Ainsi Carvès m’avait parlé au bord du «gour», et j’étais encore auprès

de lui, l’enfant d’abord étonné, craintif, puis résolu à le suivre.

* * * * *

Deux mois environ s’étaient écoulés depuis le départ de la _Mariquita_.

Je songeais que le temps était proche où je reverrais Letchy.

Ce fut justement le soir d’un orage violent que la _Mariquita_, démâtée,

donnant du bord, entra dans la baie, semblable à une mouette que la

tempête chasse de vague en vague. Heureusement pour lui, le voilier

n’avait eu qu’une «queue de cyclone», sans quoi nous n’eussions jamais

revu la carrure ruisselante de Cupidon, la mine jaune et effarée de M.

Wang, et le pâle visage de Letchy. L’alerte avait été vive. Le cyclone

signalé de port en port, avait passé à une quarantaine de milles environ

de Puerto-Leon, au moment où la _Mariquita_ venant de Cuba, entrait dans

les eaux colombiennes. Le capitaine Cupidon s’en était tiré avec son mât

de beaupré abattu, un bordage défoncé et de l’eau plein sa cale.

Quand le brick entra en rade, la mer avait cette teinte vert foncé,

zébrée de rictus livides, qu’elle prend par les gros temps. D’énormes

ballots de nuages, violets et rosâtres, roulaient sur l’horizon. Très

basse, au ras de l’eau, une bande claire, sur laquelle se détachait la

crête déchiquetée des houles. On eût dit que l’océan avait soudain

gonflé au point de presser le ciel. Ce déplacement de niveau était plus

effrayant encore que les vagues furieuses, hérissées de panaches

glauques et blêmes qui se brisaient, en hurlant, sur le môle. Le vent

sifflait, balayant des mouettes qui chaviraient, plongeaient au creux

des lames et venaient à tire d’aile chercher un refuge sur les rochers

où elles s’assemblaient, criardes.

Letchy et moi cheminâmes ensemble jusqu’à l’hôtel Victoria. Elle

m’interrogea aussitôt sur le résultat du raid de Carvès.

--Ah!--dit-elle,--comme je suis heureuse qu’il ait réussi. D’ailleurs,

j’en étais sûre. Je vous l’ai dit: c’est un vainqueur.

La mort de Barju l’assombrit.

--Vous avez deviné, je pense, que cette besogne était signée: Miguel

Sampietri?

--Je n’ose accuser personne, dis-je.

M. Breitkopf saluait sur le seuil de la porte. Il saluait, la main sur

son cœur, en fléchissant le jarret. Il était fort satisfait d’avoir tant

de notabilités chez lui.

--_Et ze pon mesié Wang, ne fientra-d-il bas dou d’a l’heure?_

Mais le Chinois n’apparut à M. Breitkopf que le lendemain matin,

souriant, jaune, son étroite casquette sur le sommet du crâne. Il

sortait de sa chambre où personne ne l’avait vu entrer.

Au jour dit, nous nous rendîmes, Carvès et moi, chez don Juan Manera.

L’habitation du Conquistador, la «Casa de los Lilios», était située à

une heure environ de Puerto-Leon, sur le versant de la montagne. On y

accédait par une assez belle route en lacets, bordée de cactus, d’aloès,

d’aréquiers, et chaque tournant révélait un nouvel aspect d’un panorama

grandiose et sauvage: la baie, la ville et au loin l’océan, parfois d’un

bleu dur et précis qui tranchait sur le ciel légèrement teinté de rose

et s’opposait aux pentes rougeâtres des monts; parfois vaporeux et

voilé, sans limite d’horizon, semblable à une immense cuve fumante. Les

derniers rayons du couchant venaient de frapper les troncs écailleux

qu’ils patinaient d’une laque rouge. L’habitation était cachée aux

regards par une ceinture d’orangers, de citronniers, et tout un fouillis

de lianes, d’hibiscus, de cotons pourpre.

D’énormes gerbes de lys décoraient l’escalier et le patio d’entrée. Un

serviteur noir nous introduisit aux appartements du maître.

L’Espagnol était assis devant une large table d’ébène, couverte de

papiers. Un poignard à manche d’ivoire ciselé reposait, tel un

inoffensif coupe-papier, sur un livre ouvert. La pièce était sombre. Une

lampe était allumée et n’éclairait que les mains de don Juan, dont le

visage restait obscur.

Il se leva à notre approche et nous salua avec respect.

--Soyez les bienvenus, messieurs,--nous dit-il.

La conversation s’engagea avec peine. Un étrange malaise pesait sur nous

trois. Il n’y avait aucune cordialité, mais une malveillante ironie dans

le sourire que les lèvres de don Juan esquissaient à l’ombre de

l’abat-jour. Notre hôte nous observait en silence.

J’avisai un curieux portrait: un visage remarquablement laid et

expressif qu’un rayon de la lampe dorait sur un fond de ténèbres. La

blancheur d’une fraise auréolait une barbe pointue, un sourire oblique,

tout à fait semblable à celui qui errait sur la bouche de don Juan.

C’était une œuvre ancienne. Carvès et moi priâmes notre hôte de

l’éclairer.

--Volontiers,--répondit-il.

Et il éleva sans effort la lourde lampe de bronze.

--L’œuvre n’est pas signée. Elle porte une date: 1572. Ce portrait est

celui de Juan de Aguirre, mon ancêtre. Je vous ai déjà cité ce nom

illustre dans l’histoire de la conquête. Rebelle et traître jusqu’à la

mort. Un caractère. L’Empereur ne l’a pas compris. L’Empereur a eu tort.

Juan de Aguirre eût été un grand soldat. A la tête de sa poignée de

«Marañones», il fonda des cités, conquit deux îles. Il était hideux, il

boitait: il était féroce. Sa cruauté est légendaire. Mais il avait une

fille qu’il adorait. Succombant, livré par les siens, au moment d’être

fait prisonnier, il la tua d’un coup de mousquet en pleine poitrine pour

qu’elle ne tombât pas aux mains des soudards. Il y avait des hommes en

ce temps-là.

Don Juan s’exaltait.

--Ah! cette époque de la conquête! Ce grand siècle où la loi fut imposée

par la flamme et l’épée, où ces contrées vierges durent céder leurs

trésors aux mains puissantes des hommes venus d’Espagne par des mers

inconnues. Tenez! cette bibliothèque est pleine d’histoire. Cela vous

passionnerait. Vous verriez éclatant dans ces vieux parchemins qui

relatent les hauts faits de nos conquistadores le génie de l’audace et

de la cruauté. Car il y a un génie de la cruauté, et, à mon avis, c’est

bien ce génie-là qui rapproche le plus l’homme de la divinité.

Un prêtre de haute taille entra dans le cabinet.

--Don Felipe, mon chapelain,--présenta don Juan.

Nous passâmes à table.

La salle à manger était une pièce haute, boisée et décorée de trophées

de chasse, de peaux de tigre jetées sur un vaste coffre. La table était

mise au centre. Deux candélabres à six branches projetaient sur une

nappe damassée leur clarté tremblante et jaune, allumant des reflets sur

l’argenterie et les cristaux. Deux noirs, de belle stature, se tenaient

derrière don Juan, attentifs.

J’avais en face de moi don Felipe, le chapelain. A la lueur des bougies,

je distinguai, mieux que je ne l’avais pu faire tout à l’heure, ce long

visage jaune, aux yeux très noirs, enfoncés dans les orbites, sous

d’épais sourcils grisonnants. Don Felipe mangeait et buvait ferme. Entre

les plats, il demeurait, la tête baissée, les mains dans ses manches.

--Padre,--dit don Juan à don Felipe,--reprenant une idée qui lui était

chère, ne croyez-vous pas que la cruauté sur cette terre soit

d’institution divine?

--Dieu,--répondit le chapelain,--est rigoureux dans ses châtiments, mais

ne saurait être appelé cruel.

--Jésuite,--repartit don Juan,--est-ce que cela ne revient pas au même?

Nous nous comprenons. Est-ce que Dieu n’a pas exterminé le peuple

d’Egypte? Sa rigueur s’est étendue jusqu’aux nouveau-nés. Un archange

marquait les portes des condamnés.

--Certes,--dit don Felipe,--si l’on ne peut convertir le pécheur, il

vaut mieux l’envoyer au bûcher!

--Et,--reprit don Juan,--ne pensez-vous pas qu’il existe des meurtres

légitimes, des meurtres moraux, nécessaires?

--Cela est possible,--fit le chapelain,--ce sont les idées des

philosophes qui nous ont fait perdre ces colonies.

--Que deviendront ces terres jadis fertiles,--reprit don Juan,--sans une

main de fer et sans les esclaves! Où sont nos plantations de coton et de

canne? Où sont les vieux planteurs d’antan, armés du fouet et qui

savaient faire sortir de ce sol plus d’or que tous les chercheurs

d’Eldorado n’en ont jamais retiré de leurs mines imaginaires?

Puis il articula, le regard fixe, les mains jointes sous son menton:

--Le sang est la féconde semence. C’est lui qui fait fructifier la

terre. La vie s’engendre de la mort. Tous les grands créateurs ont été

de grands destructeurs. Celui qui ne peut tuer ne peut pas créer.

Qu’est-ce que les hommes? Une matière vile, de la glaise à pétrir pour

nos statues. La puissance s’édifie sur des cadavres.

Le dîner était terminé. Nous revînmes dans le cabinet de travail. Don

Juan nous offrait des havanes gainés de paille. Le chapelain fumait

dévotement. Don Juan, qui n’usait pas de tabac, arpentait la pièce,

exaltant la vertu de la mort. Un gong résonna dans la nuit. Le capitaine

Cupidon et Miguel Sampietri furent introduits.

--Ah!--dit don Juan,--nous allons avoir une belle partie. N’est-ce pas,

messieurs?

Don Juan prit Carvès par le bras et l’entraîna vers la fenêtre.

--Vous avez vu Miguel Sampietri. Il est tout disposé à vous serrer la

main. Sans rancune! Vous êtes un rude adversaire,--ajouta-t-il en

souriant.

Terre de Chanaan · 第 6 / 12 段