Le Président était un mulâtre de haute taille, vêtu d’un uniforme bleu

fort doré; la tête crêpue, se balançant sur de larges épaules; le regard

à la fois bestial et insolent. Le général avait de nombreuses bagues aux

doigts et tirait souvent un chronomètre enrichi de brillants, oublié,

paraît-il, par l’ex-président, dans un départ précipité. Quant à ses

officiers, la plupart étaient d’anciens gardiens de bétail, enrichis par

la fortune rapide de leur maître; des gaillards à la peau

cuivrée--beaucoup de race indienne--solides et sombres, armés jusqu’aux

dents.

A l’entrée du cirque, je rencontrai Letchy. Je n’avais pas revu la jeune

femme depuis notre débarquement.

Je lui appris le départ de Carvès.

--Je le savais,--me répondit-elle fort naturellement.--Il est parti avec

un individu qu’on appelle le «Docteur» et qui n’est autre qu’un forçat

évadé. Je sais pourquoi!

--Comment l’avez-vous appris?

--Tout de suite, enfant que vous êtes. Il faut être débarqué d’hier pour

s’imaginer que quelqu’un, à Puerto-Leon, pouvait ignorer plus de

vingt-quatre heures, le départ d’un étranger installé à l’hôtel

Victoria. Tout le monde le sait, vous dis-je, depuis Diaz jusqu’au

dernier débardeur du port.

Elle riait.

--Si vous m’aviez consultée, je vous aurais donné quelques indications

utiles. Mais votre ami n’a confiance qu’en lui-même. Nous partons dans

trois jours,--ajouta-t-elle en baissant la tête,--pour continuer la

tournée. Un jour, ici, demain ailleurs.

Nous marchâmes vers le port.

Elle évoqua sa vie errante. Elle avait avec le cirque Wang un contrat de

trois années. Le subtil M. Wang déplaçait sa troupe à travers la mer des

Antilles avec la même prestesse surnaturelle que sa propre personne. Le

cirque Wang apparaissait tout d’un coup à la Martinique, pour planter sa

tente quelques semaines plus tard à Saint-Domingue, et de là surgir de

nouveau à Porto-Rico ou à Santiago. L’équipage de la _Mariquita_ ne

chômait guère, et le capitaine Cupidon, associé de M. Wang, joignait à

ses profits de capitaine-armateur, des bénéfices de tous ordres. Toutes

les îles des Indes occidentales et les ports du littoral connaissaient

le jovial Cupidon et le Chinois toujours coiffé de son étroite casquette

de cycliste. On les accueillait joyeusement, car le démon de l’Ennui

règne sur les terres chaudes, et la _Mariquita_ apportait, pour quelques

jours, la gaieté et la fantaisie. M. Peter Boom, dont un maquillage

savant dissimulait la bouche triste, chassait le «cafard» de ces hommes

blancs, voués à des trafics monotones, aux mornes soirées des clubs, aux

interminables parties de cartes. Letchy, miss Carolina leur donnaient,

quelques heures, cette part de beauté et de luxe, presque aussi

nécessaire à l’homme que le pain, sans laquelle la vie ne serait qu’une

grise trame de soucis, d’efforts, de tâches médiocres et vaines. Les

autorités voyaient d’un bon œil M. Wang et ses collaborateurs, car il

est bon que le peuple s’amuse. Au moins, pendant ce temps, il ne pense

pas à autre chose.

Cependant Letchy ne m’expliquait pas comment elle avait choisi ce métier

brutal. Comme je lui demandais si cette vie ne lui était pas pénible,

elle me répondit en riant:

--Je suis un enfant de la balle!

Nous nous quittâmes sur le port.

--Reviendrez-vous?

--Dans deux mois, peut-être!

--Comme je vais être seul!

Je lui avouai ma détresse, ma résolution d’avoir recours à la drogue.

--Vous êtes fou!--me dit-elle, en prenant affectueusement mon bras,--fou

à lier. Voulez-vous donc vous avouer vaincu, tout de suite! Mieux

vaudrait alors reprendre le premier paquebot et abandonner votre ami.

L’opium, ici, mais, mon pauvre garçon, je ne vous en donne pas pour

trois mois. Ce serait une lâcheté, d’ailleurs, à supposer même que la

félicité de l’anéantissement vous tente...

Le clair de lune givrait les palmiers; les toits luisaient blancs de

neige, paysage d’hiver dans la nuit tropicale étouffante de senteurs,

sans un souffle.

Letchy reprit, et sa voix résonnait, grave et lointaine, au-dessus de

l’eau écaillée d’argent.

--Le néant! Qui n’a pas été tenté de le chercher! Par une pareille

nuit... il serait doux de se fondre dans cette clarté, dans cette

substance fluide qui est à la fois la mer et la nuit, d’être immobile,

comme ces palmes... Oui, qui n’a fait le rêve d’atteindre

l’impassibilité des choses? Rêve insensé! Sommes-nous sûrs du néant?

Sommes-nous sûrs de trouver ce bonheur inconscient des vagues et des

arbres? Ne sommes-nous pas condamnés à demeurer toujours emprisonnés en

nous-mêmes!

Elle se tut quelques instants.

--Et puis, eussiez-vous la clef du Nirvâna, vous n’auriez pas le droit

de quitter votre ami. Il reviendra, j’en suis sûre. Il faut l’attendre,

patiemment, sans fièvre, car il reviendra. Il est imprudent, certes,

mais il est audacieux. Et quand il sera de retour, s’il n’a pas réussi,

il faudra le consoler; et s’il a réussi, il faudra le défendre, car il y

aura de terribles haines autour de lui. C’est votre tâche. Vous ne

pouvez pas y manquer. Heureux, vous qui avez à remplir les devoirs si

doux de l’amitié. Moi, j’ai une tâche plus dure et solitaire!

--Laquelle, Letchy! un secret...

--Bonne nuit,--me dit-elle.--Il est tard et je suis brisée de fatigue.

Et surtout, pas de drogue!

Deux jours plus tard, la _Mariquita_ levait l’ancre...

* * * * *

Les jours passèrent. Le souvenir de ces deux mois d’attente, de la rouge

solitude de Puerto-Leon, sous un ciel de zinc chauffé à blanc, de ce

rivage enfiévré de soleil et de nostalgie, pèse encore sur moi, comme le

souvenir d’une mauvaise ivresse ou d’un cauchemar. Mais les paroles de

Letchy avaient agi comme un cordial: «Tu dois attendre», me répétais-je,

aux jours d’accablement. Et j’attendis sans nouvelles, j’attendis...

* * * * *

Je demeurais toujours à l’hôtel Victoria où M. Breitkopf, après le

départ du général haïtien, m’avait donné un appartement plus

confortable, bien que la propreté de son établissement laissât à

désirer. De ma fenêtre dont les volets étaient soigneusement fermés dix

heures par jour, je distinguais le port, où la _Mariquita_ ne se

balançait plus, les établissements Sampietri, inanimés, le passage d’une

barque guidée par des rameurs noirs, l’ombre des palmiers sur le sable

frangé d’argent.

A la fin d’une après-midi, comme je terminais une lourde sieste, coupée

de rêves, moite de sueurs, la porte de ma chambre s’ouvrit brusquement.

Un être en guenilles, demi-nu, couvert d’une poussière rouge qui lui

donnait l’apparence d’une statue de terre cuite, la barbe hérissée,

semée de poils blancs, se précipita sur mon lit. Ce n’est qu’au bout de

quelques secondes que je reconnus Barju.

--Victoire,--s’écria-t-il, haletant,--venez vite, le patron est au

télégraphe.

A travers la fournaise des rues, je courus comme un insensé. Le poste du

câble était, pas loin du port, un grand bâtiment de planches orné d’un

drapeau français. Je le revois encore. C’est une image ineffaçable. Je

poussai la porte à claire-voie. Devant le guichet, un Carvès aussi

déguenillé que Barju, également en terre cuite, la barbe longue, un

machete luisant à la ceinture de son pantalon, le vêtement ayant perdu

toute forme et toute couleur, ouvert sur le torse nu. Il tourna un

instant vers moi ses yeux qui brûlaient d’une flamme intense. Son visage

était émacié, sale, creusé de rides, mais beau, beau comme devait être

le visage du coureur de Marathon, expirant. Je voulus l’embrasser. Il me

repoussa.

--Encore quelques minutes.

Et il reprit la dictée de son télégramme. Je m’assis; mon cœur battait à

grands coups sourds dans ma poitrine. C’était une dépêche interminable.

J’écoutais. Je distinguai des choses étranges, insignifiantes, absurdes:

«Excellent voyage... La température est un peu élevée...»

Tout à coup, un ouragan envoya battre la porte contre la cloison. Un

autre homme avait bondi sur le guichet et, voyant Carvès accoudé

paisiblement, cet homme fléchit sur ses genoux et passa la main sur son

front.

Je me levai brusquement. Barju fit un geste. Carvès ne se retourna pas.

J’entendis dans le silence de la salle sonore, dans l’angoisse de cette

seconde, le tic tac du télégraphe et Carvès qui continuait: «En somme,

tout lieu d’être satisfait du résultat de ma mission.»

L’inconnu avait disparu.

--C’est Miguel Sampietri!--dit Barju.

Carvès souriant se tourna vers moi.

--La dépêche pour l’A. M. T., la bonne dépêche, est partie déjà. Mes

titres sur le placer sont établis à l’heure qu’il est. L’Agence fera le

nécessaire auprès du Gouvernement. Il ne fallait pas que _l’autre_ pût

interrompre la communication ou télégraphier tout de suite. Alors j’ai

envoyé à ma mère un câble de quatre cents mots... Et maintenant,

embrassons-nous, mon vieux...

* * * * *

Le lendemain, j’appris que le «Docteur» avait été trouvé sur le port,

pas très loin de la «Fé en Dios», le crâne fendu, le nez dans un

vomissement de sang et de vin, à l’aube, tandis que le soleil,

éclaboussant les cimes rougeâtres des Andes, rallumait, pour un jour,

au-dessus des forêts, des plaines et de l’Océan, le flambeau de

l’Eternelle Illusion.

DEUXIÈME PARTIE

L’EXODE

VI

SAMPIETRI ET FILS

--Ce fut une rude chose,--m’avait dit Carvès, assis au pied de mon lit

comme deux mois auparavant.--Une rude chose, oui! Miguel est une brute,

mais c’est une brute courageuse, hardie, d’une endurance de vieux

coureur des bois, un adversaire à la hauteur. Je m’en suis aperçu tout

de suite, dès que nous avons commencé, le pauvre bougre de Barju et moi,

à relever ses traces. Il avait sur nous dix jours d’avance. Heureusement

nos pagayeurs étaient meilleurs que les siens et consentirent à ne pas

dormir jusqu’à ce que nous ayons diminué la distance entre les pirogues

de Sampietri et les nôtres. Le cinquième jour, nous avons eu une bonne

surprise. Des épaves nous apprirent qu’un des canots de Miguel avait

chaviré. Une partie de ses vivres devait être perdue. Il lui faudrait

chasser en route, autant de gagné pour nous. Le huitième jour, comme le

soir tombait, nous amarrâmes nos pirogues sur le bord du fleuve pour

établir nos carbets. L’endroit choisi par nous offrait encore des traces

fraîches de campement. D’autres que nous avaient carbeté en ce lieu. Un

trou avait été fait pour servir de foyer. Barju mit la main dedans et,

tout au fond, il y avait encore un charbon tiède. On a beau être blasé,

mon vieux, mais c’est tout de même une drôle d’impression, en pleine

forêt, à l’heure où la nuit rôde sur la jungle, de trouver les traces

chaudes de son ennemi. On le sait là, tout près; on va s’atteindre; on

va vaincre. Ouf! j’aurais crié de joie! voilà qui est vivre, mon garçon.

Ah! l’homme est un sacré animal! Flanque-lui autant de vertu et de

religion que tu voudras, il n’en gardera pas moins au fond de lui, comme

un tison dans l’âtre, l’âme de l’ancêtre chasseur de loups et d’aurochs.

Et quand le vent de l’aventure souffle sur la cendre, dame!...

«Le lendemain, nous laissons nos pirogues à la garde de leurs pagayeurs,

dans une crique, et nous prenons la brousse, à pied, le «machete» à la

main, pour faire plus vite et parvenir à la région du placer avant

Miguel, dont l’itinéraire à mon avis devait être un peu différent du

nôtre. Nous perdions quelque temps le contact pour le reprendre, à

l’improviste, brutalement, bientôt. Le voyage en pirogue était une

simple promenade, malgré le soleil, les caïmans et la torture de

l’immobilité, à côté de notre progression dans la forêt. Tu connaîtras

cela un jour, lorsque nous remonterons!--car nous remonterons. Mais la

voie sera frayée et d’ailleurs nous n’aurons plus à nous presser.

Dis-toi bien que la forêt est un charnier, une étuve de verdure où l’on

macère dans toutes les odeurs de la corruption. La mort souffle, là

dedans, à pleine bouche, mais la mort, vois-tu, n’est qu’une forme de la

vie, et dans la forêt on ne distingue pas la charogne qui pourrit de la

semence qui germe. Et l’une et l’autre, c’est la vie, toujours la vie.

Elle finit par vous prendre à la gorge. Elle est tout de même trop

forte, écrasante. Ta pauvre petite vie à toi vacille comme une flamme

dans un lieu pauvre d’oxygène et trop riche de carbone.

«Bah! la volonté est plus forte que tout. Nous touchâmes au but au bout

de douze jours de marche. Nous avions avancé à peine d’un kilomètre par

jour, épuisés de chaleur, claquant de fièvre. La forêt s’éclaircissait.

Des marécages s’étendaient sous un ciel ballonné de nuages, de grosses

outres grises pleines d’eau, mais qui ne crevaient jamais. Il fallut

mettre les jambes dans l’eau, et les cuisses, traverser les roseaux aux

feuilles coupantes comme des lames, arracher les sangsues qui vous

pompaient le sang.

«Mes indications étaient à peu près exactes. D’autre part, je comptais

avoir rattrapé l’avance de Sampietri. Passé les marécages, nous nous

trouvâmes dans une zone ondulée. C’était à quelques milles vers l’ouest

que devaient se trouver les gisements. Un de nos porteurs piqué par un

serpent fut malade, et cet incident nous retarda d’un jour.

«Enfin, nous atteignîmes le torrent marqué sur la carte de Barju et nous

pûmes procéder à l’établissement d’un barrage et étudier les boues. Il y

avait, en effet, de la poudre d’or, mais pas en très grande quantité. Un

peu plus loin, nous trouvâmes dans une gorge rocheuse, des quartz

aurifères et quelques pépites. L’endroit s’annonçait bon, pas autant

peut-être que ne l’avait jugé Barju. J’étais un peu déçu. Des traces

fraîches m’apprirent que Sampietri avait campé là.

«La course du retour commença. Nous carbétâmes une nuit, si près l’un de

l’autre, que je sentis la fumée du bivouac de Sampietri. Je partis

aussitôt, sans pitié pour les pagayeurs que je menaçais de mon

revolver... Et le tout a fini au télégraphe, comme tu sais!

«En somme,--concluait Carvès,--ce n’est qu’une victoire préparatoire.

Don Antonio doit être accablé. Le coup a dû l’assommer. Barju m’avait

assez répété que c’était son dernier espoir, ce placer! Pauvre Barju!

Quel guignon! Il touchait à la fortune.»

Et, emporté par son rêve:

--L’Agence est avertie. Je vais recevoir des fonds et les pouvoirs que

l’A. M. T. aura obtenus. Je ne m’en tiendrai pas là... Ce premier placer

est peu de chose... J’étendrai ma prospection plus loin, vers les

montagnes aux hauts plateaux. Et alors j’abandonne le placer à la

Compagnie! Un os à ronger! Mais pour moi--pour nous--je vois plus

grand...

Moi, je revoyais sur la litière, la face terreuse du mort avec sa plaie

au front et ses yeux que personne n’avait fermés.

* * * * *

Le raid de Carvès et le mauvais tour joué aux convoitises des Sampietri

firent sensation à Puerto-Leon. Le général Diaz riait à gorge déployée,

paraît-il, quand on lui racontait la déception de Miguel.

--Bien joué, hombre!--disait-il en frappant sur la table couverte de

bouteilles qui constituait son bureau.

Et le chœur des officiers, des «Andinos» bronzés, des hommes des grands

pâturages, répétait «Bien joué!» dans un froissement de sabres et un

tintement de verres.

Le président était si réjoui qu’il songea à offrir à Carvès une

importante situation dans son gouvernement. Mais Carvès allégua pour ne

point se rendre à l’audience un fort accès de fièvre, connaissant le

principe machiavélique qui consiste à mettre un homme dans une place où

il peut se gorger à son aise pour le faire dégorger ensuite par des

moyens expéditifs; principe qui, scrupuleusement appliqué dans pas mal

de ces jeunes républiques, emplit les caisses de l’Etat, mieux que les

taxes et contributions rarement payées par les citoyens. Or Diaz, comme

Louis XIV, pouvait dire «l’Etat c’est moi», et taper sur son gousset.

Don Juan vint lui-même féliciter Carvès.

--Cela est digne d’un Espagnol de la Grande Epoque,--dit-il.

Visiblement don Juan entreprenait la conquête de Carvès.

--Vous êtes sur le chemin de la fortune,--lui répétait-il, comme s’il

eût voulu griser mon ami d’espoir et de vanité.

Et certes Carvès était homme à ne pas se laisser étourdir par des

paroles mielleuses, mais ses narines respiraient tout de même avec

volupté l’encens que les flatteurs brûlent volontiers devant les hommes

promis à un haut destin.

Dans cette ville surchauffée, où les haines et les convoitises prennent,

aggravées par le soleil et la solitude, un caractère de violence

farouche et sournoise, le geste de Carvès avait fait l’effet d’une

pierre dans une mare. Deux courants prirent naissance; l’un hostile à

Carvès, le courant des ratés, des partisans de Sampietri, de tous ceux à

qui une gloire naissante portait ombrage; l’autre, celui des avisés qui,

sans se livrer ouvertement, cherchait à capter l’aventurier, source d’où

coulerait peut-être la fortune. Aucune opinion politique n’intervenait

et si Diaz en tenait pour Carvès, don Juan, révolutionnaire, ne lui

prodiguait pas moins ses avances.

Mais la tristesse, la colère et la haine étaient maintenant les hôtes

favoris de la maison du Corse. Je passais souvent devant les rouges

bâtiments où les mots «Sampietri et Fils» s’effaçaient chaque jour

davantage, comme si le vent et le sel de la mer s’étaient aussi ligués

avec les ennemis de don Antonio, pour faire disparaître son nom de ce

rivage. La vue de ces entrepôts encombrés de marchandises poussiéreuses

ou pourrissantes, de ces magasins jadis grouillant de cris, d’activité,

d’acheteurs et de vendeurs, de cet établissement qui représentait toute

la vie d’un homme, son rêve, son labeur, son sang, et qui, sapé à sa

base, allait s’écrouler en plâtras, tout cela ne laissait pas

d’accroître la désolation de Puerto-Leon. La rouille avait rongé le rail

du wagonnet au point qu’il se confondait maintenant avec l’argile du

sol. De fortes marées avaient endommagé l’appontement. Les marins

préféraient aborder en canot. D’ailleurs, depuis le débarquement des

barils apportés par la _Mariquita_, aucune marchandise n’était venue

s’échouer sur ces docks.

Le silence maintenant envoûtait le port, et cette agonie était

angoissante comme la mort d’un être.

La vie du port avait dépendu des Sampietri, seuls agents d’importation

et d’exportation capables de relier Puerto-Leon avec le trafic des Indes

occidentales. La bonne renommée commerciale des Corses fut longtemps une

garantie plus sûre que la parole toujours suspecte de ces autorités

d’une durée éphémère et turbulente qui tyrannisaient la cité et

s’évanouissaient un jour, laissant derrière elles du sang et des ruines.

Le gouvernement de Diego Diaz ne se souciait guère que de spéculations

locales, de vols et de rapines dissimulés sous de spécieux prétextes

légaux. Don Antonio Sampietri avait donc pris sur ses robustes épaules

tout le trafic de Puerto-Leon. Il avait fait construire l’appontement,

aménagé les quais, organisé la lieutenance du port. Enfin, ce

guenilleux, qui lavait la vaisselle à bord du paquebot, ce sans-le-sou,

ce va-nu-pieds, avait fait en trente années, œuvre de créateur. Pendant

dix ans, Puerto-Leon avait connu un mouvement et une prospérité dignes

de Surinam ou de Demerara. Les gros navires y faisaient escale. Don

Antonio, comptant sur son fils Miguel pour continuer son règne,

présidait, taciturne, ses petits yeux clignotant sous la broussaille des

cils, les mains derrière le dos, la nuque basse, aux chargements, aux

débarquements, aux incidents quotidiens du port. On était sûr de

l’apercevoir, sur le quai, silhouette robuste et tassée de lutteur, de

vieux marchand rompu aux négoces de la mer.

Et puis, peu à peu, comme aspirée par un virus secret, la vie du port

s’était éteinte. Les marchands des îles s’adressèrent à la Guayra, à

Porto-Colombia, à la Havane. Des commandes importantes ne furent pas

livrées à don Antonio. Les gros navires négligèrent de plus en plus ce

port qui, le diable sait pourquoi, était en mauvaise odeur dans le monde

des capitaines aux longs cours et des trafiquants. Les vicissitudes

politiques qui accompagnèrent le coup d’Etat de Diaz contribuèrent à la

décadence de Puerto-Leon. Les brutalités, les rapineries du nouveau

président firent jeter un interdit moral sur ce repaire de brigands.

Sampietri eut beau lutter, écrire à de vieux amis, de vieux clients, à

son cousin de la Martinique. Rien n’y fit. La force des choses

l’emportait. Sampietri fut impuissant à remonter ce courant qui

l’entraînait, lui, sa maison, ses biens, vers la ruine. Les cargos

passèrent de plus en plus loin du petit môle, et le vieux Corse, plus

taciturne que jamais, les dents serrées, les poings crispés dans sa

poche, regardait les panaches de fumée noire qui, lourds et veloutés,

traînaient sur l’horizon, avant de se résorber, dans la transparence

rosée du large.

Sans doute, Sampietri aurait-il puisé plus de force en lui-même, pour

mener la lutte, si son énergie n’avait été déjà minée par un vice

secret. Don Antonio aimait l’argent. Toute passion est exclusive et

désintéressée de ce qui ne touche pas immédiatement son objet. Le Corse

aimait l’argent pour lui-même, le métal pour le métal, et les petits

disques d’or qu’il entassait devenaient sous ses doigts d’amant des

êtres animés d’une vie propre, des organismes aux mille suçoirs qui,

collés à ses paumes, aspiraient son sang, ses forces, sa volonté. Cette

passion s’était sourdement insinuée en lui, sans que cet homme,

d’ailleurs peu soucieux de s’analyser, en ait pu prévoir le prodigieux

développement.

L’amour du gain, le désir de nouveaux afflux d’or, poussent d’abord le

Corse dans ses trafics, le stimulent à faire plus grand. C’est l’époque

de la prospérité pour Puerto-Leon, le règne de don Antonio. Les caisses

se remplissent. Les entrepôts et les magasins regorgent de marchandises.

Les chalands accourent. Mme Sampietri, grasse et jaune, avec ses

bandeaux luisants, trône au comptoir, Antonio n’a pas dépassé le stade

d’avarice où l’argent sert encore à quelque chose. Et dans ses mains

courtaudes, et carrées, l’or se multiplie, se gonfle, comme un levain;

il pétrit cette pâte avec délices.

Après dix ans de prospérité, les premiers échecs, les coffres sont

pleins; il y a des réserves. Mais une pensée traverse le cerveau du

Corse. S’il venait à perdre son or! Il court à sa caisse; il ouvre ses

sacs, fait ruisseler la belle chevelure, jouer ses reflets; il la palpe;

elle chatoie, elle ondule; il voudrait la porter à ses lèvres. Non, on

ne le lui prendra pas. Il le défendra, contre les voleurs, contre tous

ceux qui veulent faire envoler de sa cage l’oiseau d’or et de feu. Tant

pis pour le trafic. Et, paradoxe de la passion, l’amour de l’or

l’emporte chez le Corse sur l’amour du gain. Aveuglé par son idée fixe,

il ne réfléchit pas que le plus sûr moyen de le perdre, c’est de garder

son argent dans sa cachette. La passion frappe de stérilité; elle aime à

régner sur un désert.

Alors commence la dégringolade. Plus d’achats, plus de vente; aucune

opération qui puisse extraire l’argent des coffres. Aucune, sauf

l’usure. Car l’usure fait sortir un peu d’or, très peu, mais elle en

fait rentrer beaucoup, du frais. Le prêt à la petite semaine, voilà

maintenant le dernier signe de l’activité commerciale de don Antonio.

Terre de Chanaan · 第 5 / 12 段