--Pas moi, pas moi. Et qu’en savez-vous?--repartit aigrement le

Corse.--Que savez-vous de ma fortune? Que savez-vous de mes affaires?

--Rien, évidemment.

--Ce pays,--continua don Antonio,--est ruiné par la politique. Rien de

durable n’y est possible. Les généraux s’arrachent le pouvoir; à chaque

révolution, ce sont des séquestres, des emprisonnements, la ruine de

plusieurs familles. Il n’y a que les prisons qui soient florissantes. Et

croyez-vous qu’il soit facile de faire une fortune dans des conditions

pareilles?

--Don Juan Manera n’est pas plus sévère!

--Ah! vous connaissez don Juan?--fit le Corse intéressé tout d’un

coup.--Il vous a parlé de moi?

Puis, sans attendre la réponse:

--Ecoutez! tout ce que je puis faire pour vous, c’est de vous donner un

bon conseil. Dans quinze jours, passera ici le paquebot hollandais.

D’ici là prenez chacun une bonne dose d’opium! Et puis rentrez chez

vous. Croyez-moi, c’est ce que vous avez de mieux à faire.

--Merci pour l’avis, don Antonio,--fit en plaisantant Carvès.--Mais

avant de vous quitter, n’aurons-nous pas le plaisir de faire la

connaissance de votre fils, Miguel?

--Miguel n’est pas là,--répondit brusquement le Corse,--Miguel est en

voyage. Il ne reviendra pas avant longtemps. Je suis seul, je ne suis

plus qu’un pauvre vieillard...

Et tout en nous reconduisant, il répétait d’une voix sourde, saccadée:

--Allez-vous-en! Allez-vous-en! Cette terre porte malheur. Croyez-moi!

Mieux vaut partir.

--Vieux filou!--grognait Carvès.--Ce serait trop simple!

Le soir venu, comme nous achevions le dîner de M. Breitkopf, Carvès me

dit:

--File de ton côté, va prendre l’air sur le port. Tu en as besoin. Pour

moi, je pars en chasse. Tu parles trop mal l’espagnol. J’espère que

quelques whiskys bien distribués m’en apprendront davantage que la

conversation de ce vieux Corse rapiat.

Je n’étais pas fâché de me trouver seul, à la fin de cette première

journée de notre nouvelle existence, et je n’étais pas non plus très

pressé de retrouver ma chambre de l’hôtel Victoria.

A la nuit tombante, les rues de Puerto-Leon étaient plus animées qu’aux

heures étouffantes de l’après-midi. L’éclairage en était médiocre, et

quelques réverbères fumeux, à poulies, projetaient sur les murs des

maisons une clarté tremblotante. Le sol semblait trempé de sang. Les

fenêtres grillagées laissaient apercevoir des pièces brillamment

illuminées de bougies et de lampes; des femmes étaient assises derrière

les barreaux, dans les embrasures, les unes silencieuses et immobiles,

les autres causant avec des personnages debout dans l’ombre de la rue,

toutes roides et compassées, le visage impassible, dévisageant avec

sévérité le passant que cette étrange parade arrêtait un instant. Ces

fenêtres éclairées dans l’ombre, les figures poudrées sous le réseau de

mantille, une fleur rouge saignant entre les plis de la dentelle et la

chevelure sombre soigneusement ondulée, ce décor romantique n’était pas

sans charme et sans mystère. Les rues de Puerto-Leon se peuplaient de

galants fantômes d’aventures. Un groupe de mandolinistes passa,

égratignant le silence nocturne d’airs sautillants et aigres.

Je débouchai sur le quai. J’avais devant mes yeux une muraille d’ombre

que, de-ci, de-là, trouaient quelques lumières. La nuit était sans lune,

fourmillante d’étoiles et lourde des effluves qu’exhalaient les madriers

de bois de rose entassés sur le quai. Des mains invisibles caressaient

mon visage, et de très loin, de l’immensité des ténèbres océaniques,

venait mourir à mes oreilles, faible, exténuée comme un soupir, la

rumeur des houles, cette rumeur qui, depuis des âges et des âges, berce

le songe des hommes et les grise pour le départ. Pour la première fois,

j’éprouvais une profonde douceur et, dans l’enveloppement de la nuit

tropicale se dissolvaient mes regrets, mes craintes, mon désespoir.

Des chuchotements étouffés m’arrachèrent à mon nirvâna. Une lanterne

brûlait sur le wharf. Sa lueur me révéla une vague agitation, sur les

planches de l’appontement, mais l’ombre épaisse qui stagnait sous le

bordage de la _Mariquita_, accostée, ne me laissa distinguer rien de

précis tout d’abord. Puis, je perçus un va-et-vient de porteurs et

compris que l’on opérait le déchargement du brick. Les barils embarqués

à Trinidad passaient sur les épaules de robustes gaillards et prenaient

la direction des entrepôts Sampietri.

Deux ombres me frôlèrent, l’une d’elles, la plus fine, se retourna, et

je crus reconnaître le sombrero de don Juan Manera. L’autre ombre,

massive et voûtée, était celle de don Antonio. Les deux hommes

s’entretenaient à voix basse et l’Espagnol faisait des moulinets avec le

bras.

Je regagnai l’hôtel. Carvès n’était pas encore rentré. La lueur de la

nuit pénétrait par la fenêtre sans volets. J’allais m’étendre, quand

j’entendis, sur le quai, sous la fenêtre, la voix de Carvès:

--C’est entendu, à demain, six heures, à la «Fé en Dios»!

Je me précipitai pour voir quel était son interlocuteur. Personne!

Au même moment, j’entendis des cris, des jurons, une bousculade. Je

bondis hors de ma chambre; sur le seuil je trouvai Carvès:

--Qu’y a-t-il?--fis-je, haletant.

--Rien, me répondit-il,--c’est le général qui est saoul et qui rosse sa

maison militaire.

V

DEUX HOMMES SUR LA PISTE

En m’éveillant, le corps rompu, les yeux gonflés, j’hésitai à

reconnaître la misérable chambre de l’hôtel Victoria. Comme un nageur

qui croit reprendre pied et ne trouve pas la terre ferme, mon esprit

n’arrivait pas à s’accrocher à la réalité de cette fenêtre grillée, de

ces murs sordides. Carvès m’empêcha de replonger, dégoûté, dans l’abîme

du sommeil.

Il était assis au pied de mon lit, frais, l’œil vif, avec le sourire à

la fois plein de réserve et de contentement des gens qui vont vous

annoncer une nouvelle sensationnelle.

--Je suis sur une piste,--me dit-il.--Peut-être ne suis-je pas seul à la

suivre cette piste, mais _no matter!_ Je me charge du reste. Il fait bon

vivre, mon petit. Je me sens tout à fait dispos pour aller faire un tour

dans la jungle. Tu ne t’inquiéteras pas. Tu resteras bien sagement au

logis, tu diras à tout le monde que je me suis rendu en Colombie, pour

des affaires. Il y a justement dans trois jours un bateau pour Porto

Colombia, que je ne prendrai certainement pas, mais où il ne sera pas

inutile que quelques personnes me croient passager.

--Et pourquoi ne pas m’emmener? Je vais périr d’ennui dans ce taudis? Je

me refuse à rester.

--Non, tu ne te refuseras pas. Il est très important que tu restes et

que tu donnes le change au sujet de mon absence. Personne ne doit savoir

où je vais, ni Letchy, ni don Juan, ni Sampietri. Je compte sur toi.

Entendu, pas? Ne fais pas cette tête. Ne crains rien. Tu ne perdras pas

pour attendre. Et maintenant, écoute.

«Après t’avoir quitté, hier soir, je suis allé flâner dans les ruelles

qui avoisinent le port. Le hasard m’a conduit dans un tripot dont

l’enseigne est «La Fé en Dios». Malgré cette annonce, ne crois pas que

les personnages qui s’y retrouvent le soir, viennent là pour accomplir

des exercices de dévotion, si ce n’est en l’honneur du tafia et

peut-être même de la drogue. Je soupçonne fort que le patron de «La Fé

en Dios», un mulâtre assez repoussant, possède une arrière-boutique

curieusement achalandée. Je ne décris pas l’endroit, je ferai mieux, je

t’y mènerai.

«L’aspect en est pour plaire aux amateurs de sensations fortes. Il y

avait là, sous quelques quinquets puants et fumants, des gaillards qu’on

rencontre parfois sur la route des placers et qui ont une si jolie façon

de vous placer sur leur ligne de mire. On jouait. Par mesure de

précaution chaque joueur avait son «machete» bien en vue, posé sur la

table à côté de son verre de tord-boyau. Près du comptoir, deux nègres

jouaient du banjo, oh, très discrètement, de ces airs drôles et tristes,

un peu bêtas, qu’aiment les matelots et les coureurs de pistes,--la

seule musique qui m’émeuve, moi qui ne suis pas un sentimental.

L’ensemble, ouaté d’une vapeur bleue de tabac. Bref, très confortable.

«L’assemblée était nombreuse. Un silence flatteur accompagna mon entrée.

Quelques joueurs me dévisagèrent. Ils comprirent tout de suite que je

n’étais ni un policier, ni un grand seigneur déguisé, mais bien

quelqu’un de pas très différent d’eux. Tu n’imagines pas combien ces

gens-là ont du flair--autant qu’un membre du Jockey qui flaire le

bourgeois à trente pas. Je pris l’unique siège libre en face d’un homme

qui ne jouait pas et qui, la tête obstinément penchée sur un verre vide,

semblait absorbé dans une rêverie profonde, à moins qu’il ne fût

complètement saoul.

«On m’apporta une bouteille et, connaissant les usages, je remplis le

verre de mon voisin. Il releva la tête, j’aperçus un visage paradoxal,

en pareil lieu, un visage rond, sans caractère, orné d’une barbe courte

et grisonnante, des yeux de myope derrière de pauvres lunettes de corne

dont les branches étaient raccommodées avec du fil noir. Ses traits

vagues et mous reflétaient la bonhomie rêveuse des vieux

expéditionnaires de ministère, ou des gardiens de musée en province, une

de ces figures fripées qui vous font dire, quand elles glissent près de

vous, dans une jaquette râpée: «Ce doit être un bien brave homme. Comme

il a dû s’ennuyer pendant sa vie.» Le contraste entre cette apparition

et le décor du lieu était si plaisant que je ne pouvais détacher mon

regard de ce visage, supporté par deux mains assez blanches, jointes

sous le menton. J’avais rencontré cet homme quelque part, mais où et

quand? je n’aurais pu dire si c’était il y a trois mois ou il y a dix

ans, à Paris ou à Java!

«L’homme éleva son verre et me dit dans le plus pur castillan:

«--Excellence! je bois à votre santé!

«Je portai la sienne en espagnol.

«--D’après votre accent,--me dit-il alors en français,--je vois que nous

sommes compatriotes.

«--Cela ne m’étonne pas,--répondis-je.--Depuis quelques minutes, je me

demande où je vous ai rencontré.

«--Je m’appelle Barju,--dit-il,--et j’étais, il n’y a pas bien longtemps

encore, encaisseur à la Banque Osmond, Richard et Compagnie, à Paris,

rue Saint-Lazare.

«Mon imagination le revêtit aussitôt d’un habit bleu à plaque, et

boutons de métal, lui passa autour du col une sacoche de cuir et le

coiffa d’un bicorne. Et je revis Barju sonnant à ma porte: «Effets à

recouvrer, monsieur.»

«Je passe sur les détails chaleureux de notre reconnaissance. J’exposai

à Barju les raisons commerciales de mon séjour à Puerto-Leon. Barju

parut dégoûté.

«--Mauvaise idée, monsieur, très mauvaise idée. Il n’y a pas de commerce

possible dans ce sacré pays de bandits, de voleurs, d’assassins.

«--Diable! Diable! vous me tenez le même langage que ce vieux sacripant

de Sampietri. Auriez-vous les mêmes raisons? Craignez-vous la

concurrence?

«Barju sourit mélancoliquement et leva la main en signe de protestation

ironique.

«--A Dieu ne plaise!

«Il me tint à peu près le discours que m’avait tenu don Juan. J’avais eu

soin de remplir son verre à plusieurs reprises et Barju devenait à

chaque minute de plus en plus communicatif. Il ajouta, en confidence:

«--Antonio Sampietri a de gros embarras. Ses affaires marchent mal. Je

vous en parle en connaissance de cause et parce que vous m’inspirez

confiance, Sampietri m’a employé plusieurs fois pour tenir sa

comptabilité. Un désordre, monsieur, une «anarchie»! c’est drôle, chez

un homme si avare, qui a trimé dur pendant sa vie. Mais voilà, lui, ce

qu’il aime, c’est l’argent, l’argent liquide, les belles piastres, les

dollars d’or, il les aime tant qu’il passe son temps à les ranger, à les

empiler, à remplir de petits sacs, à les vider ensuite. Un fou, quoi! Il

est devenu comme ça peu à peu. Avant, le commerce marchait. C’était le

bois de rose, les essences, le balata, le café, tous les trésors de ces

pays. De ce temps, don Antonio était respecté, craint. Aujourd’hui, on

le tient pour une loque. L’argent l’a tué, cet homme-là. Par avarice, il

n’achète plus. L’argent qui circule lui fait horreur; il ne veut plus

qu’une pièce sorte de ses coffres, ou bien il faut qu’elle y rentre

vite, avec des petits. Don Antonio a encore un faible pour l’usure. Ah!

monsieur, ce qu’il l’a pratiquée, la petite semaine, les gages et les

gros intérêts. Voyez-vous, à Puerto-Leon, il n’y a qu’une distraction,

le poker. Le poker a rempli les coffres du père Sampietri qui ne joue

jamais. On peut dire qu’il a du papier de tous les planteurs du pays et

même du général Diaz. C’est bien pour ça, d’ailleurs, qu’il n’est pas

encore en prison, car, paraît-il, il fait aussi la contrebande des

armes. Et ça c’est un jeu qui rapporte gros--mais dangereux, dame,

dangereux, avec Diaz...

«--Et son fils, Miguel?--interrompis-je.

«La figure de Barju s’éclaira d’un sourire.

«--Miguel! Pauvre garçon! Un simple d’esprit! Joueur, débauché, violent

et faible! Encore un que le poker a vidé, et les filles--toutes les

garces de Puerto-Leon lui ont tiré de l’argent.--Sournois par-dessus le

marché, et mauvais coucheur. Il ne craint que son père, car vous savez,

chez les Corses, le père, ça compte! Alors le père, désespérant de faire

quelque chose de lui, l’a expédié, il n’y a pas longtemps--huit jours

peut-être avant l’arrivée de la _Mariquita_...

«Je versai de nouveau à boire à Barju, qui s’essuya lentement avec le

revers de sa main, et se pencha vers moi, un doigt sur la bouche,

minaudant, les yeux humides:

«--Et je sais bien où papa l’a envoyé, ce cher garçon!

«--...

«--Il l’a envoyé dans les bois, dans le pays de la fièvre, là où il y a

de l’or... Don Antonio n’a plus que cet espoir. Son avarice prévoit le

moment où les chers sacs devront se vider. Or, son vice lui a fait rater

dernièrement de très importantes affaires. Ce n’est pas que son crédit

soit ébranlé; on le sait encore solide. Mais les grandes maisons de

Caracas, de Trinidad, de Ciudad Bolivar, ne veulent plus avoir affaire à

lui. D’autre part, ses débiteurs--et Dieu sait s’il en a--tous ces

gens--dont beaucoup sont au pouvoir--qu’il a pressés comme des citrons,

sont plus ou moins ouvertement ligués contre lui. On lui a fait manquer

des contrats avantageux. La douane qui est aux mains de Diego Diaz lui a

joué de vilains tours et lui en jouera d’autres. Don Antonio se sent

cerné. Il est seul. Il est vieux.

«Toujours est-il qu’il veut jouer son dernier atout. L’atout, c’est le

placer! don Antonio, qui ne sort jamais de Puerto-Leon, sait, par

certains informateurs, des chercheurs de balata, qu’à trois semaines de

marche d’ici, sud-ouest, il y a des terrains aurifères.

«Les yeux de Barju s’élargissaient, dans l’extase d’une vision

mirifique. Il répéta:

«--Des trésors! l’Eldorado quoi, comme on dit. On a soupçonné

l’existence de ces gisements depuis longtemps, mais ceux qui y sont

allés ne sont pas revenus. Don Antonio, bon père, y envoie son fils avec

une petite équipe de travailleurs. Si Miguel a la chance, il fera les

sondages, rapportera des échantillons. Suivant la valeur du placer, don

Antonio le gardera pour lui ou en proposera la copropriété, à charge

d’exploitation, à l’Agence Minière Tropicale.

«--Vous avez dit à l’A. M. T.?--insistai-je.

«--Oui, vous connaissez?

«--Un peu.

«Barju resta un moment silencieux. Je voyais qu’une pensée le

travaillait, mais que ses lèvres hésitaient à l’exprimer. Ses yeux

roulaient dans l’angoisse d’un enfantement pénible. J’aidais à

l’accouchement en faisant rapporter du tafia. Et Barju parla avec une

voix d’enfant.

«--Barju connaît le placer,--murmura-t-il.--Barju connaît la route.

«Il tira de sa poche une feuille de papier jaunie, froissée, sur

laquelle était tracée au crayon une carte à demi effacée, qu’il couvrit

de sa main, précipitamment.

«--Voilà! Trouvé ça chez le père Sampietri, dans un registre. Ce que

c’est que d’avoir de l’ordre, tout de même.

«Ce Barju était vraiment un drôle de personnage. Il joignait aux manies

du vieux garçon de bureau, à son goût de l’ordre et de la régularité, je

ne sais quoi de fantasque, d’aventureux et d’un peu «crapule».

«--Eh bien!--dis-je à Barju,--ça ne vous tente pas!

«--Si ça me tente, monsieur, bien sûr. Et ça tenterait un saint,

monsieur. J’y rêve toutes les nuits. J’en perds le boire et le manger.

Mais que voulez-vous que je fasse! Le fils Sampietri est en route.

L’affaire est dans le sac--dans le sac de don Antonio.

«Et Barju, désabusé, éclata de rire.

«--Pas encore!--dis-je.

«--Pas encore! Evidemment, Miguel peut ne pas revenir...

«--Ou bien quelqu’un peut revenir avant lui, se faire attribuer la

concession avant que Sampietri ait pu lever le doigt, câbler le premier

à l’Agence pour qu’elle fasse le nécessaire. C’est une question de

temps. Trois semaines de marche, dites-vous.

«--Environ. Je connais un peu la région pour avoir travaillé avec une

équipe de délimitation. De la brousse, des marécages. Heureusement la

saison des pluies est passée.

«--Barju, nous partons. Il s’agit de repérer le placer, faire des

prélèvements d’or et être au bureau du câble un jour, une heure, une

minute, avant Miguel Sampietri. C’est tout simple.

«--C’est impossible,--gémit Barju.

«--C’est la fortune. Montre-moi ta carte!

«Barju, complètement ivre, me tendit le papier sans résistance. Je le

mis dans ma poche.

«--Merci! Allons prendre l’air.

«Dans la rue, Barju vacillait à mon bras.

«--J’ai confiance en vous,--répétait-il avec la douce obstination des

ivrognes...--Confiance. Mais ça me fait de la peine de quitter le

patelin. J’étais considéré, monsieur. On m’appelle le «Docteur», le

Docteur, oui, monsieur, et même qu’on m’amène des malades! A cause de ma

barbe et de mes lunettes.

«--Tu y reviendras, Barju. Ne pleure pas. Demain, on causera

sérieusement. Je te donne jusqu’à demain soir six heures pour cuver ton

alcool et faire tes préparatifs.

«Et voilà!--conclut Carvès.--J’ai étudié cette carte informe. Elle est

grossière, mais point inexacte. Elle confirme des indications que

l’A. M. T. m’avait fournies avant le départ. C’est bien dans cette

direction que je devais travailler. En somme, qu’est-ce que je risque?

Je fais mon métier de prospecteur, tout simplement.

--Mais tu vas partir, seul, avec ce Barju, seul dans la jungle?

--Pourquoi pas, mon vieux. Barju est un vrai mouton, j’en jurerais.

Quatre porteurs, ma Winchester, des conserves, de la quinine, et au

revoir! Dans six semaines ou sept, je suis de retour--avant l’autre!

Carvès, assis sur mon lit, les jambes croisées et les mains dans ses

poches, sifflotait.

Le soir venu, nous nous rendîmes au cabaret de la «Fé en Dios». Barju

nous attendait. L’employé de banque, dont la rencontre me parut une

nouvelle manifestation du Hasard tout-puissant, était doux et

obséquieux. Il eût fait un excellent domestique. Carvès exposa son plan

de campagne. La première partie du voyage se fait en pirogue. On

descendrait ainsi jusqu’à la Crique Salée où on laisserait les

embarcations. De là, on couperait à pied par la brousse jusqu’à la zone

de prospection.

--Et si vous rencontrez Miguel?--dis-je.

--Eh! bien,--fit joyeusement Carvès,--nous ferons connaissance!

Le «Docteur» se chargeait de trouver porteurs, rameurs, et pirogues. Je

devais acheter les vivres. Carvès avait apporté des munitions abondantes

et deux carabines. Il m’en laissa une.

--Si dans deux mois,--me dit-il,--je ne suis pas rentré, tu pourras

essayer de venir à ma rencontre. Voici mon itinéraire. J’ai écrit à

l’agent de l’A. M. T. à Puerto-Colombia pour lui annoncer que

j’entreprenais une tournée de prospection. Il connaît ton nom. En cas de

besoin, adresse-toi à lui.

Il n’y avait pas de temps à perdre. Sampietri avait déjà dix jours

d’avance. Le départ eut lieu trois jours plus tard--le Docteur avait été

un collaborateur précieux--dans le plus grand mystère, au milieu de la

nuit: Carvès devait retrouver Barju et sa suite sur la berge, à une

heure environ de Puerto-Leon, passé le poste de douane. Il était sans

armes et sans bagages. Je l’accompagnai, le cœur étreint d’une angoisse

mortelle à l’idée du retour qu’il me faudrait faire, tout à l’heure,

solitaire, dans ce monde étranger, brutal, hostile, où j’allais de

longues semaines vivre, isolé, menacé peut-être.

--Te souviens-tu,--lui disais-je,--du soir de notre rencontre? Nous

marchions aussi le long d’un fleuve et tu me disais: «Bientôt nous

verrons la Croix du Sud.»

--La voici!

En face de nous, la muraille de la forêt se dressait, masse plus sombre

que la nuit elle-même. Du ciel tombait un pâle rayonnement sur la cime

des arbres dont on devinait, étalée à l’infini sous les étoiles,

l’ondulation immobile. La rivière déchirait la forêt en une large brèche

plate et miroitante, un vaste couloir enfoncé dans les ténèbres. Le

clapotis des eaux entre les tiges des joncs et les racines des

palétuviers était la seule rumeur dans le silence de la jungle proche. A

mesure que nous approchions de l’endroit d’où mon ami s’éloignerait pour

toujours peut-être, je me sentais envahi d’une frayeur et d’un

tremblement de tout mon être, comme à la révélation d’un atroce mystère

panique.

Une ombre surgit devant nous.

C’était Barju. Sa petite silhouette noire se découpa un instant sur le

miroitement de l’eau. Les pirogues attendaient, cachées dans les

roseaux. Carvès m’embrassa. Un sifflement très doux. Le bruit étouffé

des rames. Des ombres disparaissent noyées dans la grande trouée. Le

silence.

* * * * *

A l’aube, je songeais que la pirogue de Carvès devait glisser sur les

eaux moirées par le soleil levant à travers l’éveil de la forêt. Et,

comme le jour où j’avais guetté sur le bord du «gour» l’aventureux

compagnon descendu dans l’abîme, de même j’allais attendre--non plus une

heure, mais des semaines--solitaire, angoissé, le retour de celui qui

m’avait arraché à l’existence facile, à la douceur de ma terre natale,

au loisir sans ambition et m’avait entraîné vers une terre de

désolation, d’âpre sécheresse et de mort.

Attendre! Il n’est pas de pire supplice en l’humaine condition. Chaque

heure creuse un peu plus la plaie douloureuse. La nuit endort la

douleur, mais le matin la réveille et son aiguillon n’est que plus

acéré, au moment de commencer une nouvelle journée. L’aube, qui baigne

de sa rosée le cœur de l’homme heureux, fait jaillir les larmes de celui

qui souffre. L’épreuve du matin, tous ceux qu’ont rongés l’angoisse et

l’affliction la connaissent. C’est la plus redoutable qu’ait à vaincre

celui qui s’accroche désespérément à l’espoir.

La morne succession des jours torrides commença. Puerto-Leon, son sol et

ses maisons couleur de sang s’écaillaient, comme une croûte devant un

four. Les montagnes dressaient sur un ciel d’un bleu dur leurs blocs

incandescents et déchiquetés. Au soir tombant, d’infâmes odeurs rôdaient

sur le port. Le spectre grelottant de la fièvre traînait sur les bords

du fleuve, et, s’il m’arrivait pour chercher un peu de fraîcheur de

sortir de la ville, je devais revenir hâtivement sur mes pas, surpris

par un frisson sournois, plein de menace. L’après-midi, il y avait

danger de mort à sortir et je m’abrutissais en d’interminables siestes

dans ma chambre, qui avait au moins un mérite--le seul--celui d’une

fraîcheur relative.

Le conseil d’Antonio Sampietri «une bonne dose d’opium» me revint à la

mémoire. J’eus bonne envie de recourir aux pavots endormeurs. Il y avait

des Chinois à Puerto-Leon et l’idée me vint de solliciter--moyennant

finances--de M. Wang, son aimable intervention auprès de ses

compatriotes.

Le cirque Wang avait installé sa tente arrondie sur cette «plaza de la

Libertad» dont s’enorgueillit Puerto-Leon, où la liberté n’existe guère,

délectable utopie, que sur le fronton des monuments et les plaques

bleues des avenues. Les affaires de M. Wang devaient prospérer, car les

habitants de Puerto-Leon, sevrés de distractions, se précipitaient en

foule sur les gradins du cirque les soirs de représentation. Un

spectacle à Puerto-Leon était une aubaine que les plus hauts personnages

de l’Etat se gardaient bien de mépriser. C’est ainsi que je vis, à

plusieurs reprises, le général Diego Diaz entouré de son état-major,

applaudir aux prouesses de Letchy ou de miss Carolina.

Terre de Chanaan · 第 4 / 12 段