--Ah! ah! pas très favorablement, sans doute. Si! ah! ah! Un fameux

gaillard que Sampietri. Débarqué en sabots, vous savez, ou même pieds

nus, je ne sais plus, ah! ah! et il avait caché sa femme dans une malle

pour qu’elle n’eût pas à payer son passage. Lui, lavait la vaisselle à

bord du paquebot. Quel couple! ah! ah! mais il a fait son chemin, le

père Sampietri!

--C’est, je crois, une des puissances de Puerto-Leon?--interrogea

Carvès.

--Une puissance! comme vous dites cela! hum!

Et le petit vieillard haussait les épaules.

--Une puissance! C’est vite dit. Il a fait quelques bonnes affaires, ah!

ah! des bonnes et des mauvaises! Mais c’est un gaillard, je vous dis, un

gaillard avec qui il faut compter, ah! ah! et pas tendre pour les

nouveaux venus.

Il clignait de l’œil malicieusement en me regardant et ricanait,

ricanait! A gifler, quoi!

Carvès gardait un sang-froid souriant.

--J’ai des lettres pour lui, d’Arrighi, son cousin de Fort-de-France!

--Ah! ah! tous ces Corses sont cousins, cousins de par le diable,

n’est-il pas vrai? Mais entre nous, ils se tordraient le cou, vous

savez. Ah! Papa Sampietri, il va faire une drôle de tête en vous voyant

arriver. Puerto-Leon, entre nous, ça n’est pas une villégiature à

conseiller--ah! ah!--à des gens distingués comme vous.

--Vous y êtes bien vous-même, répartit Carvès.

--Oh! moi, c’est différent. Moi, je suis habitué. Je suis du pays. Ah!

ah! Et surtout attention à la politique!

--La politique?

--Oui. Puerto-Leon est, vous le savez, je pense, un Etat indépendant.

Indépendant, c’est-à-dire qu’il est périodiquement asservi à des

généraux dont les règnes se succèdent et se ressemblent. Des généraux de

toutes les couleurs. Quant à la population, de rares Européens, les

Sampietri, des forçats évadés, quelques pauvres bougres qui croient

encore aux placers et sont venus chercher l’Eldorado à Puerto-Leon, ah!

ah!

Carvès ne broncha pas.

--Le reste, des esclaves, les petits-fils des coupeurs de canne; des

siècles de courbache derrière eux; peureux et féroces, menteurs,

serviles, ivrognes, pillards, l’écume de toutes les races. La peau de

boudin, comme vous dites, vous autres Français! Toute cette racaille que

nous avions dressée, nous autres, Espagnols, à coups de trique; cette

racaille nourrie pour obéir, pour trimer, pour engraisser le sol de nos

plantations. Et vous imaginez que ces macaques se sont déclarés

indépendants, ah! ah! Quelle bouffonnerie! ah! ah! Et ils élisent des

présidents, un congrès! C’est à crever de rire!

Un rire saccadé, frénétique secouait le petit homme, qui gesticulait, le

poing fermé.

Il devint tout à coup grave.

--C’est une honte pour nous, Espagnols, une honte, vous m’entendez,

d’avoir laissé cette terre fertile, cette terre riche en minerais, cette

terre où dorment des fortunes...

Don Juan s’arrêta net; son rire sec égratigna nos oreilles.

--Eh! j’exagère, oui, j’exagère, ah! ah! La colère m’emporte. Mais c’est

tout de même une honte d’avoir abandonné ce sol à des sangs-mêlés, à des

nègres, quoi! Et à qui la faute! A quelques transfuges de notre race, à

des Espagnols traîtres à leur sang, des hommes épris de chimères, de

balivernes: l’égalité des races, les droits des gens de couleur, ah! ah!

je crèverai de rire! C’est moi qui vous le dis, moi, don Juan Manera de

Aguirre y Castellar y Meneses, petit-fils de Juan Manera, le compagnon

de Cortès, et qui compte parmi ses ancêtres ce Juan Aguirre «_el tirano

de Aguirre_» de sinistre mémoire, qui mit à feu et à sang la terre des

Caraïbes et qui écrivait à Charles-Quint: «Sire, vous m’avez méconnu;

vos gouverneurs ont maltraité mes soldats; je vous trahirai jusqu’à la

mort!»

Le vieillard s’exaltait.

--Des hommes! C’étaient des hommes que ceux-là! Quand ils servaient,

c’était jusqu’à la mort. Et quand ils trahissaient, c’était aussi

jusqu’à la mort. Et par qui les avons-nous remplacés? Par des

scribaillons, des gens de plume, des philosophes, quoi!

Il prononça ce mot, comme s’il en crachait les syllabes avec dégoût.

--Je vois,--dit Carvès,--que vous ne tenez pas la philosophie en haute

estime.

--La philosophie,--répliqua don Juan,--pour moi elle tient en deux mots:

l’honneur, mon honneur à moi que personne ne peut souiller impunément,

pas même le roi--et la force.

D’un geste brusque, il cassa net sur son genou, le rotin massif, dont il

jeta les tronçons par-dessus le bastingage.

Puis, il alluma un cigare, salua et nous tourna le dos.

* * * * *

Le bref crépuscule saignait sur la mer couleur d’encre. D’épaisses nuées

s’élevaient de l’Océan, pareil à une cotte de maille moirée de larges

traînées rouges; à l’horizon bâillait une blessure aux lèvres

déchiquetées de flammes. Carvès et moi nous nous tenions à l’avant. Un

pas léger nous fit détourner la tête. C’était Letchy. Elle s’accouda au

bastingage. La chaleur avait été accablante. D’un geste las, elle dénoua

sa chevelure. Ce fut comme l’adieu du soleil, une source lumineuse dans

l’ombre.

Carvès étendit la main:

--La Toison d’or!--dit-il.

IV

PUERTO-LEON

Le cinquième jour de navigation, à l’aube, la vigie cria «Terre», et

nous découvrîmes à l’horizon une étroite pellicule grise qui, peu à peu,

se transforma en une côte montagneuse. Plusieurs plans de montagnes se

superposaient et les cimes étaient estompées de nuages blancs. On eût

dit des nappes neigeuses retombant sur des versants rocailleux ou

tapissés d’une sombre verdure. Nous distinguions dans la brume un chaos

farouche de ravins et de rochers, et, tout au bord de la mer, des points

blancs et roses minuscules étincelants sous les rayons de l’aurore. Une

voile orange flamba sur l’eau bleue où s’ébrouaient des pélicans,

pareils à des oiseaux antédiluviens: Puerto-Leon.

Voici que nous touchions enfin à cette Terre Promise vers laquelle nous

voguions depuis des semaines, vers laquelle depuis de longs jours

convergeaient les rêves ambitieux de mon guide et mes pensées plus

craintives. Les navigateurs qui virent, pour la première fois, se

profiler dans la transparence de l’air marin le visage de cette île

qu’ils nommèrent la Désirade, parce que depuis des mois de solitude sur

les eaux amères, sous des cieux inconnus, ils désiraient une terre

quelle qu’elle fût, ces navigateurs ne furent pas plus étonnés que

moi-même, lorsque devant nos yeux surgit de l’Océan le rivage rocheux de

Puerto-Leon.

Nous étions tous réunis à l’avant de la _Mariquita_. Le capitaine

Cupidon, qui s’était montré pendant la traversée le meilleur homme du

monde, préparait une entrée triomphale dans le port, toutes voiles

déployées, et les pavillons flottants. Glissant, légèrement incliné

comme une mouette en plein vol, le brick pénétra dans la baie de

Puerto-Leon que flanquent des pentes rocheuses couleur d’ocre et de

sang. Puis les voiles tombèrent et l’on prit un mouillage à quelques

centaines de brasses de la terre, en attendant la visite de la Santé.

L’ensemble de ce paysage était à la fois grandiose et hostile. Le visage

de Carvès rayonnait. Mon compagnon contemplait avidement le sol sur

lequel il avait décidé de tenter la fortune. Mais moi, je ne pouvais

réprimer une secrète angoisse. Pendant la traversée, le spectacle de la

mer, la vie monotone, mais non sans charme du bord, avaient engourdi mes

appréhensions, ma crainte de l’inconnu. Hier encore, je souhaitais que

ce voyage ne s’achevât pas.

Un canot portant le fanion jaune de la Santé accosta la _Mariquita_.

Quelques mulâtres à mines patibulaires inspectèrent les documents de

bord.

Don Juan avait pris Carvès par le bras.

--Vos passeports sont bien en règle? Méfiez-vous, ah! ah! Ici la police

n’est pas commode. Tout est matière à une bonne amende, qui passe

naturellement dans la poche de Diego Diaz, ah! ah! Diego Diaz! vous

ferez sa connaissance, allez! c’est un potentat! ou payer ou aller en

prison! Et quelle prison! Les oubliettes de l’Escurial étaient un

boudoir parfumé à côté de celles de Puerto-Leon, ah! ah! Trente livres

de ferraille aux pieds et la compagnie des rats, des serpents et des

cloportes! Voilà comment nous gouvernons, nous autres, à Puerto-Leon!

Dame, il faut se dépêcher de faire fortune, car la présidence est

éphémère, ah! ah! Tout passe, ah! ah! même un Diego Diaz! Mais ne riez

pas trop fort, quand vous verrez ce mulâtre sortir du «Palacio» avec sa

garde de bouviers et d’écumeurs des «llanos». Il vous en cuirait! ah!

ah! Et vous savez, ici, les consuls, les ministres, les Grandes

Puissances, nous nous en soucions comme de ça, ah! ah!

Et il fit claquer l’ongle de son pouce contre ses dents.

Tandis que s’opéraient les formalités du débarquement, Letchy et moi

nous nous accoudions au bastingage. Les brumes s’étaient dissipées et

l’on distinguait maintenant avec netteté le relief titanesque des

montagnes, au pied desquelles s’arrondissait, tachetée de voiles

blanches et rouges, la rade de Puerto-Leon. Sur le sable, des palmiers

et des cocotiers dessinaient une frange menue et sombre autour de

laquelle les vagues nouaient et dénouaient leur ceinture.

--Vous ne m’en voudrez pas,--me disait Letchy,--mais le premier jour de

la traversée, j’ai surpris votre conversation. Pardonnez ma curiosité,

vous m’intéressez tous deux; vous avec votre air doux, si bien élevé, si

déplacé sur ce bateau, en compagnie de gens de cirque...

Je protestai.

--Non, ne protestez pas. Et lui, avec son visage d’oiseau de proie, son

regard sauvage et un peu fou. Ne trouvez-vous pas? Oui, oui, j’ai bien

compris. La Toison d’or... même si elle n’existait pas... les mots me

sont allés au cœur. C’est un peu mon genre, vous savez... Mais non, vous

ne savez pas! Et puis là n’est pas la question. Enfantillages que tout

cela! Chimère ou non, vous voilà débarqués. Je vous avoue, vous voir

arriver à Puerto-Leon, cela me fait peur. Je connais l’endroit, depuis

deux ans que je roule avec le cirque Wang.

C’est un enfer,--continua-t-elle.--Mais on accepte tout quand on est

possédé par une idée ou par une passion. On vivrait dans le feu, aussi

ne suis-je pas inquiète pour votre ami. C’est un vainqueur, lui!

--Croyez-vous donc que moi?...

--Je doute que vous soyez heureux ici. Vous allez avoir à affronter des

hommes durs, des hommes qui ont peiné, trimé, qui ont les mains et le

cœur calleux, l’esprit plein de ruse... Enfin vous avez l’amitié pour

vous, c’est beaucoup. Celui qui est seul à poursuivre la tâche de sa vie

est plus à plaindre que celui qui a un compagnon.

«Méfiez-vous de tout et de tous. Surtout, méfiez-vous du

jeu!--reprit-elle.--Ici, tout le monde est joueur enragé. Le poker, mon

petit, voilà ce qui a coupé le jarret à pas mal de gaillards en mal de

faire fortune. A propos, est-il joueur, votre ami?

--Un peu,--répondis-je, songeant aux interminables parties de Trinidad

qui avaient pas mal entamé notre provision de bank-notes.

--Aïe! Tâchez de le modérer. Don Juan aussi a la passion du jeu!

* * * * *

Elle se tut brusquement. Puis:

--Je vous dis cela parce que vous m’intéressez, pauvres chercheurs de

Toison d’or; parce qu’au fond je vous admire et que je souhaite votre

succès. J’ai un furieux intérêt pour tout ce qui, dans cette vie

médiocre, reflète une passion, une idée souveraine. Les paroles de votre

ami m’ont émue.

Un canot, monté par des rameurs vêtus de toile blanche et coiffés de

chapeaux de paille à la mexicaine, vint accoster. Don Juan qui

s’entretenait sur le pont avec Carvès et le capitaine, descendit par

l’échelle de la coupée. Il prit place entre deux robustes gaillards aux

visages tannés, qui portaient à leur ceinture, dans la gaine de cuir

rouge, la «machete» à deux tranchants. L’Espagnol agita son feutre.

--A bientôt, _Caballeros_!

Quelques minutes plus tard, le brick venait mouiller le long d’un

grossier appontement de bois. Sur deux poteaux était fixée une large

pancarte portant en capitales noires ces mots: SAMPIETRI ET FILS. Des

hommes de couleur, quelques-uns agaçant des perroquets, attendaient le

débarquement.

Le premier désir qui assaille le voyageur infortuné débarqué à

Puerto-Leon, c’est celui de s’en retourner immédiatement. Telle fut du

moins mon impression. Je souhaitai de ne pas poser mon pied sur ce sol,

de ne pas prendre terre une minute, tant je sentais que je ne

retrouverais là rien de ce qui faisait pour moi non seulement le charme,

mais la substance même de ma vie. La trame quotidienne de nos jours est

tissée de sensations, air, lumière, couleur, d’une certaine qualité et

d’une certaine intensité. Si ces sensations viennent à manquer ou à être

substituées à d’autres absolument différentes, il nous paraît que notre

être perd pied et se débat dans un élément inconnu, comme un poisson

échoué sur le sable. A Puerto-Leon mes poumons ne semblaient pas faits

pour l’air qu’il me fallait respirer, pour ce souffle d’étuve, humide et

chaud, qui montait de l’argile rougeâtre, baignait les raquettes

hargneuses, les cactus hérissés, cette végétation tropicale, grasse,

épineuse et lisse, qui tient plus de l’animal que du végétal,

intermédiaire entre la plante et le serpent, et qui donne au paysage un

aspect angoissant de férocité et de solitude.

La nouvelle de l’arrivée du cirque Wang avait attiré une grande foule où

dominaient les vêtements blancs et les chapeaux de paille des hommes de

couleur. Lorsque le cheval de miss Carolina, suspendu aux palans d’une

grue, vint lentement et lourdement se poser sur ses quatre pieds, un

hurlement de joie ébranla l’espace vibrant de chaleur. Les kangourous de

M. van Sleep n’eurent pas moins de succès.

Carvès m’entraîna, à la suite d’une tribu de porteurs chargés de nos

caisses.

L’hôtel Victoria offrait aux malheureux--et si rares--étrangers arrivant

à Puerto-Leon un asile d’une magnificence toute extérieure. Sa façade,

sur le quai, était décorée d’ornements de stuc et repeinte à neuf par

les soins du propriétaire, un Bavarois nommé Breitkopf, gros homme

courtaud et brun, à moustaches en brosse, aux yeux clignotants cerclés

de lunettes, qui nous accueillit avec force saluts et une «_pienfenue_»

des plus cordiales.

A l’intérieur, l’hôtel se composait d’un patio obscur autour duquel

courait une galerie supérieure. Sur cette galerie étaient disposées les

tables du déjeuner, revêtues de nappes douteuses. Sur chaque table

reposaient des alcarazas de terre rouge à dessins noirs et quelques

fleurs fanées dans un vase de verrerie grossière. Le patio était un

puits sombre au milieu duquel stagnait dans un bassin un peu d’eau

saumâtre. Des moustiques dansaient le long d’un rayon filtrant d’une

persienne mal close. On nous montra nos chambres. M. Breitkopf «s’excusa

beaucoup» de ne pouvoir mieux nous loger: l’hôtel était occupé par un

général haïtien et sa suite, un haut personnage. C’étaient deux pièces

ouvrant sur le puits à moustiques par des portes à claire-voie et sans

serrure. Les fenêtres donnaient sur le quai, mais elles étaient munies

de solides barreaux. Ce local ressemblait à une prison, et nous donna un

avant-goût des geôles de Diego Diaz, dont le conquistador nous avait

esquissé le séduisant tableau. Sous des moustiquaires en lambeaux, deux

lits étalaient des matelas tendus de draps que les mouches et les

insectes avaient constellés d’alphabets Morse. Les murs blanchis à la

chaux portaient les traces de bestioles écrasées par des mains furieuses

et réduites, depuis qui sait combien d’années, à l’état de pains à

cacheter.

Tandis que M. Breitkopf se confondait en lamentations et en regrets.

--_Fous gombrenez, mesiés, un chénéral et za maison milidaire... mais

bour gelgues chours zeulement, gelgues chours à beine! Et ch’osse tire

gue la dable est barvaide. A fos ortres, mesiés! Ah! Il n’y a pas de

zonettes. Fous n’aurez gu’à daber au blavond!_

Je m’assis, je m’effondrai plutôt sur ma malle de cabine, tandis que

Carvès, debout, les deux mains dans ses poches, s’esclaffait.

--Patience! mon vieux. Ça n’est pas si mal. J’ai été plus mal logé,

parfois!

Mais ma détresse s’accroissait, tandis que je parcourais du regard le

sombre et sordide réduit qui me servirait de demeure.

--Le cafard!--dit Jérôme.

Et il s’assit près de moi, passant son bras autour de mon cou, comme

autrefois, comme aux jours heureux de la Pimousserie.

--Enfant! Qu’est-ce que cela! une mauvaise chambre, un mauvais lit! Cela

suffit à te désespérer. Serais-tu lâche?

Il fixait sur moi son regard dur.

Je me cabrai.

--Lâche! moi!

Carvès sourit.

--C’est bien. Allons déjeuner! Puis nous ferons un tour de ville. La

douane à régler! Nous en profiterons pour visiter Sampietri. Prise de

contact. Je suis pour les situations nettes. Il me tarde de savoir ce

que ce vieux forban a dans le ventre et si ce sera la paix ou la guerre

entre nous. Je ne le crois pas commode, mais il ne faut pas se fier aux

racontars de l’hidalgo.

Nous absorbâmes un exécrable repas, assaisonné de piments rouges plus

ardents que le feu de l’enfer et n’ayant pour nous désaltérer qu’une eau

tiède et qu’un vin frelaté, pompeusement intitulé «Bordeaux»; nos palais

de Périgourdins en furent déchirés.

--_Eh pien! gomment trouvez-vous mon gef?_--interrogea M. Breitkopf, une

serviette sous le bras, la face épanouie, et qui se penchait vers nous.

--Bon à pendre!--répondit Carvès,--ou à être mangé à sa propre sauce!

Et nous nous levâmes, laissant M. Breitkopf qui haussait les épaules et

levait les yeux au plafond, plein d’une compassion goguenarde.

--_Mais pon Tieu, pon Tieu, ne sortez bas à zed heure! Fous brendrez une

inzolation!_

Quand nous franchîmes le seuil de l’hôtel Victoria, un jet de lumière

nous brûla les prunelles. Les maisons couleur d’ocre rouge, le sol

argileux que la saison des pluies devait transformer en une boue

gluante, mais qui, actuellement, faisait à chacun de nos pas se lever un

nuage de poussière ardente, tout ce qui nous entourait enfin baignait

dans un rayonnement sanglant. L’air vibrait de chaleur autour des rares

palmiers au feuillage roussi.

Il y a à Puerto-Leon une rue principale, la Calle Mayor, parallèle à la

mer, et d’étroites ruelles escarpées qui grimpent sur le versant de la

montagne; une autre rue, courte et large, coupe la Calle Mayor et

aboutit au quai. Une église neuve, à la façade empâtée de décorations

hideuses, entr’ouvrait sa porte et, dans l’ombre de la nef, on devinait

la palpitation pâle des cierges. Les maisons étaient basses, mal

construites de matériaux pauvres; la plupart badigeonnées de couleurs

vulgaires évoquaient les baraques en lattes et torchis des bains de mer

ou des expositions. Les rares fenêtres donnant sur la rue étaient

grillagées d’épais barreaux. Un vestibule en pente conduisait à une

porte intérieure surmontée d’une image criarde de la Vierge et des

saints. A travers une claire-voie, l’on distinguait parfois les plantes

vertes du «patio», seule note fraîche et gaie dans la cité brûlante et

morte.

Nous croisâmes des métis enfourchant de maigres bidets munis de

sonnailles, les pieds dans de larges étuis de cuir; des soldats

déguenillés, trapus, le visage à pommettes saillantes, la carabine en

bandoulière, armés jusqu’aux dents de «machetes» et de revolvers. Un

prêtre passa, sordide dans sa soutane poussiéreuse, mal rasé, un chapeau

démesuré à la Basile ombrant ses yeux. Il nous jeta un regard de côté.

--Sommes-nous en Espagne ou en Amérique?--demanda Carvès.

Sur le quai, les entrepôts peints en rouge, aux basses toitures de zinc

miroitant, les bâtiments de la douane ornés du pavillon bleu et vert de

Puerto-Leon, la lieutenance du port, toutes les constructions sordides

et mornes s’accroupissaient, écrasées par un fardeau de solitude et

d’ennui, lasses d’abriter, sur ce rivage désolé, sous le plomb fondu de

ce ciel, tant de cupidité, de tyrannie et de sottise. De quelques tas

épars de bois de rose, glissait dans la brise chaude une odeur suave et

fade.

Des vautours, aux cols décharnés, festoyaient sur les tas d’ordure. Le

repas achevé, ils prenaient leur vol et planaient, incisant de grands

cercles noirs sur le bleu de l’étendue.

La _Mariquita_ était toujours accostée à l’appontement. Les ombres des

montagnes atténuaient le scintillement de la rade, mais hors de leur

portée, vers l’horizon, au delà du phare sur son socle de craie, la mer

immobile, tassée, opposait au regard sa masse incandescente. Je posai ma

main par mégarde sur une boule de cabestan et ce fut une sensation de

fer rouge.

--L’appontement,--me dit Carvès,--appartient au vieux Sampietri. Il

prélève un droit sur les débarquements et sur les embarquements. Le

gouvernement de Puerto-Leon n’a jamais voulu consacrer ses deniers à la

construction d’un autre wharf. Il a préféré laisser au Corse la

propriété du port. C’est fort commode pour les Sampietri et leurs amis

qui peuvent faire passer dans leurs magasins tout ce qui leur plaît, à

l’insu de la douane.

Le silence régnait sur les magasins et les entrepôts de don Antonio

Sampietri. Nous en fîmes le tour et personne ne prit garde à notre

présence. Sur le seuil d’un hangar de bois et de tôle, qui portait

l’inscription «_Saloon_», une vieille négresse à madras bigarré, parut

quelques instants, et sans doute, ne nous jugeant pas des clients

possibles, rentra dans l’ombre. Une pancarte se balançait à la porte:

«Ici, on achète la poudre d’or.» Un rail rouillé partait de l’entrepôt

et se dirigeait vers le wharf dont on apercevait d’ici la sombre

armature. Un wagonnet abandonné servait de volière à quelques poules.

Tout autour de nous semblait endormi ou délaissé. Carvès passa la tête

par une fenêtre du magasin.

--Ça sent le moisi,--dit-il.

Il sortait de cette salle sombre, encombrée de caisses non déclouées, de

sacs pleins et vides, jetés pêle-mêle sur le sol, de ferrailles, de

débris de vaisselle, une âcre odeur de décomposition.

--Allons,--dit Carvès.

Nous sonnâmes à l’habitation. Une cloche au son aigu retentit à

l’intérieur. Notre attente dura quelques minutes. Carvès s’impatientait.

--Mais c’est la maison des morts?

Un judas s’ouvrit dans la porte avec un claquement sec. Deux yeux blancs

nous dévisagèrent. Puis le judas se referma. Au bout de quelques

instants, la porte entre-bâillée, nous fûmes introduits dans un patio

modeste. Quelques plantes fripées s’étiolaient dans des jarres de terre.

Un chien, couché sur le carreau, bâillait.

--Don Antonio?--demanda Carvès.

La mulâtresse s’inclina sans répondre et nous laissa seuls.

Sans que nous l’ayons entendu s’approcher, un homme était devant nous.

Un vieillard, trapu et robuste, au cou de taureau, au teint de brique,

les cheveux blancs coupés court; les mains derrière le dos, voûté, vêtu

de blanc et les pieds nus dans des chaussures de paille tressée. Une

lourde tête roulant sur les épaules, la peau du visage, cuite, et

recuite, sculptée de rides; les yeux sillonnés d’un réseau de petites

veines sanglantes.

Carvès salua et lui tendit une lettre.

--C’est de votre cousin, Pietro Arrighi.

Don Antonio tira de sa poche une paire de bésicles et lut; puis il leva

les yeux sur nous et nous considéra sans mot dire.

Carvès soutint le regard de l’homme qui, enfin, nous tendit la main.

--Soyez les bienvenus,--dit-il!--En quoi puis-je vous servir?

--Don Antonio,--répondit Carvès,--votre réputation s’étend au loin et je

connais l’importante situation que vous occupez à Puerto-Leon. Mon ami

et moi sommes venus de France pour travailler ici; nous comptons sur

votre appui. Le soleil luit pour tout le monde, n’est-il pas vrai? Ce

n’est pas en concurrents que nous venons, mais en amis.

--Vous voyagez pour la maison Piot et Compagnie?--coupa sèchement le

Corse.

--Oui,--répondit Carvès.

--Ah! Il y a deux mois à peine, le représentant de Piot a quitté

Puerto-Leon, jurant bien qu’il n’y remettrait pas les pieds.

--C’est sans doute la raison pour laquelle nous venons à sa

place,--repartit Carvès sans se déconcerter.

--Cacao, coton, gomme, balata? Que cherchez-vous?

--Tout,--dit Carvès.

--Hum! Vous ne trouverez rien! Nous sommes ici en un pays perdu. Les

grands paquebots ne s’arrêtent pas à Puerto-Leon. A supposer que vous

trouviez des marchandises, vous n’aurez pas de moyens de transport. Ce

pays vit--ou plutôt meurt--sur une légende. C’est une terre maudite.

Tous ceux qui sont venus tenter la fortune ont succombé.

--Pas vous, don Antonio?--objecta Carvès.

Terre de Chanaan · 第 3 / 12 段