coin du rideau laissait apercevoir les réverbères du quai. Nous avions
dîné hâtivement, impatients de pouvoir, sans souci des nourritures,
vider l’un devant l’autre la besace des expériences, des désillusions et
des projets, comme deux qui ont fait du chemin, mais sur des routes
différentes. Nos pipes allumées, je parlai le premier. Je dis à Carvès
l’amertume de ma vie d’étudiant, la perte de mon procès, ma pauvreté,
mon dégoût du monde, ma résolution de vivre à la campagne,
demi-bourgeois, demi-manant.
--Le renoncement, alors?--dit-il.
--Le renoncement total.
--Pauvre ami! Es-tu bien sûr de ne pas regretter?
Je haussai les épaules. Jérôme me raconta ses voyages. Il avait parcouru
de nombreux pays dont les noms évoquaient pour moi les rêves
géographiques de notre enfance: Java, Sumatra, Bornéo. Il me semblait
que, penché sur une invisible carte, l’ami me guidait comme autrefois, à
travers le monde. De ces noms s’exhalait une griserie, légère et
troublante, comme une vapeur de santal, une odeur à la fois exotique et
marine, essence où le voyage, le danger, l’aventure se mêlaient en un
philtre à l’arome perfide et voluptueux. Carvès avait le don du récit.
La mer, le fleuve et la forêt déroulaient leur infini à travers ses
paroles. L’Ensorceleur parlait d’une voix un peu sourde, coupant ses
phrases par de petites bouffées d’une courte pipe, les paupières
baissées comme pour dissimuler des arrière-plans que le discours ne
devait pas trahir. Pour moi, je l’écoutais sans l’interrompre, et les
paquebots illuminés, les ports pleins de rumeurs, les rades cerclées de
palmiers, les «praos» et les jonques défilaient comme les rêves d’un
fumeur dans les spirales de l’opium.
Puis Carvès assourdissait encore sa voix. Son visage se rapprochait du
mien.
--Tu te trompes! la vie n’est pas faite d’un loisir indolent et
médiocre. La solitude prématurée t’aigrira ou t’abêtira. Qu’est-ce que
les livres devant la splendeur de l’univers! Ce monde, tu l’ignores, ce
n’est ni à la Faculté, ni dans les brasseries du Quartier latin, que tu
as pu le découvrir. La mesquinerie des hommes, leur dureté t’effraient
et tu te recroquevilles comme l’escargot dès le premier choc. Le dégoût
est une étape qu’il faut franchir; il est stérile. Le mépris n’est pas
une solution, ni la retraite. Tu n’es pas mûr pour la solitude, car la
solitude, on la porte en soi, on ne la crée pas autour de soi. Et je te
sens encore si vibrant de sensibilité et de susceptibilités féminines!
Tu avais besoin de flatteries, de caresses, d’affection. La société ne
paie pas avec cette monnaie les pauvres diables qui ont besoin d’elle.
Il faut la forcer, la dominer. Le monde est à qui sait le conquérir,
comme la fille est à l’homme qui sait la prendre. Il ne s’agit pas de
fuir les hommes; il s’agit d’être plus fort qu’eux. La seule belle
solitude est celle du puissant; celle du faible n’est que lâcheté.
Aujourd’hui la retraite ne t’apportera que de la honte et de l’ennui. Il
faut avoir accompli de grandes choses pour avoir le droit--vis-à-vis de
soi-même--de se retirer sur la montagne.
Il suivit des yeux un rond de fumée grise qui se balançait sous la
lampe, et reprit:
--Jean, il faut être riche. Il n’y a plus qu’une puissance, l’Argent, ou
plutôt toutes les puissances sont contenues en elle, toutes les
grandeurs, toutes les réalisations. Il nous faut ce levier, à toi et à
moi; avec lui, nous soulèverons le monde. Où le prendre? Pas ici, pas en
Europe! Je ne suis pas plus que toi pour le mercantilisme de notre
époque, pour les sales trafics, les combinaisons. L’or que je veux,
j’irai le prendre, là où il est, vierge.
Je le regardai, inquiet, doutant.
--Tu te demandes si je suis fou? Non, mon cher. Depuis plusieurs années,
je suis en quête du trésor et cette fois-ci, je suis sur la piste. Je
pars dans trois semaines. Je vais prospecter un territoire situé sur les
limites du Venezuela et de l’Etat de Puerto-Leon[1], une région où
l’imagination des conquistadores avait placé Manoa del Dorado, la cité
des trésors. Il y a toujours une vérité dans les légendes. Mais ce n’est
pas sur cette seule donnée que je m’appuie, crois-le bien. J’ai pour moi
l’autorité de grands voyageurs tels que le docteur Grünenhaus de
l’Université de Bonn, dont le rapport signale la présence de mines
abandonnées depuis la conquête espagnole--et peut-être de temples, sur
le haut plateau de Cundinamarca. J’ai des fonds. L’A. M. T., l’_Agence
Minière Tropicale_, fait les frais de la prospection. Elle m’autorise à
prendre un aide.
[1] L’Etat de Puerto-Leon n’est pas indiqué sur les cartes actuelles
de l’Amérique du Sud. A la suite des troubles qui l’ensanglantèrent,
et qui sont rapportés dans cette histoire, Puerto-Leon fut rattaché
par une convention fédérale aux Etats-Unis du Venezuela.
Et caressant, félin:
--Je t’emmène.
--Mais...
--Pas de mais. C’est le salut! Tu ne connais rien à la prospection. Ça
ne fait rien. Ça s’apprend vite. Je t’aiderai. Tu n’as pas d’argent? Je
t’en donne. Dans huit jours ta place sera réservée à bord du
_Porto-Rico_ qui nous mettra à Trinidad. Occupe-toi d’acheter le
nécessaire; je te ferai une liste. Commence dès demain. Tu avais ton
billet, pour partir ce soir?
--Oui.
--Donne-le-moi... Tiens!
Et il le mit en pièces.
--Pour plus de sûreté, je ne te lâche pas. Je t’installe à mon hôtel. Je
pourrai mieux surveiller tes préparatifs. Puis je te quitterai trois
jours, le temps d’aller embrasser ma mère.
Un tourbillon emportait mes pensées, je n’avais ni la force de résister,
ni même la force de répondre. Je sentais peser sur moi cette volonté
dominatrice de Carvès que j’avais déjà éprouvée, jadis, et qui
maintenant semblait décuplée, irrésistible. Il me prit le bras. Nous
sortîmes, longeant la Seine qui roulait des astres.
--Bientôt--me dit-il,--nous verrons la Croix du Sud.
Le _Porto-Rico_ quitta Bordeaux le 25 mai. Carvès et moi saluâmes la
terre de nos enfances.
Et voilà pourquoi, ce matin de juin, il y a vingt-cinq ans, à bord de la
_Mariquita_, je considérais la longue silhouette de Jérôme Carvès encore
endormi sous la dure lumière du ciel tropical, et je récitais au fond de
moi-même un acte de foi très humble en ce maître tout-puissant de nos
destinées, le Hasard.
III
UN CONQUISTADOR
La _Mariquita_ avait pris le large. L’Océan était d’un bleu sombre, lamé
de grandes houles régulières et balancées. Le sillage du navire
soulevait des embruns vaporeux dont le soleil, haut sur l’horizon,
jouait en mille arcs-en-ciel.
Le pont était encombré d’accessoires forains: une grosse caisse
rutilante, des portants de toile peinte, des cerceaux de papier et le
piano mécanique, en vrac, parmi les rouleaux de filin et les amarres. M.
Wang, qui avait sans doute procédé à des ablutions invisibles,
s’entretenait avec M. Peter Boom, l’excentrique; celui-ci dépouillé de
ses braies jaunes et rouges, de son fard blanc et des constellations de
papier doré qui ornaient son échine les soirs de spectacle, paraissait
un petit homme replet, sans aucune excentricité. Son visage était
fortement coloré et passé à la brosse de chiendent, les joues et le
menton violacés. Des yeux minuscules sous de gros sourcils
broussailleux, une large bouche déformée par les grimaces quotidiennes,
et dont les coins retombaient, ce qui donnait à cette face poupine et
bouffie une expression de Pierrot nauséeux ou de Gugusse mélancolique.
M. Peter Boom était vêtu de kaki et soulevait sans cesse son casque pour
éponger son front. Il devait souffrir de la chaleur qui, dès le matin,
s’abattait sur nous en chape de plomb.
Des matelots survinrent. Ils portaient une bâche munie d’anneaux et de
cordes qu’ils étalèrent à tribord pour garantir les passagers d’un
soleil bientôt meurtrier. Le capitaine Cupidon, les pieds épanouis sur
le plancher encore humide, les jambes écartées, surveillait l’opération.
Nous le félicitâmes pour le passage de «Boca-Chita». Il parut sensible à
nos compliments.
--_Moi bien connaît’ fonds, pa’ ici. Moi pas besoin ca’tes. Moi vieux
mahin, vieux loup de mé._
--Vous avez roulé votre bosse un peu partout, capitaine?--dit Carvès.
Cette phrase parut au mulâtre d’un comique délicieux, car il riait d’un
rire aigu, métallique.
--_Ah! ah! ah! Moi, oulé bosse, oulé bosse. Ah! ah! ah! oui, oui._
Il prit affectueusement Carvès par les épaules et lui tapait dans le
dos.
--_Toi, mahin, aussi. Toi, oulé bosse. Li ca pas navigué. Li mousse. Toi
cap’taine._
Et il me montrait en riant. J’étais humilié d’être jugé aussi novice.
Mais Cupidon me donna cependant une bonne part d’accolade et de tapes
sur l’échine.
--_Li vieux malin, li vieille ficelle,_--dit en riant Carvès, quand le
capitaine se fut éloigné.--_Li, contrebande plein sa cale._
A l’arrière, autour de nous, les passagers du cirque Wang avaient roulé
leurs hamacs et aménageaient, à l’ombre de la bâche, des sièges variés
faits de malles et de caisses. M. van Sleep, un Hollandais barbu comme
un Christ, blond et rose, à la peau tendre et à l’œil azuré, corpulent,
satisfait, vainqueur, faisait faire un tour de promenade à ses deux
kangourous, deux bêtes sautillantes, aux larges prunelles humides, qui
savaient l’addition, la multiplication et la règle de trois. M. van
Sleep coulait de temps en temps une œillade dans la direction de miss
Carolina et paraissait nourrir une inclination marquée pour le beau
sexe.
Une jeune femme vêtue de kaki et coiffée d’un casque de liège, dont le
voile flottait sur sa nuque, grimpa lestement l’échelle qui conduisait
aux cabines; elle traversa le pont arrière, nous dévisageant, Carvès et
moi.
--N’est-ce point miss Letchy, l’acrobate?--me dit Jérôme.--Il me semble
la reconnaître.
Nous avions vu mademoiselle Letchy dans la brutale clarté des phares à
acétylène, se balançant à vingt pieds au-dessus d’une piste jonchée de
crottin et de sciure de bois, sur la barre d’un trapèze que deux longues
et minces cordes fixaient au sommet de la tente. Nous l’avions vue
exécutant le Grand Soleil et le Saut de la Mort, suspendue par les
talons, la nuque renversée, l’échine tendue comme un arc, envoyant de
ses mains ouvertes des baisers à la foule, dans le nuage des cigares et
des pipes; le ruban qui liait ses cheveux s’était dénoué et une cascade
d’or se répandit d’un flot brusque, arrêtant soudain sa volute et
pareille à la flamme d’une torche renversée.
--C’est bien elle, en effet, fis-je.
Letchy avait allumé une cigarette. Elle s’appuyait au bastingage, les
coudes en arrière, la poitrine bombée, suivant des yeux les nuages qui
glissaient à travers le ciel, ce ciel des tropiques, si délicatement
azuré et dont le bleu se dégrade par des gammes de nuances jusqu’au rose
translucide de l’horizon. De temps à autre, elle jetait sur nous un
rapide coup d’œil. Notre présence l’intéressait: nous prenait-elle pour
de nouvelles recrues de M. Wang?
C’était une jeune femme de silhouette souple, de maintien réservé. Je
revois aujourd’hui encore la ligne cambrée de ce corps revêtu d’un
costume presque masculin et, dans l’ombre du casque, le visage altier et
pâle.
--Une Pallas blonde!--me dit Carvès.
Le front et le nez étaient d’une pureté classique et la blessure de la
bouche avivait la pâleur des joues. Les yeux, enfoncés et cernés
d’ombre, luisaient d’un éclat vert. Ils évoquaient en moi le souvenir du
«gour» et des eaux souterraines: la rivière obscure que Carvès avait
découverte avait aussi pour nos yeux habitués aux profondeurs cette même
phosphorescence, ces mêmes lueurs fugitives que les prunelles de Letchy.
Je signalai cette particularité à Carvès.
--Vrai,--dit-il en riant--c’est la gardienne du trésor!
L’énergie et l’intelligence marquaient le visage de Letchy. Le menton,
volontaire, le front pur et plus vaste qu’il n’est généralement chez les
femmes. Et la bouche, charnue, sanglante, mettait dans cette froideur un
éclair de passion. Tout le sang était là, dans la pulpe des lèvres. Il
semblait que l’animalité de l’être, bridée, maîtrisée par une volonté
supérieure, avait trouvé ce refuge, et s’y épanouissait. Cette pourpre
contrastait avec la beauté du front, la pâleur sérieuse du visage. Elle
disait la force et la joie de l’instinct, le cheminement sourd du désir,
la loi secrète de la chair.
--Comment cette fille-là, dit Carvès, a-t-elle pu prendre un pareil
métier? Elle semble peu faite pour le cirque Wang.
Il haussa les épaules.
--Et surtout gardons-nous des femmes!--ajouta-t-il avec une solennité
mi-grave, mi-plaisante.
Puis, le front soudain plissé, se penchant vers moi:
--Et maintenant, mon vieux, pas un mot de notre affaire. Que jamais le
vocable «prospection» ne sorte de ta bouche. Nous voyageons pour acheter
du cacao et de la gomme balata. Le reste, motus! Dans le pays où nous
allons, la bouche doit toujours exprimer le contraire de ce que conçoit
l’esprit. Des lèvres engluées de miel, des nerfs d’acier et le moins de
cœur possible. C’est un organe inutile et même dangereux. Figure-toi que
tu as laissé le tien, rue du Cardinal-Lemoine, tu le reprendras au
retour.
A plusieurs reprises, dans la première partie de la traversée, Carvès
m’avait parlé de Puerto-Leon.
--Un sale pays!--me dit-il.--Prends bien ta quinine. Pas trop de
cocktails. D’ailleurs je te surveillerai, n’aie pas peur. La fièvre, ça
s’évite et ça se dompte. Il y a des choses plus dangereuses. Tout
d’abord, mets-toi bien dans la tête que ton prochain est ton ennemi. Les
gens que nous allons rencontrer, tu peux croire qu’ils ne sont pas
là-bas pour leur plaisir: je parle des blancs. Il n’y a pas un être
assez stupide ou assez pervers pour aller vivre à Puerto-Leon pour son
agrément personnel. Chacun de ces hommes que tu rencontreras, quel que
soit son accueil, qu’il ait la main tendue ou le poing fermé sur le
manche de son «machete», dis-toi que tu es l’ombre devant son soleil, la
pierre sur son chemin. Tu crois peut-être qu’il y a de la place pour
tout le monde, que la terre est assez riche pour assouvir toutes les
convoitises. Ce n’est pas vrai! Tu verras en arrivant. Puerto-Leon est
un petit port, sur le seuil de la grande jungle où sommeillent les
richesses, les arbres à essence, les puits de pétrole, les gisements de
houille, l’étain, le plomb... et l’or. Il y a de tout, de quoi gaver
d’innombrables curées, mais il n’y en a encore pas assez pour étouffer
l’envie dans le cœur de l’homme. Dans la jungle, les fauves chassent et
ne se volent pas leur proie, mais l’homme est un fauve plus compliqué.
Je ne connais pas encore Puerto-Leon. Mais mon expérience des autres
colonies me permet un jugement inductif. Il doit y avoir, à Puerto-Leon,
comme partout, trois catégories d’hommes: les esclaves, les ratés, les
puissants. Les esclaves, n’en parlons pas, c’est un troupeau; il obéit à
la trique, à la courbache, à l’alcool, aux beaux discours et à des bons
dieux de toute espèce. Les puissants ne supportent pas la moindre
atteinte à leur grandeur; celui qui veut s’élever doit s’élever à leur
ombre, moins haut qu’eux--ou bien la hache. Quant aux ratés, c’est
l’espèce la plus dangereuse. Ils en veulent moins aux puissants
établis--et qu’ils craignent--qu’à tout nouveau venu susceptible de se
tailler sa place au soleil. Le succès est pour eux la plus mortelle
offense. Leurs yeux ne peuvent supporter le spectacle d’une force qui
monte. Aigris par la déception, trop lâches pour persévérer, coûte que
coûte, ils emploieront désespérément ce qui leur reste d’astuce et
d’énergie pour enliser le nouveau venu dans la vase où ils agonisent.
Carvès parlait avec animation. Je remarquai que Letchy, toujours à la
même place, feignait d’être absorbée par la contemplation de la
manœuvre, mais qu’elle ne perdait pas un mot de notre conversation. Je
jetai sur elle un coup d’œil que surprit Carvès. Il ricana.
--Tu crois qu’elle écoute! Bien, tu es méfiant, on fera quelque chose de
toi.
Les paroles de Jérôme me troublaient. Le spectacle du matin, le brick,
toutes voiles dehors dans le soleil levant, la mer aux plis glauques que
trouait l’éclair d’un poisson volant, radieuse d’arc-en-ciel, les
étranges figures de l’équipage et des passagers, toute cette lumière,
toute cette nouveauté m’avaient enchanté quelques instants. Mais le
charme se dissipait. L’enchanteur cruel défaisait brin par brin la trame
magique que lui-même avait tissée un soir, dans le petit restaurant du
quai, les coudes sur la table, et ses yeux plongeant dans les miens.
Maintenant, je sentais la chaleur, le roulis, la dureté des planches.
Tout autour de moi me paraissait étranger, accablant, hostile.
Comme s’il avait lu mes pensées, Carvès mit sa main sur mon épaule.
--Tu trouves mes paroles amères! Ne t’en plains pas. Si je te parle
ainsi, c’est qu’aujourd’hui, toi et moi, nous sommes comme le bras et la
main. L’un ne va pas sans l’autre. Nous avons engagé une partie dans
laquelle nos sorts sont liés, irrévocablement. Et crois-moi, la partie
est belle! Mais je te l’ai dit, le soir de notre rencontre, l’heure est
à la cruauté, non à la douceur. Préfères-tu que je te représente le but
de notre voyage comme réunissant les délices de Capoue, de Biarritz ou
de Baden-Baden? Non, n’est-ce pas? Mon cher, ce qui est beau, c’est de
voir la réalité telle qu’elle est, à hauteur d’homme, sans lunettes
roses ou noires. Et d’ailleurs, même si cela n’était pas beau, notre
succès, notre vie elle-même dépendent de notre clairvoyance.
Il roula une cigarette, avec une élégance indolente de «torero».
--Rue du Cardinal-Lemoine ou dans notre bon Périgord, Jean Loubeyrac est
un monsieur, un jeune monsieur, proprement vêtu, suffisamment respecté
de sa concierge ou de son fermier, entouré de considération et de
sécurité. On a fait pour lui et ses pareils un code, des banques, des
tribunaux, toute une société et toute une civilisation; on a même fait
des gendarmes pour protéger ses biens et sa précieuse existence. M. Jean
Loubeyrac n’a guère de chance de rencontrer des bandits au coin de sa
rue ou à l’orée de ses bois. Il peut fumer son cigare en paix en
rentrant chez lui. Il ne sera vraisemblablement ni volé ni assassiné. Il
est bien défendu. Il paie pour cela chez le percepteur. M. Jean
Loubeyrac peut nourrir des pensées délicates, conduire des songes
subtils: il n’a pas à penser à sa peau. Or, mon cher garçon, ce qui
différencie du tout au tout ton existence passée et la présente, c’est
que maintenant, tu as à penser à ta peau!
Il martela ces derniers mots avec une férocité ironique.
--Rien de pareil pour changer notre point de vue sur la vie, les hommes,
la justice, la propriété, et tous les problèmes dont nos enrobés de
philosophie suent à trouver la solution. Jusqu’ici, tu as eu l’opinion
des savants, de la bonne société, des livres. Maintenant, tu vas
connaître le sentiment de l’homme qui marche à travers une jungle bondée
de dangers et de risques, ne comptant que sur ses yeux, ses poings et sa
bonne lame; de l’homme qui regarde à droite, à gauche, devant et
derrière soi, prêt à bondir de côté, à la parade, ou à l’attaque, prêt à
toutes les minutes à défendre, à sauver, cette chère et précieuse
guenille: notre peau!
Et, persifleur:
--Cette existence te paraît atroce, pas vrai?
--Dame,--répliquai-je,--je n’en vois pas le charme. Retourner à l’état
sauvage!
--C’est justement ce qui fait le charme de cette vie. Dans la vie
civilisée toutes nos sensations sont affadies. Boire, manger, dormir,
faire l’amour, les actes élémentaires ont perdu leur valeur voluptueuse,
à force d’accoutumance. Le système nerveux de l’homme des villes demande
des excitants de plus en plus violents et de plus en plus raffinés. La
jouissance recule devant lui. L’homme de la jungle connaît les ivresses
du premier homme. Le danger et le besoin sont de merveilleuses épices à
la sauce fade de la vie. Manger quand on a eu très faim, boire quand on
a crevé de soif, mon petit, je t’assure que c’est toucher le fond de la
volupté. Et puis, rien ne nous renouvelle, rien ne nous lave de la
crasse séculaire des habitudes comme le risque. Le risque, il nous fait
goûter la saveur de l’air, les parfums de la nuit, la clarté du soleil.
Il aiguise nos sens, jusqu’alors grossiers, ignorants du langage
mystérieux des choses, des signes de la nature. Quand tu te promenais
dans les bois de la Dordogne, tu ne percevais pas le craquement d’une
branche, le froissement des feuilles, le sifflement du vent, comme tu
les percevras, toutes ces rumeurs, parfois révélatrices d’une menace, en
suivant ta piste dans la jungle. Tu apprendras à distinguer le
cheminement silencieux d’un serpent du cheminement non moins silencieux
d’un ennemi qui te guette. Mais je t’assure que le sommeil léger de
l’homme qui dort dans la brousse, son fusil sous la main, les nerfs bien
dressés, prêts à accueillir le moindre avertissement, ce sommeil est
meilleur que celui de l’homme des villes, dans ses draps.
Carvès s’était animé de nouveau et j’eus une fois de plus, devant ce
visage tanné, émacié, sous ses yeux fixes, la vision d’un oiseau de
proie. Mais il reprit avec une gravité plus douce:
--Vois-tu! C’est peut-être une folie, mais l’effort, la lutte sont pour
moi des choses sacrées, ma seule religion. J’ai toujours eu horreur du
facile, des besognes commodes. J’ai besoin de «mériter» vis-à-vis de
moi-même. Est beau pour moi ce qui est dur, la cime dangereuse à gravir,
le fleuve à traverser, une haine à vaincre. Je suis de ceux qui partent
à la conquête de la Toison d’or, même si la Toison d’or n’existe pas.
Je surpris le regard de Letchy attaché sur Carvès, tandis qu’il
prononçait ces derniers mots.
--Mais elle existe,--continua-t-il,--j’en suis sûr.
* * * * *
Un autre personnage nous observait, assis sur un siège pliant, jouant
avec une grosse canne de rotin. Il portait un «sombrero» de feutre clair
et un vêtement de teinte sombre, comme il sied aux élégants du tropique.
Une mèche argentée s’échappait du feutre. Le capitaine Cupidon était
debout à son côté, dans une attitude respectueuse. L’inconnu tournait
souvent la tête vers nous, d’un mouvement brusque et autoritaire. Il
avait demandé sans doute des explications à Cupidon et celui-ci, à la
manière créole, se prodiguait en interminables discours pour ne rien
dire.
A l’heure du repas, le capitaine Cupidon ayant généreusement fait
apporter quelques bouteilles et la table étant sommairement dressée sur
des caisses, au milieu du pont arrière, Carvès proposa de mettre les
vivres en commun.
Le repas terminé, l’inconnu, affectant un parfait mépris du reste de la
société, s’approcha de nous, la main tendue.
C’était un petit homme à cheveux blancs, très sec, très maigre, avec des
mains remarquablement nerveuses et fines. Son teint olivâtre paraissait
plus sombre sous l’argent de la chevelure. Le visage avait la coupe
triangulaire et allongée des portraits de Greco. Pas de moustaches, mais
une barbe grisonnante, taillée en pointe et courte. Les sourcils très
noirs se rejoignaient au-dessus du nez. Les yeux étroits et allongés,
aux prunelles mordorées, étaient tour à tour fixes et mobiles; ils
pâlissaient et fonçaient suivant l’humeur du personnage. Le caractère
principal de cette physionomie était une instabilité dont on n’aurait su
dire si elle était le résultat d’une agitation maladive ou bien si elle
n’était que le masque changeant d’une personnalité cachée.
--Je me présente,--dit l’inconnu, d’une voix coupante.--Je suis don Juan
Manera. Vous allez à Puerto-Leon, j’y demeure. J’y possède quelques
plantations. Je ne sais si j’aurai besoin de vous. Mais vous aurez
besoin de moi. Le plus sûr est de faire amitié.
Nous nous inclinâmes et prîmes la main qu’il tendait.
--Etes-vous déjà venus à Puerto-Leon,--interrogea-t-il.--Non. Ah! ah! Et
qu’y venez-vous faire? Cacao, balata, essences! ah! ah! Vous voyagez
pour votre compte!
--Non,--dit Carvès,--pour Piot et Cie, de Bordeaux.
--Ah! ah! je connais. Une bonne maison, ah! ah!
Il hachait chaque phrase d’un ricanement bizarre, énervant à la longue.
--Et vous connaissez Sampietri, Antonio Sampietri.
--Pas personnellement,--répondit Carvès, mais j’ai entendu parler de
lui.