LOUIS CHADOURNE
TERRE DE
CHANAAN
ROMAN
Nous n’allons pas: on nous emporte.
MONTAIGNE.
ALBIN MICHEL, EDITEUR
PARIS, 22, RUE HUYGHENS, 22, PARIS
DU MÊME AUTEUR:
POÉSIE
_Commémoration d’Un Mort de Printemps_ (épuisé).
_L’Amour et le Sablier_ (La Belle Edition).
PROSE
_Le Maître du Navire_, roman (L’Edition française illustrée).
_L’Inquiète Adolescence_, roman (Albin Michel).
_Le Pot-au-Noir_, scènes et figures des Tropiques (sous presse).
EN PRÉPARATION
_Le Conquérant du Dernier Jour_, nouvelles.
Il a été tiré de cet ouvrage:
15 exemplaires sur papier du JAPON
numérotés à la presse de 1 à 15
35 exemplaires sur papier de HOLLANDE
numérotés à la presse de 1 à 35
100 exemplaires sur papier vergé pur fil
des Papeteries LAFUMA
numérotés à la presse de 1 à 100
Droits de traduction et reproduction réservés pour tous pays.
Copyright by ALBIN MICHEL 1921.
TERRE DE CHANAAN
PREMIÈRE PARTIE
LE MIRAGE
I
LES FORAINS DE L’OCÉAN
Des philosophes ont résolu de supprimer le Hasard. Un mathématicien
célèbre, ayant fait sa lecture quotidienne de la _Gazette de
Monte-Carlo_ et pointé pendant des années les statistiques de la
roulette, a fort bien démontré que ce dieu fantasque n’était qu’un faux
dieu et que certains esprits d’élite étaient enfin sur une voie propre à
démasquer l’imposteur. Il n’y a pas de place en ce monde où tout obéit
au plus rigoureux déterminisme pour les caprices d’un fantôme surgi de
l’imagination vulgaire, médiocre supercherie de l’ignorance; non, de
place nulle part, sur la vaste étendue des continents et des mers, sous
la calotte céleste, pour ce prestidigitateur qui vient à tout bout de
champ culbuter nos châteaux de cartes et tirer de nos chapeaux, de nos
poches et de nos vies quotidiennes une effarante kyrielle de
contingences hétéroclites.
Toutefois, malgré de si louables efforts et des raisonnements si
persuasifs, je continuerai dans le secret de mon cœur à sacrifier à ce
Dieu masqué, tragique ou rieur, que je nomme très humblement, et à voix
basse «le Seigneur Hasard». J’attendrai, sans doute, pour renoncer à ma
superstition qu’une science plus exacte des probabilités ait fait de la
roulette et du trente-et-quarante une opération de père de famille. Il
sera temps alors de rendre honneur aux mathématiciens et aux philosophes
et de tourner au mur notre divinité moquée, ainsi que font à leurs
saints quelques bonnes gens de nos campagnes, selon qu’il vente ou qu’il
pleut contre leur gré.
Pour moi, Jean Loubeyrac, replié sur ma cinquantaine grisonnante, dans
ce coin du Périgord, berceau de mes modestes ancêtres, où la vie coule
avec la même lenteur limpide et monotone que la Dordogne entre ses
falaises rousses et ses rives plantées de noyers, c’est en vain que je
cherche à démêler les fils embrouillés des vicissitudes dont fut tissée
mon existence. De nature paisible, ironique et un peu rêveuse, il faut
l’avouer, je n’eus jamais d’autre ambition que ce clos ombragé de
châtaigniers d’où je peux aujourd’hui, parvenu au terme d’une
aventureuse carrière, réfléchir tout à mon aise sur la fortune et
l’«_inconstance de son branle divers_», comme dit Montaigne,
l’inséparable compagnon de mes loisirs. Un grand feu flambant de bois
sec, ma pipe, des marrons cuits sous la cendre, un verre de vin doux,
voilà pour moi, par un soir d’automne, tel que celui-ci, bise sifflante
dans mes arbres et brouillard mouillé sur les chemins, la seule volupté
et la seule richesse qui vaillent la peine d’être conquises.
Mais, rien ne peut faire prévoir les brusques fantaisies du Destin. Ce
soir même, pour assurée que paraisse mon existence, en entendant gémir
les premières voix de l’automne, je me retourne sur mon fauteuil et
guigne vers la porte bien close. Qu’un coup de vent fasse sauter le
loquet, et cela suffit pour que ce rôdeur sans gêne entre et vous frappe
sur l’épaule: «En route, mon bonhomme!» Dame! j’en ai tant vu! Je sais
aujourd’hui qu’il faut faire à son foyer la place de l’Inconnu, comme
jadis, aux repas, on faisait la place du Passant.
Ah! monsieur le Mathématicien, vous ne croyez pas au hasard. En dépit
des tables statistiques, vous y auriez cru comme moi, si vous l’aviez
vu, de vos yeux vu, maigre, dégingandé, étendu de toute sa longue
carcasse flâneuse sous le grand soleil du tropique, la tête reposant sur
un rouleau de cordage, à l’arrière de la _Mariquita_, ce matin de juin,
il y a quelque vingt-cinq ans, au sortir des Bouches du Serpent. Oui,
c’était bien le hasard lui-même, la fantaisie, l’arbitraire, le démon
tragi-comique de ma destinée, incarnés à cette place sous les espèces
humaines de Jérôme Carvès, prospecteur.
A évoquer cette matinée, sur ces eaux lointaines où le soleil
rebondissait en disques d’or, et le vaisseau, toutes voiles dehors, par
une bonne brise de noroît; à l’évoquer, elle surtout, cette étrange
figure de mon ami, mon sang coule plus chaud et plus vif dans mes
veines. Le vieil homme désabusé se sent tout ragaillardi.
Nette, ma fille, ajoute quelques sarments dans l’âtre. Et encore un coup
de ce vin trouble des dernières vendanges pour raviver les ombres!
La _Mariquita_ était un brick, jaugeant deux cents tonneaux, et filant
joliment par bonne brise ses quatorze nœuds sur la mer des Antilles. Son
capitaine et propriétaire, un mulâtre de la Pointe-à-Pitre, courtaud,
musclé, le front bas et la mâchoire carrée, répondait au nom de Cupidon.
Le capitaine Cupidon marchait en roulant sur ses fortes cuisses, à
l’ordinaire des marins, chiquait, et parlait créole avec une voix grêle
aux sonorités puériles, déconcertantes. Il portait aux oreilles d’assez
larges anneaux d’or, un pantalon de coutil rayé haut relevé sur la
cheville nue et une veste de cotonnade bleue enrichie d’une ancre
roussie par le vent de mer et l’humidité. A bord, son chef était orné
d’une casquette, mais pour descendre à terre, le mulâtre remplaçait
volontiers cette coiffure par un large panama à la mode mexicaine. Un
louable souci de l’élégance européenne contraignait aux escales le
capitaine Cupidon à chausser ses larges pieds de chaussures de cuir
jaune qui lui donnaient beaucoup de mal, tant pour les enfiler que pour
les supporter ensuite. Il n’était pas rare que le loup de mer, chassant
toute préoccupation de dandysme, se débarrassât de ces encombrants
accessoires, et c’est ainsi que Jérôme Carvès et moi fîmes la
connaissance de l’honorable Cupidon qui, la face épanouie de bien-être,
après une longue torture, ses larges prunelles blanc-bleutées roulant
sous l’ombre du chapeau de paille, cheminait sur les quais de Trinidad,
ses bottines à la main.
Ce n’est pas sans satisfaction que nous aperçûmes sa silhouette entre
les balles de cacao et les barils de rhum. Depuis trois semaines, nous
attendions le passage d’un bateau faisant route vers la côte
sud-américaine. Le moindre rafiau eût fait notre affaire et nous
n’étions pas difficiles quant au confort et au couvert. Cependant, par
une fatalité bien connue des voyageurs, la dernière goélette en partance
pour Puerto-Leon, notre commune destination, avait largué, la veille de
notre arrivée. Nous nous logeâmes non loin de Marine Place, à l’_Hôtel
de France_, tenu par un compatriote qui nous versa toutes sortes de
bonnes paroles et autant de whisky-sodas qu’il était nécessaire pour
nous faire prendre patience.
Trinidad, perle du Tropique, nous offrit sa Savane claire, où, sous les
manguiers et les palmiers, paissent des vaches helvétiques, ses
boutiques parfumées de gin et de cannelle, ses vérandas fleuries
d’hibiscus et de flamboyants. Mais les délices de Port of Spain sont
coûteuses et nos ressources--d’ailleurs médiocres--avaient une fâcheuse
tendance à s’épuiser. Nous parcourûmes sous le soleil de plomb--on était
au début de la saison chaude--ces interminables quais gris, poussiéreux
et charbonneux où s’accumulent les richesses des Iles. Sous les arcades
se pressait une foule sordide et bigarrée, des Hindous enturbannés, des
Chinois en pantalons de soie noire, des Malais, des métis, des nègres.
Une lumière cruelle suintait d’un ciel cotonneux. Les magasins, les
entrepôts, les banques, les agences de navigation s’alignaient, laissant
entrevoir dans l’ombre des salles étouffantes des silhouettes blanches
penchées sur des chiffres, un Chinois derrière son comptoir. Parfois
s’échappaient d’une porte des bouffées d’épices, ou l’odeur un peu
écœurante du bois de rose.
Nous interrogions les matelots, les portefaix, les débardeurs et ces
flâneurs qui, débarqués on ne sait d’où, attendent d’invraisemblables
embauchages, humant, les yeux mi-clos, en connaisseurs, appuyés sur un
baril ou sur un rouleau de corde, les senteurs mêlées du goudron, du
charbon et de la saumure. Dans la vaste rade bordée de cocotiers et que
dominent les montagnes volcaniques souvent encapuchonnées de fumées, des
steamers étaient à l’amarre, de gros cargos aux flancs rouillés, des
charbonniers noirs et rouges, et aussi de fins voiliers, bricks,
goélettes, lougres, sloops, et cotres, leur toile repliée et balancée
mollement par les houles de l’Atlantique. Des vapeurs étaient sous
pression pour la Nouvelle-Orléans ou les Grandes Indes; des goélettes
feraient voile bientôt pour Sainte-Lucie, la Dominique ou Surinam, mais
aucune ne nous conduirait jusqu’à ce Puerto-Leon dédaigné des plus
infimes trafiquants: Puerto-Leon où nul n’espérait prendre un chargement
de cacao, de café ou de gomme balata, mais vers quoi convergeaient les
ambitions de Jérôme Carvès ainsi que nos communes destinées.
Ayant successivement parcouru le _North Quay_, le _South Quay_, les
ruelles avoisinantes, les «saloons» et les académies de billard, lassés
de voir s’allonger chaque jour la note de notre dépense, nous errions
assez lamentablement sous les ombrages du «Cipriani boulevard», à
l’heure où les équipages, les nurses, les babies et les demoiselles
sapotilles vont goûter la fraîcheur sur les pelouses de la Savane.
Un orchestre criard déchirait le lourd et silencieux après-midi. Sur le
sombre tapis de verdure de la promenade s’arrondissait, éblouissant,
pavoisé aux couleurs anglaises, un cirque, un vrai cirque, comme il en
passait parfois jadis dans mon village. Un peu de brise gonflait les
parois de toile, agitait le pavillon. Une parade annonçait la
représentation du soir: un paillasse chevelu maillochait la grosse
caisse, un athlète en maillot rose choquait les cymbales, les cascades
du piano mécanique ruisselaient dans l’or crépusculaire. Sous les rayons
du soleil prêt à disparaître derrière le front de la sourcilleuse
soufrière, les cuivres flambaient d’un éclat triomphal; les loques
bariolées d’azur, de violet, d’écarlate avaient des stridences de
trompettes et les palmiers de la Savane inclinaient majestueusement
leurs éventails, en hommage à l’Ecuyère, corsetée de velours cramoisi,
présentant une lourde haquenée grise caparaçonnée comme elle.
Des forains? Surgis miraculeusement dans cette île! O rumeurs des
lointaines vacances--manèges, orgues de Barbarie, féeries de
l’enfance!--Des forains de l’Océan!
Sur le placard on lisait en capitales blanches: «_Première
représentation du Cirque Wang--Great attraction._» Le spectacle
commencerait à huit heures; le prix des places était de deux shillings:
suivait un copieux programme où figuraient les noms illustres de Miss
Carolina, écuyère; de Miss Letchy, acrobate; du Dr Van Sleep, dresseur
d’animaux savants et de Peter Boom, excentrique. L’affiche indiquait que
le Cirque Wang, en tournée à travers les Antilles, et sur les côtes du
littoral américain, ne demeurerait à Port of Spain que huit jours.
Nous fûmes exacts au spectacle. M. Peter Boom était fort réussi avec son
masque enfariné. Mlle Letchy évoluait vertigineusement au trapèze. Les
loges peuplées d’Anglais du Service, visages de brique sur la blancheur
des plastrons; les stalles inférieures, où s’entassait une population
hybride de noirs, de sangs-mêlés, d’Hindous et de coolies, applaudirent
frénétiquement. Les nègres hurlaient leur enthousiasme pour Miss
Carolina et son large cheval pommelé, en ce jargon mêlé d’anglais et de
créole qui fait une si curieuse rumeur de volière. Mais Jérôme Carvès et
moi avions une idée, la même.
Au premier entr’acte, nous sollicitâmes du policier noir, en vêtement
bleu et casque à pointe, qui gardait l’accès des écuries, l’autorisation
de voir M. Wang, le directeur.
M. Wang n’estropiait pas l’anglais comme le font bon nombre de ses
compatriotes du Céleste Empire. Il était vêtu à l’européenne d’un
complet gris et d’un chandail, portait les cheveux courts, mais ne
renonçait pas aux lunettes d’or dont les cercles luisaient dans ses
orbites jaunes. Il s’inclina fort poliment, sur la présentation de nos
cartes, et nous considéra, sans mot dire, de ses yeux aux coins bridés.
Après quelques compliments et une vague promesse de signaler les mérites
du cirque Wang dans une gazette européenne, qui n’altérèrent pas
l’impassibilité de M. Wang, Jérôme Carvès attaqua la grande question.
--Il est permis de supposer, monsieur, que vous avez un bateau pour
transporter votre personnel et votre matériel?
Le Chinois s’inclina.
--Peut-on vous demander quelle est votre prochaine destination?
Ces mots incroyables tombèrent de la bouche de M. Wang:
--Puerto-Leon,--articula-t-il.
--En ce cas, monsieur,--dit Carvès, sans rien perdre de son
sang-froid,--sauvez-nous la vie. Prenez-nous à votre bord!
Le Céleste resta quelques instants silencieux. Puis il émit quelques
observations sur la difficulté de prendre des passagers, personnes
honorables, il n’en doutait pas, mais qui pouvaient n’avoir pas des
relations des plus cordiales avec la police des ports sud-américains, si
délicate en ce qui touche le transit. Carvès l’assura qu’il avait les
poches bourrées de lettres d’introduction pour les plus hautes
personnages de cette localité inhospitalière, et brandit un
portefeuille, en témoignage de ses assertions.
--D’ailleurs,--conclut M. Wang,--c’est au capitaine Cupidon, commandant
la _Mariquita_ affrétée pour mon entreprise, qu’il faut demander son
consentement.
De jaunâtres photophores éclairaient fumeusement le box aux relents de
crottin et de sueur où M. Wang nous avait accueillis, la main posée sur
l’encolure du cheval pommelé, dont la croupe, pareille à un vaste canapé
gris, supportait le séant, les pieds satinés et la voltige de Miss
Carolina, une de ces larges bêtes qui semblent nourries de sciure de
bois, et dont la morne destinée est de tourner sur une piste poudreuse,
dans le claquement des chambrières et l’infernal déchaînement des
cuivres.
Pas un souffle n’ébranlait les roides parois de toile derrière
lesquelles grondait la rumeur d’une foule. Le fracas de l’orchestre
annonça que le spectacle reprenait. M. Peter Boom, la face ruisselante
de fards que la chaleur avait fondus, passa près de nous, indifférent et
digne, dans ses larges braies jaunes et rouges. M. Wang nous conseilla
de nous promener sur le South Quay un de ces matins: nous rencontrerions
certainement le capitaine de la _Mariquita_ et nous étions libres de
nous entendre avec lui pour un passage. Puis il s’inclina, les mains
jointes sur sa poitrine, et s’évanouit comme une ombre. Les Chinois ont
cette remarquable propriété d’apparaître et de disparaître, sans que
leurs déplacements intermédiaires soient sensibles. M. Wang, un instant
matérialisé devant nous, s’était résorbé, nous laissant en tête-à-tête
avec la grosse haquenée caparaçonnée de velours cramoisi.
Nous ne revîmes le personnage que sur le pont de la _Mariquita_. Le
capitaine Cupidon, rendu fort obséquieux par quelques billets de dix
dollars, ne fit pas de difficultés pour nous accepter à son bord. Il n’y
mit qu’une condition: nous apporterions nos vivres. Il fallait prévoir,
par bonne brise, cinq à six jours de traversée, et peut-être davantage,
par temps calme. Nous nous lestâmes en conséquence de biscuits et de
conserves.
* * * * *
Nous nous embarquâmes par une de ces belles nuits veloutées dont seuls
ceux qui ont passé la Ligne peuvent imaginer la splendeur. Trinidad
reposait sous les palmes. La sombre silhouette des volcans
s’infléchissait sur un ciel pailleté d’astres. Un remous phosphorescent
caressait la pointe extrême du wharf. Les feux des navires à l’ancre
agrafaient d’or ou de rubis le bleu noir de la rade. Un fanal vert
indiquait la passe. Un feu bleu et un feu rouge se balançaient à
quelques centaines de brasses.
--La _Mariquita_,--indiqua notre hôtelier qui avait tenu à surveiller
lui-même l’embarquement de nos bagages,--un joli bateau, ma foi! vous
avez de la chance! Son capitaine est un bon marin. L’air bonasse, mais
ne vous y fiez pas trop. Tous ces moricauds sont les mêmes. Tout le
monde connaît papa Cupidon de la Pointe à Santiago de Cuba, mais
personne n’a jamais su de quoi il remplissait sa cale. Enfin, ça n’est
pas notre affaire et, personnellement, je n’ai eu qu’à me louer de lui.
On dit que les Hollandais de Surinam l’ont à l’œil. Mais il ne faut pas
croire tout ce que disent les mauvaises langues. S’il a fait affaire
avec le Chinois et tous ses saltimbanques, c’est qu’il a son petit
profit, vous pouvez m’en croire. Bon voyage donc, messieurs! Vous êtes
en bonne compagnie et vous ne vous ennuierez pas en route.
Le capitaine Cupidon, en bras de chemise, accoudé au bastingage
surveillait le chargement. Des nègres à demi nus agitaient des torches
crépitantes. Des corps sombres se mouvaient dans la rouge lueur; des
bras se tendaient, des nuques se roidissaient sous les fardeaux. C’était
un spectacle farouche. Les hauts bordages goudronnés du navire pesaient
sur notre canot comme des falaises. Et tout là-haut, par-dessus la fine
ramure des vergues de perroquet, le feu du grand mât oscillait parmi les
astres immobiles.
Cupidon nous pressa sur son cœur et nous frappa dans le dos de sa large
et courte patte. Nous étions déjà de vieux amis. Nos hamacs furent
placés à l’arrière, un coin du pont ayant été réservé pour nous et nos
bagages. Les deux seules cabines du bord avaient été cédées aux femmes.
D’ailleurs c’étaient des réduits inhabitables, à température d’étuve et
saturés d’odeurs nauséabondes. Il fallait cette nuit-là renoncer à
dormir. Le premier chalutier s’éloigna ouvrant un chemin de phosphore.
Deux autres vinrent le remplacer et nous vîmes tour à tour s’élever,
sanglés de cordages, dans le rougeoiement des torches, les silhouettes
apocalyptiques du cheval gris de Miss Carolina, et des kangourous
calculateurs de M. Van Sleep.
Le pont étant mal éclairé, nous ne pûmes distinguer les visages des
autres passagers qui arrivèrent à la nuit avancée. L’impondérable M.
Wang avait naturellement surgi, le premier de tous. Une dizaine de
personnages, plus semblables à des fantômes qu’à des créatures de chair
et d’os, se découpèrent en ombres chinoises sur l’écran étoilé de la
nuit. Quelques lits de sangle avaient été dressés, des hamacs; un
campement s’installa à l’arrière du navire auquel le jusant imprimait
déjà sur ses amarres, un obscur balancement.
Le chargement s’achevait. Pièce par pièce, le cirque emplissait le
bateau: gradins, portants, accessoires de toute sorte, caisses de
costumes, instruments de musique, tout disparaissait dans les flancs
obscurs du navire. Le feu rouge du dernier chalutier glissait vers
Trinidad. Un canot se détacha du bordage. L’un des passagers, mince
figure vêtue de sombre, agita le bras en signe d’adieu. Du canot une
voix grave s’éleva. Je distinguai des mots espagnols: «_Vaya usted con
Dios!_» Un bruit de rames. Le silence.
La _Mariquita_ demeurait seule, chassant sur ses amarres, car le flux
était plus fort. Vers l’Est, la mer irradiait une vague lueur, et sur
cette bande de clarté, les cocotiers du rivage se dessinaient en noir.
Un commandement retentit. Les hommes d’équipages à leur poste! «Han,
hisse», les drisses grincèrent. La voile de misaine se gonfla sous la
brise matinale. Le navire, craquant dans sa charpente, eut une profonde
contraction musculaire.
* * * * *
La _Mariquita_ filait vers les fanaux verts de la passe. Le vent nous
favorisait. Le capitaine Cupidon nous engagea hardiment dans la _Boca
Chita_, la plus étroite et la plus dangereuse de ces Bouches du Serpent
qui donnent accès à la baie de Port of Spain. Nous gagnions ainsi
quelques milles. Nous effleurâmes le récif de «Madame Téterond», dont la
masse brise l’assaut clapotant des courants, aussi rapides que les eaux
bouillonnantes et noires de la Pointe du Raz. La _Mariquita_ avait mis
toute sa toile et, sous la pression de la brise s’inclinait légèrement
vers babord, ouvrant de l’étrave la mer rosée par les premières lueurs
de l’aube. L’eau se déchirait avec le sifflement d’une soierie où mord
le ciseau. C’était mon premier voyage à bord d’un voilier. Mon être
s’identifiait avec le souple organisme du navire, grisé par cette course
vers le large, sur cette immensité embrasée de vapeurs rouges et
orangées qui soudain se déploya devant mes yeux.
Le pont baignait dans une irradiation sanglante, une barre de cuivre
luisait comme rougie au feu; les corps des passagers roulés dans leurs
manteaux, quelques-uns étendus sur des matelas, d’autres dans les
hamacs, se revêtaient d’une gloire tragique. Je songeais aux corsaires
qui, jadis, sillonnaient les mêmes flots et cinglaient aussi de la Boca
Chita, en quête de bonnes prises d’épices, de poudre d’or ou d’esclaves.
Trébuchant à travers l’encombrement des caisses, des bagages, des filins
enroulés, je me dirigeai vers l’avant. L’homme de barre, les deux mains
à la roue, m’apparut dans cette grave et fière attitude du gouvernail,
tout empourpré d’aube, lui aussi. C’était un beau gaillard, à la peau
sombre, le torse nu, une ceinture rouge retenant le pantalon de toile;
un foulard s’enroulait autour de son front, accusant la courbe du nez,
la coupe allongée du visage, les méplats osseux. Il avait cette
physionomie sévère et d’une cruauté hautaine qu’ont encore les rares
descendants des tribus indiennes. A son oreille gauche pendait un anneau
d’or. A mon approche, il ne détourna pas la tête. Je le contemplai
quelques instants, me demandant si mon rêve ne se vérifiait pas
mystérieusement et si je n’avais pas devant moi, en chair et en os, un
de ces boucaniers qui écumaient jadis la mer des Caraïbes. Ce n’était,
je le sus quelques heures plus tard, qu’un matelot indien, Pablo, le
plus débrouillard de l’équipage.
J’offrais mon visage aux embruns qu’éparpillait autour de moi la vive
allure du bateau. Une clarté, qui semblait jaillir des profondeurs
sous-marines, s’étalait maintenant sur la mer et sur un grand espace
d’horizon. C’était un frémissement argenté et pâle comme si l’eau eût
reflété un second ciel intérieur. Puis cette clarté convergea au foyer
d’une lentille. Un trait de lumière fusa, cri de l’océan; un geyser de
platine incandescent jaillit de cette masse miroitante et lourde. Un
golfe, aux rives déchiquetées, élargissait à l’horizon un mirage de
palais enflammés, de portiques de rubis, d’alpes opalines, de lacs d’un
vert si translucide qu’on pouvait à travers leur diaphanéité découvrir
des perspectives étonnamment lointaines et l’autre côté du monde. Et sur
cet embrasement, la ligne noire de la mer se tendait comme une corde.
Derrière moi, levant la tête, je vis le feu jaune du grand mât vaciller
sur un vaste disque pipermint.
Ce déploiement de magnificence aurorale n’était sans doute qu’une des
fantasmagories du dieu malin, auteur du rêve étrange que j’étais en
train de vivre. Etait-ce bien moi, Jean Loubeyrac, Périgourdin, accoudé
au bastingage de ce singulier navire, en compagnie d’un cirque ambulant
et d’un équipage de boucaniers, en pleine mer des Caraïbes, à deux mille
lieues et plus de ma bonne terre de la Pimousserie, sur laquelle le
soleil ne se levait pas aujourd’hui en même temps que sur ma tête? Il me
semblait que j’avais été soudain projeté par un boulet de canon hors de
_mon_ espace et de _ma_ durée, et qu’après un étourdissement
léthargique, je me retrouvais, tâtant mon crâne et mes membres, doutant
de ma propre réalité, ayant perdu le sens du temps et celui des
distances, incertain encore que le vrai Loubeyrac ne fût pas resté
là-bas, sur les bords de la Dordogne ou dans le paisible appartement de
la rue du Cardinal-Lemoine, en des zones tempérées et civilisées, tandis
qu’un «double» capricieux et incohérent hantait les planches de la
_Mariquita_ et voisinait avec les collaborateurs du subtil M. Wang et du
jovial Cupidon.
II
JÉROME CARVÈS, PROSPECTEUR
Pour retrouver l’équilibre de ma chancelante personnalité, je cherchai à
renouer la chaîne de ces états successifs dont la somme formait une
poignée d’images et une pincée de cendres: mon passé.
Autour de moi s’élevaient maintenant les vivantes rumeurs d’un navire au
réveil. Tandis que résonnaient les coups de sifflet, les ordres, les
appels, tandis que l’eau, versée à pleins seaux par des matelots
basanés, aux jambes nues, ruisselait en cataractes le long des planches,
ma pensée s’égarait par des dédales pleins de mélancolie, vers les jours
de mon enfance.
Merveilles de la mémoire! La solitude azurée de la mer tropicale devient
une prairie verdoyante, plantée de noyers au feuillage rond, au bout de
laquelle coule la Dordogne transparente et large comme un fleuve. Le
matin, une nappe de brume s’étale sur la prairie et sur la rivière, et
la cime des peupliers, écharpée de brouillard, pointe seule vers le
ciel, pépiante d’oiseaux. Sur l’autre rive se dressent des falaises
roses, creusées de grottes où s’égare parfois notre barque. Un cirque de
causses blancs ferme cette vallée où s’élève la Pimousserie, ma maison,
vieille gentilhommière plus ferme que château, avec son colombier pointu
et son toit recouvert de tuiles devenues brunes, parsemées de plaques de
mousse, et la fumée de ses cheminées que l’on aperçoit l’hiver entre les
branches dénudées des châtaigneraies: c’est là que je suis né. Je n’ai
pas connu ma mère.
Mon père s’était retiré après des déboires politiques dans cette
propriété qu’il tenait de sa mère. C’était un homme chimérique, qui
avait rêvé d’introduire de la charité et du bon sens dans le pot-pourri
des combinaisons parlementaires. Il fut député la durée d’une
législature et sortit de la politique, peu de temps après y être entré,
en secouant la boue de ses chaussures. L’expérience des hommes lui avait
laissé de l’amertume. Il devint pessimiste comme les rêveurs
insuffisamment obstinés à garder leurs illusions, mais qui demeurent
toujours endoloris du choc de leurs songes et de la réalité. Dans la
compagnie de mon père, dont la clairvoyance découragée répugnait à de
nouveaux contacts et à de nouvelles excursions dans la vie, je pris le
goût de la solitude, des livres et de la nature, ainsi qu’une certaine
paresse à sortir du cercle étroit de mes préférences. Je n’allais pas à
l’école. Mon père, bon latiniste, m’apprit le rudiment. Je revois encore
sa haute figure arpentant, un livre à la main, le cabinet de travail
tapissé de chêne noir, dans le rougeoiement d’un feu de bûches qui
teignait d’écarlate les plis de sa robe de chambre.
Je n’eus à cette époque qu’un ami, un peu plus âgé que moi: Jérôme
Carvès. Jérôme était le fils d’un petit cultivateur dont la maisonnette
s’accrochait sur les pentes calcaires du Causse, glacées en hiver,
brûlantes en été. La mère Carvès venait parfois à la Pimousserie faire
des ravaudages. Jérôme l’accompagnait. Mon père qui l’interrogeait de
temps en temps, s’aperçut vite de l’intelligence du petit. Jérôme et moi
étions du même âge. Il proposa à la mère de donner quelques leçons à son
fils et Jérôme prit place avec moi devant la table de bois luisant où
s’étalaient nos cahiers, nos livres et nos cartes de géographie. Ces
cartes jouaient un grand rôle dans notre vie d’enfants. Carvès
manifestait déjà une humeur très vagabonde et n’avait pas de joie plus
grande que de feuilleter un atlas. Il m’apprit à faire de beaux voyages
sur ces espaces lisses, aux sinueux contours, aux couleurs si
délicatement roses, bleuâtres, violettes ou jaunes, et qui figurent les
continents, les mers, les îles, de telle sorte qu’on peut parcourir du
bout de son index la complexe immensité du globe. Je revois encore le
maigre visage bronzé de mon camarade penché sur un planisphère et me
guidant à travers les océans, comme un capitaine à la barre d’un navire
imaginaire.
L’enfance de Jérôme avait été plus dure que la mienne. Les Carvès
étaient des paysans avares et sobres, vivant d’une croûte de pain
frottée d’ail, de fromage de chèvre et ne mangeant de la viande que deux
fois l’an, à Noël et à Pâques, solennités à l’occasion desquelles on
tuait un agneau. Jérôme avait un corps rompu au froid, au chaud et au
jeûne. Vers l’âge de quatorze ans, il subit une crise de croissance et
poussa démesurément, au point de devenir aussi long qu’une perche et
plus sec qu’un clou. Son teint était brun; ses yeux, enfoncés, très
noirs et très vifs; son front bombé; ses cheveux, en broussaille.
L’ensemble de la physionomie était à la fois ironique, sauvage et un peu
fou. Et tout en l’aimant comme un frère, je redoutais en lui je ne sais
quoi d’étrange et d’indompté.
Mon père--c’est lui qui m’a laissé cette belle édition des _Essais_ de
1721--avait pour principe d’élever les enfants sans contrainte. Aussi
nous accordait-il de longues journées de congé, surtout pendant la belle
saison, et nous étions libres du matin au soir de vagabonder à notre
aise. Un quignon de pain dans nos poches, nous partions dans l’aube
acide, longeant les champs de maïs, et les plants de tabac aux feuilles
larges et vernissées, encore emperlées de rosée, et sur qui traînaient
de fins brouillards gris. La brume s’effilochait aux premiers rayons de
soleil et les roses falaises de Gluges se découpaient, dans la déchirure
des vapeurs. Des pies, toutes gonflées et hérissées de rosée,
s’envolaient avec un bruit effarouché d’ailes. Carvès les pourchassait à
coups de pierres et il était fort adroit à ce jeu. Plus d’un de ces
pauvres oiseaux criards, l’aile brisée, se sauvait en boitillant le long
des sillons rouges. Souvent nous décrochions une vieille barque à fond
plat, et Carvès debout à l’avant, pêchait à la ligne volante. D’autres
fois, par les plus brûlantes journées de notre août périgourdin, il
m’entraînait par les Causses pierreux, déserts et éblouissants. Le
soleil tapait dur sur les vastes plateaux calcaires, abandonnés même par
les troupeaux. Le sol brûlait nos pieds. Des touffes d’herbe rare se
recroquevillaient entre les cailloux, comme au voisinage d’un brasier.
Mais Carvès semblait gagné par une sorte d’ivresse sèche. Il se livrait
à des danses bizarres, soulevant un remous de poussière blanchâtre, ou
bien me prenant violemment par la main, m’entraînait dans des courses
folles, à la suite desquelles nous demeurions accroupis dans la lumière
silencieuse et blanche, haletants, la gorge râpeuse.
Cette croûte brûlée des Causses recouvre des rivières souterraines et
des cryptes profondes à des centaines de pieds sous le sol. En certains
endroits, la surface du plateau est craquelée; ces failles perfides ont
causé bien des fois la perte d’inattentives brebis dont leurs bergers ne
trouvaient plus la trace et dont les corps roulaient sans doute dans les
eaux ténébreuses du «gour». Carvès avait inventé un jeu dangereux qui
s’intitulait: la chasse au trésor. Il consistait à nous armer de cordes,
et à glisser, les pieds agriffés à la paroi du roc, par une de ces
ouvertures. Je crois que nous avons été ainsi les premiers à explorer
certaines grottes aujourd’hui célèbres et éclairées à la lumière
électrique. La première fois que Carvès me proposa cette sorte
d’expédition, je poussai les hauts cris.
--C’est bon pour se tuer!--gémissais-je.
--Bien,--dit Carvès,--j’irai seul.
Je l’accompagnai jusqu’à l’orifice. Nous grimpâmes par des sentiers de
chèvres jusqu’à la crête calcaire. C’était une journée d’août, bleue et
torride. Je marchais derrière Jérôme, comme un condamné suit le
bourreau.
Dans la craie aveuglante, entourée de quelques buissons épineux et
couverts de petites baies noires, s’ouvrait une bouche large environ de
quatre mètres. Nous l’avions déjà repérée à plusieurs reprises. Carvès
se mit à genoux sur le bord.
--On ne voit pas grand’chose,--dit-il.
Je n’osai plonger mon regard dans ce gouffre qui descendait jusqu’à
l’enfer.
Carvès écoutait.
--Ça gronde,--dit-il, flegmatique.--Il doit y avoir de l’eau.
Il prit une pierre et la laissa tomber. On entendit le caillou rebondir
et rouler pendant deux minutes au moins. Jérôme ne semblait pas ému le
moins du monde, mais ses yeux brillaient.
Nous avions une longue corde volée dans la remise; il la noua autour de
sa ceinture, m’en mit une extrémité à la main et me recommanda de
l’enrouler autour d’une racine, et de la laisser filer au fur et à
mesure qu’il descendrait dans le trou, en s’aidant des pieds et des
mains à la paroi. Une sueur glacée mouillait mon front, malgré la
canicule. Carvès, très calme, retroussa sa blouse d’écolier. Il avait
les pieds nus, mais calleux à souhait.
--Si tu sens la corde se tendre,--me dit-il,--tu tireras de toutes tes
forces. Si tu ne peux me remonter, tu l’attacheras solidement et tu iras
chercher du secours. N’aie pas peur, dit-il, je ne risque rien.
Il aurait pu flétrir ma couardise. Il ne le fit pas et ma honte en fut
accrue.
A plat ventre, s’agriffant aux broussailles, sans crainte des épines,
Carvès se laissa descendre doucement le long de la déclivité; tout en
surveillant la corde, je me penchai à mon tour. Une bouffée humide et
froide me glissa sur le visage. J’eus un frisson d’horreur. Déjà Jérôme
n’était plus visible. La corde se déroulait, entraînant un peu de
gravier.
Une heure, je demeurai ainsi, penché sur le gouffre, insensible aux
rayons qui frappaient ma nuque, le cœur étreint d’angoisse. La corde,
parvenue à l’extrémité de son déroulement, était tendue par un poids
lourd. Mes tempes battaient, un cri allait-il jaillir de ce puits
d’ombre?
Tout autour de moi, le Causse désert vibrait de chaleur.
Quelques secousses saccadées roidirent la corde. J’attendis. Une autre
secousse. Alors, de toutes mes forces, je tirai, je tirai, les veines
des tempes gonflées à éclater.
Et, souillé de terre, saignant d’égratignures, triomphant, Jérôme Carvès
surgit de l’abîme.
--Epatant!--me dit-il, dès qu’il put respirer.
Il penchait sur moi son visage labouré de traces saignantes.
--C’est pas difficile,--me dit Jérôme.--Tu verras. Ça ne descend pas
trop. Faut s’habituer à l’obscurité. On suit une espèce de couloir, puis
on arrive à une salle pleine d’eau, avec des colonnes et des choses qui
ont l’air d’énormes bêtes accroupies, et d’autres qui ressemblent à des
géants morts. On voit mal, tu sais. Le pire, c’est les bêtes qui volent
et qu’on ne voit pas. On entend des ailes très haut, sous les voûtes. Il
y avait aussi des bêtes dans l’eau, de gros crapauds, je pense. J’ai vu
luire quelque chose de blanc à terre. C’était une carcasse, des os de
mouton. La corde m’a bien servi pour remonter. Je n’aurais pas pu sans
ça. Je ne regrette pas la course. Mais faudra revenir!
Et, confidentiel, la voix basse et le regard grave:
--S’il y avait un trésor caché là dedans? Dis, on serait riche tous
deux!
Cette nuit-là, mon sommeil fut hanté de visions, de grottes peuplées de
monstres et de gnomes: une pieuvre enlaçait Carvès; il avait la figure
bleue du noyé que j’avais vu, un soir, en me baignant dans la Dordogne,
dérivant au fil de l’eau, ballonné comme une outre.
Et Carvès parvint à ses fins. Il me conduisit dans le «gour». L’accès
n’en était pas très difficile, mais d’énormes chauves-souris, au vol
obscur et mou, me faisaient rendre l’âme. Carvès et moi étions écrasés
de cette magnificence ténébreuse. Mais Jérôme revenait toujours à son
idée: le trésor. Il s’aventurait dans des anfractuosités pleines de
grouillements obscurs, plongeait ses bras dans des cavités humides. Tout
le temps que dura cette folie, il fut inquiet, irritable, violent même.
Je devais plus tard me rappeler l’histoire du «gour» au trésor!
* * * * *
Carvès me terrorisait par son audace à plonger dans les endroits de la
rivière réputés dangereux pour leurs tourbillons, à dénicher les nids
sur les plus hautes et les plus minces branches des peupliers, et
surtout par son courage à affronter la puissante mère des terreurs: la
nuit. Mon père, connaissant le frugal ordinaire de la famille Carvès,
gardait souvent Jérôme à dîner avec nous. Par les plus sombres nuits
d’hiver, comme par les clairs de lune hallucinants qui déforment les
objets et cristallisent la nature, mon camarade partait bravement pour
affronter le tunnel du Crouzouli, un sentier rocailleux, entre deux
haies, qui conduisait à sa maison. Le cœur battant de pitié et
d’admiration, je demeurais longtemps sur le seuil, écoutant les sabots
dont le claquement résonnait au loin sur la terre gelée. Pour rien au
monde, je ne me serais aventuré dans notre jardin.
Ce qui m’étonnait le plus chez Jérôme, c’était sa furieuse activité, ce
continuel besoin de mouvement qui agitait son corps maigre, d’ailleurs
coupé de prostrations animales, que l’on était impuissant à secouer. En
dépit de ce que j’appelais sa «sauvagerie», Carvès étudiait plus que les
enfants de notre âge, et mon père avait prédit à la mère Carvès--une
femme du Lot, sèche et dure comme son garçon--un brillant avenir pour
Jérôme. A dire la vérité, mon camarade me dominait au point de faire
passer sa volonté en moi, sans paraître se soucier le moins du monde de
m’imposer ses décisions. Il me semblait parfois que Carvès, ébouriffé et
noiraud, était l’incarnation d’un démon qui se substituait à mon
véritable personnage, d’un naturel doux et plutôt indolent, et pouvait
lui faire accomplir des actes qui m’étonnaient ensuite par leur
étrangeté et dans lesquels je ne me reconnaissais plus.
Jours de nos enfances dont les tourments eux-mêmes nous paraissent
félicité et dont le tenace parfum embaume notre tardive saison!
A quatorze ans, je perdis mon père. Une vieille servante lui ferma les
yeux, dans le lit familial. Il avait succombé, sans souffrance, à une
affection cardiaque qui le minait depuis longtemps. Je revois son visage
calme et ses mains jaunies par la clarté des cierges.
J’étais seul au monde. Je sanglotais au chevet du défunt, Carvès était
agenouillé auprès de moi, il me dit:
--C’est mon vrai père qui s’en va. C’est à lui que je dois d’être un
homme.
J’éprouvai une gratitude infinie de ses paroles.
--Tu seras mon frère,--lui dis-je.
Mon père s’était occupé de lui faire obtenir une bourse au lycée de
Périgueux, et Carvès regagna son poste. Pour moi, j’avais un tuteur, un
oncle que mon père ne pouvait souffrir, Nestor Loubeyrac, vieux garçon
avare et hypocrite, confit en dévotion et en morale et qui, cependant,
passait pour coucher avec ses servantes. Il vivait à Bordeaux dans une
villa assez proprette où je ne mis les pieds que deux fois dans ma vie.
L’oncle Nestor vint pour l’enterrement de mon père qui se déroula
tristement par la route bordée de noyers effeuillés--on était en
novembre--et que suivaient quelques âmes pieuses du voisinage et bon
nombre de paysans, car mon père était aimé.
L’oncle Nestor, qui n’en tenait pas pour l’Université, me fit faire mes
études dans un établissement religieux de la région. Je passais mes
vacances à la Pimousserie, en compagnie de ma vieille servante
Fasie--autrement dit Euphrasie. Là, je retrouvais Carvès. Jérôme était
devenu un grand gaillard, toujours efflanqué, mais gardant ses beaux
yeux vifs et ses traits énergiques. Il réussissait fort bien dans ses
classes, et prépara l’Ecole centrale avec succès. Il avait des
dispositions spéciales pour la minéralogie. Nous refîmes, jeunes hommes,
l’expédition du «gour». Il y tenait. Il m’expliqua avec un pédantisme
juvénile la formation de ces cryptes souterraines. Puis, sa fantaisie
reprenant le dessus, il me dit mi-sérieux, mi-ironique:
--Et le trésor, vieux. Qu’en penses-tu? Le trouverons-nous un jour?
Et comme je haussais les épaules:
--Qui sait?--ajouta-t-il.--Moi, j’ai la foi. Si jamais je le trouve,
nous partageons. Je te dois bien ça.
--Tu ne me dois rien... que ton amitié,--protestai-je en lui serrant la
main.
Mon oncle m’envoya à Paris pour faire mes études de droit. La pension
qu’il me servait était chiche et peu en rapport avec la fortune que
m’avait laissée mon père. Je m’en plaignis à plusieurs reprises, mais ce
vieil égoïste avait toutes sortes de bonnes raisons et d’excellents
principes à alléguer pour me mettre à la portion congrue. Ma vie
d’étudiant fut assez misérable. J’avais perdu de vue Carvès. Ses deux
années d’école terminées, il était parti en voyages d’études dans des
pays lointains. Je reçus deux lettres, l’une de Djibouti, l’autre, un an
plus tard, de Macassar. L’infatigable Jérôme avait commencé les grandes
étapes.
Ma majorité atteinte, je sollicitai mes comptes de tutelle. Le règlement
en fut pénible, si pénible que je dus recourir aux tribunaux. L’oncle
Nestor n’était ni plus ni moins qu’un malhonnête homme. Mais c’était un
homme retors et qui connaissait les ficelles de la procédure. L’affaire
traîna en longueur, d’expertise en appel, sans cesse ajournée. Je
m’exaspérai. Je commis des imprudences. Je menaçai Nestor, à qui je fis
une scène violente, à Bordeaux. Je le traitai de «vieille canaille», et
il me mit à la porte. Tout cela n’arrangea pas les choses. Le testament
de mon père ne contenait pas un inventaire complet des valeurs. Il me
fut impossible de fournir des preuves de la malhonnêteté de mon oncle.
Bref, je n’obtins qu’une faible partie de ce que je croyais être ma
fortune. Avec les frais du procès, j’étais à peu près ruiné. Il m’en est
resté un profond dégoût des gens de justice et de ces lois qui sont si
souvent la providence des fripons et le désespoir des honnêtes gens.
La clémence des juges me laissait la possession incontestée de notre
vieille maison. Je songeai sérieusement à aller vivre là-bas, dans cette
campagne où bourdonnaient tous mes souvenirs, à cultiver mon jardin, à
fuir la société des hommes. J’étais blessé à vif par les premières
expériences et ma sensibilité l’emportait de beaucoup sur ma volonté.
D’ailleurs, j’avais hérité de mon père un scepticisme qui posait
l’«à-quoi-bon!» devant toute velléité d’action. Aucune profession ne
m’attirant, mon éducation ne m’avait préparé qu’à cette carrière du
barreau qui est la foire aux vanités et au charlatanisme. J’étais un
incapable et un timide, un de ceux qui laissent poliment les gens
pressés monter avant eux dans l’omnibus. La solitude de mes prés et de
mes bois serait mon refuge, avec la bibliothèque bien garnie que m’avait
léguée mon père.
Je fis mes préparatifs de départ. Je donnai congé de l’appartement que
j’occupais depuis ma majorité dans la rue du Cardinal-Lemoine. Mes
meubles furent expédiés à la Pimousserie. Ayant encore quelques affaires
à régler, je m’installai avec mes malles dans un petit hôtel de la rue
Cujas.
Le jour fixé pour mon départ arriva. Je devais prendre un train de nuit.
Vers cinq heures du soir, je sortis de ma sombre ruelle. On était en
mai. Le Luxembourg avait déjà sa parure d’été et le jet d’eau s’irisait,
éparpillant ses diamants sur la sombre perspective des feuillages de
l’Observatoire. La douceur de l’heure et de la saison fortifiait encore
ma résolution. Je songeai à l’odeur des foins que l’on était en train de
faner, sur les bords de la Dordogne, aux crissements des premiers
grillons qui, tout à l’heure, empliront la nuit printanière.
Et Carvès? où était Carvès? Sans doute en quelque pays lointain.
Cherchait-il encore le trésor enseveli? Folie que tout cela! La sagesse
était là-bas, dans l’asile où les noyers laissaient pleuvoir leur ombre
fraîche. Je partirai.
Mes réflexions me conduisirent jusqu’aux quais. Le ciel et le fleuve
étaient empourprés de crépuscule. Des chalands glissaient sur l’eau
moirée. Une sirène brutale, rauque évocatrice de voyages, secoua ma
torpeur. Je décidai de passer l’eau et traversai les Tuileries, que
baignait déjà, exhalée des parterres et des massifs, une brume d’un bleu
léger, où de-ci, de-là, palpitaient une flamme et le rayon d’une vitre
incendiée.
Sur les boulevards, les allées et venues d’une foule émaillée de taches
claires se croisaient comme les courants d’une eau tumultueuse. Les
terrasses des cafés étaient encombrées de consommateurs. A grand’peine
je parvins à trouver une petite table devant le _Café Napolitain_. Avant
de regagner ma solitude champêtre, je voulus m’offrir une fine volupté
de bouche. Et c’est ici qu’intervient une glace au chocolat dont le
souvenir est lié à une autre intervention, celle de Seigneur Hasard en
personne...
Elle était fort savoureuse, cette glace à la terrasse du _Café
Napolitain_, par un soir de mai poussiéreux, mais déjà tiède, où se
mêlaient les senteurs de l’absinthe et des muscs variés dont
s’imprégnaient les toilettes printanières de jolies filles trop peintes,
symphonie que mes narines de vingt-deux ans trouvaient voluptueuse
(celles du quasi-quinquagénaire que je suis préfèrent des combinaisons
plus naturelles). Les arbres du boulevard avaient encore des
feuilles--et même vertes. Il flottait dans l’air cette curieuse
vaporisation de fièvre, de spleen et de mélancolie qui est l’essence
particulière du printemps de Paris. Il y a plusieurs façons de manger
une glace et je ne me souviens plus de celle que j’avais choisie. Ce
devait être celle d’une marquise italienne qui, à en croire Stendhal,
soupirait en suçant un sorbet: «Quel dommage que ce ne soit pas un
péché!» Mais je n’oserais l’affirmer.
C’est généralement lorsque vos plans sont tirés, vos résolutions prises,
votre existence réglée comme papier à musique, à la veille d’occuper une
situation importante ou une sinécure, d’entreprendre un voyage ou un
déménagement, au moment de vous marier ou de vous pendre, que le
Seigneur Hasard, souriant ou morose, vient vous faire sa révérence. Et
il faut bien le recevoir, ce fâcheux!
La cuiller, chargée de la crème onctueuse et glacée, que j’élevais
lentement vers ma bouche--je suis d’une race gourmande--retomba
d’elle-même sur la soucoupe. Un grand gaillard, vêtu de carreaux à
l’anglaise, coiffé d’un feutre mou, assez cavalier, riait en me
regardant, les deux mains derrière son dos.
--Carvès!
--Lui-même.
Je tombai dans ses bras, renversant la glace et bousculant un vieux
monsieur décoré, très ancien «boulevard», qui marmonna de ses lèvres
molles des paroles de désapprobation.
--D’où viens-tu?--demandai-je après l’accolade.
--Je débarque à l’instant. Un grand tour par Sumatra, Java, l’archipel
malais. Je rapporte de curieux échantillons de minerais, tu verras.
Carvès avait encore bruni. Ses cheveux capricieux retombaient toujours
en mèches sur ses yeux d’un éclat plus ardent que jamais. Rasé, le
visage osseux, les pommettes légèrement saillantes, le nez busqué, le
front bombé et large, la bouche mince. Debout, penché vers moi, son
corps maigre flottait dans des vêtements trop amples mais confortables.
L’image d’un oiseau de proie passa devant mes yeux.
--Nous resterons ce soir ensemble!
--Bien entendu, mon vieux!
Nous hélâmes un taxi et filâmes vers un petit restaurant du quai où nous
pourrions dîner et surtout parler, les coudes sur la table, les yeux
dans les yeux.
--Et puis,--dis-je,--je serai près de la gare, pour mon train.
--Tu pars?--fit-il surpris.
--Oui, je quitte Paris. Paris ne veut plus de moi. Je suis «à la plage»,
mon vieux, comme vous dites, vous autres coloniaux!
--Conte-moi ça.