XV

Cependant les forces de Clément Roux allaient s’affaiblissant.

Néanmoins, tant que la chose lui fut possible, il tâcha de faire du bien

autour de lui.

Il apprenait le latin à un enfant du village qui devint prêtre. Il

écrivait à ses amis de longues lettres qui peuvent se résumer en ces

deux mots: _Aimons Dieu!_ Il se traînait péniblement le matin à l’église

pour y recevoir son Pain quotidien, le soir pour adorer. Mais la fin

approchait.

Un jour qu’il était en prière devant le tabernacle, il tomba en syncope.

On le transporta chez lui. Après quelques semaines de repos absolu, il

se remit un peu. Mais il ne marchait plus qu’avec une extrême difficulté

et il ne voyait plus que d’un œil.

Bientôt, en 1891, il perdit tout à fait l’usage de ses membres et il dut

garder constamment le lit. «Je n’irai plus au pied de vos autels, ô mon

Dieu, s’écria-t-il, je n’aurai plus ce qui seul pouvait m’attacher à la

terre. O sacrifice auprès duquel celui de la vie n’est rien ou peu de

chose... Mais, ô mon Dieu, je veux ce que Vous voulez, je le veux comme

Vous le voulez, je le veux autant que Vous le voulez. _Fiat! Fiat!

Fiat!_»

L’excellente femme qui le soigna durant ses derniers jours, Mme Maille

m’a dit qu’il avait fait placer son lit de façon à voir le chevet de

l’église. Il pouvait de la sorte adorer toujours le Saint-Sacrement, y

ramener sans cesse sa pensée. Et comme de sa chambre, on aperçoit aussi

un coin de forêt et, tout au loin, la mer, il lui restait facile d’unir

la nature à son oraison perpétuelle.

--Il priait jour et nuit, ajouta Mme Maille, et s’il s’interrompait

c’était pour lire dans ce volume. Elle me le montra. C’était un _Manuel

de l’Association des agonisants_.

Mme Maille reprit:--A peine avait-il commencé à lire que d’abondantes

larmes lui jaillissaient des yeux et trempaient le livre. Alors, il

demeurait des heures comme en extase.

Je remarquai en effet que le volume était tout taché comme par des

gouttes de pluie, si bien que le papier en était devenu singulièrement

friable. Je notai aussi que les pages les plus vétustes, celles qui

furent évidemment le plus souvent feuilletées et baignées de pleurs,

portaient un récit de la Passion et un Chemin de la Croix.--Vous

l’avouerai-je? J’ai baisé ce livre avec une religieuse émotion...

Au commencement de 1892, la main droite lui refusa tout service. La

dernière lettre qu’il ait dictée, en avril, se termine ainsi: «Je suis

malheureux mais je conserve la foi et l’amour...»

Puis une suprême épreuve lui fut réservée. Or il l’avait demandée peu

auparavant dans une prière écrite. On l’a retrouvée dans l’un de ses

carnets et en voici la conclusion: «Que les vers me rongent avant ma

mort; que la pourriture et l’infection me consument! Que je serais

heureux si je pouvais, un instant avant le trépas, exempt de péchés,

dire avec autant de vérité que les Bienheureux dans le ciel: _Mon Dieu,

je vous aime!_ Et qu’en même temps, ma langue se pourrît, mon corps

s’anéantît. C’est la grâce que je vous demande, ô mon Sauveur, pour les

humiliations et les tourments de votre Passion...»

Il fut exaucé: à mesure que la vie s’éteignait dans son corps, les

fonctions organiques devinrent à peu près nulles. Et il tomba en

pourriture. L’odeur qui se dégageait de lui écarta tout le monde sauf

son admirable garde, Mme Maille, qui ne le quitta pas une minute.

Enfin, après une semaine d’épouvantables souffrances, ayant reçu les

derniers Sacrements, il expira doucement. L’heure de sa naissance à la

Vie éternelle fut onze heures du soir. C’était le 29 juin 1892, fête de

saint Pierre et saint Paul.

Je le répète: le martyre, que Clément Roux avait héroïquement supporté,

pour l’amour de Dieu et le rachat des péchés du monde, dura vingt-huit

ans.

Et nous nous plaignons quand nous sommes alités seulement quinze jours

par la grippe ou par un bobo quelconque!...

Quand l'esprit souffle · 第 82 / 90 题