Cependant les forces de Clément Roux allaient s’affaiblissant.
Néanmoins, tant que la chose lui fut possible, il tâcha de faire du bien
autour de lui.
Il apprenait le latin à un enfant du village qui devint prêtre. Il
écrivait à ses amis de longues lettres qui peuvent se résumer en ces
deux mots: _Aimons Dieu!_ Il se traînait péniblement le matin à l’église
pour y recevoir son Pain quotidien, le soir pour adorer. Mais la fin
approchait.
Un jour qu’il était en prière devant le tabernacle, il tomba en syncope.
On le transporta chez lui. Après quelques semaines de repos absolu, il
se remit un peu. Mais il ne marchait plus qu’avec une extrême difficulté
et il ne voyait plus que d’un œil.
Bientôt, en 1891, il perdit tout à fait l’usage de ses membres et il dut
garder constamment le lit. «Je n’irai plus au pied de vos autels, ô mon
Dieu, s’écria-t-il, je n’aurai plus ce qui seul pouvait m’attacher à la
terre. O sacrifice auprès duquel celui de la vie n’est rien ou peu de
chose... Mais, ô mon Dieu, je veux ce que Vous voulez, je le veux comme
Vous le voulez, je le veux autant que Vous le voulez. _Fiat! Fiat!
Fiat!_»
L’excellente femme qui le soigna durant ses derniers jours, Mme Maille
m’a dit qu’il avait fait placer son lit de façon à voir le chevet de
l’église. Il pouvait de la sorte adorer toujours le Saint-Sacrement, y
ramener sans cesse sa pensée. Et comme de sa chambre, on aperçoit aussi
un coin de forêt et, tout au loin, la mer, il lui restait facile d’unir
la nature à son oraison perpétuelle.
--Il priait jour et nuit, ajouta Mme Maille, et s’il s’interrompait
c’était pour lire dans ce volume. Elle me le montra. C’était un _Manuel
de l’Association des agonisants_.
Mme Maille reprit:--A peine avait-il commencé à lire que d’abondantes
larmes lui jaillissaient des yeux et trempaient le livre. Alors, il
demeurait des heures comme en extase.
Je remarquai en effet que le volume était tout taché comme par des
gouttes de pluie, si bien que le papier en était devenu singulièrement
friable. Je notai aussi que les pages les plus vétustes, celles qui
furent évidemment le plus souvent feuilletées et baignées de pleurs,
portaient un récit de la Passion et un Chemin de la Croix.--Vous
l’avouerai-je? J’ai baisé ce livre avec une religieuse émotion...
Au commencement de 1892, la main droite lui refusa tout service. La
dernière lettre qu’il ait dictée, en avril, se termine ainsi: «Je suis
malheureux mais je conserve la foi et l’amour...»
Puis une suprême épreuve lui fut réservée. Or il l’avait demandée peu
auparavant dans une prière écrite. On l’a retrouvée dans l’un de ses
carnets et en voici la conclusion: «Que les vers me rongent avant ma
mort; que la pourriture et l’infection me consument! Que je serais
heureux si je pouvais, un instant avant le trépas, exempt de péchés,
dire avec autant de vérité que les Bienheureux dans le ciel: _Mon Dieu,
je vous aime!_ Et qu’en même temps, ma langue se pourrît, mon corps
s’anéantît. C’est la grâce que je vous demande, ô mon Sauveur, pour les
humiliations et les tourments de votre Passion...»
Il fut exaucé: à mesure que la vie s’éteignait dans son corps, les
fonctions organiques devinrent à peu près nulles. Et il tomba en
pourriture. L’odeur qui se dégageait de lui écarta tout le monde sauf
son admirable garde, Mme Maille, qui ne le quitta pas une minute.
Enfin, après une semaine d’épouvantables souffrances, ayant reçu les
derniers Sacrements, il expira doucement. L’heure de sa naissance à la
Vie éternelle fut onze heures du soir. C’était le 29 juin 1892, fête de
saint Pierre et saint Paul.
Je le répète: le martyre, que Clément Roux avait héroïquement supporté,
pour l’amour de Dieu et le rachat des péchés du monde, dura vingt-huit
ans.
Et nous nous plaignons quand nous sommes alités seulement quinze jours
par la grippe ou par un bobo quelconque!...