Le bon Curé d’Auribeau, qui m’avait accompagné chez Mme Maille et montré
l’endroit où fut la tombe de Roux avant la désaffectation de l’ancien
cimetière, me dit qu’en retournant à Grasse, je trouverais à mi-chemin
une chapelle de la Sainte Vierge où le Serviteur de Dieu allait souvent
prier. Cet oratoire est dédié à Notre-Dame de Valcluse; c’est un lieu de
pèlerinage assez fréquenté par les paroisses de la région.
Arrivé à l’endroit où se trouve ce petit sanctuaire de briques, je
pénétrai dans l’enclos au centre duquel il s’élève. Le gardien était
absent. J’eus beau appeler, sonner, personne ne vint.
Alors je m’agenouillai sur une marche et, par une mince ouverture dans
la porte de la chapelle, j’aperçus confusément une statue de la Mère de
Miséricorde; je la saluai; puis, après avoir récité le _Salve Regina_,
je m’assis sur une grosse pierre et me pris à méditer.
Il faisait une journée de printemps délicieuse. Dans le ciel limpide, de
petits nuages, blancs comme des cygnes, volaient emportés par une brise
légère. Le soleil, tamisé par le feuillage des vieux ormes et des grands
platanes qui peuplent l’enclos, semait des médailles d’or clair sur le
sol. La rivière torrentueuse formait une cascade à quelques pas. Un if
gigantesque s’élançait, comme une flèche de cathédrale, dans la lumière.
Un rossignol, caché quelque part dans la frondaison, chantait éperdûment
les litanies de la Sainte Vierge... Tout était si paisible, si
recueilli!
Ce n’était pas seulement le charme de ce site harmonieux qui me prenait
le cœur, c’était aussi cette sérénité qui désigne les endroits où Marie
règne avec prédilection. Or tout ici la priait, la célébrait: l’oiseau
passionné, les ramures rêveuses, l’eau qui s’attardait en roucoulant. Je
me joignis à cette hymne; comme l’avait fait jadis Clément Roux, je
dis:--Mes frères les arbres, mon frère rossignol, ma sœur l’eau et toi,
brise musicale, chantons encore la Sainte Vierge!... Si bien que le
concert redoubla. J’étais heureux car je sentais, indulgente, tout près
de moi, mon Étoile du Matin.
Puis je me remémorai ses bontés à l’égard des pauvres convertis.
J’évoquai Huysmans consolé par Notre-Dame de Chartres, Verlaine
affirmant, dans sa prison, qu’il ne voulait plus aimer que sa mère
Marie, Lœwengard conquis par Notre-Dame de Fourvière, Robert éclairé sur
sa vocation par Notre-Dame des Victoires, Lefèvre mené, à son insu, vers
l’Évangile, par Notre-Dame de Lourdes, Claudel foudroyé par la Grâce en
entendant le _Magnificat_ à Notre-Dame de Paris, Clément Roux faisant
vœu d’aller à Jésus par Marie Immaculée--et enfin quelqu’un, que je sais
bien, conduit à Dieu par la Vierge de Cornebiche.
Que vouliez-vous que je fisse?... Je versai des larmes de reconnaissance
et d’allégresse. Je promis une fois de plus à ma Dame de Lumière
d’employer tout ce que j’ai de forces à son service... Et cela dura
longtemps.
Puis, comme mon cheval, attaché dehors et tourmenté par les insectes,
s’impatientait, je dus m’arracher de ce lieu béni. Je m’éloignai; mais
jusqu’à Grasse, je ne cessai de reprendre les litanies et de demander au
bon Clément Roux qu’il ne m’oubliât pas dans le séjour bienheureux où il
prie pour les convertis...