XIV

De plus en plus épris de solitude, il vint s’installer dans son village

natal, Auribeau: il y passa les dernières années de sa vie. «Ce séjour

m’est très favorable, disait-il, j’y puis donner à mon Maître absolument

tout mon temps, ayant au foyer une femme chrétienne, une vraie servante

de Dieu qui me débarrasse de tout soin. Dans ma solitude, j’ai la

nature, j’ai l’Eucharistie surtout, ces deux amours qui remplissent ma

vie.»

Les heures qu’il ne passait pas à l’église, il les employait à des

promenades dans les forêts de pins et de chênes qui enveloppent

Auribeau. Il descendait les pentes qu’occupent les blanches maisons du

village, suivait le cours capricieux de la Siagne ou bien errait sous

les grands arbres dont le profond murmure se mêlait à ses effusions. Il

y restait jusqu’au crépuscule et y laissait déborder les torrents

d’amour dont son cœur était plein. Ses méditations, ses oraisons, ses

élévations, ses extases, il les a résumées en des pages d’une poésie

intense et, dont je vous prie de le croire, vous ne trouverez pas

l’équivalent dans les strophes les plus véhémentes des panthéistes.

Un exemple: «Lorsque la nuit se fait et que les bruits humains cessent,

les eaux, les ramures, les insectes entonnent leur hymne au Créateur. De

l’éminence où je me repose, j’assiste au concert qui m’environne de

toute part. Je donne ma note: «O Toi, Père éternel, toute la terre te

vénère» et je dirige vers Dieu le cantique de la création. Et je vous

assure que cela marche très bien, mieux qu’à l’Opéra. Quand l’harmonie

est parfaite, je me lève en criant à tout ce monde qui chante: _Venite

adoremus!_ Et j’emporte à Dieu l’adoration de tous les êtres y compris

l’homme qui dort ou va dormir. Voilà la fin de la journée. Mais le

matin, c’est bien autre chose. Portant, dans mon âme, tous les êtres et

toutes les âmes, je vais les prosterner aux pieds de Jésus, les unir à

Jésus, afin que, autant qu’il est en moi, tout adore Jésus, tout rentre

en Dieu avec Jésus. Il me semble alors que toute créature, que tout ce

qui a vie sur terre tressaille en moi de bonheur, d’adoration et d’amour

et s’écrie avec moi: «O festin sacré où le Christ est pris en

nourriture!» Ce n’est plus seulement l’air, la lumière, l’eau, le pain

qu’il nous donne, il se donne lui-même à nous tous, ô mes chers frères,

les êtres! Il se donne afin que nous soyons à Lui, en Lui, consommés

dans l’amour!...»

Quand l'esprit souffle · 第 81 / 90 题