Et cependant, si forte était encore l’emprise du démon sur son âme qu’il
ne pouvait se résoudre à l’acte qu’il sentait indispensable.
L’idée lui vint alors de se confesser hors de Grasse, car être vu au
confessionnal par des gens de sa connaissance lui causait une véritable
panique. Il partit, fit seize lieues à pied dans la montagne et se
présenta au monastère de Notre-Dame de Laghet occupé par des Carmes.
Au religieux qui fut chargé de l’entretenir il posa la question: faut-il
adorer Jésus-Christ en cachette ou le confesser franchement et s’unir à
Lui en public?
Tout autre qu’un moine aurait été sans doute ahuri par le cas de
conscience que se forgeait d’une façon si baroque le pauvre néophyte.
Mais, comme l’a dit si bien Huysmans, «rien n’étonnera jamais un moine»
quand il s’agit des manœuvres du Mauvais sur une âme en marche vers
Dieu. Le bon Carme lui répondit donc que son strict devoir était de
communier publiquement, sans tenir compte des révoltes de son
amour-propre et des chimères dont la Malice lui encombrait
l’imagination. Il fut si clair, si persuasif que Clément Roux fut
délivré aussitôt du maléfice diabolique qui le paralysait. Le jour même
il fit sa confession générale. Absous, libéré de l’amas boueux qui lui
obstruait la conscience depuis si longtemps, heureux comme il ne l’avait
jamais été, l’âme toute légère et toute lumineuse, il revint à Grasse et
il dit à sa mère:--Dimanche, je communierai avec toi.
Et il en fut ainsi.
Les notes de Clément ne donnent aucun détail qui ait rapport à cette
communion. Mais voici les effets: il mena une vie plus retirée; il
montra beaucoup plus de douceur et de patience dans ses relations avec
ses élèves et ses chefs. Sans communiquer à personne ses dispositions
nouvelles, il vécut plusieurs mois dans une paix qu’entretenait la
lecture assidue de l’Évangile et la prière.
Sa communion pascale n’avait pas été remarquée et ne donna lieu à aucun
commentaire. Néanmoins, il se figurait que s’il renouvelait, il
susciterait les médisances qu’il craignait tant. D’autre part, il
sentait qu’il avait un besoin fréquent de l’Eucharistie. Pour tout
concilier, il imagina de demander un autre poste dans la pensée qu’en
une ville où il ne serait pas connu, il pourrait remplir ses devoirs
religieux sans attirer l’attention. Il s’adressa à son ancien Principal
qui, ayant gardé de lui un fort bon souvenir, le fit nommer professeur à
Alger. On voit qu’il avait fait du chemin depuis le temps où il se
consola de ses déboires littéraires par une ribote en société d’un
Allemand.
Or, comme nous le verrons, Dieu voulait que ce fût précisément à Grasse,
et malgré toutes ses frayeurs, qu’il donnât l’exemple d’une vie sainte
parmi les malveillances qui guettent les convertis. Après s’être
confessé de nouveau, et avoir communié à Marseille, il dit adieu à sa
mère qui l’avait accompagné jusqu’au bateau et qui lui passa au cou un
crucifix suspendu à une chaîne en le suppliant de ne jamais le quitter.
Il le promit et tint parole.
Alger ne lui fit pas une très bonne impression. Peu de catholiques
pratiquants dans la ville; quant au personnel du lycée, il était ou
indifférent ou hostile à l’Église. «Tel était, note-t-il, le milieu où
j’allais vivre. Je le jugeai à première vue et je pris, dès la première
heure, la résolution d’y vivre ostensiblement en chrétien.»
Hélas, il allait éprouver que la voie étroite ne se conquiert que par
les humiliations. D’abord il connut cette nuit obscure par laquelle
passent tôt ou tard les convertis. Depuis sa confession générale, il
avait vécu ce que j’ai appelé ailleurs «le printemps de la Grâce».
Soudain il lui sembla que son cœur se desséchait, ne parvenait plus à
s’unir à Dieu. La prière l’ennuyait; les lectures pieuses, les
Sacrements ne lui apportaient nul réconfort. Manquant d’expérience pour
subir avec résignation un état d’âme aussi pénible, il crut que son
Sauveur l’avait abandonné. Et il tomba dans un chagrin profond.
Ensuite les tentations sensuelles, qui l’avaient laissé fort tranquille
depuis quelques mois, reparaissent. Torturé, en proie au découragement
et à une écrasante mélancolie, il se compare à ses collègues qui vivent
insoucieux et se livrent, sans vergogne, à des plaisirs plutôt
malpropres:
«J’entendais une voix qui me disait:--Fais comme eux; cela te distraira
des angoisses qui t’accablent...
«O mon Dieu, j’écoutai la voix tentatrice et me détournant de vous, je
me tournai vers la créature... C’était une musulmane qui, apercevant un
crucifix sur ma poitrine, tourna en ridicule le signe de notre
rédemption. Soudain, le sentiment chrétien se réveilla violemment en
moi. Je souffletai cette femme et je m’enfuis sans prononcer un mot...
«Quelle douleur après cette scène. Je sentais que j’avais presque renié
Jésus et je croyais l’avoir perdu pour toujours.»
Admirons cette délicatesse de conscience et combien la Grâce avait
conquis à fond cette belle âme: loin de renier Jésus, il l’avait vengé
des outrages d’une malheureuse ignorante. Mais le seul fait d’avoir
effleuré l’égout lui paraissait aussi affreux que s’il avait piqué une
tête dans la fange.
Il continue: «Je me sentais mourir de douleur et de confusion. Je n’y
pus tenir; je serais devenu fou. Je courus à l’église voisine. Là,
rencontrant un prêtre, je lui demandai de vouloir bien m’entendre en
confession.»
Celui-ci, marquant de la mauvaise humeur, lui indique un confessionnal
et l’y fait attendre très longtemps.
«Arrivant enfin, dit le Père Lambert, il l’invite à commencer sa
confession; mais le pénitent est tellement égaré de douleur que, ne se
souvenant plus des formules de l’Église, ruisselant de larmes, il ne
laisse échapper de ses lèvres que des sons inarticulés. Et le prêtre de
lui dire d’un ton brusque:--Vous ne savez donc pas vous confesser!...
Affolé, le pénitent quitte le confessionnal et sort de l’église...»
Roux accepta humblement cette épreuve, la tenant pour un châtiment de sa
faute.
«Le lendemain, ajoute son biographe, il court à la cathédrale; il
demande un confesseur. Ce dernier vient; c’est bien, cette fois,
l’envoyé de Dieu, le bon Samaritain: son air bienveillant, son regard
miséricordieux mettent en confiance le pauvre pécheur qui lui expose,
sans restriction, le tourment de son âme. Le prêtre écoute en silence et
quand le pénitent a terminé ses aveux, d’une voix calme et paternelle,
il lui dit:--Mon fils, l’homme tombe, et l’ange se relève...»
Réconcilié avec Dieu, rendu à la vie surnaturelle, fortifié, plein de
bon propos, Clément Roux se remit à la tâche quotidienne avec une
allégresse paisible. Ses notes de cette époque montrent qu’il était,
pour un temps, libéré de l’aridité et qu’il travaillait à se
perfectionner.
Il écrit: «Saint Grégoire de Nysse définit l’homme, _un être qui se
repent, qui peut s’affranchir du péché mortel, se réhabiliter_. Je veux
être cet homme... Donnez-moi votre esprit vivifiant, ô mon Dieu, faites
que je ne vous offense plus, que je sois pur et qu’un jour, bientôt s’il
se peut, je ne possède que vous, je ne sois rien qu’à vous, je ne me
nourrisse et ne vive plus que de vous.»
Cette prière fut exaucée. Bientôt il allait être tout à Jésus, dans la
douleur, dans l’humiliation, dans la pauvreté.
La chaire de troisième lui fut offerte au Collège de Grasse. Le désir
d’être près de sa mère le fit accepter. Et d’ailleurs, maintenant, sa
crainte de l’opinion publique n’existait plus. Il souriait en se
rappelant ses terreurs enfantines à cet égard.