VI

A Grasse, le Principal, qui faisait grand cas de Roux, avait dissimulé

son escapade et lui rendit sa place au collège. Mais ce fonctionnaire

reçut son changement et fut envoyé à Alger. Un prêtre, demandé par les

familles, peu satisfaites de la morale universitaire qu’on inculquait à

leurs enfants, le remplaça.

Clément Roux qui, en sa qualité de byronien, détestait la soutane, ne

cacha pas son aversion. Il eut avec son supérieur, des algarades, une

entre autres où il lui dit: «Je dois vous déclarer qu’en dehors du

service, je ne subirai de votre part, aucun ordre, aucune exhortation

religieuse...»

Sur ce propos, il s’attendait à être renvoyé. Mais le bon prêtre, par

charité sans doute, ne donna pas suite à l’incident.

Très fier d’avoir maintenu «les droits de la libre-pensée», Clément n’en

montra que plus de zèle dans l’accomplissement de ses devoirs vis-à-vis

des élèves afin de bien prouver à «l’Homme noir» qu’il n’avait pas

besoin de patenôtres pour se conduire correctement.

Or, un mois plus tard, Clément Roux surveillait ses élèves dans la salle

d’études. Ouvrant le pupitre de la chaire, il y trouva un vieux livre.

C’était une Bible, oubliée là par un de ses collègues, professeur de

grec. Le surveillant ouvre le volume. Mais l’idée que c’est un livre de

dévotion le lui fait rejeter aussitôt. N’ayant rien d’autres à lire, il

le reprend quelques minutes après. Et voici ce qui arriva.--Ici une

citation un peu longue est nécessaire:

«Je parcourus d’abord avec indifférence ces pages. Mais il s’en

dégageait je ne sais quelles pensées saisissantes qui, peu à peu,

éveillèrent en moi des sentiments nouveaux. Ignorant comme j’étais alors

des choses de la religion et de la doctrine de l’Église, _entièrement_

ignorant, comme le sont tant d’autres, et des plus cultivés et des plus

savants, j’en étais arrivé à ce point de défiance à l’égard de l’Église,

que tout livre qui se rattachait à elle, de près ou de loin, ne valait

pas, selon moi, la peine d’être lu. Néanmoins, je fus soudain émerveillé

par les pensées du grand Apôtre saint Paul, puis confondu d’admiration

devant l’élévation et la prodigieuse grandeur de ses enseignements.»

Puis un passage de l’_Épître aux Romains_ (XIII, 12-14) lui fit faire un

violent retour sur lui-même. C’était celui-ci: _Rejetons donc les œuvres

de ténèbres et munissons-nous des œuvres de lumière. Marchons

honnêtement non dans les excès de table et les ivrogneries, non dans les

dissolutions et les impudicités, non dans l’esprit de dispute et

d’envie. Mais revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ et ne cherchez pas à

contenter la chair dans ses convoitises._

«Ces paroles convenaient trop aux sentiments et aux besoins de mon âme

pour que je n’en fusse pas profondément ému et que je n’en sentisse

point la puissante influence. En effet, depuis le bal où je fus écarté

du plaisir, depuis ma course solitaire dans la montagne, sans pouvoir

m’expliquer ce sentiment nouveau, je voyais mon existence si petite, si

misérable, si abandonnée que j’aspirais à me renouveler, à suivre le

penchant qui m’entraînait vers l’ordre et la vertu. Chose singulière, le

même passage de saint Paul qui agit si fort sur moi était le même qui

avait, quinze siècles auparavant, converti saint Augustin. Moi aussi, je

me convertirai, pour être voué au silence, à la douleur et à l’adoration

solitaire...»

Depuis ce jour, il fit de la Bible sa lecture habituelle. Il se pénétra

des Prophètes; il reconnut à quel point ils annonçaient, avec clarté, le

Messie et la Rédemption. Il apprit les Psaumes par cœur. Il commença

d’aimer Jésus-Christ.

C’était une nouvelle touche de la Grâce et elle fut décisive.

Cependant il y avait encore loin de cette foi naissante à la pratique de

la vie chrétienne. «J’étais, déclare-t-il, bien ignorant encore et bien

arriéré; j’adorais, je priais Dieu; je pleurais d’amour aux pieds de mon

Rédempteur mais c’était tout: l’Église et ses dogmes, la confession, la

communion, la Sainte Vierge m’inspiraient de l’éloignement. Pourtant je

comprenais qu’il était de mon devoir de confesser ma foi devant les

hommes. Je ne le fis pas encore parce que j’éprouvais une violente

prévention contre les prêtres. Je me disais aussi que si je me mettais à

pratiquer, maintenant que le collège avait à sa tête un ecclésiastique,

j’allais être considéré comme un maladroit hypocrite qui veut se

concilier la faveur de son chef. Pour rien au monde je ne voulais

encourir cette suspicion. Et cependant je comprenais qu’au point où j’en

étais arrivé, il me fallait, par l’humble confession de mes fautes,

purifier ma conscience et recevoir cette Eucharistie que je comprenais

enfin, que je désirais ardemment...»

L’orgueil, sous forme de respect humain, le retenait donc à l’entrée de

la voie étroite. Il le reconnut par la suite quand il écrivit: «Qui dira

par combien de moyens, même ridicules et absurdes, le démon s’efforce de

détourner de Dieu le pécheur décidé à faire le pas décisif. Malheur à

qui se laisse prendre au piège! Si la conversion n’en est pas toujours

compromise, elle est souvent plus ou moins retardée.»

Il continua d’atermoyer pendant un temps assez long. Mais la Grâce se

faisait de plus en plus impérieuse. Et comme il n’obéissait pas aux

ordres reçus intérieurement, il était en proie à une tristesse

continuelle; et l’amas pourrissant de péchés qui lui encombrait l’âme le

suffoquait presque. A ce moment, un directeur l’aurait éclairé, délivré

de ses frayeurs puériles, soutenu par ses prières. Il ne put se résoudre

à s’ouvrir à un prêtre et, de plus, sa crainte du «qu’en dira-t-on» de

sa petite ville s’accrut en raison même de l’importance qu’il accordait

à l’opinion publique.

«Ah! que j’étais lâche, s’écrie-t-il: tout courage m’abandonnait dès

qu’il était question d’affirmer mes sentiments religieux. Esclave du

préjugé, je ne parvenais pas à faire le pas en avant dont la nécessité

s’imposait sous peine d’être illogique et de ne pratiquer qu’un

demi-christianisme.»

Sur ces entrefaites--c’était en 1854--pendant le Carême, sa mère lui

demanda timidement s’il ne ferait point ses Pâques. Chaque année, elle

lui posait la même question et, comme toujours, il garda le silence.

Une voix perfide lui disait: «Tu perdras tout: amis, considération,

estime; tu seras méconnu, méprisé, regardé comme un vil hypocrite.»

Quand l'esprit souffle · 第 73 / 90 题