VII

Mais, si plein qu’il fût de bonne volonté, Clément Roux était encore

faible, vacillant, inexpérimenté dans la vie spirituelle. Il avait

besoin d’une direction et il fut un assez long temps sans rencontrer un

prêtre qui le comprît et qui sût développer les dons si riches que la

Grâce avait mis en lui.

Or, un jour, qu’il errait par la ville en proie à de cruelles

tentations--c’était le jour de la Toussaint de 1857--il entra, pour

essayer de s’en délivrer, dans une église. Un prêtre parlait en chaire.

Il écouta d’abord distraitement puis il fut saisi par cette parole,

pleine de tendresse et de vie, qui le pénétra d’effluves surnaturels.

Cette sensation ne lui était pas coutumière car... Lecteur, si tu as

entendu beaucoup de sermons, tu achèveras la phrase.

Roux sentit qu’il lui fallait remettre son âme entre les mains de ce

prédicateur. Il s’informa et apprit que c’était l’abbé Raimondi, vicaire

de l’église paroissiale de Grasse. Dès le lendemain, il alla trouver le

bon prêtre, lui raconta son histoire et lui exposa l’état pénible où il

se trouvait.

L’abbé Raimondi démêla tout de suite que Roux souffrait principalement

d’une crise de scrupules[40]. Sa nature ardente visait aux sommets de la

perfection et, toute aide lui faisant défaut, à la moindre défaillance

dans la voie ardue dont il prétendait atteindre sans délais le point

culminant, il se décourageait et se persuadait que Dieu ne voulait pas

de lui.

[40] Crise très fréquente chez les nouveaux convertis. J’en ai donné

des exemples dans _Sous l’Étoile du Matin_.

Le prêtre accepta tout de suite la direction de ce néophyte, d’autant

plus qu’il pressentait que celui-ci était appelé à aller très haut. Il

disciplina son zèle, modéra ses élans irréfléchis, lui traça un plan

très souple et très large d’exercices, l’initia aux splendeurs de

l’oraison et lui indiqua les livres qui convenaient à cette période de

sa formation chrétienne.

Cette direction ferme, judicieuse, éclairée par l’amour de Dieu, que

possédaient également le nouveau-né à la Grâce et son guide, fit le plus

grand bien à Roux. Corroborée par la réception fréquente de

l’Eucharistie, elle le trempa pour les souffrances à venir. Aussi

écrivait-il à cette époque: «Je ne crains, je ne désire, je n’ambitionne

et ne recherche plus rien du monde. Je porte dans mon âme Celui qui est

la vérité et l’amour. Ainsi je suis heureux, ainsi je pourrai vivre à

jamais dans la joie et dans la paix. Le règne de Dieu est en moi.»

Aux vacances, avec l’approbation de son directeur auquel il soumettait

tous ses projets, il fit un voyage à Rome d’où il rapporta des

impressions dont son sens de l’art comme sa piété furent pareillement

satisfaits.

Il reprit ses fonctions. C’était, au témoignage unanime de ses anciens

élèves, un excellent professeur. Et depuis son retour à Dieu, il ne se

contentait pas de leur départir la science. Il se préoccupait de leur

état moral, et dès qu’il y voyait jour, s’efforçait de les maintenir

dans le giron de l’Église. Un de ces jeunes gens lui dut une lumière sur

sa vocation au sacerdoce. Il rapporte ceci: «Vers la fin de la classe,

M. Roux nous faisait faire «le bon français» de la version latine du

jour. Pendant que nous étions occupés à ce travail, silencieux et

appliqués, M. Roux sortait un crucifix qu’il portait sur lui, le gardait

dans la main et se mettait à méditer. Je lui ai vu parfois répandre des

larmes devant ce crucifix. J’avoue qu’il se passait alors en moi quelque

chose de mystérieux et que je me sentais tout remué: c’était le travail

de la Grâce... Il me prit, un jour, en particulier et me proposa de

servir la messe de l’aumônier le jeudi et le dimanche. Je refusai

d’abord craignant les railleries de mes condisciples. A la fin, gagné

malgré moi par la seule vue de mon saint professeur, j’y consentis...

Peu après je sentis en moi un attrait puissant qui me poussait à me

faire prêtre. Je m’en ouvris à M. Roux qui ne montra nulle surprise: il

savait, je crois, que Dieu avait sur moi des desseins particuliers et

voulait m’attacher à son service. Il m’engagea à suivre mon penchant

vers le sacerdoce... N’est-ce pas à lui que je dois, après Dieu, cette

grâce incomparable?» (Note de l’abbé Aubin, mort vicaire au Cannet.)

Clément déplorait l’esprit de plus en plus irréligieux de l’Université,

et il s’affligeait de voir tant de familles rester indifférentes à

l’influence néfaste des maîtres incrédules sur leurs enfants. Un de ses

carnets contient cette note: «Des pères sans foi ou tièdes livrent à des

maîtres sans conscience ces enfants dont la grâce baptismale a fait des

élus!... J’offre à Dieu ces petits, afin qu’ils échappent au _massacre

des Innocents_ que serait pour eux une éducation dont Dieu serait banni

et qui étoufferait, avec l’amour de Dieu, jusqu’à son nom dans leur

cœur.»

Et plus tard, il écrivait cette prédiction qu’il faut absolument citer,

car nous savons à quel point elle s’est réalisée: «Un temps viendra, et

ce temps n’est pas loin, où le nom de Dieu lui-même ne pourra plus être

prononcé dans nos collèges, où toute profession publique de croyance

religieuse sera officiellement interdite aux professeurs. Que deviendra

la jeunesse du pays entre de telles mains?...»

Cependant, l’assiduité de Roux aux offices, sa fréquentation d’un

prêtre, ses communions réitérées, la tournure de ses propos, le

caractère de son enseignement et ses mœurs irréprochables--voire

austères, lui attirèrent la tribulation qu’il avait jadis tant redoutée

et qui maintenant le laissait tout à fait calme. Les uns le traitèrent

de cagot, de tartufe et de fou. Les autres, plus indulgents, se

contentèrent de dire, avec cet air entendu des médiocres que toute

distinction offusque:--C’est un original...

Ah! ce verdict cher à la suffisance bourgeoise, que je l’ai entendu

prononcer souvent! Or, chaque fois que la chose m’arrive, je dresse

l’oreille; j’ouvre une enquête et, sept fois sur dix, qu’il s’agisse

d’un homme ou d’une femme, je trouve une belle âme...

On accusa également Roux de vouloir se faire remarquer. «Dieu n’en

demande pas tant» affirmaient les sages de salons qui, lorsqu’ils

prononcent cette phrase, sont évidemment persuadés que Dieu les a

choisis pour confidents de ses préférences.

Comme il en va toujours de même depuis le temps de Clément Roux, je

crois opportun de rapporter ici une anecdote caractéristique.

Il y a peu, quelqu’un donnait, pendant le Carême, mettons des

conférences morales dans une grande ville de province. Ses auditeurs y

remarquèrent beaucoup de rhétorique--peu de flamme. C’était une leçon

bien apprise, adroitement débitée--rien de plus. Après les conférences,

quelques-uns avaient pris l’habitude de venir causer avec l’orateur. Un

jour ils lui demandèrent ce qu’il pensait d’un écrivain converti depuis

plusieurs années dont--à tort ou à raison--ils goûtaient fort les

livres, qu’ils avaient pris en grande affection et avec lequel ils

correspondaient parfois.

--Un tel? répondit l’autre, peuh! il est comme tous ces gens-de-lettres;

il s’est soi-disant converti pour faire parler de lui. Je ne le prends

pas au sérieux...

--Mais, reprirent ses interlocuteurs, avez-vous lu ses livres? Le

connaissez-vous personnellement?

--Non je n’ai rien lu de lui et je ne l’ai jamais vu. Cela n’en vaut pas

la peine.

Or, il arriva ceci qu’en s’exprimant d’une façon si légère, si

inconsidérée, il scandalisa totalement ceux qu’il avait mission

d’édifier. Dans la chaleur de leur indignation, ils écrivirent à leur

ami lointain une lettre où ils lui rapportaient le fait et le

qualifiaient sans douceur.

L’écrivain--qui en a vu bien d’autres--les calma et leur répondit:

«Soyez assurés d’une chose: si les circonstances voulaient que je fusse

brûlé vif pour le service de l’Église, il y aurait encore des gens pour

affirmer que j’avais en vue de me faire de la réclame. Ainsi va le

monde!...»

Lorsqu’on a l’amour profond de Jésus, on se réjouit plutôt de ces

malveillances, car le Bon Maître nous a dit que nous serions bafoués à

cause de son nom. Donc être jugé comme un «original» ou comme un farceur

parce qu’on montre que l’on aime Dieu, c’est un très bon signe.

Ainsi pensait Clément Roux. Ce qui lui faisait écrire: «Je n’ignore pas

ce qu’on pense et ce qu’on dit de moi. D’aucuns doutent de la sincérité

de ma conversion. D’autres prétendent qu’elle ne sera qu’un feu de

paille. D’autres vont jusqu’à la traiter de déraisonnable et à dire que

j’exagère et que je suis fou. Folie pour folie, j’aime mieux être fou

d’amour pour Dieu que fou d’amour pour le monde.»

Quand l'esprit souffle · 第 75 / 90 题