Disons tout de suite que Clément Roux fut un très bon marin. Il se plia
aux obligations du métier; il accepta sans récriminer la rude discipline
du bord. S’il s’aperçut très vite que la réalité ne répondait point aux
rêves d’aventures grandioses, hors la loi, dont il s’était empli le
cerveau avant de s’embarquer, il sentit que les contraintes auxquelles
il était soumis agissaient sur lui d’une façon bienfaisante en le
forçant de réprimer les écarts de son caractère impulsif. Et puis, comme
il possédait le sentiment très vif de la nature, les spectacles de
l’océan l’enchantèrent.
Sa première traversée le mena en rade de Buenos-Ayres. La République
Argentine était alors en guerre avec la France. La goëlette, qui portait
Roux, prit part à plusieurs bombardements de forteresses bordant la
rivière de la Plata, combattit une flottille dirigée par le condottière
Giuseppe Garibaldi, poursuivit et captura maints navires chargés de
munitions et de vivres. Roux montra partout de l’endurance à la fatigue
et un courage qui lui valut l’estime de ses chefs. «Je ne rêvais plus
alors, écrit-il; que j’étais loin de mon sentimentalisme de naguère et
de mes théories utopistes sur le perfectionnement de l’humanité! Seule,
la pensée de ma mère me tourmentait parfois. Si je viens à mourir, me
disais-je, que deviendra cette pauvre femme?...»
Aux jours de repos, il descendait à terre: «Je m’enfonçais dans la forêt
vierge et sous ses dômes de verdure je restais des heures en
contemplation, comme en extase, adorant Dieu sans le savoir. C’était le
sentiment vague d’une grandeur infinie qui m’arrachait à moi-même et aux
petitesses de la vie quotidienne.»
Son sens de l’idéal ne s’était donc pas émoussé mais il remarque qu’à
cette époque il s’égarait dans le panthéisme. Or, ayant subi, peu après,
une terrible tempête, où il s’en fallut de presque rien que le navire
fût englouti, il note: «Je ne songeais pas à prier, je ne savais même
plus prier. Me retranchant dans une sorte d’insensibilité stoïque, je me
résignai à mourir...»
La goélette échappa.--Tandis qu’on la réparait à Montevideo, Roux, après
s’être mêlé à l’une de ces orgies de matelots qui sont célèbres, s’en
alla, seul, par la ville. Il était fort dégoûté de lui-même car il avait
toujours gardé le désir de la propreté morale.
Il arriva devant un édifice d’où sortaient des chants religieux. C’était
un temple protestant construit par la colonie anglaise.
«Entraîné, dit-il, par je ne sais quel mystérieux attrait, j’entrai et
je vis une nombreuse assemblée de personnes graves et recueillies qui
priaient et chantaient ensemble les louanges de Dieu... Il y avait
longtemps, bien longtemps que moi, je ne priais plus. Mais en présence
de cette prière commune, je me sentis profondément ému. Ces prières, ces
chants me pénétraient l’âme d’un sentiment indéfinissable qui tenait à
la fois du regret, de la tristesse, du désir et de l’espérance. Il y
avait, entre mon âme bouleversée par les passions et ces existences
paisibles, qui invoquaient la divinité, un si frappant contraste que je
ne pouvais qu’en être vivement saisi et qu’en subir la puissante
influence. Force me fut de rentrer en moi-même, de m’avouer que bien
malheureuse était ma vie et que ceux-là sont heureux qui trouvent la
paix et le repos en Dieu... Mais cette salutaire impression ne dura pas.
Le lendemain j’étais repris par mes agitations coutumières. Cependant,
depuis ce jour, il m’arriva parfois d’être pénétré jusqu’au fond de
l’âme d’un sentiment inconnu qui me fortifiait contre les passions, les
fatigues, les dangers sans nombre auxquels j’étais exposé. C’était comme
la vague espérance d’un meilleur avenir, comme l’assurance intime d’une
invisible assistance. Et souvent, au milieu de la nuit, pendant que le
navire glissait silencieusement sur les flots, en présence de l’infini
qui m’environnait de toutes parts, seul, perdu dans l’immensité, je
sentais mon cœur se gonfler et des larmes m’inondaient les joues au
souvenir de ce Dieu que j’avais abandonné...»
Page admirable où les premiers effets de la Grâce sont merveilleusement
décrits. Par la suite, Clément Roux disait qu’il éprouvait une indicible
joie à se rappeler ces minutes d’élévation.
Mais si la Grâce avait pénétré aux profondeurs de son âme, pour n’en
plus sortir, son action mystérieuse cessa, pour un temps, de lui être
sensible ou du moins elle ne se manifesta, pendant la suite de ses
navigations, que par un penchant plus accusé à la méditation de
l’infini. C’est ce qu’il a noté dans l’un de ses carnets: «La mer fait
rêver à Dieu. De là le proverbe espagnol: _Veux-tu savoir prier? Fais
connaissance avec la mer._ Oui, la vue de la mer rapproche de Dieu: on
ne fréquente pas impunément cette école de l’infini...»
Cependant, ses deux ans de service touchaient à leur fin. Une frégate le
porta jusqu’à Brest où, ressaisi par les ardeurs de son tempérament et
les caprices de son imagination, il oublia les émotions sublimes qu’il
venait de connaître pour rechuter dans la débauche. Il a fait quelques
économies; il court au Havre, puis à Paris, puis à Lyon, puis il
zigzague à travers la France. Et partout, c’est la fête débridée.
«Je m’étourdis, écrit-il, et me livrai sans réserve au plaisir. Triste
histoire qui est celle de la plupart des hommes de notre temps, de cette
société sortie de la Révolution qui, après avoir rêvé de liberté, de
grandeur, de gloire, ne trouvant au fond de ces soi-disant progrès
qu’abjection et servitude, s’en va ainsi sans Dieu, sans foi ni
convictions, ni espérances vers des abîmes. Il ne pensait pas trouver si
juste, le poète Hugo quand il se peignait lui-même et la société où il a
vécu dans ces vers:
On ne voit plus qu’orgueil, tourment, misère et haine
Sur ce miroir terni qu’on nomme face humaine.»
Cependant, après toutes ces _caravanes_, il se décide à revenir à
Grasse. Ses parents le reçoivent en pleurant de joie. Mais sa mère
s’écrie:--Mon pauvre enfant, comme tu es changé!
«Changé, oui, ajoute-t-il, le corps était vigoureux et robuste, mais
l’âme était flétrie.» Et l’œil de la mère ne s’y trompait pas.
V
Il fallait vivre. Ne possédant pas de fortune, Clément Roux sollicita et
obtint un poste de surveillant au collège de Grasse. Il fit régner sur
ses élèves une si exacte discipline que bientôt on le nomma
surveillant-général et maître de classe élémentaire. Quand la Révolution
de 1848 éclata, il en embrassa les idées avec ardeur et ne rêva plus que
d’émancipation des peuples. A la fin de cette même année, il se
rencontra avec Garibaldi qu’il avait combattu en Argentine, comme il a
été dit plus haut. L’aventurier lui proposa de le suivre comme officier
dans une expédition qu’il méditait contre les Autrichiens. Roux accepta
d’abord avec enthousiasme; mais, se rappelant que son père et sa mère
n’avaient que ses appointements pour vivre, il reprit sa parole. Il y
avait d’autant plus de mérite que son imagination bouillonnante
engendrait sans cesse des projets épiques et souffrait de l’existence
médiocre à laquelle sa pauvreté l’astreignait.
En avril 1849, son père mourut, et il en éprouva un profond chagrin qui
lui mit, pour un temps, du sérieux dans l’esprit. Il se jeta dans le
travail avec la pensée de conquérir des grades universitaires et
d’assurer par là du bien-être à sa mère qu’il aimait beaucoup.
Mais, aux vacances, le goût de la débauche le ressaisit. Il part pour
Marseille, dissipe en fêtes tapageuses l’argent de ses économies et
s’attire un duel où il est assez grièvement blessé. «Assagi par les
réflexions d’une longue convalescence, il revient à son poste en se
jurant une inviolable fidélité à son devoir.»
Or l’ennui le rongeait; le sentiment qu’il n’était pas dans la vraie
voie le poursuivait sans repos. Pour faire à tout prix diversion à cette
obsession qu’il jugeait importune, il se lança dans les réunions
mondaines. Un soir, au bal, il dansait avec une sorte de frénésie quand
le dégoût de tout ce qui l’entourait et de sa propre agitation l’envahit
d’une façon irrésistible.
«J’entendis soudain, au-dedans de moi-même, une voix qui me
disait:--_Jusqu’à quand t’abandonneras-tu à ces insanités et à ces
mensonges?_ Cette voix remua si profondément tout mon être que, n’y
tenant plus, saluant à peine mes compagnons de plaisir, je pris la
fuite... Que la raison philosophique explique, si elle le peut, une
telle résolution, un changement si rapide de sentiments. Pour moi, je ne
vois qu’une explication à ce miracle--car c’en est un--l’intervention de
Dieu et l’action bienfaisante de sa miséricorde.»
Un impérieux besoin de solitude s’empara de lui. Quittant Grasse,
pendant une semaine, il erra dans la montagne, évitant le plus possible
la face humaine, ne mangeant guère, dormant sous les arbres.
Le huitième jour, ayant escaladé une roche d’accès malaisé, il découvre
au sommet une grande croix de bois qui domine la contrée. Alors,
spontanément, il tombe à genoux, son cœur si lourd crève, les larmes
jaillissent à flots de ses yeux; et il prie, accusant ses fautes,
demandant au Christ une lumière dans ses ténèbres.
Mais le Malin ne lâche pas facilement ceux qu’il possède. De retour à la
ville, Roux s’endurcit de nouveau, railla presque son émotion au pied de
la Croix.
Alors une épouvantable tristesse le prit tout entier. Il écrit: «Dès que
je fus remis en contact avec la vie, je me sentis envahi par une
mélancolie invincible. Je regardais la terre et je n’y voyais rien qui
répondît à mes besoins et à mes aspirations. J’éprouvais un
désenchantement navrant à la vue de la laideur du monde...»
Il crut que la poésie le consolerait du réel. Sous l’empire de cette
idée, il passa tous ses moments libres et des nuits entières à
versifier. En six mois, il rédigea un poème de trois mille vers intitulé
_le Proscrit_ où coulaient à pleins bords les rêveries humanitaires dont
il ne parvenait pas à se déprendre. C’était au commencement de 1851.
Son manuscrit sous le bras, il part pour Paris et va frapper à la porte
de Victor Hugo et de Lamartine. Ni l’un ni l’autre ne le reçurent. Il se
présente ensuite à _la Revue des Deux-Mondes_. On devine l’accueil! Il
fallait être bien naïf pour proposer, surtout à cette époque, un poème
d’un socialisme effréné à l’organe des plus gourmés doctrinaires. Le
directeur, M. de Mars, plein d’épouvante, éconduisit aussitôt Clément
Roux en l’engageant à composer des vers «moins compromettants» (_sic_).
Roux ne se décourage pas encore. Toujours flanqué de son manuscrit, il
flâne par la grande ville. Il se lie avec quelques jeunes gens férus,
comme lui, de romantisme et d’idées révolutionnaires qui le présentent à
Louise Collet. Oui, Louise Collet, le terrible bas-bleu qui ridiculisa
Musset, persécuta Flaubert et orienta vers le gâtisme le philosophe
Victor Cousin. La dame, enchantée de patronner un beau garçon qui voyait
en elle la dixième Muse, lui prodigua les louanges les plus
extravagantes tout en lui signalant certaines strophes mal-venues
qu’elle lui offrit de corriger.
Sous ses auspices, le poème est lu par Roux dans un cercle d’étudiants
et de rimailleurs faméliques. On acclame l’auteur, on le bombarde génie
de premier ordre, on lui persuade de rester à Paris où certainement la
gloire ne tardera pas à le couronner.
Trop confiant, le poète écoute ces augures. Et, bien entendu, cela se
termine par des soûleries où la bourse de Clément subit d’irréparables
saignées.
Il mena quelque temps la vie de Bohême à la façon des stupides héros de
Murger.
Cependant Roux finit par s’apercevoir qu’il n’arrive à rien. Impossible
de publier ses vers, et la noce l’horripile. Et surtout le souvenir de
sa mère, qu’il a laissée sans ressources, l’emplit de remords.
Son parti est vite pris. Il brûle son manuscrit, dit à Paris un adieu
définitif et prend le train pour Marseille. Ici un dernier épisode
picaresque:
«Je venais, dit-il, de m’installer dans le wagon quand un voyageur placé
vis-à-vis de moi m’adressa la parole. C’était un Allemand, négociant,
mais lettré. La connaissance faite, la conversation s’engage. L’homme du
Nord me console de mon échec et me déclare, en son patois tudesque, que
le mieux est de rire de tout et de noyer mes chagrins au fond du verre.
Et, ce disant, il me fait absorber de copieuses rasades d’un vin du Rhin
remplacé, de station en station, par d’autres crus moins célèbres...»
En arrivant à Marseille, tous deux étaient complètement gris. Ils se
quittèrent sur le port, l’Allemand pour s’embarquer, Roux pour retourner
à Grasse, après s’être embrassés cent fois et s’être promis une
éternelle amitié.
Ainsi se termina cette burlesque équipée vers la gloire et la conquête
de Paris.