IV

Disons tout de suite que Clément Roux fut un très bon marin. Il se plia

aux obligations du métier; il accepta sans récriminer la rude discipline

du bord. S’il s’aperçut très vite que la réalité ne répondait point aux

rêves d’aventures grandioses, hors la loi, dont il s’était empli le

cerveau avant de s’embarquer, il sentit que les contraintes auxquelles

il était soumis agissaient sur lui d’une façon bienfaisante en le

forçant de réprimer les écarts de son caractère impulsif. Et puis, comme

il possédait le sentiment très vif de la nature, les spectacles de

l’océan l’enchantèrent.

Sa première traversée le mena en rade de Buenos-Ayres. La République

Argentine était alors en guerre avec la France. La goëlette, qui portait

Roux, prit part à plusieurs bombardements de forteresses bordant la

rivière de la Plata, combattit une flottille dirigée par le condottière

Giuseppe Garibaldi, poursuivit et captura maints navires chargés de

munitions et de vivres. Roux montra partout de l’endurance à la fatigue

et un courage qui lui valut l’estime de ses chefs. «Je ne rêvais plus

alors, écrit-il; que j’étais loin de mon sentimentalisme de naguère et

de mes théories utopistes sur le perfectionnement de l’humanité! Seule,

la pensée de ma mère me tourmentait parfois. Si je viens à mourir, me

disais-je, que deviendra cette pauvre femme?...»

Aux jours de repos, il descendait à terre: «Je m’enfonçais dans la forêt

vierge et sous ses dômes de verdure je restais des heures en

contemplation, comme en extase, adorant Dieu sans le savoir. C’était le

sentiment vague d’une grandeur infinie qui m’arrachait à moi-même et aux

petitesses de la vie quotidienne.»

Son sens de l’idéal ne s’était donc pas émoussé mais il remarque qu’à

cette époque il s’égarait dans le panthéisme. Or, ayant subi, peu après,

une terrible tempête, où il s’en fallut de presque rien que le navire

fût englouti, il note: «Je ne songeais pas à prier, je ne savais même

plus prier. Me retranchant dans une sorte d’insensibilité stoïque, je me

résignai à mourir...»

La goélette échappa.--Tandis qu’on la réparait à Montevideo, Roux, après

s’être mêlé à l’une de ces orgies de matelots qui sont célèbres, s’en

alla, seul, par la ville. Il était fort dégoûté de lui-même car il avait

toujours gardé le désir de la propreté morale.

Il arriva devant un édifice d’où sortaient des chants religieux. C’était

un temple protestant construit par la colonie anglaise.

«Entraîné, dit-il, par je ne sais quel mystérieux attrait, j’entrai et

je vis une nombreuse assemblée de personnes graves et recueillies qui

priaient et chantaient ensemble les louanges de Dieu... Il y avait

longtemps, bien longtemps que moi, je ne priais plus. Mais en présence

de cette prière commune, je me sentis profondément ému. Ces prières, ces

chants me pénétraient l’âme d’un sentiment indéfinissable qui tenait à

la fois du regret, de la tristesse, du désir et de l’espérance. Il y

avait, entre mon âme bouleversée par les passions et ces existences

paisibles, qui invoquaient la divinité, un si frappant contraste que je

ne pouvais qu’en être vivement saisi et qu’en subir la puissante

influence. Force me fut de rentrer en moi-même, de m’avouer que bien

malheureuse était ma vie et que ceux-là sont heureux qui trouvent la

paix et le repos en Dieu... Mais cette salutaire impression ne dura pas.

Le lendemain j’étais repris par mes agitations coutumières. Cependant,

depuis ce jour, il m’arriva parfois d’être pénétré jusqu’au fond de

l’âme d’un sentiment inconnu qui me fortifiait contre les passions, les

fatigues, les dangers sans nombre auxquels j’étais exposé. C’était comme

la vague espérance d’un meilleur avenir, comme l’assurance intime d’une

invisible assistance. Et souvent, au milieu de la nuit, pendant que le

navire glissait silencieusement sur les flots, en présence de l’infini

qui m’environnait de toutes parts, seul, perdu dans l’immensité, je

sentais mon cœur se gonfler et des larmes m’inondaient les joues au

souvenir de ce Dieu que j’avais abandonné...»

Page admirable où les premiers effets de la Grâce sont merveilleusement

décrits. Par la suite, Clément Roux disait qu’il éprouvait une indicible

joie à se rappeler ces minutes d’élévation.

Mais si la Grâce avait pénétré aux profondeurs de son âme, pour n’en

plus sortir, son action mystérieuse cessa, pour un temps, de lui être

sensible ou du moins elle ne se manifesta, pendant la suite de ses

navigations, que par un penchant plus accusé à la méditation de

l’infini. C’est ce qu’il a noté dans l’un de ses carnets: «La mer fait

rêver à Dieu. De là le proverbe espagnol: _Veux-tu savoir prier? Fais

connaissance avec la mer._ Oui, la vue de la mer rapproche de Dieu: on

ne fréquente pas impunément cette école de l’infini...»

Cependant, ses deux ans de service touchaient à leur fin. Une frégate le

porta jusqu’à Brest où, ressaisi par les ardeurs de son tempérament et

les caprices de son imagination, il oublia les émotions sublimes qu’il

venait de connaître pour rechuter dans la débauche. Il a fait quelques

économies; il court au Havre, puis à Paris, puis à Lyon, puis il

zigzague à travers la France. Et partout, c’est la fête débridée.

«Je m’étourdis, écrit-il, et me livrai sans réserve au plaisir. Triste

histoire qui est celle de la plupart des hommes de notre temps, de cette

société sortie de la Révolution qui, après avoir rêvé de liberté, de

grandeur, de gloire, ne trouvant au fond de ces soi-disant progrès

qu’abjection et servitude, s’en va ainsi sans Dieu, sans foi ni

convictions, ni espérances vers des abîmes. Il ne pensait pas trouver si

juste, le poète Hugo quand il se peignait lui-même et la société où il a

vécu dans ces vers:

On ne voit plus qu’orgueil, tourment, misère et haine

Sur ce miroir terni qu’on nomme face humaine.»

Cependant, après toutes ces _caravanes_, il se décide à revenir à

Grasse. Ses parents le reçoivent en pleurant de joie. Mais sa mère

s’écrie:--Mon pauvre enfant, comme tu es changé!

«Changé, oui, ajoute-t-il, le corps était vigoureux et robuste, mais

l’âme était flétrie.» Et l’œil de la mère ne s’y trompait pas.

V

Il fallait vivre. Ne possédant pas de fortune, Clément Roux sollicita et

obtint un poste de surveillant au collège de Grasse. Il fit régner sur

ses élèves une si exacte discipline que bientôt on le nomma

surveillant-général et maître de classe élémentaire. Quand la Révolution

de 1848 éclata, il en embrassa les idées avec ardeur et ne rêva plus que

d’émancipation des peuples. A la fin de cette même année, il se

rencontra avec Garibaldi qu’il avait combattu en Argentine, comme il a

été dit plus haut. L’aventurier lui proposa de le suivre comme officier

dans une expédition qu’il méditait contre les Autrichiens. Roux accepta

d’abord avec enthousiasme; mais, se rappelant que son père et sa mère

n’avaient que ses appointements pour vivre, il reprit sa parole. Il y

avait d’autant plus de mérite que son imagination bouillonnante

engendrait sans cesse des projets épiques et souffrait de l’existence

médiocre à laquelle sa pauvreté l’astreignait.

En avril 1849, son père mourut, et il en éprouva un profond chagrin qui

lui mit, pour un temps, du sérieux dans l’esprit. Il se jeta dans le

travail avec la pensée de conquérir des grades universitaires et

d’assurer par là du bien-être à sa mère qu’il aimait beaucoup.

Mais, aux vacances, le goût de la débauche le ressaisit. Il part pour

Marseille, dissipe en fêtes tapageuses l’argent de ses économies et

s’attire un duel où il est assez grièvement blessé. «Assagi par les

réflexions d’une longue convalescence, il revient à son poste en se

jurant une inviolable fidélité à son devoir.»

Or l’ennui le rongeait; le sentiment qu’il n’était pas dans la vraie

voie le poursuivait sans repos. Pour faire à tout prix diversion à cette

obsession qu’il jugeait importune, il se lança dans les réunions

mondaines. Un soir, au bal, il dansait avec une sorte de frénésie quand

le dégoût de tout ce qui l’entourait et de sa propre agitation l’envahit

d’une façon irrésistible.

«J’entendis soudain, au-dedans de moi-même, une voix qui me

disait:--_Jusqu’à quand t’abandonneras-tu à ces insanités et à ces

mensonges?_ Cette voix remua si profondément tout mon être que, n’y

tenant plus, saluant à peine mes compagnons de plaisir, je pris la

fuite... Que la raison philosophique explique, si elle le peut, une

telle résolution, un changement si rapide de sentiments. Pour moi, je ne

vois qu’une explication à ce miracle--car c’en est un--l’intervention de

Dieu et l’action bienfaisante de sa miséricorde.»

Un impérieux besoin de solitude s’empara de lui. Quittant Grasse,

pendant une semaine, il erra dans la montagne, évitant le plus possible

la face humaine, ne mangeant guère, dormant sous les arbres.

Le huitième jour, ayant escaladé une roche d’accès malaisé, il découvre

au sommet une grande croix de bois qui domine la contrée. Alors,

spontanément, il tombe à genoux, son cœur si lourd crève, les larmes

jaillissent à flots de ses yeux; et il prie, accusant ses fautes,

demandant au Christ une lumière dans ses ténèbres.

Mais le Malin ne lâche pas facilement ceux qu’il possède. De retour à la

ville, Roux s’endurcit de nouveau, railla presque son émotion au pied de

la Croix.

Alors une épouvantable tristesse le prit tout entier. Il écrit: «Dès que

je fus remis en contact avec la vie, je me sentis envahi par une

mélancolie invincible. Je regardais la terre et je n’y voyais rien qui

répondît à mes besoins et à mes aspirations. J’éprouvais un

désenchantement navrant à la vue de la laideur du monde...»

Il crut que la poésie le consolerait du réel. Sous l’empire de cette

idée, il passa tous ses moments libres et des nuits entières à

versifier. En six mois, il rédigea un poème de trois mille vers intitulé

_le Proscrit_ où coulaient à pleins bords les rêveries humanitaires dont

il ne parvenait pas à se déprendre. C’était au commencement de 1851.

Son manuscrit sous le bras, il part pour Paris et va frapper à la porte

de Victor Hugo et de Lamartine. Ni l’un ni l’autre ne le reçurent. Il se

présente ensuite à _la Revue des Deux-Mondes_. On devine l’accueil! Il

fallait être bien naïf pour proposer, surtout à cette époque, un poème

d’un socialisme effréné à l’organe des plus gourmés doctrinaires. Le

directeur, M. de Mars, plein d’épouvante, éconduisit aussitôt Clément

Roux en l’engageant à composer des vers «moins compromettants» (_sic_).

Roux ne se décourage pas encore. Toujours flanqué de son manuscrit, il

flâne par la grande ville. Il se lie avec quelques jeunes gens férus,

comme lui, de romantisme et d’idées révolutionnaires qui le présentent à

Louise Collet. Oui, Louise Collet, le terrible bas-bleu qui ridiculisa

Musset, persécuta Flaubert et orienta vers le gâtisme le philosophe

Victor Cousin. La dame, enchantée de patronner un beau garçon qui voyait

en elle la dixième Muse, lui prodigua les louanges les plus

extravagantes tout en lui signalant certaines strophes mal-venues

qu’elle lui offrit de corriger.

Sous ses auspices, le poème est lu par Roux dans un cercle d’étudiants

et de rimailleurs faméliques. On acclame l’auteur, on le bombarde génie

de premier ordre, on lui persuade de rester à Paris où certainement la

gloire ne tardera pas à le couronner.

Trop confiant, le poète écoute ces augures. Et, bien entendu, cela se

termine par des soûleries où la bourse de Clément subit d’irréparables

saignées.

Il mena quelque temps la vie de Bohême à la façon des stupides héros de

Murger.

Cependant Roux finit par s’apercevoir qu’il n’arrive à rien. Impossible

de publier ses vers, et la noce l’horripile. Et surtout le souvenir de

sa mère, qu’il a laissée sans ressources, l’emplit de remords.

Son parti est vite pris. Il brûle son manuscrit, dit à Paris un adieu

définitif et prend le train pour Marseille. Ici un dernier épisode

picaresque:

«Je venais, dit-il, de m’installer dans le wagon quand un voyageur placé

vis-à-vis de moi m’adressa la parole. C’était un Allemand, négociant,

mais lettré. La connaissance faite, la conversation s’engage. L’homme du

Nord me console de mon échec et me déclare, en son patois tudesque, que

le mieux est de rire de tout et de noyer mes chagrins au fond du verre.

Et, ce disant, il me fait absorber de copieuses rasades d’un vin du Rhin

remplacé, de station en station, par d’autres crus moins célèbres...»

En arrivant à Marseille, tous deux étaient complètement gris. Ils se

quittèrent sur le port, l’Allemand pour s’embarquer, Roux pour retourner

à Grasse, après s’être embrassés cent fois et s’être promis une

éternelle amitié.

Ainsi se termina cette burlesque équipée vers la gloire et la conquête

de Paris.

Quand l'esprit souffle · 第 72 / 90 题