Comme je l’ai fait remarquer au cours d’une étude précédente, il est
rare qu’il ne s’écoule pas un intervalle de temps plus ou moins prolongé
entre la touche décisive de la Grâce illuminante et l’entrée du pécheur
dans l’Église. Le cas d’Henri Lefèvre allant, mené par la main de
Notre-Seigneur, de la boîte du bouquiniste, où l’Évangile le conquit,
immédiatement au prêtre, est donc exceptionnel. Cependant je connais
quelques exemples assez analogues dont l’un est spécialement intéressant
par ce qui précéda et ce qui suivit. Voici des extraits d’une lettre
probante à ce sujet. La personne qui me l’écrivit est devenue une
chrétienne zélée. Elle dit:
«... Ce fut après une rapide incursion dans le domaine de la théosophie
et de l’occultisme que j’entendis le premier appel de la Grâce. Ma plus
jeune fille faisait sa première communion. J’y assistais tout près de
l’autel; jamais à aucune messe de ma vie je n’en avais été aussi près.
J’étais fort tranquille et ne voyais dans la cérémonie qu’un acte de
convenance quand, tout à coup, une émotion inexprimable s’empara de moi.
Tout disparut autour de moi. Je m’abandonnai à cette sorte d’extase et,
depuis cette minute, je ne m’appartins plus: j’appartins à Jésus. Une
grâce plus forte que tout me conduisait irrésistiblement. Je ne regardai
pas en arrière; ces luttes terribles dont vous parlez furent épargnées à
ma faiblesse. Je ne regrettai rien: le prisonnier qui s’évade d’un noir
cachot peut-il regretter quelque chose de ses ténèbres?
«La raison de cette marche en avant dès le premier appel de Jésus, je
crois la connaître. Chez moi, l’erreur, le mal, le péché furent toujours
suivis immédiatement de l’expiation. Jamais je n’ai été heureuse en
péchant. Tout, dans cette période terrible d’éloignement de Dieu, qui
dura huit années, fut pour moi amertume, tourment, remords. L’amour
humain fut encore ma plus grande souffrance. Mais à la première
communion de ma fille ce fut l’amour de Notre Jésus qui me fut révélé.
Peu après, j’avouai toutes mes fautes et je fus reçue à la communion.
Depuis je suis toute à Notre-Seigneur. Quand je suis tentée de mal
faire, j’évoque le souvenir de mes douloureuses expériences et la
tentation s’écarte...
«Après les premiers pas dans la bonne voie, alors que la Grâce divine
nous enveloppe de si tendres effluves, je m’approchais pourtant assez
peu des sacrements. Je priais chez moi puis à l’église avec tour à tour
des élans et des aversions. Dans les périodes de sécheresse, l’église me
paraissait glacée ou fastidieuse. C’est à Ars où, comme vous le dites
dans votre livre, on prie si bien, que j’ai découvert pour la première
fois, toute la beauté, toute la sainteté des conseils de l’Église
touchant l’approche fréquente des sacrements. Depuis, je la sers en
toute humilité, en toute franchise, en toute confiance...»
Pour les gens qui se figurent que l’amour de Notre-Seigneur fait des
exaltés incapables de s’appliquer aux détails de la vie pratique, citons
encore ce passage de la même lettre:
«Je surveille, en ce moment, la lessive et je fais des confitures; et
c’est avec un réel bonheur. Étaler du linge bien blanc, claquant au
soleil, le rentrer, le plier lorsqu’il garde encore le vague parfum de
mon cher jardin, c’est charmant. Et puis choisir les fruits, les voir se
fondre et se changer, dans la bassine brillante, en de pures et
transparentes topazes ou bien en de rouges et scintillants rubis, c’est
encore de la joie et même de la beauté. Et mes filles, ne faut-il pas
qu’elles soient aussi belles et bonnes? Et la petite fauvette tombée
d’un nid trop plein[38] ne faut-il pas lui apprendre le catéchisme et la
préparer à sa première communion? Voilà bien de la besogne en train et
je ne sais pas où je prends le temps de vous écrire... Ah! que les
journées sont courtes quand le cœur est heureux par Jésus!»
[38] Une orpheline qu’elle a recueillie.
Ne trouvez-vous pas ceci tout à fait exquis? Quelle mère de famille
n’envierait cette activité joyeuse sous l’œil du seul Maître dont le
joug soit léger? Répétons-le donc, avec le bon Henri Lefèvre: l’amour de
Dieu ensoleille toutes choses autour du converti.