A la vérité, il y a des grâces diverses, mais c’est le même
Esprit. Il y a diversité de ministères mais c’est le même
Seigneur; et il y a des opérations diverses, mais c’est le même
Dieu. Or à chacun est donné la manifestation de l’Esprit pour
l’utilité. Car à l’un est donné par l’Esprit la parole de
sagesse, à un autre la parole de science selon le même Esprit, à
un autre la grâce de guérir par le même Esprit.
Saint Paul: I _Cor._, 12.
I
Il y avait une fois--ceci commence comme un conte de fées mais c’est une
histoire vraie--il y avait donc une fois un jeune homme que nous
appellerons Henri Lefèvre et qui n’avait pas la moindre idée de ce que
pouvait être le Bon Dieu.
Sa mère n’aurait pu le lui apprendre car elle-même n’avait été baptisée
que la veille de son mariage. Ce qui signifie que la famille tenait, par
convenances bourgeoises, à la cérémonie religieuse et rien de plus. Son
père, assez brave homme au demeurant, était fort imbu de préjugés contre
l’Église. Il vilipendait les «monstres en soutane» au café du Commerce
de sa petite ville. Il citait les œuvres complètes de MM. Homais et
Renan. Il dénonçait volontiers, d’après Victor Flachon et Georges
Clémenceau, les méfaits de «l’obscurantisme» et les manœuvres de la
«faction romaine.»
Comme de juste, il veilla soigneusement à ce que son fils ignorât les
préceptes de la religion. Tout au plus souffrit-il, par une
inconséquence qu’il se reprochait, que l’enfant fût baptisé à l’âge de
deux ans. La marraine était fort pieuse. Mais, en compensation, le
parrain, apôtre des utopies romantico-humanitaires de 48, agrégé de
philosophie, matérialiste belliqueux, se chargea d’inculquer à son
filleul, dès que celui-ci se montra capable d’associer deux idées, la
morale civique et l’horreur du catholicisme.
Toutes les précautions étaient donc prises pour qu’Henri se considérât
comme un tube digestif uniquement préoccupé de réjouir son estomac et
les organes voisins.
Néanmoins, le petit ne parvenait pas à imiter les animaux à deux pieds
et sans plumes, éblouis par les sables d’or de la finance et férus
d’amour pour «les immortels principes de 89», dont le tiers-état lui
mettait tant d’exemplaires sous les yeux.
La religion était pour lui le fruit défendu. Il le regardait de loin;
mais comme on lui avait dit que l’arbre qui le produit est un
mancenillier, il n’osait pas s’en approcher.
Il m’écrit: «Éloigné, par système, de tout enseignement religieux, je
rôdais autour de l’église en proie à des sentiments complexes, où il
entrait de la haine contre les «superstitions grossières» qu’on m’avait
dit se pratiquer à l’intérieur de ce monument et une espèce d’attirance
obscure qui me portait à y pénétrer pour me rendre compte. Cette
répulsion mêlée de curiosité s’affirmait surtout à l’époque des
premières communions. Je dévorais du regard les enfants qui venaient de
recevoir pour la première fois l’Eucharistie; j’étais sur le point de
leur demander ce qu’ils avaient éprouvé et, en même temps, je me sentais
contre eux des mouvements de rage, une envie de les battre que j’avais
peine à contenir. Ensuite, il me semblait que j’aurais tout donné pour
le bienfait inestimable dont on m’avait frustré...»
Il ajoute, et retenons ce point, que pendant toute son enfance, il resta
préoccupé par la personne de Jésus-Christ, croyant le haïr. Rêveur et
enclin à la solitude, il ne confiait à personne ces impulsions
contradictoires.
A l’école et, plus tard, dans le lycée parisien où il termina ses
humanités, Henri Lefèvre se prit de passion pour la littérature. Comme
tant d’autres, il lut, sans aucun contrôle, toutes sortes de livres.
Mais il eut surtout un penchant pour les poètes de la génération
symboliste dont l’idéalisme lui agréait d’avantage que les mornes et
plats inventaires après pourriture des naturalistes.
Remarquons, en passant, qu’une fois de plus se démontre ici l’influence
salubre de l’art. Quiconque reçut le don d’aimer la poésie, se maintient
dans un courant d’idées nobles contre lesquelles la préoccupation
exclusive des intérêts matériels ne saurait prévaloir. Cultiver en
soi-même le sens du Beau par la méditation des œuvres d’art, c’est tenir
ouverte une croisée par où le Beau absolu, qui est Dieu, pourra pénétrer
un jour dans l’âme.
Orienté de la sorte, Lefèvre devint, et il est resté, un lettré d’un
goût très fin et très sûr.
Bachelier, il se découvrit une vocation impérieuse pour la médecine.
Comme il était d’assez faible santé, sa famille aurait préféré qu’il
choisît une profession moins fatigante. Mais son attrait vers les études
médicales était trop fort; il insista si bien qu’on finit par le laisser
suivre sa voie. Il y avait là une disposition providentielle car, entré
dans l’Église, Lefèvre fut _le médecin catholique_, c’est-à-dire celui
qui voit dans les malades les membres souffrants de Notre-Seigneur, et
non pas seulement de la matière désorganisée, des sujets d’expérience ou
des sacs d’écus bons à saigner avec souplesse et dextérité.
Il suivit les cours de la faculté de Paris. A cette époque, l’aversion
pour le catholicisme dont on frelata son enfance avait presque disparu.
D’abord ses lectures lui firent entrevoir la place énorme tenue par
l’Église dans l’histoire de l’humanité. Ensuite, les beautés de la
liturgie, l’apparat grandiose de certains offices l’émurent. Mais ce
n’était encore guère qu’un sentiment d’ordre tout esthétique.
«J’entrais parfois, dit-il, à Saint-Étienne du Mont et à Notre-Dame:
l’art chrétien me plaisait beaucoup, mais quant à la vie profonde de mon
âme, je n’avais pas conscience qu’elle en fût dirigée vers la foi. Je ne
priais pas--j’admirais. Mais l’admiration pour les choses de Dieu
n’est-ce pas déjà une sorte de prière?
«Quand je m’examinais avec un peu d’attention, je sentais pourtant en
moi comme un vide que ni la science ni la littérature ne suffisaient à
combler. Il me semblait que j’attendais un événement, je ne sais quoi
qui changerait mon existence. Oui, je me le rappelle très bien,
j’attendais avec une sorte d’anxiété. J’avais l’impression d’un grand
voile qui me cachait la lumière...»
Donc, à ce moment, si on lui avait proposé de «manger du prêtre», il
n’aurait pas tendu son assiette avec empressement. Ce n’était pas sans
une certaine sympathie littéraire qu’il contemplait l’Église; mais se
soumettre à ses commandements, il n’y pensait même pas.