Voici l’histoire du jeune homme qui ne voulait pas se confesser, sous
prétexte que nul prêtre ne serait assez intelligent pour l’entendre.
Il avait commencé un noviciat dans une communauté en exil et avait dû se
retirer par défaut de santé. Son ancien supérieur, de passage à Paris où
j’habitais à cette époque, me le présenta en me demandant de
m’intéresser à lui.
Je le voyais assez souvent et, quoi qu’il m’eût dit que sa foi restait
intacte, je remarquai bientôt qu’il détournait la conversation dès
qu’elle touchait à des sujets religieux. Il y avait en lui quelque chose
de gêné, de fuyant et, avec cela, une tristesse perpétuelle. Je
pressentais que tout n’allait pas pour le mieux du côté de sa conscience
mais comme il éludait l’occasion d’en parler, je ne pouvais qu’attendre
qu’il se mît en confiance avec moi.
Une après-midi, nous nous promenions au jardin du Luxembourg quand,
spontanément et sans nulle précaution oratoire, il me dit qu’il avait
commis un péché grave, quelques mois auparavant et qu’il n’avait pu se
résoudre à s’en confesser; en outre, il avait abandonné la pratique et
n’allait même plus à la messe dominicale. Du reste, il avouait souffrir
beaucoup et de l’état de son âme et de sa désertion.
--Mais, lui dis-je, c’est bien simple, il me semble: puisque vous n’avez
pas cessé de croire, allez vous confesser et rentrez dans la règle.
Alors il me dit que son péché était d’un ordre si particulier qu’il lui
faudrait un prêtre d’intelligence supérieure pour le comprendre.
Comme je témoignais de quelque étonnement, il me confia soudain de quoi
il s’agissait... C’était grave certainement, mais enfin cela n’avait
rien de si extraordinaire qu’il fallût un théologien d’une rare
transcendance pour l’entendre et l’absoudre.
Je le lui dis. Or il s’était buté à cette idée qu’il était hors la loi
commune. Eh bien, repris-je, je connais pas mal de prêtres intelligents;
je vais vous mettre en rapport avec l’un d’eux car vous ne pouvez pas
rester dans cet état.
Il hésita, il tergiversa, il chercha cent prétextes pour différer. Je
réfutai toutes ses arguties, je le mis au pied du mur.--Supposez,
conclus-je, qu’un autobus vous écrase quand vous sortirez de ce jardin,
vous plairait-il de paraître devant Dieu avec ce poids sur la
conscience?
L’argument le toucha. Il finit par m’autoriser à faire le nécessaire.
Le soir même, j’allais me rendre chez le prêtre que j’avais en vue quand
je reçus de mon jeune homme un télégramme où il me disait qu’il
préférait attendre encore.
Or je l’avais passablement étudié depuis un mois qu’il venait me voir et
j’avais reconnu en lui un de ces caractères indécis qui ont parfois
besoin qu’on leur fasse un peu violence. Je lui répondis, par un pneu,
que ma démarche était faite, que le prêtre l’attendait le lendemain
matin, qu’il n’avait aucune raison pour se dérober davantage et que s’il
reculait, mes sentiments à son égard en seraient grandement modifiés car
je croirais qu’il n’était pas sincère en prétendant se repentir.
Je ne mentais là que pour une demi-heure car, la lettre mise à la boîte,
j’allai en effet trouver le prêtre en question qui, comme j’en étais sûr
d’avance, accepta de le voir le lendemain matin. Puis je priai, je fis
prier et j’attendis le résultat.
Tout se passa très bien; il fit la démarche, il se confessa. Je le revis
dans le courant de la journée: c’était un autre homme, à la face
joyeuse, au regard droit, aux propos nets.
--Ah! s’écria-t-il, faut-il que j’aie été stupide pour me figurer que
mon cas était presque insoluble. Mais j’étais comme aveuglé. Je n’ai vu
clair que quand, avec une peine énorme, j’ai eu fait l’aveu.
--Tout cela, répliquai-je, c’est une manigance du diable: grossir
jusqu’à l’aberration des difficultés qui ne sont telles que pour notre
imagination, c’est une de ses tactiques favorites. Tenez-vous le pour
dit.
Il se le tint si bien pour dit qu’il est redevenu un excellent chrétien.
Et c’est la morale de cette histoire.