Ici s’arrête ce que je suis autorisé à citer de ce journal. On devine
que j’envoyai tout de suite Robert au prêtre qui l’attendait. Il se
confessa, il communia, il se prépara à la vie religieuse.
Je veux pourtant donner encore deux fragments de lettres subséquentes
parce que je les crois propres à suggérer des réflexions salutaires.
On se souvient que sa sœur était entrée au Carmel. Après son retour à
l’Église, il alla la voir. Il m’écrivit au sujet de cette visite:
«Lorsque j’eus fini de raconter ma conversion à ma chère sœur, la bonne
fille pleurait de joie. Elle me dit qu’une des raisons principales de sa
vocation, ç’avait été le désir que Dieu lui inspira de m’arracher au
monde. Elle avait offert une grande partie de ses prières et de ses
mortifications pour mon salut, surtout pendant le dernier Carême. Enfin,
le Vendredi Saint, à l’heure même où je fus foudroyé à Notre-Dame des
Victoires, comme elle me mettait au pied de la Croix, elle avait senti
un mouvement d’allégresse soudaine et la conviction entra en elle que
j’étais sauvé. Aussi, quand je la fis demander au parloir, elle y vint
avec la certitude que j’allais lui annoncer la bonne nouvelle...»
Cette preuve de la puissance des prières d’une âme sacrifiée à Dieu ne
m’étonna pas du tout. D’ailleurs les moniales que je mentionne plus haut
s’étaient aussi vaillamment employées pour Robert. Or Jésus ne serait
pas Jésus s’il restait sourd aux suppliques de ses épouses...
Le second fragment a rapport à une crise de révolte que Robert subit au
moment de se rendre postulant dans la communauté religieuse qu’il a
choisie. Il m’écrivait:
«... Je suis en proie à une véritable tempête de doutes sur ma vocation,
de scrupules sur mon indignité et même de tentations d’une bassesse
affreuse; si mon directeur ne m’assurait que je dois persévérer, je
crois que je m’enfuirais jusqu’au bout du monde plutôt que d’entrer au
monastère...»
Je lui rappelai sainte Térèse qui nous confie qu’elle ne souffrit jamais
autant que le jour où elle quitta sa famille pour le couvent d’Avila.
«Recommandez-vous à cette Sainte, ajoutai-je, et foulez aux pieds ces
imaginations.»
D’ailleurs j’ai eu souvent lieu de remarquer que chaque fois qu’on fait
un pas en avant dans la vie spirituelle, le Malin emploie toutes les
ruses possibles pour vous tirer en arrière.
Qu’on me permette de reproduire, en exemple, un passage d’une lettre que
m’écrivait une protestante convertie quelques jours avant son
abjuration. Je l’ai déjà donné ailleurs[37], mais il a également sa
place ici:
[37] _Notes sur la psychologie de la conversion_, p. 44.
«... Peu d’heures me séparent encore de l’acte solennel. Je devrais être
pénétrée de joie et de reconnaissance et il n’en est rien. Je me sens
triste à la mort, pleine d’épouvante. Je lutte corps à corps, avec des
tentations affreuses. Je suis brisée, anéantie, j’ai les yeux pleins de
larmes et le cœur lourd d’angoisse. Dieu se cache. Il n’entend plus les
cris de mon âme. Et la douce lumière à laquelle je m’étais habituée a
disparu. Je ne comprends rien moi-même à mon état. On a beau
m’encourager, je n’entends pas les paroles qu’on me dit. Toute ma nature
se révolte contre le sacrifice de mon âme à Dieu et dans mon cœur il y a
un désordre affreux. Pourtant, il me semble aussi que c’est là une
tentation des plus perfides et des plus astucieuses. Dans mes courts
instants de lucidité, je me dis qu’il faut la vaincre. Mais si toutes
les dispositions n’étaient pas prises pour la cérémonie, je la
remettrais je ne sais à quand...»
Admirablement exhortée par son confesseur, entourée de prières, pleine
elle-même de bonne volonté, elle triompha comme je l’ai rapporté.
Robert aussi vint à bout du Démon; tous les prestiges s’évanouirent dès
qu’il eut franchi le seuil du noviciat.
Il n’est pas besoin, je pense, que je commente sa conversion: les faits
parlent tout seuls. Il fut longtemps comme une pierre d’attente entre
les mains de Dieu. Mais à partir du moment où l’action surnaturelle se
manifesta, elle le conduisit au port avec une extraordinaire rapidité:
quarante-cinq jours entre la première touche de la Grâce et la conquête
définitive du néophyte par la Vierge et le Sacré-Cœur!
A présent Robert poursuit, d’un cœur paisible, sa probation: et, quoique
je n’aie pas été pour grand’chose dans sa conversion, il veut bien prier
pour moi. J’avoue que cette pensée m’est douce car le pauvre trimardeur
de la Sainte Vierge a terriblement besoin de prières!...