En méditant cette lettre, je reconnus tout de suite que, selon sa
tactique coutumière, le Malin triturait l’imagination de Robert en lui
faisant des monstres de l’opinion du monde et de l’incapacité du clergé
à le comprendre. Au fond, ces artifices démoniaques sont fort
misérables. Mais voilà: quand il s’agit d’autrui, pourvu qu’on ait
quelque habitude de la vie intérieure, on en saisit très vite le peu de
consistance. Quand il s’agit de soi-même, et surtout lorsqu’on est un
néophyte, on perd pied. Il n’y a que le directeur qui ait grâce d’état
pour mettre les choses au point.
D’un autre côté, j’admirai en Robert les merveilles de la Grâce: Dieu ne
cessait de lui faire sentir sa présence; c’était une indicible faveur
car d’habitude, dans cette nuit obscure par laquelle il faut qu’on passe
pour y apprendre l’impuissance où nous sommes de nous sauver tout seuls,
il nous semble, faussement d’ailleurs, que tout secours surnaturel nous
fasse défaut.
L’œuvre de son salut me parut donc en bonne voie et ce fut également
l’avis de l’excellent prêtre à qui je communiquai sa lettre, comme
j’avais fait de la précédente. Il avait accepté de diriger Robert quand
le moment serait venu. En attendant, nous tombâmes d’accord sur ce point
que je continuerais à tenir le rôle du chien de berger qui rabat la
brebis errante vers le bercail.
Dans ma réponse, j’avertis Robert de la manigance diabolique dont il
était le jouet. J’ajoutai qu’étant donné son expérience du monde, il
devait bien s’attendre à de la malveillance quoiqu’il fît, et je me
montrai persuadé que s’il mettait une bonne fois en balance le désir de
plaire à Dieu avec le scrupule de ne pas déplaire aux mondains, ce
dernier mobile lui paraîtrait bientôt tellement inepte qu’il n’aurait
plus de peine à l’écarter.
En outre, je lui citai, en le priant de le méditer, un passage de
l’_Introduction à la vie dévote_ que certains ne seront peut-être pas
fâchés de retrouver ici:
«Tout aussitôt que les mondains s’apercevront que vous voulez suivre la
vie dévote, ils décocheront sur vous mille traits de leur cajolerie et
médisance: les plus malins taxeront votre changement d’hypocrisie,
bigoterie et artifices; ils diront que le monde vous a fait mauvais
visage et qu’à son refus, vous recourez à Dieu. Vos amis s’empresseront
de vous faire une foule de remontrances fort prudentes et charitables à
leur avis: «Vous perdrez crédit auprès du monde, vous vous rendrez
insupportable, vous vieillirez avant le temps; vos affaires domestiques
en pâtiront; il faut vivre comme le monde avec le monde; on peut bien
faire son salut sans tant d’embarras», et mille autres bagatelles.
«Tout cela n’est qu’un vain et sot babil; ces gens-là n’ont nul souci de
votre santé ni de vos affaires. _Si vous étiez du monde, dit le Sauveur,
le monde vous aimerait parce que vous êtes sien. Mais parce que vous
n’êtes pas du monde, partant, il vous hait._ Nous avons vu des
gentilshommes et des dames passer la nuit entière à jouer aux cartes. Y
a-t-il une occupation plus chagrine, plus mélancolique et plus sombre
que celle-là? Les mondains néanmoins ne disaient mot; les amis ne se
mettaient point en peine. Et pour la méditation d’une heure ou pour nous
voir lever le matin un peu plus tôt qu’à l’ordinaire pour nous préparer
à la communion, chacun court au médecin pour nous faire guérir de
l’humeur hypocondriaque et de la jaunisse. On passera trente nuits à
danser: nul ne s’en plaint; et pour la seule veille de la nuit de Noël,
chacun tousse et crie au mal de ventre le jour suivant.
«Qui ne voit que le monde est un juge inique, gracieux et favorable pour
ses enfants, mais âpre et rigoureux aux enfants de Dieu?
«Nous ne saurions être bien avec le monde qu’en nous perdant avec lui.
Il n’est pas possible que nous le contentions car il est trop bizarre.
_Jean est venu, dit le Sauveur, ne mangeant ni ne buvant et vous dites
qu’il est possédé; le Fils de l’homme est venu, en mangeant et en
buvant, et vous dites qu’il est Samaritain._ Si nous nous relâchons par
condescendance à rire, jouer, danser avec le monde, il s’en
scandalisera. Si nous ne le faisons pas, il nous accusera d’hypocrisie
ou de bizarrerie. Si nous nous parons, il l’interprétera à quelque
dessein. Si nous nous négligeons, ce sera pour lui vile rusticité. Nos
gaîtés seront par lui nommées dissolutions et nos mortifications,
tristesses. Comme il nous regarde toujours de mauvais œil, jamais nous
ne pourrons lui être agréables. Il agrandit nos imperfections et publie
que ce sont des péchés; de nos péchés véniels il en fait des mortels; et
nos péchés d’infirmité, il les convertit en péchés de malice.
«Au lieu que, comme dit saint Paul, _la charité est bénigne_, au
contraire le monde est malin; au lieu que la charité _ne pense point de
mal_, au contraire le monde pense toujours le mal. Et quand il ne peut
accuser nos actions, il accuse nos intentions. Soit que les moutons
aient des cornes ou qu’ils soient noirs, le loup ne laissera pas de les
manger s’il peut... Nous sommes crucifiés par le monde et le monde nous
doit être crucifié. Il nous tient pour fols, tenons-le pour
insensé[32].»
[32] SAINT FRANÇOIS DE SALES: _Introduction à la vie dévote_,
quatrième partie, ch. I.
J’engageai donc Robert à méditer ces lignes du profond psychologue que
fut saint François de Sales. Je lui fis remarquer qu’il les goûterait,
sans doute, d’autant plus que ses études historiques et ses propres
observations lui avaient appris à quel degré le monde _fut, est, sera_
toujours le même, à savoir malveillant et corrompu. C’est là un fait
immuable, n’en déplaise aux adorateurs du fétiche-progrès qui, malgré
les leçons cinglantes de l’expérience, s’entêtent à croire que l’homme
va se perfectionnant. Le Diable, ajoutai-je, vous a mis sur le nez une
paire de lunettes grossissantes qui vous font voir un tas d’asticots
grouillants--je veux dire les gens du monde--comme des serpents boas
prêts à vous dévorer. Je vous enlève ces fâcheuses bésicles en vous
apportant le témoignage d’un très grand Saint. Suivez son enseignement
et allez de l’avant. Le commencement de la sagesse, dit le Psalmiste,
c’est la crainte du Seigneur. Or la crainte du Seigneur implique le
mépris des jugements du monde. Telle doit être, je crois, votre pierre
de touche pour le moment.
Pour sa prévention quant à l’inintelligence possible du prêtre auquel il
s’adresserait, il devait bien s’apercevoir qu’il donnait également dans
un piège diabolique, car il ne pouvait pas ignorer que n’importe quel
prêtre, fût-il médiocre, avait pouvoir pour l’entendre en confession et
l’absoudre. En ce qui concerne la direction, c’était autre chose. Mais
n’ayant pas la mentalité d’un instituteur primaire du régime, il n’en
était pas à se figurer que tous les ecclésiastiques sont des imbéciles
ou des fourbes. Puisqu’il avait confiance en moi, je me chargeais de lui
procurer un directeur expert. Pour achever de le rassurer, je lui
rapportai le cas d’un jeune homme qui, comme lui, s’était buté à cette
niaiserie que personne n’était à même de lui nettoyer l’âme; or je le
jetai à l’eau pour le faire nager[33]. Cependant, ajoutai-je, je
n’entends pas du tout vous inviter à une confession immédiate et faite à
contre-cœur. C’est de vous seul que doit venir le désir de vous
confesser. Si vous restez homme de bonne volonté, je suis sûr que ce
désir naîtra en vous et que, sous l’influence de la Grâce, il deviendra
très vite un besoin irrésistible.
[33] L’anecdote ferait longueur à cette place. Je la donne à la fin du
chapitre. Voir note I.
Considérez maintenant, je vous prie, ceci: tandis que Notre-Seigneur
souffrait une épouvantable agonie, pour vos péchés, au jardin des
Olives, vous dormiez parmi les disciples. Il vous a fait la grâce
insigne de vous réveiller. Notre pauvre nature est si lâche que vous
essayez à présent de vous rendormir. Mais vous n’y parvenez pas: des
cauchemars et des remords ont traversé votre somnolence et vous ont
obligé de vous lever, de prier avec Jésus et de prendre part à ses
angoisses dans la nuit sans étoiles. Continuez cette veille, malgré les
chuchotements et les ricanements du Démon, et bientôt, vous suivrez le
Bon Maître, avec abnégation, jusqu’à sa montée au Calvaire. Quand vous
serez au pied de la Croix, avec la Sainte Vierge, saint Jean et sainte
Madeleine, votre cœur sera transpercé comme le fut le Sacré-Cœur et
l’Amour vous brûlera de ses flammes adorables... Je l’engageai aussi à
tenir un journal de ses impressions quotidiennes, sachant, par
expérience, qu’une telle analyse nous aide beaucoup à voir clair en
nous-mêmes...
Enfin je lui promis de faire prier pour lui. C’est un moyen qui m’a
toujours réussi. Que de fois je l’ai employé; que de fois j’ai vérifié
qu’en allumant autour d’une âme en peine un foyer d’oraisons, j’attirais
sur elle les grâces d’énergie et de persévérance dont elle avait besoin
pour se transfigurer. Il y a, de par le monde, une communauté de
moniales qui me fut, à cet égard, particulièrement auxiliatrice. Que ces
saintes filles trouvent une fois de plus ici l’expression de ma
reconnaissance. Qu’aurait pu faire le déplorable Retté si des âmes
infiniment supérieures à la sienne ne lui avaient apporté leur
secours?...