... Oui, je crois que, malgré les années vécues sans aucune pratique
religieuse, j’ai conservé la foi implicite. En effet, spontanément,
depuis ce mercredi des Cendres, je suis allé tous les matins à la messe.
Et le miracle sans cesse renouvelé qui constitue l’essence du sacrifice
ne choque en rien ma raison. Je note encore ceci: j’ai découvert, dans
un coin de ma bibliothèque, le catéchisme de ma première communion et
une concordance des Évangiles et je me suis mis à les relire. A mesure
que je les étudiais, le souvenir se réveillait très net en moi de ce que
j’y avais appris jadis. Bien plus, ayant entamé le commencement du
Discours sur la Montagne, j’en retrouvai la suite et jusqu’aux termes
exacts dans ma mémoire. On aurait dit que l’ensemble des dogmes, les
explications et les préceptes du catéchisme, les paroles du Christ
étaient restés, depuis vingt ans, au fond de mon âme comme des graines
engourdies par un long hiver. Maintenant, elles germaient sous l’action
d’un soleil printanier dont les effluves m’imprégnaient d’une joie
lumineuse.
Il m’est difficile de ne pas voir là une preuve que Dieu m’incline à me
convertir.
Pourtant, malgré ce signe, je me sens plein de contradictions. D’une
part, je ne suis plus seul avec moi-même. La sensation de plénitude
succédant à un vide désolé persiste. Elle s’accompagne de la notion,
presque indéfinissable mais très accusée, d’une présence surnaturelle
autour de moi comme en moi. Je me sens protégé, poussé doucement à la
prière. Je ne puis me faire d’illusion à cet égard, demeurant très
lucide et ayant conscience que mon Moi se distingue de cette présence et
garde tout entier son libre arbitre.
Vous allez en conclure que je suis disposé à prendre le seul parti
logique: me confesser, communier, puis vivre désormais en chrétien.
Eh bien non, et voilà où commencent les contradictions. A cette seule
pensée de faire le pas décisif et de modifier mes habitudes, des
arguments qui plaident pour que je ne bouge pas se lèvent en foule dans
mon esprit et je ne parviens pas à les réfuter. Ce qu’il y a de fort
singulier, c’est qu’ils insistent sur ce point que si je changeais de
vie, je susciterais les commérages et les railleries des gens du monde.
A cette idée, je suis pris de panique et je refuse d’agir.
Or ma crainte est d’autant plus déraisonnable que, comme vous avez pu le
constater, depuis pas mal de temps, les jugements du monde ne
m’importaient guère. Alors pourquoi prennent-ils soudain pour moi une
autorité si grande? Je juge cette préoccupation puérile et voici qu’elle
me domine!... Tenez, par exemple, je me représente allant à la communion
et vu par des personnes de ma connaissance. A cette seule pensée, je
ressens un malaise extraordinaire et je me dis:--Non, non, il est
impossible que je me donne ce ridicule...
J’ai honte de vous écrire ces choses car cela signifie que, courageux
pour affronter les ragots des salons quand il ne s’agissait que de ma
réputation mondaine, je deviens un pleutre quand il faudrait affirmer ma
foi.
Chaque fois que je me dérobe de la sorte, j’entends en moi comme une
voix pateline qui m’approuve et qui me confirme dans mon inertie. Ah! je
l’entends me dire très distinctement:--Dieu n’en demande pas tant. A
quoi bon imiter les vieilles dévotes et les marguilliers vermoulus qui
se croiraient damnés s’ils n’étaient sans cesse collés à la barre de
communion? C’est déjà beaucoup et peut-être trop que tu t’absorbes si
fort dans des idées religieuses. Fais comme d’autres: accepte le
catholicisme en tant qu’une doctrine sociale qu’il est convenable de
protéger mais ne te crois pas obligé pour cela de pratiquer. A la
rigueur, afin de donner le bon exemple aux subalternes, tu peux aller à
la messe le dimanche; tu en seras quitte pour penser à autre chose tout
en gardant une attitude déférente. Mais ne va pas t’exalter davantage
sur des rêveries mystiques qui proviennent de ton désœuvrement.
Occupe-toi, reprends tes études d’histoire. Tu avais commencé une
analyse du règne de Louis XIII. Pourquoi ne pas t’y remettre?... Alors
tu redeviendras normal.
--Mais oui, répondis-je, c’est le sens commun qui me parle. Je vais
essayer...
Vaine tentative: non seulement je n’ai pu fixer mon attention sur les
travaux où je prenais naguère quelque plaisir mais encore, loin d’être
apaisé par la voix du--sens commun, je me suis senti de plus en plus
troublé, inquiet, malheureux. Enfin, par une pente irrésistible, mes
pensées sont revenues à Dieu et, en corollaire, à la conviction que je
ne trouverais la paix qu’au confessionnal.
--Allez-y donc, me direz-vous.
Je ne puis: une nouvelle difficulté me cloue sur place. Me confier à un
prêtre, lui exposer l’état de ma conscience me cause une répulsion
violente. Je me persuade qu’il ne me comprendra pas ou qu’il me rebutera
en traitant comme des vétilles les faits de vie intérieure dont je suis
le théâtre. Or je le sens très bien: si l’on rabroue, comme de puériles
imaginations, mes incertitudes et mes combats, si l’on n’attache point
l’importance, que je crois qu’il mérite, à l’avertissement reçu dans la
nuit du mardi-gras, mon âme qui, me semble-t-il, voudrait s’ouvrir, se
refermera peut-être à jamais... Voilà donc où j’en suis: je me sens
attiré vers la vie chrétienne. Mais quoique je sache que pour vivre en
bon catholique, il me faut d’abord me purifier et me fortifier par la
confession et la communion, deux obstacles m’arrêtent: la peur absurde,
mais jusqu’à présent incoercible, des commentaires mondains; la presque
conviction qu’aucun prêtre ne donnera l’attention nécessaire au conflit
qui me torture.
En effet, je souffre beaucoup. Je n’ai un peu de répit qu’à la messe
quotidienne et c’est sans doute pourquoi je persiste à m’y rendre. Tant
qu’elle dure, des élans d’amour, où ma volonté n’a point de part,
projettent mon âme vers l’autel. Il en résulte quelques minutes de
délivrance où j’éprouve une paix délicieuse. Puis, à peine sorti, je
retombe dans la tristesse. C’est comme si j’errais dans une nuit
profonde dont les ténèbres m’accablent et où se lamentent des voix
désespérées. Et en même temps--accommodez tout cela--je me sens soutenu
par cette présence amicale dont je vous parle plus haut.
Telle est ma vie actuelle: me disputer avec moi-même, tâtonner dans
l’obscurité, soupirer:--Seigneur, ayez pitié de moi!...
Si vous le pouvez, venez à mon aide et veuillez agréer, etc...