DEUXIÈME LETTRE

... Oui, je crois que, malgré les années vécues sans aucune pratique

religieuse, j’ai conservé la foi implicite. En effet, spontanément,

depuis ce mercredi des Cendres, je suis allé tous les matins à la messe.

Et le miracle sans cesse renouvelé qui constitue l’essence du sacrifice

ne choque en rien ma raison. Je note encore ceci: j’ai découvert, dans

un coin de ma bibliothèque, le catéchisme de ma première communion et

une concordance des Évangiles et je me suis mis à les relire. A mesure

que je les étudiais, le souvenir se réveillait très net en moi de ce que

j’y avais appris jadis. Bien plus, ayant entamé le commencement du

Discours sur la Montagne, j’en retrouvai la suite et jusqu’aux termes

exacts dans ma mémoire. On aurait dit que l’ensemble des dogmes, les

explications et les préceptes du catéchisme, les paroles du Christ

étaient restés, depuis vingt ans, au fond de mon âme comme des graines

engourdies par un long hiver. Maintenant, elles germaient sous l’action

d’un soleil printanier dont les effluves m’imprégnaient d’une joie

lumineuse.

Il m’est difficile de ne pas voir là une preuve que Dieu m’incline à me

convertir.

Pourtant, malgré ce signe, je me sens plein de contradictions. D’une

part, je ne suis plus seul avec moi-même. La sensation de plénitude

succédant à un vide désolé persiste. Elle s’accompagne de la notion,

presque indéfinissable mais très accusée, d’une présence surnaturelle

autour de moi comme en moi. Je me sens protégé, poussé doucement à la

prière. Je ne puis me faire d’illusion à cet égard, demeurant très

lucide et ayant conscience que mon Moi se distingue de cette présence et

garde tout entier son libre arbitre.

Vous allez en conclure que je suis disposé à prendre le seul parti

logique: me confesser, communier, puis vivre désormais en chrétien.

Eh bien non, et voilà où commencent les contradictions. A cette seule

pensée de faire le pas décisif et de modifier mes habitudes, des

arguments qui plaident pour que je ne bouge pas se lèvent en foule dans

mon esprit et je ne parviens pas à les réfuter. Ce qu’il y a de fort

singulier, c’est qu’ils insistent sur ce point que si je changeais de

vie, je susciterais les commérages et les railleries des gens du monde.

A cette idée, je suis pris de panique et je refuse d’agir.

Or ma crainte est d’autant plus déraisonnable que, comme vous avez pu le

constater, depuis pas mal de temps, les jugements du monde ne

m’importaient guère. Alors pourquoi prennent-ils soudain pour moi une

autorité si grande? Je juge cette préoccupation puérile et voici qu’elle

me domine!... Tenez, par exemple, je me représente allant à la communion

et vu par des personnes de ma connaissance. A cette seule pensée, je

ressens un malaise extraordinaire et je me dis:--Non, non, il est

impossible que je me donne ce ridicule...

J’ai honte de vous écrire ces choses car cela signifie que, courageux

pour affronter les ragots des salons quand il ne s’agissait que de ma

réputation mondaine, je deviens un pleutre quand il faudrait affirmer ma

foi.

Chaque fois que je me dérobe de la sorte, j’entends en moi comme une

voix pateline qui m’approuve et qui me confirme dans mon inertie. Ah! je

l’entends me dire très distinctement:--Dieu n’en demande pas tant. A

quoi bon imiter les vieilles dévotes et les marguilliers vermoulus qui

se croiraient damnés s’ils n’étaient sans cesse collés à la barre de

communion? C’est déjà beaucoup et peut-être trop que tu t’absorbes si

fort dans des idées religieuses. Fais comme d’autres: accepte le

catholicisme en tant qu’une doctrine sociale qu’il est convenable de

protéger mais ne te crois pas obligé pour cela de pratiquer. A la

rigueur, afin de donner le bon exemple aux subalternes, tu peux aller à

la messe le dimanche; tu en seras quitte pour penser à autre chose tout

en gardant une attitude déférente. Mais ne va pas t’exalter davantage

sur des rêveries mystiques qui proviennent de ton désœuvrement.

Occupe-toi, reprends tes études d’histoire. Tu avais commencé une

analyse du règne de Louis XIII. Pourquoi ne pas t’y remettre?... Alors

tu redeviendras normal.

--Mais oui, répondis-je, c’est le sens commun qui me parle. Je vais

essayer...

Vaine tentative: non seulement je n’ai pu fixer mon attention sur les

travaux où je prenais naguère quelque plaisir mais encore, loin d’être

apaisé par la voix du--sens commun, je me suis senti de plus en plus

troublé, inquiet, malheureux. Enfin, par une pente irrésistible, mes

pensées sont revenues à Dieu et, en corollaire, à la conviction que je

ne trouverais la paix qu’au confessionnal.

--Allez-y donc, me direz-vous.

Je ne puis: une nouvelle difficulté me cloue sur place. Me confier à un

prêtre, lui exposer l’état de ma conscience me cause une répulsion

violente. Je me persuade qu’il ne me comprendra pas ou qu’il me rebutera

en traitant comme des vétilles les faits de vie intérieure dont je suis

le théâtre. Or je le sens très bien: si l’on rabroue, comme de puériles

imaginations, mes incertitudes et mes combats, si l’on n’attache point

l’importance, que je crois qu’il mérite, à l’avertissement reçu dans la

nuit du mardi-gras, mon âme qui, me semble-t-il, voudrait s’ouvrir, se

refermera peut-être à jamais... Voilà donc où j’en suis: je me sens

attiré vers la vie chrétienne. Mais quoique je sache que pour vivre en

bon catholique, il me faut d’abord me purifier et me fortifier par la

confession et la communion, deux obstacles m’arrêtent: la peur absurde,

mais jusqu’à présent incoercible, des commentaires mondains; la presque

conviction qu’aucun prêtre ne donnera l’attention nécessaire au conflit

qui me torture.

En effet, je souffre beaucoup. Je n’ai un peu de répit qu’à la messe

quotidienne et c’est sans doute pourquoi je persiste à m’y rendre. Tant

qu’elle dure, des élans d’amour, où ma volonté n’a point de part,

projettent mon âme vers l’autel. Il en résulte quelques minutes de

délivrance où j’éprouve une paix délicieuse. Puis, à peine sorti, je

retombe dans la tristesse. C’est comme si j’errais dans une nuit

profonde dont les ténèbres m’accablent et où se lamentent des voix

désespérées. Et en même temps--accommodez tout cela--je me sens soutenu

par cette présence amicale dont je vous parle plus haut.

Telle est ma vie actuelle: me disputer avec moi-même, tâtonner dans

l’obscurité, soupirer:--Seigneur, ayez pitié de moi!...

Si vous le pouvez, venez à mon aide et veuillez agréer, etc...

Quand l'esprit souffle · 第 59 / 90 题