Non, à coup sûr, il n’était pas un médiocre celui qui m’écrivait ces
lignes: le propre de la médiocrité c’est d’être très contente
d’elle-même. Les petits esprits ne se déplaisent pas dans le monde; ils
s’y trouvent à leur place car ils jouissent du développement de leur
vanité chez cette gent salonnière où ils rencontrent tant de leurs
semblables! Quiconque prétend, comme eux, y réussir doit se prouver
banal sous des dehors brillants. Manifester, même sans le vouloir, qu’on
fait peu de cas des règles que les mondains promulguent, c’est les
blesser au vif de leur amour-propre en ne se conformant pas à leurs
préjugés. C’est manquer à cette fameuse «correction» dont Robert,
aveugle quant à sa supériorité sur ces cryptogames, se croyait si
ingénûment l’adepte.
Le ton de franchise de sa lettre me ravit. Je notai aussi que son
pessimisme n’avait point fait de lui un de ces arrogants pontifes de la
négation universelle qui, jugeant le monde à sa très mince valeur, ne
trouvent là qu’un prétexte à se figer dans la vénération d’eux-mêmes.
Je fus également très heureux que sa culture et ses dons
littéraires--remarquables comme on a pu voir--ne l’eussent point
transformé en un professionnel de la plume. Car s’il s’était laissé
aller à publier, il aurait couru le risque de devenir, comme les
neuf-dixièmes des écrivains d’aujourd’hui, un venimeux concierge, un
négociant rusé, un imperméable goujat ou un dindon se pavanant au milieu
d’une basse-cour plus ou moins académique.
Méditant sa lettre, je crus reconnaître en Robert une de ces âmes
prédestinées dont Dieu laisse dormir les puissances jusqu’à l’heure
marquée par son infinie sagesse pour les éveiller à la vie spirituelle
et les épanouir dans l’atmosphère brûlante de Son Amour.
Ah! quel gage il avait reçu de cet amour lorsque, dans l’église où la
Grâce le conduisit, il avait senti la Croix salutaire peser sur ses
épaules! Il avait souffert, il souffrait et il souffrirait sûrement
encore davantage pour entrer dans la voie étroite. C’est pourquoi je me
pris à l’aimer d’un cœur tout fraternel.
Après avoir consulté l’un des saints prêtres qui me consentent leurs
lumières en ces occasions, je lui répondis qu’il me paraissait bien
avoir été favorisé d’un appel de Dieu et que, puisque malgré tant de
circonstances défavorables, il avait conservé la foi implicite, son
devoir était de se tenir, par la prière et le recueillement, en état de
docilité vis-à-vis de la Grâce. «Car, ajoutai-je, quand Dieu frappe à la
porte d’une âme, il ne suffit pas de lui tenir le battant entre-bâillé:
il faut ouvrir tout au large.»
Enfin je lui conseillai la lecture de l’_Imitation_, sachant que dans ce
merveilleux petit livre, il trouverait de quoi s’instruire et se guider
jusqu’à ce qu’un directeur expert prît le gouvernement de sa
conscience... Naturellement, je ne donne ici que l’essentiel de ma
réponse. Mais on doit croire que j’y exprimai en outre tout ce que je
pus d’encouragements affectueux et de sympathie.
Six jours après, nouvelle lettre de Robert.