Je me décide à vous écrire parce que je viens de lire deux de vos
livres: _Du diable à Dieu_ et _Sous l’Étoile du Matin_. Je les aperçus,
l’autre jour, à l’étalage d’une librairie religieuse. Je ne sais
pourquoi, ces titres m’intriguèrent: je ne vous connaissais pas du tout
et je n’avais aucune idée de ce que pouvaient contenir ces volumes.
J’entrai dans la boutique; je les achetai et je les lus d’un seul
trait...
_Suivent deux phrases à moi personnelles que je supprime. Puis Rohert
reprend:_
Je ne suis pas bien sûr d’être en voie de me convertir; l’état de mon
âme me reste obscur. Mais comme vous avez remué en moi des sentiments
dont je me rends mal compte, j’ose espérer que vous consentirez à me
donner votre avis...
_Suivent des excuses superflues sur son importunité, puis il continue:_
Pour vous faire saisir où j’en suis, il faut que je vous explique mon
passé et que je vous raconte un fait récent qui m’a troublé au delà de
toute mesure. Je ne puis m’empêcher d’y attacher tant d’importance que
si je ne me sentais, d’autre part, totalement lucide, je me croirais en
proie à une obsession maladive.
J’ai trente-deux ans, une fortune qui, sans être très considérable, me
dispense du souci de me créer des ressources. Mon père et ma mère
moururent à quelques jours de distance, d’une grippe infectieuse,
lorsque j’avais quatre ans: c’est vous dire que je ne les ai guère
connus. Il m’est resté une sœur de deux ans plus jeune que moi, qui est
entrée au Carmel à vingt et un ans.
Nous eûmes pour tuteur un oncle du côté maternel, veuf, sans enfants,
très mondain et qui ne s’occupait pas beaucoup de nous. Ma sœur fut mise
en pension dans un couvent. Pour moi, je logeais chez mon oncle et je
suivais les cours d’un lycée parisien. Mon éducation religieuse fut très
sommaire. Une vieille bonne m’apprit mes prières. Je les répétais
machinalement, matin et soir, sans y attacher beaucoup de signification:
on m’avait dit que Dieu existait et qu’il était convenable de le prier.
J’avais admis la chose sans discussion, car j’étais un enfant docile et
j’obéissais à cette «convenance» de la même façon que je prenais soin de
manger proprement et de montrer de la déférence aux personnes âgées.
A onze ans, je suivis le catéchisme à ma paroisse. Je ne sais si le
vicaire qui nous instruisait manquait d’éloquence ou de zèle, mais le
fait est que je ne ressentis aucune ferveur: je récitais correctement le
chapitre prescrit, je répondais correctement aux interrogations, tout
comme au lycée j’apprenais correctement la leçon du jour et j’assistais
à la classe sans trop de dissipation.
La veille de ma première communion, ainsi qu’il m’avait été recommandé,
je priai mon tuteur de me pardonner les peines que je lui avais causées.
C’était le soir, après dîner; il allait partir pour son cercle et parut
assez étonné de me voir m’agenouiller devant lui. Quand j’eus formulé ma
requête en des termes appris par cœur, il se rappela la cérémonie du
lendemain et que même il avait promis d’y assister. Il ne me laissa pas
finir; me tapotant la joue il me dit:--Oui, oui, c’est entendu... Tu es
un bon garçon, sage comme une petite fille; je n’ai rien à te
reprocher...
Puis s’adressant au valet de chambre qui lui tendait son chapeau et sa
canne:--Demain matin, vous me ferez souvenir qu’il faut que j’aille à la
première communion du petit.
Un point, c’est tout.
La nuit suivante, je dormis paisiblement, sans être troublé par
l’approche de cet acte dont personne ne m’avait fait concevoir la
portée. Le lendemain, en communiant, je n’éprouvai aucune émotion
particulière: j’étais seulement préoccupé de me tenir convenablement.
J’avais conscience de remplir un devoir et de le remplir avec
correction--rien de plus. Retourné à ma place, je récitai mentalement
mon action de grâces telle qu’on me l’avait fait apprendre. Puis je n’y
pensai plus.
Par la suite, je renouvelai, je reçus la confirmation toujours dans les
mêmes dispositions d’obéissance paisible. J’allais le dimanche à la
grand’messe de ma paroisse, je faisais mes Pâques--bref j’étais, au
point de vue religieux, un petit automate remonté une fois pour toutes
et dont les rouages fonctionnaient correctement.
Vous constaterez que j’insiste sur la «correction». C’est que ce mot
représente, avec la plus grande exactitude, la règle de vie qui m’avait
été inculquée, que j’avais acceptée sans peine et qui régissait toutes
mes manières d’être: ne se faire remarquer en rien.
Ainsi, au lycée, je ne me rangeais ni parmi les premiers ni parmi les
cancres; je restais dans la moyenne. Mes bulletins mensuels se
résumaient par la note: _assez bien_. Aux distributions de prix, je
recueillais deux ou trois accessits: latin, histoire, composition
française. Je passai mon baccalauréat à dix-huit ans, toujours avec la
note: _assez bien_.
Cette formalité accomplie, mon oncle me demanda pour quelle carrière je
me sentais du goût. Cette question m’embarrassa car je n’y avais jamais
réfléchi.
--Je ne sais pas, répondis-je.
Mon oncle me traita, en riant, de «jeune mollusque». Puis comme je
gardais le silence--non parce que je me trouvais offensé mais parce que
l’expression me paraissait, en somme, assez exacte,--il ajouta:--Bah! tu
as le temps de te décider; ta fortune est suffisante pour que tu ne sois
pas obligé de courir tout de suite après quelque emploi. Attendons que
tu fasses ton service militaire. Si le métier te plaît, tu pourras
rester dans l’armée, gagner, en passant par Saumur ou Saint-Maixent, ton
galon de sous-lieutenant et suivre ensuite la filière. Un officier muni
de quelques rentes ne s’ennuie pas et peut se marier--correctement.
D’ailleurs, nous avons un parent général, qui commande une division je
ne sais plus trop où, dans le Midi. Il a su se mettre bien avec les
fripouilles du gouvernement. Je te recommanderai à lui et il te
pistonnera... Cela te va-t-il?
--Cela m’est égal, répliquai-je.
La période de temps qui s’écoula jusqu’à mon départ pour le service ne
présenta rien de saillant. J’ai beau essayer d’y relever quelque
incident notable, je la vois comme une plaine grise sous un ciel un peu
couvert.
Je n’avais point d’amis--tout au plus des camarades avec qui je me
tenais en des termes d’indifférence polie. Je n’étais pas un anachorète,
mais la «noce» outrancière et persévérante m’ennuyait. Je faisais des
visites dans nos relations très étendues; j’étais invité à des bals et à
des dîners; j’allais assez souvent aux courses et au théâtre. Je menais
une existence vide et--correcte, dont ma passivité s’accommodait:
j’étais le bon jeune homme dont on ne dit rien.
Ma sœur, je la connaissais à peine. J’allais quelquefois la voir à son
couvent; je lui portais des pralines ou des marrons glacés; je lui
posais quelques questions sur sa santé puis je m’en allais.
Elle était beaucoup plus vivante que moi. Je me rappelle maintenant
qu’elle avait parfois des élans de tendresse qui m’étonnaient.
Déconcertée par ma froideur, elle les réprimait, de sorte que nul lien
ne se noua entre nous. J’ajoute qu’elle passait toutes ses vacances à la
campagne chez une vieille cousine dont je ne savais rien, sinon qu’elle
était fort pieuse.
Au régiment, je fus--correct. Je m’y ennuyais passablement mais je me
pliai sans effort à la discipline et j’appris d’une façon suffisante le
maniement d’arme et la théorie. Mon temps près de finir, mon tuteur me
demanda si je voulais persister. Or je ne me sentais nullement la
vocation militaire: j’étais monté au grade de sergent, cela contentait
mon ambition. Je partis donc avec ma classe.
J’ajoute qu’au régiment, je perdis l’habitude d’aller à la messe et de
communier à Pâques--non par incrédulité réelle, mais par nonchalance.
J’avais loué une chambre en ville et j’y passais les dimanches à dormir,
à feuilleter des illustrés ou à bâiller en fumant beaucoup de
cigarettes.
Rentré dans la vie civile, la question se posa de nouveau du choix d’une
carrière. Mon oncle s’enquit de mes projets. Or j’avais passablement
réfléchi là-dessus et je m’étais reconnu tout à fait inapte à un labeur
régulier. D’autre part, je n’avais aucune ambition et je n’éprouvais nul
besoin de primer mes semblables en quoi que ce soit. Le seul penchant un
peu accusé que je me découvrisse allait vers la littérature. Mais après
avoir noirci pas mal de papier, je m’aperçus que je ne possédais point
la marque personnelle qui dénote les écrivains supérieurs. J’aurais pu,
comme tant d’autres, réussir des pastiches de mes auteurs favoris mais
cette facilité dans l’imitation ne me parut pas valoir la peine de
fournir du travail aux imprimeurs. Pour mon plaisir particulier, je me
mis à étudier l’histoire: je pris des notes sur mes lectures; je
formulai des jugements. Et j’acquis, du moins, dans cette occupation,
une philosophie désenchantée qui se basa sur cette remarque qu’à toute
époque, l’homme n’a cessé d’être un fort méchant animal.
Donc quand mon oncle m’interrogea, je lui répondis que je poursuivais
des recherches historiques et que je désirais m’y adonner à l’exclusion
de tout autre travail.
--Mais, m’objecta-t-il, c’est comme si tu ne faisais rien... Il faut
faire quelque chose dans l’existence.
J’aurais pu lui répliquer que lui-même menait l’existence la plus vide
du monde. Je ne voulus pas le désobliger et je me tus.
Il n’insista pas. C’était un de ces égoïstes affables qui, pourvu qu’on
ne trouble pas leurs habitudes, s’abstiennent de tracasser leur
entourage. Comme je ne lui causais point d’ennuis--pécuniaires ou
autres--il ne jugea pas à propos de me presser davantage et me laissa
vivre à ma guise.
Ne travaillant pas d’une façon suivie, je rentrai dans la routine des
visites, des papotages salonniers, des courses, des bals, du cercle et
du théâtre. Cette équipe de nigauds agités qu’on appelle le
Tout-Paris--je ne sais pourquoi car on y rencontre surtout des
rastaquouères--me connut. Je ne devins pas un arbitre des élégances
comme ce Cazal dont M. Paul Bourget dénombra les cinquante-deux paires
de bottines. Mais enfin mon nom fut cité, dans les feuilles chères au
_snobisme_, entre ceux de la baronne Jéroboam et du prince Dédéagatch.
Du reste, je ne me donnais pas tout entier à ce milieu; j’observais et
je ne m’engageais pas. Et, par exemple, je me gardais de ces liaisons si
fréquentes, sous une apparence de décorum, chez les gens qui
s’intitulent eux-mêmes «la bonne société». Je n’y avais guère de mérite
car le fleuretage préalable avec les minaudières à la mode m’assommait.
Et puis les mésaventures arrivées à quelques-uns de ceux qui ramaient,
comme moi, sur la galère du «grand monde» justifiaient mon abstention.
Les confidences lamentables de certains d’entre eux m’apprirent aussi à
éviter les toiles tendues par les araignées scintillantes du demi-monde.
Vraiment quand on considère les roueries de toutes ces coquettes et de
toutes ces aventurières, on ne peut presque s’empêcher d’admettre qu’il
y a du bon dans la boutade de Schopenhauer: «Les femmes sont de petits
êtres charmants mais dangereux qu’il faudrait bien nourrir, battre et
enfermer.»
Les mâles sont équivalents: sortez-les du bridge, des écuries de courses
et du récit de leurs soi-disant prouesses amoureuses, vous ne trouverez
rien dans ces pauvres cervelles...
J’eus encore à esquiver plusieurs pièges matrimoniaux. Quelques
maîtresses de maison voulurent jouer les Macettes, pour le bon motif, en
ma faveur. Je les décourageai sans retard. Mais alors des dames mûres et
inquisitoriales, affligées de deux ou trois filles, se mirent à tourner
autour de moi, flairant le gendre possible et me dardant des regards de
commissaire-priseur. On s’arrangea pour me faire bostonner souvent avec
de jeunes oies maniériées dont le babil faussement ingénu m’agaçait au
delà de toute expression. Pour mettre fin à ces entreprises contre mon
indépendance, j’eus recours à un subterfuge: un de mes amis, stylé par
moi, consentit à faire courir, à la sourdine, le bruit que j’avais
dévoré à peu près toute ma fortune en de secrètes extravagances. Comme
la plupart des gens du monde sont toujours très disposés à mal penser du
prochain, cette bienfaisante calomnie fut acceptée sans contrôle. Les
dames mûres et leurs jacassantes demoiselles s’écartèrent avec
empressement de ma personne: j’eus la paix... Vous demanderez pourquoi,
jugeant de la sorte le monde des salons, j’ai continué de le fréquenter.
Sincèrement, je n’en sais trop rien. Vous vous rappelez ce personnage
des _Joyeuses épouses de Windsor_ dans la bouche duquel Shakespeare met
cette définition: «Le monde est une huître». Il faut croire que j’avais
des affinités avec ce bivalve puisque je ne le fuyais point. En outre,
je pense qu’il y avait beaucoup de désœuvrement dans mon cas...
Du désœuvrement et aussi, par crises, une affreuse sensation de vide qui
me faisait redouter la solitude. Je connaissais des jours d’ennui morne
où je me sentais si abandonné, si incapable de me suffire à moi-même!
Mon enfance sans affection, ma jeunesse sans amour gémissaient au fond
de mon cœur. Je me raisonnais; je me disais qu’il ne tenait qu’à moi de
me créer un foyer, que le Tout-Paris n’était pas l’univers et qu’en
dehors de ce Guignol luxueux, je trouverais certainement, si je voulais
m’en donner la peine, une compagne intelligente et tendre qui m’aiderait
à supporter la vie. Et j’éprouvais des velléités de me mettre à la
recherche de cet oiseau rare.
Mais alors--et ceci est déjà passablement étrange--je fus arrêté net par
je ne sais quel pressentiment que là n’était point ma voie et qu’un
événement surgirait bientôt qui m’orienterait dans un sens dont je
n’avais aucune idée. De sorte que je renonçai à toute démarche et que je
demeurai dans un état d’attente assez anxieux.
J’étais dans cette disposition, depuis trois mois environ, quand se
produisit l’incident dont je vous parle au commencement de ma lettre.
Une «belle madame» quelconque donna un bal costumé, le soir du mardi
gras. Déguisé en Pierrot, je me tenais accoté à la tapisserie et je
regardais les couples multicolores tourbillonner devant moi au son d’un
orchestre épileptique. Plus assombri que de coutume, j’avais
énergiquement refusé d’entrer dans la sarabande. Je roulais des pensées
moroses où revenait ce refrain:--Je m’ennuie à périr... C’est bien de ma
faute car qu’est-ce qui me forçait de venir ici?... Mais alors, je n’ai
qu’à m’en aller... Ma foi, non, je n’ai pas sommeil et ailleurs, je
m’ennuierais tout autant... N’importe, il est idiot de rester...
Néanmoins je restais, étouffant mes bâillements, errant parfois d’une
salle à l’autre pour revenir ronchonner dans mon coin. Personne ne
s’occupait de moi car je me suis établi une solide réputation d’ours
insociable.
La nuit passa sans que je réussisse à me distraire en observant les
gambades des pantins qui se trémoussaient sous mes yeux. Enfin, après un
_tango_ plus obscène, si possible, que les danses précédentes, on
annonça le souper. On mangeait par petites tables de deux ou quatre. Je
m’attendais bien à n’être d’aucune, quand une jeune femme--nous
l’appellerons Aline--mariée depuis deux ans et que son imbécile de mari
s’était empressé de lancer dans la fête perpétuelle dès le voyage de
noce terminé, vint à moi et me dit en me prenant le bras:--Nous soupons
ensemble.
Ébahi de cette invitation à brûle-pourpoint, je lui demandai:--Quelle
mouche vous pique? Ils sont au moins quarante qui ambitionnent la faveur
que vous me faites et qui la méritent mieux que moi, car je suis
ennuyeux et ennuyé.
--Ennuyé, reprit-elle, cela se voit. Ennuyeux, non. Allons, venez...
J’obéis. Tout en la conduisant, je me souvins qu’ayant été plusieurs
fois à son jour, j’avais eu l’occasion de remarquer qu’elle était moins
superficielle et moins artificielle que la plupart de ses émules en
frétillements mondains. On lui prêtait des aventures. Je ne sais si l’on
avait raison, mais toujours est-il qu’à deux ou trois reprises, la
trouvant seule, nous causâmes d’une façon intelligente, sans ombre de
coquetterie de sa part. Encouragé par cette si rare ouverture d’esprit,
je laissai voir quelques idées qu’elle apprécia. Il y eut dès lors,
entre nous, une sorte d’entente tacite dont je ne profitai point pour
lui faire la cour. Il me parut qu’elle m’en savait gré. Mais ce soir, la
voyant aussi enragée que les autres à la danse, je m’étais abstenu de
lui parler et je crois même de la saluer. Quand nous fûmes attablés, je
lui fis compliment sur son costume: c’était celui de la Finette, le
délicieux Watteau de la salle Lacaze au Louvre.
--Et vous, dit-elle, au lieu de vous affubler de ce pierrot fantômal,
vous auriez dû prendre le costume du pendant de la Finette, vous savez:
l’Indifférent au pourpoint bleu ciel.
--Cela ne m’eût pas convenu, répliquai-je, car l’Indifférent se moque
gaîment de toutes choses tandis que moi, je suis funèbre comme un maître
des cérémonies présidant aux obsèques de ses propres illusions.
--En vérité? dit Aline. Mais alors je ne comprends pas ce que vous
faites ici.
--Il est certain que je ne m’y amuse pas autant que vous.
--Et qui vous dit que je m’amuse?
Elle prononça cette phrase très vivement et je vis une expression de
lassitude désenchantée passer sur son fin profil dont des mois de
surmenage mondain n’avaient pas encore réussi à friper la délicate
beauté.
Je répondis:--Dame, comme vous avez dansé toute la nuit, on peut en
conclure que vous y preniez beaucoup de plaisir.
--C’est ce qui vous trompe... Je m’ennuie peut-être plus que vous.
--J’ai de la peine à l’admettre: vous êtes si jeune, si adulée, si gâtée
par l’existence!... Et moi, je suis pareil à un vieux Pharaon momifié de
_spleen_ dans le sable d’un désert sans oasis.
Cette image baroque la fit sourire:--Quelles comparaisons sépulcrales,
s’écria-t-elle. A vous entendre, il semblerait que vous soyez un
vieillard édenté qui se dépite de ne plus pouvoir cueillir de noisettes.
--La cueillette me laisse froid; mais ne parlons pas de moi. Dites-moi
plutôt pourquoi vous avez l’air de protester quand je suppose que ce bal
vous amuse.
--Il ne m’amuse pas du tout, je vous l’affirme. Je danse pour
m’étourdir, pour ne pas penser à l’existence absurde que je mène... Tout
cela est si vide!
Je gardai le silence une minute. Cet aveu faisait vibrer en moi une
corde tellement sympathique! Quoi donc, elle aussi souffrait du vide
atroce qui me tenait l’âme en détresse?...
Enfin je repris:--Et dire que nous continuerons à la mener cette
existence jusqu’à ce que nous nous en allions en poussière dans notre
cercueil!
--Eh bien, vous l’êtes macabre, s’exclama-t-elle, avec un rire qui
sonnait faux, moi qui espérais que vous me tireriez de l’ennui où me
plongèrent les madrigaux fadasses de mes danseurs.
--Si je vous ennuie comme eux, je me tairai.
--Non, ne vous taisez pas... Mais vous conviendrez que nous avons une
singulière conversation pour un souper de carnaval... Il est vrai que,
ce matin, c’est le mercredi des Cendres et qu’il est à propos d’évoquer
la poussière que nous serons.
--Comment, dis-je, le mercredi des Cendres! Vous êtes sûre?
--Très sûre, impie que vous êtes!
Et tirant de la trousse en or qu’elle portait à la ceinture une boîte à
poudre et une houpette, elle secoua sur nous un petit nuage parfumé.
Puis elle ajouta d’un ton qui voulait être plaisant:--Souviens-toi que
tu es poussière!...
_Memento quia pulvis es_, traduisis-je machinalement.
Et soudain, je me sentis tout contrarié, fâché contre Aline et contre
moi-même. D’une façon très nette j’avais l’impression que nous venions
de profaner, par légèreté, une chose grave et religieuse. Naguère
j’aurais sans doute ri de cette médiocre facétie. Pourquoi, en ce
moment, me déplaisait-elle si fort?
Je crois bien qu’Aline éprouvait un sentiment analogue, car elle remit
la boîte en place avec un geste maussade, baissa la tête et se mordit la
lèvre en fronçant le sourcil.
Il y eut un silence pénible entre nous. Pour faire diversion, je lui
offris du champagne et je me mis à railler la sottise prétentieuse de la
plupart des déguisements choisis par les autres invités. Aline me donna
la réplique, mais sans verve. Nous étions tous deux comme gênés par un
remords. Ce fut avec soulagement que, le souper terminé, je vis un
freluquet, qui avait jugé spirituel de se travestir et de se grimer en
gorille, s’approcher d’Aline pour lui rappeler qu’elle lui avait promis
le cotillon. Elle se leva vivement et, se composant une mine
insouciante, elle me tendit la main:--Au revoir, croque-mort, me
dit-elle.
Tandis qu’elle s’éloignait au bras de ce singe, je demeurai pensif.
Accroissant mon malaise, le _Memento_ funèbre se répétait en moi, comme
proféré par une voix secrète dont l’insistance me troublait d’une façon
plus qu’étrange. En même temps, il me semblait qu’un mur de ténèbres se
fendillait par places pour me laisser entrevoir je ne sais quelle lueur
très lointaine. Je tâche de vous faire saisir, par approximation, l’état
d’âme si insolite où je me trouvais, mais ce n’est pas facile car je ne
savais où me référer, n’ayant jamais rien éprouvé de semblable... Enfin,
comme vous avez l’expérience de ces sortes de choses, j’espère que vous
me comprendrez.
L’idée me fut ensuite imposée que le caprice qui m’avait fait choisir,
comme vis-à-vis de table, par cette jeune femme, d’apparence si évaporée
et, au fond, si mélancolique, n’était point l’effet d’un hasard non plus
que le caractère, si peu en accord avec les circonstances, des propos
échangés entre nous.
N’étant pas superstitieux, je m’efforçai d’abord de ne point admettre
qu’il y eût en ce fait quoi que ce soit d’anormal. Mais j’avais beau me
raidir, la conviction grandissait en moi que j’avais été mené par une
force étrangère à ma personne et qui continuait de m’influencer.
Mené? Mais comment et pourquoi?
Je crus à ce moment que je divaguais et je me demandai si le champagne
me portait à la tête. A la réflexion, je dus me répondre négativement
car j’en avais avalé à peine une demi-coupe au dessert et pendant le
reste du repas, je n’avais bu que de l’eau.
Je restai assez longtemps dans ces pensées, les yeux à terre. Quand je
relevai la tête, ce que je vis me fis frissonner. Le bal avait pris un
aspect terrible: il me sembla que la lumière électrique s’était
affaiblie et ne répandait plus qu’un éclat livide sur les danseurs. Les
faces de ceux-ci, verdâtres, blafardes ou terreuses, offraient une
poignante expression d’égarement et de désespoir qui me fit peur. Et
cependant, ils tournoyaient enlacés sans pouvoir s’arrêter ni se
déprendre. On aurait dit qu’un aiguillon inexorable les forçait de
tressauter douloureusement--pour l’éternité... Si l’on danse en enfer,
ce doit être ainsi.
Je fus saisi de panique:--Oh! me dis-je, ce n’est pas possible, je suis
malade; il faut aller prendre l’air...
Je gagnai la sortie. Dans l’antichambre, j’enfilai ma fourrure, je
coiffai mon chapeau. Un moment après, je fus dehors.
Pensant que la marche me ferait du bien, je renvoyai ma voiture et,
quittant l’avenue où se donnait le bal, je débouchai dans les
Champs-Élysées que je descendis d’un pas rapide. L’horloge d’un kiosque
de contrôle, à une station de fiacres, m’indiqua qu’il était six heures
du matin. Arrivé à la Concorde, au lieu de prendre le pont pour rentrer
chez moi--j’habite derrière la Chambre--je continuai par la rue de
Rivoli, puis je tournai à gauche et je me trouvai presque tout de suite
dans la rue Saint-Honoré.
J’avais suivi ce chemin d’une façon toute machinale, occupé que j’étais
à écarter la vision macabre que je venais de subir et aussi à entendre
le _Memento quia pulvis es_ résonner de nouveau en moi, mais alors avec
une si triste douceur que les larmes m’en montaient aux yeux.
Un commencement de petit jour faisait une tache pâle à l’orient. Une
brume jaunâtre mais pas trop épaisse couvrait la ville; j’y distinguai,
çà et là, des silhouettes de balayeurs et d’agents de police,
déambulant, deux par deux, le long des maisons endormies. Parfois une
carriole de laitier passait au grand trot, avec un tapage de ferraille
remuée.
Qu’elles sont lugubres ces aubes d’hiver sur Paris, quand on s’en
retourne, las et morne, après une nuit de creuse agitation! Jamais je
n’en avais ressenti l’affreuse désolation comme ce mercredi des Cendres.
Tout à coup je m’arrêtai: j’étais devant l’église Saint-Roch et je
voyais des ombres de femmes gravir les marches et se glisser à
l’intérieur. Par une impulsion à laquelle j’obéis sans hésiter, je les
suivis... Qu’il y avait longtemps que je n’étais entré dans une église,
sauf pour un mariage ou un enterrement mondains!
Je fis, par réflexe, un geste pourtant bien oublié: je pris de l’eau
bénite et je me signai. Ensuite je m’avançai vers le maître-autel où un
prêtre disait les oraisons préparatoires à l’imposition des Cendres. Je
m’appuyai à une colonne et je tâchai de démêler ce qui se passait en
moi.
Il y avait peu de lumières de sorte que, dans la demi-obscurité, je
voyais les fidèles agenouillés près de moi comme une masse confuse.
Cette pénombre, le recueillement de tous, la paix tiède du sanctuaire me
pénétraient et dissipaient mon désarroi. Une sensation de plénitude
comblait le vide intérieur dont j’avais tant souffert. Je ne songeais
pas à formuler de prière, mais il me semblait que mon cœur si sec, et si
contracté depuis des mois, se dilatait et tendait vers le tabernacle.
Cela se fit sans que ma volonté intervînt. Je me sentis alors comme
dédoublé; une partie de mon âme s’humiliait devant le mystère de la
Présence Réelle et y goûtait un plaisir sans violence. L’autre partie
essayait brutalement d’échapper à cette impression car elle en souffrait
comme d’une brûlure.
Cependant les assistants quittaient leur place et se rendaient à la
barre de communion pour recevoir les Cendres. J’étais sur le point de
les imiter quand une grande honte vint m’en empêcher: ma vie lâche,
fainéante, souillée, se dressa devant moi pour m’interdire de me mêler à
ces âmes pieuses, que je n’étais pas digne d’effleurer.
Je restai donc immobile et je me contentai de m’appliquer mentalement le
_Memento_... Ah! certes oui, je sentais à quel point j’étais une vile
poussière.
La cérémonie terminée, la messe commença. Je ne pus la suivre: une
rêverie douloureuse tenait mon esprit fixé sur mes misères. La sensation
de bien-être éprouvée tout à l’heure s’était évanouie. Je me sentais
comme accablé sous un fardeau que, par moments, je voulais rejeter car
il me paraissait intolérable. Mais une minute après, je sentais une
allégresse mystérieuse à en supporter le poids énorme.
Cependant j’avais quitté ma place, sans m’en apercevoir, et je me
trouvai dans le bas-côté, près de l’Épître. Ainsi, tout proche de
l’Officiant, je l’entendis articuler ces paroles en offrant
l’hostie:--_Suscipe, sancte Pater, omnipotens æterne Deus, hanc
immaculatam hostiam quam ego, indignus famulus tuus, offero tibi Deo meo
vivo et vero, pro innumerabilibus peccatis et offensionibus et
negligentiis meis..._[31]
[31] C’est l’admirable première oraison de l’Offertoire: «Reçois, ô
Père saint, Dieu tout-puissant et éternel, cette victime sans tache
que moi, ton serviteur indigne, je t’offre, ô Dieu vivant et
véritable, pour mes péchés, mes offenses et mes négligences qui sont
sans nombre.» (N. de l’A.)
Ces mots si simples et si humbles me bouleversèrent. Un flot de larmes
me jaillit des yeux et, avec un grand soupir, je les répétai presque à
voix haute. J’étais si transporté que je craignis d’éclater en sanglots
et de troubler l’office...
Je sortis précipitamment et j’arpentai, comme en rêve, les rues jusqu’à
mon domicile. Je ne puis me rappeler à quoi je pensais durant cette
course...
Rentré, je me mis au lit. J’étais brisé de fatigue et je dormis dix
heures, d’une seule traite.
Voici maintenant douze jours passés depuis que tout cela m’arriva et je
ne sais à quoi me résoudre. Parfois, il me semble que j’ai reçu de Dieu
un avertissement d’avoir à changer de vie et je suis sur le point
d’aller me confesser.
Plus souvent, à la seule pensée de mener désormais une existence
chrétienne, il s’élève en moi un ouragan de doutes, de répugnances et de
blasphèmes... En tout cas, j’ai la conscience très nette d’être
profondément travaillé par des forces adverses dont je ne suis pas le
maître. Comment vous dire cela? C’est comme si mon âme faisait une
maladie de croissance d’où je pressens qu’il résultera un grand bien--ou
un grand mal. Ce qui m’étonne aussi c’est la lucidité extraordinaire qui
m’est venue pour m’analyser: je la vois, mon âme, comme une pièce
anatomique dont on injecta les moindres nerfs et les moindres artérioles
d’une substance colorante pour en faciliter l’étude à un myope. Je
saisis tous les détails du conflit dont je suis l’objet mais la
signification de l’ensemble m’échappe.
J’ai pourtant reçu quelque lumière par la lecture de vos livres. Ils
sont... etc., etc... et ils me font soupçonner que peut-être Dieu me
dispose à me convertir. Et pourtant ce n’est guère probable, car
pourquoi une âme aussi médiocre que la mienne serait-elle choisie? Ma
médiocrité vous l’aurez reconnue en lisant ce récit. Toutefois, si vous
jugez, malgré tout, qu’il peut y avoir dans mon cas du surnaturel et que
la crise dont je souffre n’est pas tout simplement le fruit des
songeries moroses d’une intelligence désœuvrée, veuillez me venir en
aide. Agréez etc...