XIV

Quoi qu’il eut témoigné le désir d’entrer en relation avec l’abbé

Lémann, Lœwengard ne se pressa pas de se faire présenter à lui. Il

demeurait dans l’incertitude sur la façon dont sa vie allait s’orienter,

quand il fit un rêve.

Comme il le dit fort bien, il savait que la plupart des rêves sont

déterminés par des causes physiologiques. Mais celui-là l’impressionna

si vivement qu’il crut y reconnaître une intervention surnaturelle qui

lui bouleversa l’âme.

Le voici: «Soutenu par un ange aux larges ailes d’un blanc lumineux, un

ange dont la figure resplendissait de majesté et de sérénité, j’étais

enlevé à travers les mondes, globes énormes, brillants, multipliés à

l’infini, roulant dans l’espace. Et, à chaque instant, il me semblait

que j’allais tomber, précipité, d’une chute vertigineuse dans le vide

sans fond. Mais, chaque fois, d’une main vigoureuse, l’ange me ramenait

en haut, me relançait vers de nouveaux astres et ainsi, croyant toujours

m’abîmer, je me relevais plus fort, calme et confiant. Soudain,

j’aperçus une croix et sur cette croix agonisait Jésus-Christ. Et

l’atrocité de ses souffrances, je la ressentis au même instant. Peu à

peu, elle se changea en béatitude, en extase, en une joie ineffable...

Je me réveillai.»

Peu de jours après, comme il était encore sous l’impression de ce songe,

sa femme l’avisa qu’elle avait lu, sur le mur de l’église de

l’Annonciation, une affiche mentionnant que l’abbé Lémann y prêcherait

le 3 juin, jour de la Pentecôte, après Vêpres. Elle lui proposa

d’assister à ce sermon.

Mû par la curiosité d’entendre ce prêtre, dont on lui avait si

élogieusement parlé,--sans doute aussi poussé par la Grâce,--Lœwengard

consentit. La première chose qui le frappa chez l’abbé Lémann ce fut le

type sémitique très accusé de ce prédicateur. C’était un incontestable

Juif qui allait parler--un Juif tenant un Crucifix à la main et s’en

signant.

Mais dès l’exorde, Lœwengard cessa d’observer en simple curieux. Il

était conquis.

Laissons-le raconter cette emprise:

«L’abbé Lémann parle, inspiré, illuminé. Son pâle visage rayonne. On

oublie que ce prêtre a soixante-dix ans. Un souffle de jeunesse l’anime;

c’est un apôtre, un descendant, non pas des déicides, mais des

prophètes, mais de saint Pierre et de saint Paul, qui s’adresse à moi,

attire mon âme vers le feu de la sienne, l’émeut, l’échauffe, la charme

et l’embrase... Je suis conquis, vaincu, possédé par cette éloquence

ardente et enveloppante qui brûle comme une flamme et ravit comme une

caresse... Quand le sermon est achevé, mes yeux sont mouillés de larmes

et mon cœur bat d’enthousiasme. Ah! comme les voies de la Providence

sont admirables! J’étais un artiste avant tout et j’étais un israélite

qui s’était glorifié de ne point renier «sa terre et ses morts». Pour

m’attirer à Lui, Dieu choisit un enfant de mon peuple, un orateur

chrétien qui est un poète par la richesse d’une imagination et la

vivacité d’une sensibilité que n’ont pu amoindrir ni l’expérience plus

ou moins douloureuse de la vie, ni le poids si lourd des années!...»

La cérémonie terminée, tout transporté, baigné des effluves du

Saint-Esprit qui s’irradiaient, dans le sanctuaire, en ce jour de

Pentecôte, il se précipita vers la sacristie, demandant à entretenir

tout de suite le prédicateur.

«Ce bon vieillard me fit un accueil paternel, me posa quelques questions

et me donna rendez-vous chez lui.» Quand il s’y présenta, l’abbé Lémann

lui dit, tout d’abord, en lui montrant une statuette de la Vierge:

«Voilà celle qui vous envoie; toutes les grâces, nous en sommes

redevables à l’intercession de Marie.» Puis il lui parla, comme un père

s’entretient avec son fils, simplement et tendrement.»

Lœwengard mentionne qu’il écoutait avec sympathie, mais avec

scepticisme. Quant à la foi, son orgueil s’y refusait encore; il ne lui

semblait pas qu’il pût admettre la possibilité de se convertir.

Cela, c’est la manigance suprême du Mauvais: pour différer sa défaite,

il s’efforce d’épaissir les ténèbres autour du néophyte. Celui-ci se

figure qu’il continue à suivre sa route coutumière; il fait encore

quelque temps ses gestes habituels; sa bouche continue de proférer des

opinions qui, en réalité, ont cessé d’être les siennes. Il va en vertu

de la vitesse acquise, mais le mobile propulseur ne fonctionne plus. Et

la Grâce a déjà tellement transformé le fond de son âme, si bien miné le

terrain pour l’explosion finale, qu’il ne faudra plus qu’une occasion

propice pour que le «vieil homme» tombe au pied de la Croix.

Cette occasion, ce fut la lecture de trois livres sur les Juifs et leur

rôle dans la société, publiés par l’abbé Lémann, qui la fournit à

Lœwengard. Le bon prêtre les lui avait donnés en même temps que deux

crucifix, l’un pour lui, l’autre pour sa femme, en les priant de les

porter sur eux.

«Je plaçai le mien sur ma poitrine, il ne m’a pas quitté depuis», ajoute

le converti.

Puis il se mit à lire attentivement et alors il reçut le coup de lumière

décisif.

«Je m’intéressais infiniment, rapporte-t-il, à la question juive, ce qui

semblera fort naturel de la part d’un Israélite. Et pourtant j’avais

passé devant les livres de l’abbé Lémann sans même les ouvrir. Des

livres de prêtre, cela ne pouvait rien valoir. Mes orgueilleux

professeurs de l’Université m’avaient imbu de cette idée qu’un

ecclésiastique, fût-il un génial écrivain comme Bossuet, était _a

priori_ dénué d’autorité en matière historique ou scientifique[28].»

[28] Remarque très exacte. Que de fois j’ai rencontré des gens curieux

de s’informer des choses religieuses et qui, pourtant, refusaient de

lire des volumes rédigés par des théologiens, sous prétexte que

ceux-ci, étant imbus du Surnaturel, leurs opinions ne comptaient

pas. C’est à cet endurcissement dans le parti-pris que mène la folie

de rationalisme dont notre lamentable siècle est possédé.

Or d’après les citations que Lœwengard en donne, les livres de l’abbé

Lémann sont, non seulement d’une extraordinaire puissance de pensée,

mais aussi d’une grande beauté de forme. Ceci ne pouvait que ravir le

poète épris de plastique.

Il dit: «La voix de l’orateur m’avait entraîné. La phrase de l’écrivain

m’éblouit. Encore une fois, c’est l’art qui me charma d’abord, c’est la

beauté qui m’introduisit dans le sanctuaire de la foi... A mesure que

j’avançais dans ma lecture, intéressé, séduit, subjugué mais croyant

toujours ne l’être que par la Beauté, tout à coup, comme un éclair

entr’ouvrit les profondeurs de mon âme: avec une étonnante lucidité,

dans une intuition fulgurante qui arrachait les voiles de l’erreur, les

préjugés millénaires, et retournait toutes mes idées, me secouant d’une

indicible émotion, la Vérité m’apparut, la Vérité totale, absolue,

indiscutable. La foi illumina mon intelligence; des horizons inconnus se

déployèrent, les visions grandioses de l’histoire passèrent devant mon

esprit, le déroulement des temps, non plus dans une contemplation de

nihiliste, amère et sans explication, mais dans la joie du pourquoi de

la vie révélé, de la marche des mondes et des événements enfin comprise,

de la certitude enfin possédée. Une voix intérieure m’affirmait:--Oui,

l’Église est l’unique port du salut, l’unique dépositaire des vérités

métaphysiques essentielles. Fondée par Dieu, bâtie pour l’éternité sur

le roc de Pierre, les portes de l’enfer ne peuvent prévaloir contre

elle...»

Lœwengard développe cette vue dans une série de pages qui sont, je

crois, les plus pénétrantes de son livre. J’engage fort à les lire[29].

Ce qui l’a convaincu, par-dessus tout, c’est la perpétuité de l’Église

malgré tant de vicissitudes, de trahisons, d’hérésies, malgré aussi les

faiblesses, les négligences, les crimes parfois du clergé et des

fidèles. La raison en lui était satisfaite, conquise comme elle ne

l’avait jamais été par les affirmations sans base de la science athée et

les rêveries meurtrières des rhéteurs et des poètes.

[29] _La Splendeur catholique_, ch. XVIII: _Magnificence de l’Église

éternelle_.

Restait le cœur. Il fallait que celui-ci fût brisé par la souffrance.

Car, je le redis une fois de plus, la loi générale, c’est que la

souffrance seule parachève la conversion: pour monter vers Dieu, il faut

suivre la Voie Douloureuse. Mais comme la Grâce et l’Amour divins vous y

accompagnent!

Ainsi que tous les convertis, Lœwengard passa donc par ce creuset de la

douleur où il est nécessaire que le cœur se liquéfie.

Quand l'esprit souffle · 第 48 / 90 题