«Avant de me régénérer dans l’eau du baptême, écrit le converti, Dieu
voulut m’éprouver, me forcer à rentrer en moi-même, abattre mon orgueil,
mon double orgueil judaïque et païen, m’humilier dans la douleur et le
repentir... J’avais péché terriblement et de toutes façons. Il était
juste que j’expiasse mon passé de débauche et de superbe...»
C’est pourquoi, à l’automne de 1906, il tomba gravement malade. Une
anémie incoercible le rendait «plus faible qu’un vieillard de
quatre-vingt-dix ans»; il ruisselait de sueur au moindre effort physique
ou mental; il était incapable d’écrire, de lire et même d’entendre lire;
l’insomnie l’écrasait; il souffrait d’une façon continuelle.
Et pourtant, à travers tous ces maux, «une conscience parfaitement
lucide, une intelligence parfaitement raisonnable» lui conservaient la
faculté de s’analyser, la force de se reconnaître justement puni de ses
fautes, le pouvoir de suivre la marche du Surnaturel dans son âme.
Cette lucidité, si à l’encontre des lois physiologiques, est un des
signes les plus évidents de l’action divine. En effet, ne
constatons-nous pas tous les jours que, chez un malade gravement
atteint, la dépression mentale suit le délabrement corporel? Cela se
vérifie plus particulièrement chez les anémiés tels que l’était alors
Lœwengard.
Or, au contraire, chez ce malade qui aspire à Dieu, qui est travaillé,
vivifié par la Grâce divine, les souffrances physiques ne font
qu’aiguiser, pour ainsi dire, ses fonctions intellectuelles. Il y a là
un fait précis qu’il est facile de relever au cours de beaucoup de
conversions. Les lecteurs de _Du Diable à Dieu_ se rappelleront
peut-être que, moi aussi, je connus un état analogue.
Autre remarque: si, comme le prétend le rationalisme, la conversion
n’était que la résultante d’une exaltation maladive, le produit d’une
imagination blasée, avide d’émotions imprévues, où le pécheur repentant
trouverait-il l’énergie de persévérer? La logique naturelle exigerait
que, déçu dans son espoir d’une félicité anormale par la foi, gratifié,
au contraire, de souffrances opiniâtres, il se rebutât. Car il se
rendrait compte qu’il fut le jouet d’une illusion. Et, plein de rancune
contre la chimère qui le leurra, il retournerait, avec une morne fureur,
à ses égarements de naguère.
Chez le néophyte, rien de pareil: plus il souffre, plus la Grâce lui
donne l’intuition que cette épreuve le purifie, plus son désir d’être à
Dieu s’accroît. Et alors, non seulement il se résigne, mais encore il
trouve une joie paisible à pâtir. C’est comme s’il goûtait d’un fruit
dont la pulpe très amère à la bouche le remplit de suavité dès que,
domptant la nature, il a pris sur lui de l’avaler.
Ainsi soutenu, Lœwengard put supporter les angoisses d’une période où
l’esprit, amputé de ses habitudes néfastes, erre à la recherche des
ailes qui le porteront au seuil étoilé du paradis. Il connut, pour la
première fois, le bienfait de la prière, humble, confiante, imprégnée
d’amour de Dieu, plus puissante pour atteindre le Ciel que toute
spéculation de l’esprit. Il écrit:
«Devenu catholique _d’intelligence_ par l’étude et la réflexion, la
maladie me rendait semblable à ces simples, ces enfants, ces ignorants,
la vaste foule malheureuse souffrant dans son âme et dans son corps; et,
comme le moins intellectuel de mes frères, je m’agenouillais,
sanglotant:--Mon Dieu, ayez pitié de moi! Cœur Sacré de Jésus,
secourez-moi! Cœur immaculé de Marie, priez pour moi!
«Et _toujours_, après ces élans de prière, la sérénité, la patience, la
résignation et l’espoir entraient doucement dans mon âme dolente, la
consolaient, l’apaisaient. Qu’elles étaient loin de moi, détachées de
moi, les orgueilleuses philosophies subtiles et vaines. Raisonnements
des sophistes, élégant scepticisme d’Anatole France, jongleur d’idées,
surhumanisme de Nietzsche, pauvre homme perdu dix ans dans la démence,
combien vous étiez incapables de me toucher, de me relever, de
m’insuffler la vie!...»
La maladie s’aggravant, il se rendit, accompagné de sa femme, à Bandol,
petit port de la Méditerranée. Le médecin, qui avait conseillé cette
villégiature, en attendait une amélioration.
«Or, dit Lœwengard, ce séjour ne m’apporta que peu de soulagement;
j’avais repris meilleur aspect mais la dépression nerveuse restait la
même...»
Par surcroît, sa femme qui le soignait avec beaucoup de dévouement mais
qui, jusqu’alors, était demeurée incroyante, tomba malade également.
C’était, cette nouvelle tribulation, une grâce nouvelle car, frappée de
la sorte auprès de son mari douloureux, la pauvre égarée comprit qu’elle
expiait ses péchés de satanisme. «Elle revint, de toute son âme
meurtrie, à la religion de son enfance; elle se confessa; dans la
rustique Église de Bandol, elle reçut le Sauveur qu’elle avait délaissé
pendant tant d’années.»
La guérison s’ensuivit. Et Lœwengard, touché jusqu’au fond du cœur par
la rédemption de sa femme, n’en désira que plus fort d’entrer dans
l’Église.
Or, à peine revenu à Lyon, il fut atteint par une épreuve d’un autre
genre. Son père, dont le commerce périclitait sans qu’il le sût, fit une
faillite où la fortune de la famille s’engloutit tout entière. Lœwengard
passa, du jour au lendemain, d’une large aisance à la pauvreté totale.
Il était déjà tellement pénétré d’esprit chrétien qu’il accueillit cette
catastrophe avec une résignation parfaite: «Votre justice est terrible,
ô mon Dieu, mais elle est la justice. Telles furent les seules paroles
que je prononçai.»
D’ailleurs, les obscurités de la nuit purificatrice se dissipaient en
lui. Peu lui importaient désormais les revers matériels; il n’avait plus
qu’une idée, qu’un désir: le baptême, la communion. Cette soif de l’eau
salvatrice, cette faim de l’Eucharistie, c’étaient les signes que
l’œuvre de la conversion était accomplie: la Grâce illuminante, ayant
rétabli l’ordre et la paix en lui, arrivait à son apogée; il avait
correspondu héroïquement à cette Grâce en acceptant la pauvreté avec la
maladie sans plaintes ni murmures; son âme loyale, tirée miraculeusement
de l’orgueil, de la débauche et de la richesse, reçut sa récompense. Une
aube d’azur et de blanches clartés se leva pour son baptême. Et ce fut
le 8 décembre 1908, fête de l’Immaculée Conception.
On lira les pages où il dit son allégresse et sa reconnaissance. Elles
expriment, avec la simplicité qu’il fallait, son émotion en ce
jour-là...
Pour nous, chantons _Magnificat_.
Et prions pour sa persévérance. Car, comme tous ceux qui ont absorbé les
poisons de la théosophie, il est guetté par le Mauvais qui fera tout
pour le replonger dans le cloaque de la Gnose orgueilleuse.