XIII

Lorsque s’esquissèrent dans son âme les préludes de la conversion,

Lœwengard venait d’épouser Mlle S. Peu auparavant, il avait publié un

second recueil de vers qu’il juge de la sorte: «Avec des hosannas de

luxure et des cris de blasphème, j’y couronnais de roses Vénus Astarté,

j’y maudissais le Christ-Jésus, j’y faisais l’apothéose de Babylone, de

Sodome et Gomorrhe, de Messaline, Héliogabale et Néron».

Ce petit répertoire de saletés lyriques ne se distinguait pas beaucoup

de mille autres rhapsodies décadentes. A cette époque, il était à la

mode, dans certains clans littéraires, de célébrer le vice comme étant

l’expression superfine d’un art libéré du préjugé moral. Lœwengard

suivit la mode. Ce pourquoi il fut gratifié des félicitations de

quelques poétesses rastaquouères, dont le feint idéalisme se résout en

des bacchanales débridées.

Mais simultanément il reçut d’un protestant, qui avait lu son livre, le

bizarre avis qu’il y avait en lui «un catholique qui s’ignorait».

«Je lui répondis, écrit-il, que, certes, les cérémonies du culte

catholique m’émouvaient profondément, mais que, quant à la foi de

l’Église, je ne l’aurais jamais. L’obéissance à un dogme révoltait mon

individualisme. Ce dogme m’apparaissait enfantin et absurde...»

Il se croyait donc tout à fait ancré dans l’impiété, lorsque plusieurs

circonstances, qui accompagnèrent et suivirent son mariage, lui

remuèrent l’âme d’une façon fort imprévue.

Laissons-le parler.

«La bénédiction nuptiale nous fut donnée dans la sacristie, comme cela

est prescrit pour les mariages judéo-catholiques. Pendant la cérémonie,

une seule alliance avait été bénite: celle de la partie chrétienne. Mon

exclusion, en un moment si solennel, provoqua au fond de moi-même une

sorte d’inconsciente jalousie. A peine les prières terminées, je

demandai au prêtre de bénir mon alliance. Il s’y refusa d’abord,

alléguant la discipline ecclésiastique. Pourtant, sur l’insistance d’un

de nos témoins, il consentit à la bénir comme on bénirait une médaille.»

Retenons cet incident très significatif: on y voit la Grâce commencer

d’agir, d’une façon sensible, sur l’âme du pauvre réprouvé. C’est elle

qui lui inspire le regret spontané d’être laissé à l’écart des pleins

effets de la bénédiction. Il a comme un pressentiment de la vertu

surnaturelle incluse dans le sacrement de mariage, et il s’attriste de

n’avoir point reçu cette vertu qui fait de l’époux et de l’épouse une

seule chair et une seule âme.

Sa femme également sentait ce qu’il y avait d’incomplet dans leur union.

Tous deux souffraient. Il le constate: «Nos âmes et nos corps ne

s’étaient point renouvelés dans le divin amour. C’est pourquoi notre

félicité était inquiète et pleine de trouble...»

Des âmes vulgaires n’auraient point ressenti cette délicate impression.

N’est-ce point un signe admirable de la sollicitude divine à leur égard:

Dieu permet que ces deux affolés de pratiques démoniaques aient

l’intuition que, n’étant point croyants, ils ne trouveront pas le

bonheur dans le mariage?

Quelques semaines après, ils assistèrent à un déjeuner offert par un de

leurs cousins à l’occasion de la première communion de son fils. Un

prêtre, oncle du jeune communiant, aumônier d’une communauté de

religieuses, présidait le repas.

«Je fus ému, dit Lœwengard, par l’accueil cordial que me firent, à moi,

israélite, ces bons chrétiens animés du véritable esprit de la foi qui

est la charité... Durant le déjeuner, je questionnai l’aumônier sur

différents points de théologie. Il me répondit aimablement et engagea

notre cousin à me mettre en relation avec un israélite converti, l’abbé

Augustin Lémann. Ce nom ne m’était pas inconnu. Aussi j’acquiesçai à la

proposition de l’abbé, curieux que j’étais de connaître un de mes frères

en Abraham devenu prêtre du Christ.»

Remarquez cette pression plus accentuée de la Grâce. Lœwengard est hanté

par l’Église. Il a beau se figurer qu’il demeure incrédule, il subit une

attraction à laquelle il ne peut résister: la charité catholique le

touche au cœur; il s’enquiert des dogmes auprès d’un théologien et il

commence à concevoir que cette religion jugée par lui, hier encore,

«enfantine et ridicule» pourrait bien détenir la solution de cette

énigme de la vie qui le tourmente depuis son enfance. En même temps, le

prêtre lui est indiqué qui sera pour lui l’instrument de Dieu et ce

prêtre, c’est un juif converti. Quel exemple et quelle marque évidente

de l’action surnaturelle!

A partir de ce moment, ses cousins, l’aumônier, les religieuses que

celui-ci dirigeait formèrent, à son insu, autour de lui--cela lui fut

révélé plus tard--un foyer de prières ardentes qui, à coup sûr,

contribua grandement à le ressusciter d’entre les morts.

Car il faut le souligner: Au cours de toutes les conversions, au moment

voulu par Dieu, des âmes sanctifiées viennent en aide--le plus souvent

sans qu’il le sache--au néophyte que la Grâce investit. Et des exemples

innombrables prouvent l’efficacité de leur intervention.

Ah! splendeur de ce dogme de la communion des saints! Il fait que toute

âme en marche vers Dieu rencontre des amoureux de Jésus qui, brûlés des

flammes du Sacré-Cœur, donneraient joyeusement leur vie, s’il était

nécessaire, afin de hâter le retour de la brebis égarée au bercail!...

Je te demande pardon, lecteur, de cette digression et je continue.

Quand l'esprit souffle · 第 47 / 90 题