Lorsque s’esquissèrent dans son âme les préludes de la conversion,
Lœwengard venait d’épouser Mlle S. Peu auparavant, il avait publié un
second recueil de vers qu’il juge de la sorte: «Avec des hosannas de
luxure et des cris de blasphème, j’y couronnais de roses Vénus Astarté,
j’y maudissais le Christ-Jésus, j’y faisais l’apothéose de Babylone, de
Sodome et Gomorrhe, de Messaline, Héliogabale et Néron».
Ce petit répertoire de saletés lyriques ne se distinguait pas beaucoup
de mille autres rhapsodies décadentes. A cette époque, il était à la
mode, dans certains clans littéraires, de célébrer le vice comme étant
l’expression superfine d’un art libéré du préjugé moral. Lœwengard
suivit la mode. Ce pourquoi il fut gratifié des félicitations de
quelques poétesses rastaquouères, dont le feint idéalisme se résout en
des bacchanales débridées.
Mais simultanément il reçut d’un protestant, qui avait lu son livre, le
bizarre avis qu’il y avait en lui «un catholique qui s’ignorait».
«Je lui répondis, écrit-il, que, certes, les cérémonies du culte
catholique m’émouvaient profondément, mais que, quant à la foi de
l’Église, je ne l’aurais jamais. L’obéissance à un dogme révoltait mon
individualisme. Ce dogme m’apparaissait enfantin et absurde...»
Il se croyait donc tout à fait ancré dans l’impiété, lorsque plusieurs
circonstances, qui accompagnèrent et suivirent son mariage, lui
remuèrent l’âme d’une façon fort imprévue.
Laissons-le parler.
«La bénédiction nuptiale nous fut donnée dans la sacristie, comme cela
est prescrit pour les mariages judéo-catholiques. Pendant la cérémonie,
une seule alliance avait été bénite: celle de la partie chrétienne. Mon
exclusion, en un moment si solennel, provoqua au fond de moi-même une
sorte d’inconsciente jalousie. A peine les prières terminées, je
demandai au prêtre de bénir mon alliance. Il s’y refusa d’abord,
alléguant la discipline ecclésiastique. Pourtant, sur l’insistance d’un
de nos témoins, il consentit à la bénir comme on bénirait une médaille.»
Retenons cet incident très significatif: on y voit la Grâce commencer
d’agir, d’une façon sensible, sur l’âme du pauvre réprouvé. C’est elle
qui lui inspire le regret spontané d’être laissé à l’écart des pleins
effets de la bénédiction. Il a comme un pressentiment de la vertu
surnaturelle incluse dans le sacrement de mariage, et il s’attriste de
n’avoir point reçu cette vertu qui fait de l’époux et de l’épouse une
seule chair et une seule âme.
Sa femme également sentait ce qu’il y avait d’incomplet dans leur union.
Tous deux souffraient. Il le constate: «Nos âmes et nos corps ne
s’étaient point renouvelés dans le divin amour. C’est pourquoi notre
félicité était inquiète et pleine de trouble...»
Des âmes vulgaires n’auraient point ressenti cette délicate impression.
N’est-ce point un signe admirable de la sollicitude divine à leur égard:
Dieu permet que ces deux affolés de pratiques démoniaques aient
l’intuition que, n’étant point croyants, ils ne trouveront pas le
bonheur dans le mariage?
Quelques semaines après, ils assistèrent à un déjeuner offert par un de
leurs cousins à l’occasion de la première communion de son fils. Un
prêtre, oncle du jeune communiant, aumônier d’une communauté de
religieuses, présidait le repas.
«Je fus ému, dit Lœwengard, par l’accueil cordial que me firent, à moi,
israélite, ces bons chrétiens animés du véritable esprit de la foi qui
est la charité... Durant le déjeuner, je questionnai l’aumônier sur
différents points de théologie. Il me répondit aimablement et engagea
notre cousin à me mettre en relation avec un israélite converti, l’abbé
Augustin Lémann. Ce nom ne m’était pas inconnu. Aussi j’acquiesçai à la
proposition de l’abbé, curieux que j’étais de connaître un de mes frères
en Abraham devenu prêtre du Christ.»
Remarquez cette pression plus accentuée de la Grâce. Lœwengard est hanté
par l’Église. Il a beau se figurer qu’il demeure incrédule, il subit une
attraction à laquelle il ne peut résister: la charité catholique le
touche au cœur; il s’enquiert des dogmes auprès d’un théologien et il
commence à concevoir que cette religion jugée par lui, hier encore,
«enfantine et ridicule» pourrait bien détenir la solution de cette
énigme de la vie qui le tourmente depuis son enfance. En même temps, le
prêtre lui est indiqué qui sera pour lui l’instrument de Dieu et ce
prêtre, c’est un juif converti. Quel exemple et quelle marque évidente
de l’action surnaturelle!
A partir de ce moment, ses cousins, l’aumônier, les religieuses que
celui-ci dirigeait formèrent, à son insu, autour de lui--cela lui fut
révélé plus tard--un foyer de prières ardentes qui, à coup sûr,
contribua grandement à le ressusciter d’entre les morts.
Car il faut le souligner: Au cours de toutes les conversions, au moment
voulu par Dieu, des âmes sanctifiées viennent en aide--le plus souvent
sans qu’il le sache--au néophyte que la Grâce investit. Et des exemples
innombrables prouvent l’efficacité de leur intervention.
Ah! splendeur de ce dogme de la communion des saints! Il fait que toute
âme en marche vers Dieu rencontre des amoureux de Jésus qui, brûlés des
flammes du Sacré-Cœur, donneraient joyeusement leur vie, s’il était
nécessaire, afin de hâter le retour de la brebis égarée au bercail!...
Je te demande pardon, lecteur, de cette digression et je continue.